Project Gutenberg's Portraits litteraires, Tome II., by C.-A. Sainte-Beuve This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at www.gutenberg.org Title: Portraits litteraires, Tome II. Author: C.-A. Sainte-Beuve Release Date: November 6, 2004 [EBook #13965] Language: French Character set encoding: ASCII *** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PORTRAITS LITTERAIRES, TOME II. *** Produced by Tonya Allen, Renald Levesque and the PG Online Distributed Proofreading Team. This file was produced from images generously made available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) PORTRAITS LITTERAIRES II PAR C.-A. SAINTE-BEUVE DE L'ACADEMIE FRANCAISE. 1862 MOLIERE, DELILLE, BERNARDIN DE SAINT-PIERRE, LE GENERAL LA FAYETTE, FONTANES, JOUBERT, LEONARD, ALOISIUS BERTRAND, LE COMTE DE SEGUR, JOSEPH DE MAISTRE, GABRIEL NAUDE. MOLIERE Il y a en poesie, en litterature, une classe d'hommes hors de ligne, meme entre les premiers, tres-peu nombreuse, cinq ou six en tout, peut-etre, depuis le commencement, et dont le caractere est l'universalite, l'humanite eternelle intimement melee a la peinture des moeurs ou des passions d'une epoque. Genies faciles, forts et feconds, leurs principaux traits sont dans ce melange de fertilite, de fermete et de franchise; c'est la science et la richesse du fonds, une vraie indifference sur l'emploi des moyens et des genres convenus, tout cadre, tout point de depart leur etant bon pour entrer en matiere; c'est une production active, multipliee a travers les obstacles, et la plenitude de l'art frequemment obtenue sans les appareils trop lents et les artifices. Dans le passe grec, apres la grande figure d'Homere, qui ouvre glorieusement cette famille et qui nous donne le genie primitif de la plus belle portion de l'humanite, on est embarrasse de savoir qui y rattacher encore. Sophocle, tout fecond qu'il semble avoir ete, tout humain qu'il se montra dans l'expression harmonieuse des sentiments et des douleurs, Sophocle demeure si parfait de contours, si sacre, pour ainsi dire, de forme et d'attitude, qu'on ne peut guere le deplacer en idee de son piedestal purement grec. Les fameux comiques nous manquent, et l'on n'a que le nom de Menandre, qui fut peut-etre le plus parfait dans la famille des genies dont nous parlons; car chez Aristophane la fantaisie merveilleuse, si athenienne, si charmante, nuit pourtant a l'universalite. A Rome je ne vois a y ranger que Plaute, Plaute mal apprecie encore[1], peintre profond et divers, directeur de troupe, acteur et auteur, comme Shakspeare et comme Moliere, dont il faut le compter pour un des plus legitimes ancetres. Mais la litterature latine fut trop directement importee, trop artificielle des l'abord et apprise des Grecs, pour admettre beaucoup de ces libres genies. Les plus feconds des grands ecrivains de cette litterature en sont aussi les plus _litterateurs_ et rimeurs dans l'ame, Ovide et Ciceron. Au reste, a elle l'honneur d'avoir produit les deux plus admirables poetes des litteratures d'imitation, d'etude et de gout, ces types chaties et acheves, Virgile, Horace! C'est aux temps modernes et a la renaissance qu'il faut demander les autres hommes que nous cherchons: Shakspeare, Cervantes, Rabelais, Moliere, et deux ou trois depuis, a des rangs inegaux, les voila tous; on les peut caracteriser par les ressemblances. Ces hommes ont des destinees diverses, traversees; ils souffrent, ils combattent, ils aiment. Soldats, medecins, comediens, captifs, ils ont peine a vivre; ils subissent la misere, les passions, les tracas, la gene des entreprises. Mais leur genie surmonte les liens, et, sans se ressentir des etroitesses de la lutte, il garde le collier franc, les coudees franches. Vous avez vu de ces beautes vraies et naturelles qui eclatent et se font jour du milieu de la misere, de l'air malsain, de la vie chetive; vous avez, bien que rarement, rencontre de ces admirables filles du peuple, qui vous apparaissent formees et eclairees on ne sait d'ou, avec une haute perfection de l'ensemble, et dont l'ongle meme est elegant: elles empechent de perir l'idee de cette noble race humaine, image des Dieux. Ainsi ces genies rares, de grande et facile beaute, de beaute native et _genuine_, triomphent, d'un air d'aisance, des conditions les plus contraires; ils se deploient, ils s'etablissent invinciblement. Ils ne se deploient pas simplement au hasard et tout droit a la merci de la circonstance, parce qu'ils ne sont pas seulement feconds et faciles comme ces genies secondaires, les Ovide, les Dryden, les abbe Prevost. Non; leurs oeuvres, aussi promptes, aussi multipliees que celles des esprits principalement faciles, sont encore combinees, fortes, nouees quand il le faut, achevees maintes fois et sublimes. Mais aussi cet achevement n'est jamais pour eux le souci quelquefois excessif, la prudence constamment chatiee des poetes de l'ecole studieuse et polie, des Gray, des Pope, des Despreaux, de ces poetes que j'admire et que je goute autant que personne, chez qui la correction scrupuleuse est, je le sais, une qualite indispensable, un charme, et qui paraissent avoir pour devise le mot exquis de Vauvenargues: _La nettete est le vernis des maitres_. Il y a dans la perfection meme des autres poetes superieurs quelque chose de plus libre et hardi, de plus irregulierement trouve, d'incomparablement plus fertile et plus degage des entraves ingenieuses, quelque chose qui va de soi seul et qui se joue, qui etonne et deconcerte par sa ressource inventive les poetes distingues d'entre les contemporains, jusque sur les moindres details du metier. C'est ainsi que, parmi tant de naturels motifs d'etonnement, Boileau ne peut s'empecher de demander a Moliere _ou il trouve la rime_. A les bien prendre, les excellents genies dont il est question tiennent le milieu entre la poesie des epoques primitives et celle de siecles cultives, civilises, entre les epoques homeriques et les epoques alexandrines; ils sont les representants glorieux, immenses encore, les continuateurs distincts et individuels des premieres epoques au sein des secondes. Il est en toutes choses une premiere fleur, une premiere et large moisson; ces heureux mortels y portent la main et couchent a terre en une fois des milliers de gerbes; apres eux, autour d'eux, les autres s'evertuent, epient et glanent. Ces genies abondants, qui ne sont pourtant plus les divins vieillards et les aveugles fabuleux, lisent, comparent, imitent, comme tous ceux de leur age; cela ne les empeche pas de creer, comme aux ages naissants. Ils font se succeder, en chaque journee de leur vie, des productions, inegales sans doute, mais dont quelques-unes sont le chef-d'oeuvre de la combinaison humaine et de l'art; ils savent l'art deja, ils l'embrassent dans sa maturite et son etendue, et cela sans en raisonner comme on le fait autour d'eux; ils le pratiquent nuit et jour avec une admirable absence de toute preoccupation et fatuite litteraire. Souvent ils meurent, un peu comme aux epoques primitives, avant que leurs oeuvres soient toutes imprimees ou du moins recueillies et fixees, a la difference de leurs contemporains les poetes et litterateurs de cabinet, qui vaquent a ce soin de bonne heure; mais telle est, a eux, leur negligence et leur prodigalite d'eux-memes. Ils ont un entier abandon surtout au bon sens general, aux decisions de la multitude, dont ils savent d'ailleurs les hasards autant que quiconque parmi les poetes dedaigneux du vulgaire. En un mot, ces grands individus me paraissent tenir au genie meme de la poetique humanite, et en etre la tradition vivante perpetuee, la personnification irrecusable. [Note 1: M. Naudet, dans ses travaux sur Plaute, et M. Patin, dans un excellent cours aussi attique de pensee que de diction, remettent a sa place ce grand comique latin.] Moliere est un de ces illustres temoins: bien qu'il n'ait pleinement embrasse que le cote comique, les discordances de l'homme, vices, laideurs ou travers, et que le cote pathetique n'ait ete qu'a peine entame par lui et comme un rapide accessoire, il ne le cede a personne parmi les plus complets, tant il a excelle dans son genre et y est alle en tous sens depuis la plus libre fantaisie jusqu'a l'observation la plus grave, tant il a occupe en roi toutes les regions du monde qu'il s'est choisi, et qui est la moitie de l'homme, la moitie la plus frequente et la plus activement en jeu dans la societe. Moliere est du siecle ou il a vecu, par la peinture de certains travers particuliers et dans l'emploi des costumes, mais il est plutot encore de tous les temps, il est l'homme de la nature humaine. Rien ne vaut mieux, pour se donner des l'abord la mesure de son genie, que de voir avec quelle facilite il se rattache a son siecle, et comment il s'en detache aussi; combien il s'y adapte exactement, et combien il en ressort avec grandeur. Les hommes illustres ses contemporains, Despreaux, Racine, Bossuet, Pascal, sont bien plus specialement les hommes de leur temps, du siecle de Louis XIV, que Moliere. Leur genie (je parle meme des plus vastes) est marque a un coin particulier qui tient du moment ou ils sont venus, et qui eut ete probablement bien autre en d'autres temps. Que serait Bossuet aujourd'hui? qu'ecrirait Pascal? Racine et Despreaux accompagnent a merveille le regne de Louis XIV dans toute sa partie jeune, brillante, galante, victorieuse ou sensee. Bossuet domine ce regne a l'apogee, avant la bigoterie extreme, et dans la periode deja hautement religieuse. Moliere, qu'aurait opprime, je le crois, cette autorite religieuse de plus en plus dominante, et qui mourut a propos pour y echapper, Moliere, qui appartient comme Boileau et Racine (bien que plus age qu'eux), a la premiere epoque, en est pourtant beaucoup plus independant, en meme temps qu'il l'a peinte au naturel plus que personne. Il ajoute a l'eclat de cette forme majestueuse du grand siecle; il n'en est ni marque, ni particularise, ni retreci; il s'y proportionne, il ne s'y enferme pas. Le XVIe siecle avait ete dans son ensemble une vaste decomposition de l'ancienne societe religieuse, catholique, feodale, l'avenement de la philosophie dans les esprits et de la bourgeoisie dans la societe. Mais cet avenement s'etait fait a travers tous les desordres, a travers l'orgie des intelligences et l'anarchie materielle la plus sanglante, principalement en France, moyennant Rabelais et la Ligue. Le XVIe siecle eut pour mission de reparer ce desordre, de reorganiser la societe, la religion, la resistance; a partir d'Henri IV, il s'annonce ainsi, et dans sa plus haute expression monarchique, dans Louis XIV, il couronne son but avec pompe. Nous n'essayerons pas ici d'enumerer tout ce qui se fit, des le commencement du XVIIe siecle, de tentatives severes au sein de la religion, par des communautes, des congregations fondees, des reformes d'abbayes, et au sein de l'Universite, de la Sorbonne, pour rallier la milice de Jesus-Christ, pour reconstituer la doctrine. En litterature cela se voit et se traduit evidemment. A la litterature gauloise, grivoise et irreverente des Marot, des Bonaventure Des Periers, Rabelais, Regnier, etc.; a la litterature paienne, grecque, epicurienne, de Ronsard, Baif, Jodelle, etc., philosophique et sceptique de Montaigne et de Charron, en succede une qui offre des caracteres bien differents et opposes. Malherbe, homme de forme, de style, esprit caustique, cynique meme, comme M. de Buffon l'etait dans l'intervalle de ses nobles phrases, Malherbe, esprit fort au fond, n'a de chretien dans ses odes que les dehors; mais le genie de Corneille, du pere de Polyeucte et de Pauline, est deja profondement chretien. D'Urfe l'est aussi. Balzac, bel esprit vain et fastueux, savant rheteur occupe des mots, a les formes et les idees toutes rattachees a l'orthodoxie. L'ecole de Port-Royal se fonde; l'antagoniste du doute et de Montaigne, Pascal apparait. La detestable ecole poetique de Louis XIII, Boisrobert, Menage, Costar, Conrart, d'Assoucy, Saint-Amant, etc., ne rentre pas sans doute dans cette voie de reforme; elle est peu grave, peu morale, a l'italienne, et comme une repetition affadie de la litterature des Valois. Mais tout ce qui l'etouffe et lui succede sous Louis XIV se range par degres a la foi, a la regularite: Despreaux, Racine, Bossuet. La Fontaine lui-meme, au milieu de sa bonhomie et de ses fragilites, et tout du XVIe siecle qu'il est, a des acces de religion lorsqu'il ecrit la _Captivite de saint Malc_, l'Epitre a madame de La Sabliere, et qu'il finit par la penitence. En un mot, plus on avance dans le siecle dit _de Louis XIV_, et plus la litterature, la poesie, la chaire, le theatre, toutes les facultes memorables de la pensee, revetent un caractere religieux, chretien, plus elles accusent, meme dans les sentiments generaux qu'elles expriment, ce retour de croyance a la revelation, a l'humanite vue _dans_ et _par_ Jesus-Christ; c'est la un des traits les plus caracteristiques et profonds de cette litterature immortelle. Le XVIIe siecle en masse fait digue entre le XVIe et le XVIIIe qu'il separe. Mais Moliere, nous le disons sans en porter ici eloge ni blame moral, et comme simple preuve de la liberte de son genie, Moliere ne rentre pas dans ce point de vue. Bien que sa figure et son oeuvre apparaissent et ressortent plus qu'aucune dans ce cadre admirable du siecle de Louis le Grand, il s'etend et se prolonge au dehors, en arriere, au dela; il appartient a une pensee plus calme, plus vaste, plus indifferente, plus universelle. L'eleve de Gassendi, l'ami de Bernier, de Chapelle et de Hesnault se rattache assez directement au XVIe siecle philosophique, litteraire; il n'avait aucune antipathie contre ce siecle et ce qui en restait; il n'entrait dans aucune reaction religieuse ou litteraire, ainsi que firent Pascal et Bossuet, Racine et Boileau a leur maniere, et les trois quarts du siecle de Louis XIV; il est, lui, de la posterite continue de Rabelais, de Montaigne, Larivey, Regnier, des auteurs de la _Satyre Menippee_; il n'a ou n'aurait nul effort a faire pour s'entendre avec Lamothe-le-Vayer, Naude ou Guy Patin meme, tout docteur en medecine qu'est ce mordant personnage. Moliere est naturellement du monde de Ninon, de madame de La Sabliere avant sa conversion; il recoit a Auteuil Des Barreaux et nombre de jeunes seigneurs un peu libertins. Je ne veux pas dire du tout que Moliere, dans son oeuvre ou dans sa pensee, fut un esprit fort decide, qu'il eut un systeme la-dessus, que, malgre sa traduction de Lucrece, son gassendisme originel et ses libres liaisons, il n'eut pas un fonds de religion moderee, sensee, d'accord avec la coutume du temps, qui reparait a sa derniere heure, qui eclate avec tant de solidite dans le morceau de Cleante du _Tartufe_. Non; Moliere, le sage, l'Ariste pour les bienseances, l'ennemi de tous les exces de l'esprit et des ridicules, le pere de ce _Philinte_ qu'eussent reconnu Lelius, Erasme et Atticus, ne devait rien avoir de cette forfanterie libertine et cynique des Saint-Amant, Boisrobert et Des Barreaux. Il etait de bonne foi quand il s'indignait des insinuations malignes qu'a partir de _l'Ecole des Femmes_ ses ennemis allaient repandant sur sa religion. Mais ce que je veux etablir, et ce qui le caracterise entre ses contemporains de genie, c'est qu'habituellement il a vu la nature humaine en elle-meme, dans sa generalite de tous les temps, comme Boileau, comme La Bruyere l'ont vue et peinte souvent, je le sais, mais sans melange, lui, d'epitre _sur l'Amour de Dieu_, comme Boileau, ou de discussion sur le quietisme comme La Bruyere[2]. Il peint l'humanite comme s'il n'y avait pas eu de venue, et cela lui etait plus possible, il faut le dire, la peignant surtout dans ses vices et ses laideurs; dans le tragique on elude moins aisement le christianisme. Il separe l'humanite d'avec Jesus-Christ, ou plutot il nous montre a fond l'une sans trop songer a rien autre; et il se detache par la de son siecle. C'est lui qui, dans la scene du Pauvre, a pu faire dire a don Juan, sans penser a mal, ce mot qu'il lui fallut retirer, tant il souleva d'orages: "Tu passes ta vie a prier Dieu, et tu meurs de faim; prends cet argent, je te le donne pour l'amour de l'humanite." La bienfaisance et la philanthropie du XVIIIe siecle, celle de d'Alembert, de Diderot, de d'Holbach, se retrouve tout entiere dans ce mot-la. C'est lui qui a pu dire du pauvre qui lui rapportait le louis d'or, cet autre mot si souvent cite, mais si peu compris, ce me semble, dans son acception la plus grave, ce mot echappe a une habitude d'esprit invinciblement philosophique: "Ou la vertu va-t-elle se nicher?" Jamais homme de Port-Royal ou du voisinage (qu'on le remarque bien) n'aurait eu pareille pensee, et c'eut ete plutot le contraire qui eut paru naturel, le pauvre etant aux yeux du chretien l'objet de graces et de vertus singulieres. C'est lui aussi qui, causant avec Chapelle de la philosophie de Gassendi, leur maitre commun, disait, tout en combattant la partie theorique et la chimere des atomes: "Passe encore pour la morale." Moliere etait donc simplement, selon moi, de la religion, je ne veux pas dire de don Juan ou d'Epicure, mais de Chremes dans Terence: _Homo sum_. On lui a applique en un sens serieux ce mot du _Tartufe: Un homme... un homme enfin!_ Cet homme savait les faiblesses et ne s'en etonnait pas; il pratiquait le bien plus qu'il n'y croyait; il comptait sur les vices, et sa plus ardente indignation tournait au rire. Il considerait volontiers cette triste humanite comme une vieille enfant et une incurable, qu'il s'agit de redresser un peu, de soulager surtout en l'amusant. [Note 2: La Bruyere a dit: "Un homme ne chretien et Francois se trouve contraint dans la satire: les grands sujets lui sont defendus, il les entame quelquefois et se detourne ensuite sur de petites choses qu'il releve par la beaute de son genie et de son style."--Moliere n'a pas du tout fait ainsi, il ne s'est beaucoup contraint ni devant l'Eglise ni a l'egard de Versailles, et ne s'est pas epargne les grands sujets. Dix ou quinze ans plus lard seulement, au temps ou paraissaient _les Caracteres_, cela lui eut ete moins facile.] Aujourd'hui que nous jugeons les choses a distance et par les resultats degages, Moliere nous semble beaucoup plus radicalement agressif contre la societe de son temps qu'il ne crut l'etre; c'est un ecueil dont nous devons nous garder en le jugeant. Parmi ces illustres contemporains que je citais tout a l'heure, il en est un, un seul, celui qu'on serait le moins tente de rapprocher de notre poete, et qui pourtant, comme lui, plus que lui, mit en question les principaux fondements de la societe d'alors, et qui envisagea sans prejuge aucun la naissance, la qualite, la propriete; mais Pascal (car ce fut l'audacieux) ne se servit de ce peu de fondement, ou plutot de cette ruine qu'il faisait de toutes les choses d'alentour, que pour s'attacher avec plus d'effroi a la colonne du temple, pour embrasser convulsivement la Croix. Tous les deux, Pascal et Moliere, nous apparaissent aujourd'hui comme les plus formidables temoins de la societe de leur temps; Moliere, dans un espace immense et jusqu'au pied de l'enceinte religieuse, battant, fourrageant de toutes parts avec sa troupe le champ de la vieille societe, livrant pele-mele au rire la fatuite titree, l'inegalite conjugale, l'hypocrisie captieuse, et allant souvent effrayer du meme coup la grave subordination, la vraie piete et le mariage; Pascal, lui, a l'interieur et au coeur de l'orthodoxie, faisant trembler aussi a sa maniere la voute de l'edifice par les cris d'angoisse qu'il pousse et par la force de Samson avec laquelle il en embrasse le sacre pilier. Mais en accueillant ce rapprochement, qui a sa nouveaute et sa justesse[3], il ne faudrait pas preter a Moliere, je le crois, plus de premeditation de renversement qu'a Pascal; il faut meme lui accorder peut-etre un moindre calcul de l'ensemble de la question. Plaute avait-il une arriere-pensee systematique quand il se jouait de l'usure, de la prostitution, de l'esclavage, ces vices et ces ressorts de l'ancienne societe? [Note 3: M. Villemain, dans son morceau sur Pascal, avait deja rapproche celui-ci de Moliere, mais seulement comme auteur des _Provinciales_, et pour le talent de la raillerie.--Je ne faisais moi-meme qu'esquisser ici ce que j'ai developpe au tome III de _Port-Royal_.] Le moment ou vint Moliere servit tout a fait cette liberte qu'il eut et qu'il se donna. Louis XIV, jeune encore, le soutint dans ses tentatives hardies ou familieres, et le protegea contre tous. En retracant le _Tartufe_, et dans la tirade de don Juan sur l'hypocrisie qui s'avance, Moliere presageait deja de son coup d'oeil divinateur la triste fin d'un si beau regne, et il se hatait, quand c'etait possible a grand'peine et que ce pouvait etre utile, d'en denoncer du doigt le vice croissant. S'il avait vecu assez pour arriver vers 1685, au regne declare de madame de Maintenon, ou meme s'il avait seulement vecu de 1673 a 1685, durant cette periode glorieuse ou domine l'ascendant de Bossuet, il eut ete sans doute moins efficacement protege; il eut ete persecute a la fin. Quoi qu'il en soit, on doit comprendre a merveille, d'apres cet esprit general, libre, naturel, philosophique, indifferent au moins a ce qu'ils essayaient de restaurer, la colere des oracles religieux d'alors contre Moliere, la severite cruelle d'expression avec laquelle Bossuet se raille et triomphe du comedien mort en riant, et cette indignation meme du sage Bourdaloue en chaire apres le _Tartufe_, de Bourdaloue, tout ami de Boileau qu'il etait. On concoit jusqu'a cet effroi naif du janseniste Baillet qui, dans ses _Jugements des Savants_, commence en ces termes l'article sur Moliere: "Monsieur de Moliere est un des plus dangereux ennemis que le siecle ou le monde ait suscites a l'Eglise de Jesus-Christ, etc." Il est vrai que des religieux plus aimables, plus mondains, se montraient pour lui moins severes. Le pere Rapin louait au long Moliere dans ses _Reflexions sur la Poetique_, et ne le chicanait que sur la negligence de ses denouments; Bouhours lui fit une epitaphe en vers francais agreables et judicieux. Moliere au reste est tellement _homme_ dans le libre sens, qu'il obtint plus tard les anathemes de la philosophie altiere et pretendue reformatrice, autant qu'il avait merite ceux de l'episcopat dominateur. Sur quatre chefs differents, a propos de _l'Avare_, du _Misanthrope_, de _Georges Dandin_ et du _Bourgeois Gentilhomme_, Jean-Jacques n'entend pas raillerie et ne l'epargne guere plus que n'avait fait Bossuet. Tout ceci est pour dire que, comme Shakspeare et Cervantes, comme trois ou quatre genies superieurs dans la suite des ages, Moliere est peintre de la nature humaine au fond, sans acception ni preoccupation de culte, de dogme fixe, d'interpretation formelle; qu'en s'attaquant a la societe de son temps, il a represente la vie qui est partout celle du grand nombre, et qu'au sein de moeurs determinees qu'il chatiait au vif, il s'est trouve avoir ecrit pour tous les hommes. Jean-Baptiste Poquelin naquit a Paris le 15 janvier 1622, non pas, comme on l'a cru longtemps, sous les piliers des halles, mais, d'apres la decouverte qu'en a faite M. Beffara, dans une maison de la rue Saint-Honore, au coin de la rue des Vieilles-Etuves[4]. Il etait par sa mere et par son pere d'une famille de tapissiers. Son pere, qui, outre son etat, avait la charge de valet-de-chambre-tapissier du roi, destinait son fils a lui succeder, et le jeune Poquelin, mis de bonne heure en apprentissage dans la boutique, ne savait guere a quatorze ans que lire, ecrire, compter, enfin les elements utiles a sa profession. Son grand-pere maternel pourtant, qui aimait fort la comedie, le menait quelquefois a l'hotel de Bourgogne, ou jouait Bellerose dans le haut comique, Gautier-Garguille, Gros-Guillaume et Turlupin dans la farce. Chaque fois qu'il revenait de la comedie, le jeune Poquelin etait plus triste, plus distrait du travail de la boutique, plus degoute de la perspective de sa profession. Qu'on se figure ces matinees reveuses d'un lendemain de comedie pour le genie adolescent devant qui, dans la nouveaute de l'apparition, la vie humaine se deroulait deja comme une scene perpetuelle. Il s'en ouvrit enfin a son pere, et, appuye de son aieul qui le _gatait_, il obtint de faire des etudes. On le mit dans une pension, a ce qu'il parait, d'ou il suivit, comme externe, le college de Clermont, depuis de Louis-le-Grand, dirige par les jesuites. [Note 4: J'ai mis surtout a contribution, dans cette etude sur Moliere, l'_Histoire de sa Vie et de ses Ouvrages_ par M. Taschereau; c'est un travail complet et definitif dont il faut conseiller la lecture sans avoir la pretention d'y suppleer. M. Taschereau a bien voulu y joindre envers moi tous les secours de son obligeance amicale pour les renseignements et sources directes auxquelles je voulais remonter. J'ai beaucoup use aussi de la Notice et du Commentaire de M. Auger, travail trop peu recommande ou meme deprecie injustement. C'est dans ce Commentaire qu'a propos du vers des _Femmes savantes_: On voit partout chez vous l'ithos et le pathos, M. Auger, ne s'apercevant pas que _ithos_ n'est autre que _ethos_, plus correctement prononce, se mit en de faux frais d'etymologie. On en plaisanta dans le temps beaucoup plus qu'il ne fallait, et ce rire facile couvrit les louanges dues a l'ensemble du tres-estimable Commentaire.--Il y a eu, depuis, un travail critique de Bazin sur Moliere, mais je laisse a ma notice son cachet anterieur.] Cinq ans lui suffirent pour achever tout le cours de ses etudes, y compris la philosophie; il fit de plus au college d'utiles connaissances, et qui influerent sur sa destinee. Le prince de Conti, frere du grand Conde, fut un de ses condisciples et s'en ressouvint toujours dans la suite. Ce prince, bien qu'ecclesiastique d'abord, et tant qu'il resta sous la conduite des jesuites, aimait les spectacles et les defrayait magnifiquement; en se convertissant plus tard du cote des jansenistes, et en retractant ses premiers gouts au point d'ecrire contre la comedie, il sembla transmettre du moins a son illustre aine le soin de proteger jusqu'au bout Moliere. Chapelle devint aussi l'ami d'etudes de Poquelin et lui procura la connaissance et les lecons de Gassendi, son precepteur. Ces lecons privees de Gassendi etaient en outre entendues de Bernier, le futur voyageur, et de Hesnault connu par son invocation a Venus; elles durent influer sur la facon de voir de Moliere, moins par les details de l'enseignement que par l'esprit qui en emanait, et auquel participerent tous les jeunes auditeurs. Il est a remarquer en effet combien furent libres d'humeur et independants tous ceux qui sortirent de cette ecole: et Chapelle le franc parleur, l'epicurien pratique et relache; et ce poete Hesnault qui attaquait Colbert puissant, et traduisait a plaisir ce qu'il y a de plus hardi dans les choeurs des tragedies de Seneque; et Bernier qui courait le monde et revenait sachant combien sous les costumes divers l'homme est partout le meme, repondant a Louis XIV, qui l'interrogeait sur le pays ou la vie lui semblerait meilleure, que c_'etait la Suisse_, et deduisant sur tout point ses conclusions philosophiques, en petit comite, entre mademoiselle de Lenclos et madame de La Sabliere. Il est a remarquer aussi combien ces quatre ou cinq esprits etaient de pure bourgeoisie et du peuple: Chapelle, fils d'un riche magistrat, mais fils batard; Bernier, enfant pauvre, associe par charite a l'education de Chapelle; Hesnault, fils d'un boulanger de Paris; Poquelin, fils d'un tapissier; et Gassendi leur maitre, non pas un gentilhomme, comme on l'a dit de Descartes, mais fils de simples villageois. Moliere prit dans ces conferences de Gassendi l'idee de traduire Lucrece; il le fit partie en vers et partie en prose, selon la nature des endroits; mais le manuscrit s'en est perdu. Un autre compagnon qui s'immisca a ces lecons philosophiques fut Cyrano de Bergerac, devenu suspect a son tour d'impiete par quelques vers _d'Agrippine_, mais surtout convaincu de mauvais gout. Moliere prit plus tard au _Pedant joue_ de Cyrano deux scenes qui ne deparent certainement pas _les Fourberies de Scapin_: c'etait son habitude, disait-il a ce propos, de reprendre son bien partout ou il le trouvait; et puis, comme l'a remarque spirituellement M. Auger, en agissant de la sorte avec son ancien camarade, il ne semblait guere que prolonger cette coutume de college par laquelle les ecoliers sont _faisants_ et mettent leurs gains de jeu en commun. Mais Moliere, qui n'y allait jamais petitement, ne s'avisa pas de cette fine excuse. Au sortir de ses classes, Poquelin dut remplacer son pere trop age dans la charge de valet-de-chambre-tapissier du roi, qu'on lui assura en survivance. Il suivit, pour son noviciat, Louis XIII dans le voyage de Narbonne en 1641, et fut temoin, au retour, de l'execution de Cinq-Mars et de De Thou: amere et sanglante derision de la justice humaine. Il parait que, dans les annees qui suivirent, au lieu de continuer l'exercice de la charge paternelle, il alla etudier le droit a Orleans et s'y fit recevoir avocat. Mais son gout du theatre l'emporta decidement, et, revenu a Paris, apres avoir hante, dit-on, les treteaux du Pont-Neuf, suivi de pres les Italiens et Scaramouche, il se mit a la tete d'une troupe de comediens de societe, qui devint bientot une troupe reguliere et de profession. Les deux freres Bejart, leur soeur Madeleine, Duparc dit _Gros-Rene_ faisaient partie de cette bande ambulante qui s'intitulait _l'Illustre Theatre_. Notre poete rompit des lors avec sa famille et les Poquelin; il prit nom Moliere. Moliere courut avec sa troupe les divers quartiers de Paris, puis la province. On dit qu'il fit jouer a Bordeaux une _Thebaide_, tentative du genre serieux, qui echoua. Mais il n'epargnait pas les farces, les canevas a l'italienne, les impromptus, tels que _le Medecin volant_ et _la Jalousie du Barbouille_, premiers crayons du _Medecin malgre lui_ et de _Georges Dandin_, et qui ont ete conserves, _les Docteurs rivaux_, _le Maitre d'Ecole_, dont on n'a que les titres, _le Docteur amoureux_, que Boileau daignait regretter. Il allait ainsi a l'aventure, bien recu du duc d'Epernon a Bordeaux, du prince de Conti en chaque rencontre, loue de d'Assoucy qu'il recevait et hebergeait en prince a son tour, hospitalier, liberal, bon camarade, amoureux souvent, essayant toutes les passions, parcourant tous les etages, menant a bout ce train de jeunesse, comme une Fronde joyeuse a travers la campagne, avec force provision, dans son esprit, d'originaux et de caracteres. C'est dans le cours de cette vie errante qu'en 1653, a Lyon, il fit representer _l'Etourdi_, sa premiere piece reguliere; il avait trente et un ans. Moliere, on le voit, debuta par la pratique de la vie et des passions avant de les peindre. Mais il ne faudrait pas croire qu'il y eut dans son existence interieure deux parts successives comme dans celle de beaucoup de moralistes et satiriques eminents: une premiere part active et plus ou moins fervente; puis, cette chaleur faiblissant par l'exces ou par l'age, une observation acre, mordante, desabusee enfin, qui revient sur les motifs, les scrute et les raille. Ce n'est pas la du tout le cas de Moliere ni celui des grands hommes doues, a cette mesure, du genie qui cree. Les hommes distingues, qui passent par cette double phase et arrivent promptement a la seconde, n'y acquierent, en avancant, qu'un talent critique fin et sagace, comme M. de La Rochefoucauld, par exemple, mais pas de mouvement animateur ni de force de creation. Le genie dramatique, et celui de Moliere en particulier, a cela de merveilleux que le procede en est tout different et plus complexe. Au milieu des passions de sa jeunesse, des entrainements emportes et credules comme ceux du commun des hommes, Moliere avait deja a un haut degre le don d'observer et de reproduire, la faculte de sonder et de saisir des ressorts qu'il faisait jouer ensuite au grand amusement de tous; et plus tard, au milieu de son entiere et triste connaissance du coeur humain et des mobiles divers, du haut de sa melancolie de contemplateur philosophe, il avait conserve dans son propre coeur, on le verra, la jeunesse des impressions actives, la faculte des passions, de l'amour et de ses jalousies, le foyer veritablement sacre. Contradiction sublime et qu'on aime dans la vie du grand poete! assemblage indefinissable qui repond a ce qu'il y a de plus mysterieux aussi dans le talent dramatique et comique, c'est-a-dire la peinture des realites ameres moyennant des personnages animes, faciles, rejouissants, qui ont tous les caracteres de la nature; la dissection du coeur la plus profonde se transformant en des etres actifs et originaux qui la traduisent aux yeux, en etant simplement eux-memes! On rapporte que, pendant son sejour a Lyon, Moliere, qui s'etait deja lie assez tendrement avec Madeleine Bejart, s'eprit de mademoiselle Duparc (ou de celle qui devint mademoiselle Duparc en epousant le comedien de ce nom) et de mademoiselle de Brie, qui toutes deux faisaient partie d'une autre troupe que la sienne; il parvint, malgre la Bejart, dit-on, a engager dans sa troupe les deux comediennes, et l'on ajoute que, rebute de la superbe Duparc, il trouva dans mademoiselle de Brie des consolations auxquelles il devait revenir encore durant les tribulations de son mariage. On est alle jusqu'a indiquer dans la scene de _Clitandre_, _Armande_ et _Henriette_, au premier acte des _Femmes savantes_, une reminiscence de cette situation anterieure de vingt annees a la comedie. Nul doute qu'entre Moliere fort enclin a l'amour, et les jeunes comediennes qu'il dirigeait, il ne se soit forme des noeuds mobiles, croises, parfois interrompus et repris; mais il serait temeraire, je le crois, d'en vouloir retrouver aucune trace precise dans ses oeuvres, et ce qui a ete mis en avant sur cette allusion, pour laquelle on oublie les vingt annees d'intervalle, ne me semble pas justifie. On conserve a Pezenas un fauteuil dans lequel, dit-on, Moliere venait s'installer tous les samedis, chez un barbier fort achalande, pour y faire la recette et y etudier a ce propos les discours et la physionomie d'un chacun. On se rappelle que Machiavel, grand poete comique aussi, ne dedaignait pas la conversation des bouchers, boulangers et autres. Mais Moliere avait probablement, dans ses longues seances chez le barbier-chirurgien, une intention, plus directement applicable a son art que l'ancien secretaire florentin, lequel cherchait surtout, il le dit, a narguer la fortune et a tromper l'ennui de la disgrace. Cette disposition de Moliere a observer durant des heures et a se tenir en silence s'accrut avec l'age, avec l'experience et les chagrins de la vie; elle frappait singulierement Boileau qui appelait son ami _le Contemplateur_. "Vous connoissez l'homme, dit Elise dans _la Critique de l'Ecole des Femmes_, et sa paresse naturelle a soutenir la conversation. Celimene l'avoit invite a souper comme bel esprit, et jamais il ne parut si sot parmi une demi-douzaine de gens a qui elle avoit fait fete de lui... Il les trompa fort par son silence." L'un des ennemis de Moliere, de Villiers, en sa comedie de _Zelinde_, represente un marchand de dentelles de la rue Saint-Denis, Argimont, qui entretient dans la chambre haute de son magasin une dame de qualite, Oriane. On vient dire qu'_Elomire_ (anagramme de Moliere) est dans la chambre d'en bas. Oriane desirerait qu'il montat, afin de le voir; et le marchand descend, comptant bien ramener en haut le nouveau chaland sous pretexte de quelque dentelle; mais il revient bientot seul. "Madame, dit-il a Oriane, je suis au desespoir de n'avoir pu vous satisfaire; depuis que je suis descendu, Elomire n'a pas dit une seule parole; je l'ai trouve appuye sur ma boutique dans la posture d'un homme qui reve. Il avoit les yeux colles sur trois ou quatre personnes de qualite qui marchandoient des dentelles; il paroissoit attentif a leurs discours, et il sembloit, par le mouvement de ses yeux, qu'il regardoit jusqu'au fond de leurs ames pour y voir ce qu'elles ne disoient pas. Je crois meme qu'il avoit des tablettes, et qu'a la faveur de son manteau il a ecrit, sans etre apercu, ce qu'elles ont dit de plus remarquable." Et sur ce que repond Oriane qu'Elomire avait peut-etre meme un crayon et dessinait leurs grimaces pour les faire representer au naturel dans le jeu du theatre, le marchand reprend: "S'il ne les a pas dessinees sur ses tablettes, je ne doute point qu'il ne les ait imprimees dans son imagination. C'est un dangereux personnage. Il y en a qui ne vont point sans leurs mains, mais on peut dire de lui qu'il ne va point sans ses yeux ni sans ses oreilles." Il est aise, a travers l'exageration du portrait, d'apercevoir la ressemblance. Moliere fut une fois vu durant plusieurs heures, assis a bord du coche d'Auxerre, a attendre le depart. Il observait ce qui se passait autour de lui; mais son observation etait si serieuse en face des objets, qu'elle ressemblait a l'abstraction du geometre, a la reverie du fabuliste. Le prince de Conti, qui n'etait pas janseniste encore, avait fait jouer plusieurs fois Moliere et la troupe de _l'Illustre Theatre_, en son hotel, a Paris. Etant en Languedoc a tenir les Etats, il manda son ancien condisciple, qui vint de Pezenas et de Narbonne a Beziers ou a Montpellier[5], pres du prince. Le poete fit oeuvre de son repertoire le plus varie, de ses canevas a l'italienne, de _l'Etourdi_, sa derniere piece, et il y ajouta la charmante comedie du _Depit amoureux_. Le prince, enchante, voulut se l'attacher comme secretaire et le faire succeder au poete Sarasin qui venait de mourir; Moliere refusa par attachement pour sa troupe, par amour de son metier et de la vie independante. Apres quelques annees encore de courses dans le Midi, ou on le voit se lier d'amitie avec le peintre Mignard a Avignon, Moliere se rapprocha de la capitale et sejourna a Rouen, d'ou il obtint, non pas, comme on l'a conjecture, par la protection du prince de Conti, devenu penitent sous l'eveque d'Alet des 1655, mais par celle de Monsieur, duc d'Orleans, de venir jouer a Paris sous les yeux du roi. Ce fut le 24 octobre 1658, dans la salle des gardes au vieux Louvre, en presence de la cour et aussi des comediens de l'hotel de Bourgogne, perilleux auditoire, que Moliere et sa troupe se hasarderent a representer _Nicomede_. Cette tragi-comedie achevee avec applaudissement, Moliere, qui aimait a parler comme orateur de la troupe (_grex_), et qui en cette occasion decisive ne pouvait ceder ce role a nul autre, s'avanca vers la rampe, et, apres avoir "remercie Sa Majeste en des termes tres-modestes de la bonte qu'elle avait eue d'excuser ses defauts et ceux de sa troupe, qui n'avoit paru qu'en tremblant devant une assemblee si auguste, il lui dit que l'envie qu'ils avoient eue d'avoir l'honneur de divertir le plus grand roi du monde leur avoit fait oublier que Sa Majeste avoit a son service d'excellents originaux, dont ils n'etoient que de tres-foibles copies; mais que, puisqu'elle avoit bien voulu souffrir leurs manieres de campagne, il la supplioit tres-humblement d'avoir agreable qu'il lui donnat un de ces petits divertissements qui lui avoient acquis quelque reputation et dont il regaloit les provinces." Ce fut _le Docteur amoureux_ qu'il choisit. Le roi, satisfait du spectacle, permit a la troupe de Moliere de s'etablir a Paris sous le titre de _Troupe de Monsieur_, et de jouer alternativement avec les comediens italiens sur le theatre du Petit-Bourbon. Lorsqu'on commenca de batir, en 1660, la colonnade du Louvre a l'emplacement meme du Petit-Bourbon, la troupe de Monsieur passa au theatre du Palais-Royal. Elle devint troupe _du Roi_ en 1665; et plus tard, a la mort de Moliere, reunie a la troupe du Marais d'abord, et sept ans apres (1680) a celle de l'hotel de Bourgogne, elle forma le _Theatre-Francais_. [Note 5: Tous les biographes, depuis Grimarest, avaient dit _Beziers_; M. Taschereau donne de bonnes raisons pour que ce soit Montpellier. Ce detail a peu d'importance; mais en general toutes les anecdotes sur Moliere sont melees d'incertitude, faute d'un premier biographe scrupuleux et bien informe.] Des l'installation de Moliere et de sa troupe, _l'Etourdi_ et _le Depit amoureux_ se donnerent pour la premiere fois a Paris et n'y reussirent pas moins qu'en province. Bien que la premiere de ces pieces ne soit encore qu'une comedie d'intrigue tout imitee des imbroglios italiens, quelle verve deja! quelle chaude petulance! quelle activite, folle et saisissante d'imaginative dans ce Mascarille que le theatre n'avait pas jusqu'ici entendu nommer! Sans doute Mascarille, tel qu'il apparait d'abord, n'est guere qu'un fils naturel direct des valets de la farce italienne et de l'antique comedie, de l'esclave de _l'Epidique_, du Chrysale des _Bacchides_, de ces valets _d'or_, comme ils se nomment, du valet de Marot; c'est un fils de Villon, nourri aussi aux repues franches, un des mille de cette lignee anterieure a Figaro: mais, dans _les Precieuses_, il va bientot se particulariser, il va devenir le Mascarille marquis, un valet tout moderne et qui n'est qu'a la livree de Moliere. _Le Depit amoureux_, a travers l'invraisemblance et le convenu banal des deguisements et des reconnaissances, offre dans la scene de Lucile et d'Eraste une situation de coeur eternellement renouvelee, eternellement jeune depuis le dialogue d'Horace et de Lydie, situation que Moliere a reprise lui-meme dans le _Tartufe_ et dans _le Bourgeois Gentilhomme_, avec bonheur toujours, mais sans surpasser l'excellence de cette premiere peinture: celui qui savait le plus fustiger et railler se montrait en meme temps celui qui sait comment on aime. _Les Precieuses ridicules_, jouees en 1659, attaquerent les moeurs modernes au vif. Moliere y laissait les canevas italiens et les traditions de theatre pour y voir les choses avec ses yeux, pour y parler haut et ferme selon sa nature contre le plus irritant ennemi de tout grand poete dramatique au debut, le begueulisme bel-esprit, et ce petit gout d'alcove, qui n'est que degout. Lui, l'homme au masque ouvert et a l'allure naturelle, il avait a deblayer avant tout la scene de ces mesquins embarras pour s'y deployer a l'aise et y etablir son droit de franc-parler. On raconte qu'a la premiere representation des _Precieuses_, un vieillard du parterre, transporte de cette franchise nouvelle, un vieillard qui sans doute avait applaudi dix-sept ans auparavant au _Menteur_ de Corneille, ne put s'empecher de s'ecrier, en apostrophant Moliere qui jouait Mascarille: "Courage, courage, Moliere! voila la bonne comedie!" A ce cri, qu'il devinait bien etre celui du vrai public et de la gloire, a cet universel et sonore applaudissement, Moliere sentit, comme le dit Segrais, s'enfler son courage, et il laissa echapper ce mot de noble orgueil, qui marque chez lui l'entree de la grande carriere: "Je n'ai plus que faire d'etudier Plaute et Terence et d'eplucher les fragments de Menandre; je n'ai qu'a etudier le monde."--Oui, Moliere; le monde s'ouvre a vous, vous vous l'avez decouvert et il est votre; vous n'avez desormais qu'a y choisir vos peintures. Si vous imitez encore, ce sera que vous le voudrez bien; ce sera parce que vous preleverez votre part la ou vous la trouverez bonne a prendre; ce sera en rival qui ne craint pas les rencontres, en roi puissant pour agrandir votre empire. Tout ce qui sera emprunte par vous restera embelli et honore[6]. [Note 6: On peut appliquer sans ironie, quand il s'agit de poesie dramatique surtout, a de certains plagiats faits de main souveraine, le mot de la Fable: .....Vous leur fites, Seigneur, En les croquant, beaucoup d'honneur. ] Apres le sel un peu gros, mais franc, du _Cocu imaginaire_, et l'essai pale et noble de _Don Garcie_, _l'Ecole des Maris_ revient a cette large voie d'observation et de verite dans la gaiete. Sganarelle, que _le Cocu imaginaire_ nous avait montre pour la premiere fois, reparait et se developpe par _l'Ecole des Maris_; Sganarelle va succeder a Mascarille dans la faveur de Moliere. Mascarille etait encore assez jeune et garcon, Sganarelle est essentiellement marie. Ne probablement du theatre italien, employe de bonne heure par Moliere dans la farce du _Medecin volant_, introduit sur le theatre regulier en un role qui sent un peu son Scarron, il se naturalise comme a fait Mascarille; il se perfectionne vite et grandit sous la predilection du maitre. Le Sganarelle de Moliere, dans toutes ses varietes de valet, de mari, de pere de Lucinde, de frere d'Ariste, de tuteur, de fagotier, de medecin, est un personnage qui appartient en propre au poete, comme Panurge a Rabelais, Falstaff a Shakspeare, Sancho a Cervantes; c'est le cote du laid humain personnifie, le cote vieux, rechigne, morose, interesse, bas, peureux, tour a tour pietre ou charlatan, bourru et saugrenu, le vilain cote, et qui fait rire. A certains moments joyeux, comme quand Sganarelle touche le sein de la nourrice, il se rapproche du rond Gorgibus, lequel ramene au bonhomme Chrysale, cet autre comique cordial et a plein ventre. Sganarelle, chetif comme son grand-pere Panurge, a pourtant laisse quelque posterite digne de tous deux, dans laquelle il convient de rappeler Pangloss et de ne pas oublier Gringoire[7]. Chez Moliere, en face de Sganarelle, au plus haut bout de la scene, Alceste apparait; Alceste, c'est-a-dire ce qu'il y a de plus serieux, de plus noble, de plus eleve dans le comique, le point ou le ridicule confine au courage, a la vertu. Une ligne plus haut et le comique cesse, et on a un personnage purement genereux, presque heroique et tragique. Meme tel qu'il est, avec un peu de mauvaise humeur, on a pu s'y meprendre; Jean-Jacques et Fabre d'Eglantine, gens a contradiction, en ont fait leur homme. Sganarelle embrasse les trois quarts de l'echelle comique, le bas tout entier, et le milieu qu'il partage avec Gorgibus et Chrysale; Alceste tient l'autre quart, le plus eleve. Sganarelle et Alceste, voila tout Moliere. [Note 7: Dans la _Notre-Dame de Paris_ de M. Hugo.] Voltaire a dit que quand Moliere n'aurait fait que _l'Ecole des Maris_, il serait encore un excellent comique; Boileau ne put entendre _l'Ecole des Femmes_ sans adresser a Moliere, attaque de beaucoup de cotes et qu'il ne connaissait pas encore, des stances faciles, ou il celebre la charmante naivete de cette comedie qu'il egale a celles de Terence, supposees ecrites par Scipion. Ces deux amusants chefs-d'oeuvre ne furent separes que par la legere mais ingenieuse comedie-impromptu des _Facheux_, faite, apprise et representee en quinze jours pour les fetes de Vaux. La Fontaine en a dit, dans un eloge de ces fetes, les dernieres du malheureux _Oronte_: C'est une piece de Moliere: Cet ecrivain par sa maniere Charme a present toute la cour. Nous avons change de methode; Jodelet n'est plus a la mode, Et maintenant il ne faut pas Quitter la nature d'un pas. Jamais le libre et prompt talent de Moliere pour les vers n'eclata plus evidemment que dans cette comedie satirique, dans les scenes du piquet ou de la chasse. La scene de la chasse ne se trouvait pas dans la piece a la premiere representation; mais Louis XIV, montrant du doigt a Moliere M. de Soyecourt, grand-veneur, lui dit: "Voila un original que vous n'avez pas encore copie." Le lendemain, la scene du chasseur etait faite et executee. Boileau, dont cette piece des _Facheux_ devancait la maniere en la surpassant, y songeait sans doute quand il demanda trois ans plus tard a Moliere ou il trouvait la rime. C'est que Moliere ne la cherchait pas; c'est qu'il ne faisait pas d'habitude son second vers avant le premier, et n'attendait pas un demi-jour et plus pour trouver ensuite au coin d'un bois le mot qui l'avait fui. Il etait de la veine rapide, _prime-sautiere_, de Regnier, de d'Aubigne; ne marchandant jamais la phrase ni le mot, au risque meme d'un pli dans le vers, d'un tour un peu violent ou de l'hiatus au pire; un duc de Saint-Simon en poesie; une facon d'expression toujours en avant, toujours certaine, que chaque flot de pensee emplit et colore. M. Auger s'est attache a relever comme fautes tous les manques de repos a l'hemistiche chez Moliere; c'est peine puerile, puisque notre poete ne suit pas la-dessus la loi de Boileau et des autres reguliers. Moliere faisait si naturellement les vers que ses pieces en prose sont remplies de vers blancs; on l'a remarque pour le _Festin de Pierre_, et l'on a ete jusqu'a conjecturer que la petite piece du _Sicilien_ avait ete primitivement ebauchee en vers et que Moliere avait ensuite brouille le tout dans une prose qui en avait garde trace. Fenelon, lorsqu'a propos de _l'Avare_ il declare preferer (comme aussi le pensait Menage) les pieces en prose de Moliere a celles qui sont en vers, lorsqu'il parle de cette multitude de metaphores qui, suivant lui, approchent du galimatias, Fenelon, poete elegant en prose, n'entend rien, il faut le dire, a cette riche maniere de poesie, qui n'est pas plus celle de Virgile et de Terence qu'en peinture la maniere de Rubens n'est celle de Raphael. Boileau, tout artiste sobre qu'il etait et dans un autre procede que Moliere, lui rendait haute justice la-dessus; il le reprenait sans doute quelquefois et aurait voulu epurer maint detail, comme on le voit par exemple en cette correction qui a ete conservee de deux vers des _Femmes savantes_. Moliere avait mis d'abord: Quand sur une personne on pretend s'ajuster, C'est par les beaux cotes qu'il la faut imiter. M. Despreaux, dit Cizeron-Rival d'apres Brossette, trouva du jargon dans ces deux vers et les retablit de cette facon: Quand sur une personne on pretend se regler, C'est par ses beaux endroits qu'il lui faut ressembler." Mais, jargon ou non, il etait le premier a proclamer Moliere maitre dans l'art de frapper les bons vers, et il n'aurait pas admis le jugement par trop degoute de Fenelon. Rien d'etonnant, au reste, que cette fine et mystique nature de Fenelon, dans sa blanche robe de lin, dans sa simple tunique, un peu longue, un peu trainante (en fait de style), n'ait pas entendu ces admirables plis mouvants, etoffes, du manteau du grand comique. Ce qui est ubereux, surtout la gaiete, repugne singulierement aux natures delicates et reveuses. En depit de ces juges difficiles, comme satire dialoguee en vers, _les Facheux_ sont un chef-d'oeuvre. Durant les quatorze annees qui suivirent son installation a Paris, et jusqu'a l'heure de sa mort, en 1673, Moliere ne cessa de produire. Pour le roi, pour la cour et les fetes de commande, pour le plaisir du gros public et les interets de sa troupe, pour sa propre gloire et la serieuse posterite, Moliere se multiplie et suffit a tout. Rien de meticuleux en lui et qui sente l'auteur de cabinet. Vrai poete de drame, ses ouvrages sont en scene, en action; il ne les ecrit pas, pour ainsi dire, il les joue. Sa vie de comedien de province avait ete un peu celle des poetes primitifs populaires, des rapsodes, jongleurs ou pelerins de la Passion; ils allaient, comme on sait, se repetant les uns les autres, se prenant leurs canevas et leurs themes, y ajoutant a l'occasion, s'oubliant eux et leur oeuvre individuelle, et ne gardant guere _copie_ de leurs representations. C'est ainsi que les ebauches et improvisades a l'italienne, que Moliere avait multipliees (on a les titres d'une dizaine) durant ses courses en province, furent perdues, hors deux, _le Medecin volant_ et _la Jalousie du Barbouille_. Et encore, telles qu'on a celles-ci, il est douteux que la version en soit de Moliere. Suivant le procede des poetes primitifs, qui font volontiers entrer un de leurs ouvrages dans un autre, ces ebauches furent plus tard introduites et employees dans des actes de pieces plus regulieres. Les poetes dont nous parlons transposent, _utilisent_, si l'on peut se servir de ce mot, certains morceaux une fois faits; ainsi, _Don Garcie de Navarre_ n'ayant pas eu de succes, des tirades entieres ont passe de ce prince jaloux au _Misanthrope_ et ailleurs. _L'Etourdi_ et _le Depit amoureux_, premieres pieces regulieres de notre poete, ne furent imprimes que dix ans apres leur apparition a la scene (1653-1663); _les Precieuses_ le furent dans les environs du succes, mais malgre l'auteur, comme l'indique la preface; et ce n'est pas ici une simagree de douce violence comme tant d'autres l'ont jouee depuis: l'embarras de Moliere qui se fait imprimer pour la premiere fois, a son corps defendant, est visible dans cette preface. _Le Cocu imaginaire_, ayant eu pres de cinquante representations, ne devait pas etre imprime, quand un amateur de comedie, nomme Neufvillenaine, s'apercut qu'il avait retenu par coeur la piece tout entiere; il en fit une copie et la publia en dediant l'ouvrage a Moliere. Ce M. de Neufvillenaine se connaissait en procedes. L'insouciance de Moliere fut telle qu'il ne donna jamais d'autre edition du _Cocu imaginaire_, bien que Neufvillenaine avoue (ce qui serait assez vraisemblable quand il ne l'avouerait pas) qu'il peut s'etre glisse dans sa copie, faite de memoire, quantite de mots les uns pour les autres. O Racine! o Boileau! qu'eussiez-vous dit si un tiers eut ainsi manie devant le public vos prudentes oeuvres ou chaque mot a son prix? On doit maintenant saisir toute la difference native qu'il y a de Moliere a cette famille sobre, econome, meticuleuse, et avec raison, des Despreaux et des La Bruyere. Dans l'edition de Neufvillenaine, qu'il faut bien considerer, par suite du silence de Moliere, comme l'edition originale, la piece est d'un seul acte, quoique plus tard les editeurs de 1734 l'aient donnee en trois; mais il y a lieu de croire que pour Moliere, comme pour les anciens tragiques et comiques, cette division d'actes est imaginee ici apres coup et artificielle. Moliere dans ses premieres pieces ne s'astreint guere plus que Plaute a cette division reguliere; il laisse frequemment la scene vide, sans qu'on puisse supposer l'acte termine en ces endroits. Il se rangea bien vite, il est vrai, a la regularite des lors professee; mais on voit (et c'est sur quoi j'insiste) combien il avait naturellement les habitudes de l'epoque anterieure. Pour obvier a des larcins pareils a celui de Neufvillenaine, Moliere dut songer a publier dorenavant lui-meme ses pieces au fur et a mesure des succes. _L'Ecole des Maris_, dediee au duc d'Orleans, son protecteur, est le premier ouvrage qu'il ait publie de son plein gre; a partir de ce moment (1661), il entra en communication suivie avec les lecteurs. On le retrouve pourtant en defiance continuelle de ce cote; il craint les boutiques de la galerie du Palais; il prefere etre juge _aux chandelles_, au point de vue de la scene, sur la decision de la multitude. On a cru, d'apres un passage de la preface des _Facheux_, qu'il aurait eu dessein de faire imprimer ses remarques et presque sa poetique, a l'occasion de ses pieces; mais, a mieux entendre le passage, il en ressort que cette promesse, mal d'accord avec sa tournure de genie, n'est pas serieuse en effet; ce serait plutot de sa part une raillerie contre les grands raisonneurs selon Horace et Aristote. Sa poetique, du reste, comme acteur et comme auteur, se trouve tout entiere dans _la Critique de l'Ecole des Femmes_ et dans _l'Impromptu de Versailles_, et elle y est en action, en comedie encore. A la scene VII de _la Critique_, n'est-ce pas Moliere qui nous dit par la bouche de Dorante: "Vous etes de plaisantes gens avec vos regles dont vous embarrassez les ignorants et nous etourdissez tous les jours! Il semble, a vous ouir parler, que ces regles de l'art soient les plus grands mysteres du monde, et cependant ce ne sont que quelques observations aisees que le bon sens a faites sur ce qui peut oter le plaisir que l'on prend a ces sortes de poemes; et le meme bon sens, qui a fait autrefois ces observations, les fait aisement tous les jours sans le secours d'Horace et d'Aristote.... Laissons-nous aller de bonne foi aux choses qui nous prennent par les entrailles, et ne cherchons point de raisonnements pour nous empecher d'avoir du plaisir." Pour en finir avec cette negligence de litterateur que nous demontrons chez Moliere, et qui contraste si fort avec son ardente prodigalite comme poete et son zele minutieux comme acteur et directeur, ajoutons qu'aucune edition complete de ses oeuvres ne parut de son vivant; ce fut La Grange, son camarade de troupe, qui recueillit et publia le tout en 1682, neuf ans apres sa mort. Moliere, le plus createur et le plus inventif des genies, est celui peut-etre qui a le plus imite, et de partout; c'est encore la un trait qu'ont en commun les poetes primitifs populaires et les illustres dramatiques qui les continuent. Boileau, Racine, Andre Chenier, les grands poetes d'etude et de gout, imitent sans doute aussi; mais leur procede d'imitation est beaucoup plus ingenieux, circonspect et deguise, et porte principalement sur les details. La facon de Moliere en ses imitations est bien plus familiere, plus a pleine main et a la merci de la memoire. Ses ennemis lui reprochaient de voler la moitie de ses oeuvres aux _vieux bouquins_. Il vecut d'abord, dans sa premiere maniere, sur la farce traditionnelle italienne et gauloise; a partir des _Precieuses_ et de _l'Ecole des Maris_, il devint lui-meme; il gouverna et domina des lors ses imitations, et, sans les moderer pour cela beaucoup, il les mela constamment a un fonds d'observation originale. Le fleuve continua de charrier du bois de tous bords, mais dans un courant de plus en plus etendu et puissant. Riccoboni a donne une liste assez complete, et parfois meme gonflee, des imitations que Moliere a faites des Italiens, des Espagnols et des Latins; Cailhava et d'autres y ont ajoute. Riccoboni a eu le bon esprit de sentir que le genie de Moliere ne souffrait pas de ces nombreux butins. Au contraire, l'admiration du commentateur pour son poete va presque en raison du nombre des imitations qu'il decouvre en lui, et elle n'a plus de bornes lorsqu'il le voit dans _l'Avare_ mener, a ce qu'il dit, jusqu'a cinq imitations de front, et etre la-dessous, et a travers cette melee de souvenirs, plus original que jamais. Tous les Italiens n'ont pas eu si bonne grace, et le sieur Angelo, _docteur_ de la comedie italienne, allait jusqu'a revendiquer le sujet du _Misanthrope_, qu'il avait, affirmait-il, raconte tout entier a Moliere, d'apres une certaine piece de Naples, un jour qu'ils se promenaient ensemble au Palais-Royal. C'est _quinze jours_ apres cette conversation memorable que la comedie du _Misanthrope_ aurait ete achevee et sur l'affiche. A de pareilles pretentions, appuyees de pareils dires, on n'a a opposer que le judicieux dedain de Jean-Baptiste Rousseau qui, dans sa correspondance avec d'Olivet et Brossette, a d'ailleurs le merite d'avoir fort bien apprecie Moliere; la lettre du poete a M. Chauvelin sur le sujet qui nous occupe vaut mieux, comme pensee, que les trois quarts de ses odes. Ce qu'il faut reconnaitre, c'est que les imitations chez Moliere sont de toute source et infinies; elles ont un caractere de loyaute en meme temps que de sans-facon, quelque chose de cette premiere vie ou tout etait en commun, bien qu'aussi d'ordinaire elles soient parfaitement combinees et descendant quelquefois a de purs details. Plaute et Terence pour des fables entieres, Straparole et Boccace pour des fonds de sujets, Rabelais et Regnier pour des caracteres, Boisrobert et Rotrou et Cyrano pour des scenes, Horace et Montaigne et Balzac pour de simples phrases, tout y figure; mais tout s'y transforme, rien n'y est le meme. La ou il imite le plus, qui donc pourrait se plaindre? a cote de Sosie qu'il copie, ne voila-t-il pas Cleanthis qu'il invente? De telles imitations, loin de nous refroidir envers notre poete, nous sont cheres; nous aimons a les rechercher, a les poursuivre jusqu'au bout, dans un interet de parente. Ces masques fameux de la bonne comedie, depuis Plaute jusqu'a Patelin, ces malicieux conteurs de tous pays, ces philosophes satiriques et ingenieux, nous les convoquons un moment autour de notre auteur dans un groupe qu'il unit et ou il preside; les moins considerables, les Boisrobert, les Sorel, les Cyrano, y sont meme introduits a la faveur de ce qu'ils lui ont prete, de ce qui surtout les recommande et les honore. Ces imitations, en un mot, ne sont le plus souvent pour nous que le resume heureux de toute une famille d'esprits et de tout un passe comique dans un nouveau type original et superieur, comme un enfant aime du ciel qui, sous un air de jeunesse, exprime a la fois tous ses aieux. Chacune des pieces de Moliere, a les suivre dans l'ordre de leur apparition, fournirait matiere a un historique etendu et interessant; ce travail a deja ete fait, et trop bien, par d'autres, pour le reprendre; ce serait presque toujours le copier.[8] Autour de _l'Ecole des Femmes_, en 1662, et plus tard autour du _Tartufe_, il se livra des combats comme precedemment il s'en etait livre autour du _Cid_, comme il s'en renouvela ensuite autour de _Phedre_; ce furent la d'illustres journees pour l'art dramatique. _La Critique de l'Ecole des Femmes_ et _l'Impromptu de Versailles_ en apprennent suffisamment sur le premier demele, qui fut surtout une querelle de gout et d'art, quoique deja la religion s'y glissat a propos des commandements du mariage donnes a Agnes. Les _Placets au Roi_ et la preface du _Tartufe_ marquent assez le caractere tout moral et philosophique de la seconde lutte, si souvent depuis et si ardemment continuee. Ce que je veux rappeler ici, c'est qu'attaque des devots, envie des auteurs, recherche des grands, valet-de-chambre du roi et son indispensable ressource pour toutes les fetes, Moliere, avec cela trouble de passions et de tracas domestiques, devore de jalousie conjugale, frequemment malade de sa fluxion de poitrine et de sa toux, directeur de troupe et comedien infatigable bien qu'au regime et au lait, Moliere, durant quinze ans, suffit a tous les emplois, qu'a chaque necessite survenante son genie est present et repond, gardant de plus ses heures d'inspiration propre et d'initiative. Entre la dette precipitamment payee aux divertissements de Versailles ou de Chambord et ses cordiales avances au bon rire de la bourgeoisie, Moliere trouve jour a des oeuvres meditees et entre toutes immortelles. Pour Louis XIV, son bienfaiteur et son appui, on le trouve toujours pret; _l'Amour medecin_ est fait, appris et represente en cinq jours; _la Princesse d'Elide_ n'a que le premier acte en vers, le reste suit en prose, et, comme le dit spirituellement un contemporain de Moliere, la comedie n'a eu le temps cette fois que de chausser un brodequin; mais elle parait a l'heure sonnante, quoique l'autre brodequin ne soit pas lace. _Melicerte_ seule n'est pas finie, mais _les Facheux_ le furent en quinze jours; mais _le Mariage force_ et _le Sicilien_, mais _Georges Dandin_, mais _Pourceaugnac_, mais _le Bourgeois Gentilhomme_, ces comedies de verve avec intermedes et ballets, ne firent jamais faute. Dans les interets de sa troupe, il lui fallut souvent depecher l'ouvrage, comme quand il fournit son theatre d'un _Don Juan_, parce que les comediens de l'hotel de Bourgogne et ceux de Mademoiselle avaient deja le leur, et que cette statue qui marche ne cessait de faire merveille.--Et ces diversions ne l'empechaient pas tout aussitot de songer a Boileau, aux juges difficiles, a lui-meme et au genre humain, par _le Misanthrope_, par le _Tartufe_ et _les Femmes savantes_. L'annee du _Misanthrope_ est en ce sens la plus memorable et la plus significative dans la vie de Moliere. A peine hors de ce chef-d'oeuvre serieux, et qui le parut un peu trop au gros du public, il dut pourvoir en hate a la jovialite bourgeoise par _le Medecin malgre lui_, et de la, de ce parterre de la rue Saint-Denis, raccourcir vite a Saint-Germain pour _Melicerte_, la _Pastorale comique_ et cette vallee de Tempe ou l'attendait sur le pre M. de Benserade: Moliere faisait face a tous les appels. Dans une epitre adressee en 1669 au peintre Mignard, sur le dome du Val-de-Grace, Moliere a fait une description et un eloge de la fresque qui s'applique merveilleusement a sa propre maniere; il y preconise, en effet; Cette belle peinture inconnue en ces lieux, La fresque, dont la grace, a l'autre preferee, Se conserve un eclat d'eternelle duree, Mais dont la promptitude et les brusques fiertes Veulent un grand genie a toucher ses beautes! De l'autre qu'on connoit la traitable methode Aux foiblesses d'un peintre aisement s'accommode: La paresse de l'huile, allant avec lenteur, Du plus tardif genie attend la pesanteur; Elle sait secourir, par le temps qu'elle donne, Les faux pas que peut faire un pinceau qui tatonne; Et sur cette peinture on peut, pour faire mieux, Revenir, quand on veut, avec de nouveaux yeux. Mais la fresque est pressante et veut sans complaisance Qu'un peintre s'accommode a son impatience, La traite a sa maniere, et d'un travail soudain Saisisse le moment qu'elle donne a sa main. La severe rigueur de ce moment qui passe Aux erreurs d'un pinceau ne fait aucune grace; Avec elle il n'est point de retour a tenter, Et tout au premier coup se doit executer, etc... [Note 8: Voir MM. Auger et Taschereau.] A cette belle chaleur de Moliere pour la fresque, pour la grande et dramatique peinture, pour celle-la meme qui agit sur les masses prosternees dans les chapelles romaines, qui n'aimerait reconnaitre la sympathie naturelle au poete du drame, au poete de la multitude, a l'executeur soudain, vehement, de tant d'oeuvres imperieuses aussi et pressantes? Dans les oeuvres finies, au contraire, faites pour etre vues de pres, vingt fois remaniees et repolies, a la Mieris, a la Despreaux, a la La Bruyere, nous retrouvons _la paresse de l'huile_. L'allusion est trop directe pour que Moliere n'y ait pas un peu songe. Cizeron-Rival, d'ordinaire exact, a dit d'apres Brossette: "Au jugement de Despreaux (et autant que je puis me connoitre en poesie, ce n'est pas son meilleur jugement), de tous les ouvrages de Moliere, celui dont la versification est la plus reguliere et la plus soutenue, c'est le poeme qu'il a fait en faveur du fameux Mignard, son ami. Ce poeme, disoit-il a M. Brossette, peut tenir lieu d'un traite complet de peinture, et l'auteur y a fait entrer toutes les regles de cet art admirable (et Despreaux citait les memes vers que nous avons donnes plus haut). Remarquez, monsieur, ajoutoit Despreaux, que Moliere a fait, sans y penser, le caractere de ses poesies, en marquant ici la difference de la peinture a l'huile et de la peinture a fresque. Dans ce poeme sur la peinture, il a travaille comme les peintres a l'huile, qui reprennent plusieurs fois le pinceau pour retoucher et corriger leur ouvrage, au lieu que dans ses comedies, ou il falloit beaucoup d'action et de mouvement, il preferoit les _brusques fiertes_ de la fresque a _la paresse de l'huile_." Ce jugement de Boileau a ete fort conteste depuis Cizeron-Rival. M. Auger le mentionne comme _singulier_. Vauvenargues, qui est de l'avis de Fenelon sur la poesie de Moliere, trouve ce poeme du Val-de-Grace peu satisfaisant et prefere en general, comme peintre, La Bruyere au grand comique: predilection de critique moraliste pour le modele du genre. Vous etes peintre a l'huile, M. de Vauvenargues! Boileau, tout aussi interesse qu'il etait dans la question, se montre plus fermement judicieux. Non que j'admette que ce poeme du Val-de-Grace soit bon et satisfaisant d'un bout a l'autre, ou que Moliere ait modifie, ralenti sa maniere en le composant. La poesie en est plus chaude que nette; elle tombe dans le technique et s'y embarrasse souvent en le voulant animer. Mais Boileau a bien mis le doigt sur le cote precieux du morceau. Boileau, reconnaissons-le, malgre ce qu'on a pu reprocher a ses reserves un peu fortes de l'_Art poetique_ ou a son etonnement bien innocent et bien permis sur les rimes de Moliere, fut souverainement equitable en tout ce qui concerne le poete son ami, celui qu'il appelait _le Contemplateur_. Il le comprenait et l'admirait dans les parties les plus etrangeres a lui-meme; il se plaisait a etre son complice dans le latin macaronique de ses plus folles comedies; il lui fournissait les malignes etymologies grecques de _l'Amour medecin_; il mesurait dans son entier cette faculte multipliee, immense; et le jour ou Louis XIV lui demanda quel etait le plus rare des grands ecrivains qui auraient honore la France durant son regne, le juge rigoureux n'hesita pas et repondit: "Sire, c'est Moliere."--"Je ne le croyais pas, repliqua Louis XIV; mais vous vous y connaissez mieux que moi." On a loue Moliere de tant de facons, comme peintre des moeurs et de la vie humaine, que je veux indiquer surtout un cote qu'on a trop peu mis en lumiere, ou plutot qu'on a meconnu. Moliere, jusqu'a sa mort, fut en progres continuel dans la _poesie_ du comique. Qu'il ait ete en progres dans l'observation morale et ce qu'on appelle le haut comique, celui du _Misanthrope_, du _Tartufe_ et des _Femmes savantes_, le fait est trop evident, et je n'y insiste pas; mais autour, au travers de ce developpement, ou la raison de plus en plus ferme, l'observation de plus en plus mure, ont leur part, il faut admirer ce surcroit toujours montant et bouillonnant de verve comique, tres-folle, tres-riche, tres-inepuisable, que je distingue fort, quoique la limite soit malaisee a definir, de la farce un peu bouffonne et de la lie un peu scarronesque ou Moliere trempa au debut. Que dirai-je? c'est la distance qu'il y a entre la prose du _Roman comique_ et tel choeur d'Aristophane ou certaines echappees sans fin de Rabelais. Le genie de l'ironique et mordante gaiete a son lyrique aussi, ses purs ebats, son rire etincelant, redouble, presque sans cause en se prolongeant, desinteresse du reel, comme une flamme folatre qui voltige de plus belle apres que la combustion grossiere a cesse,--un rire des dieux, supreme, inextinguible. C'est ce que n'ont pas senti beaucoup d'esprits de gout, Voltaire, Vauvenargues et autres, dans l'appreciation de ce qu'on a appele les dernieres farces de Moliere. M. de Schlegel aurait du le mieux sentir; lui qui celebre mystiquement les poetiques fusees finales de Calderon, il aurait du ne pas rester aveugle a ces fusees, pour le moins egales, d'eblouissante gaiete, qui font aurore a l'autre pole du monde dramatique. Il a bien accorde a Moliere d'avoir le genie du burlesque, mais en un sens prosaique, comme il eut fait a Scarron, et en preferant de beaucoup le _genie_ fantastique et poetique du comedien Le Grand. M. de Schlegel gardait-il rancune a Moliere pour le trait innocent du pedant Caritides sur les Allemands d'alors, _grands inspectateurs d'inscriptions et enseignes_? Quoi qu'on ait dit, _Monsieur de Pourceaugnac_, _le Bourgeois Gentilhomme_, _le Malade imaginaire_, attestent au plus haut point ce comique jaillissant et imprevu qui, a sa maniere, rivalise en fantaisie avec _le Songe d'une Nuit d'ete_ et _la Tempete_. Pourceaugnac, M. Jourdain, Argant, c'est le cote de Sganarelle continue, mais plus poetique, plus degage de la farce du _Barbouille_, plus enleve souvent par dela le reel. Moliere, force pour les divertissements de cour de combiner ses comedies avec des ballets, en vint a deployer, a dechainer dans ces danses de commande les choeurs bouffons et petulants des avocats, des tailleurs, des Turcs, des apothicaires; le genie se fait de chaque necessite une inspiration. Cette issue une fois trouvee, l'imagination inventive de Moliere s'y precipita. Les comedies a ballets dont nous parlons n'etaient pas du tout (qu'on se garde de le croire) des concessions au gros public, des provocations directes au rire du bourgeois, bien que ce rire y trouvat son compte; elles furent imaginees plutot a l'occasion des fetes de la cour. Mais Moliere s'y complut bien vite et s'y exalta comme eperdument; il fit meme des ballets et intermedes au _Malade imaginaire_, de son propre mouvement, et sans qu'il y eut pour cette piece destination de cour ni ordre du roi. Il s'y jetait d'ironie a la fois et de gaiete de coeur, le grand homme, au milieu de ses amertumes journalieres, comme dans une acre et etourdissante ivresse. Il y mourut en pleine crise et dans le son le plus aigu de cette saillie montee au delire. Or, maintenant, entre ces deux points extremes du _Malade imaginaire_ ou de _Pourceaugnac_ et du _Barbouille_, du _Cocu imaginaire_, par exemple, qu'on place successivement _la charmante naivete_ (expression de Boileau) de _l'Ecole des Femmes_, de _l'Ecole des Maris_, l'excellent et profond caractere de _l'Avare_, tant de personnages vrais, reels, ressemblant a beaucoup, et non copies pourtant, mais trouves, le sens docte, grave et mordant du _Misanthrope_, le _Tartufe_ qui reunit tous les merites par la gravite du ton encore, par l'importance du vice attaque et le pressant des situations, _les Femmes savantes_ enfin, le plus parfait style de comedie en vers, le troisieme et dernier coup porte par Moliere aux critiques de _l'Ecole des Femmes_, a cette race des prudes et precieuses; qu'on marque ces divers points, et l'on aura toute l'echelle comique imaginable. De la farce franche et un peu grosse du debut, on se sera eleve, en passant par le naif, le serieux, le profondement observe, jusqu'a la fantaisie du rire dans toute sa pompe et au gai sabbat le plus delirant. _Les Fourberies de Scapin_, jouees entre _le Bourgeois Gentilhomme_ et _l'Ecole des Femmes_, appartiennent-elles a cette adorable folie comique dont j'ai tache de donner idee, ou retombent-elles par moments dans la farce un peu enfarinee et bouffonne, comme l'a pense Boileau en son _Art poetique_? Je serais peut-etre de ce dernier avis, sauf les conclusions trop generales qu'en tire le poete regulateur: Etudiez la cour et connoissez la ville; L'une et l'autre est toujours en modeles fertile. C'est par la que Moliere, illustrant ses ecrits, Peut-etre de son art eut remporte le prix, Si, moins ami du peuple en ses doctes peintures, Il n'eut pas fait souvent grimacer ses figures, Quitte pour le bouffon l'agreable et le fin, Et sans honte a Terence allie Tabarin: Dans ce sac ridicule ou _Scapin l'enveloppe_, Je ne reconnois plus l'auteur du _Misanthrope_. Quant aux restrictions reprochees et reprochables a Boileau en cet endroit, son tort est d'avoir trop generalise un jugement qui, applique a _Scapin_, pourrait sembler vrai au pied de la lettre. Cette piece est effectivement imitee en partie du _Phormion de Terence_, et en partie de la _Francisquine_ de Tabarin. De plus, en lisant convenablement le vers: Dans ce sac ridicule ou Scapin l'enveloppe [9] (car Moliere en cette piece jouait le role de Geronte, et par consequent il entrait en personne dans le sac), on concoit l'impression penible que causait a Boileau cette vue de l'auteur du Misanthrope, malade, age de pres de cinquante ans et batonne sur le theatre. Si nous eussions vu notre Talma a la scene dans la meme situation subalterne, nous en aurions certes souffert. Je lis dans Cizeron-Rival le trait suivant, qui eclaire et precise le passage de l'Art poetique: "Deux mois avant la mort de Moliere, M. Despreaux alla le voir et le trouva fort incommode de sa toux et faisant des efforts de poitrine qui sembloient le menacer d'une fin prochaine. Moliere, assez froid naturellement, fit plus d'amitie que jamais a M. Despreaux. Cela l'engagea a lui dire: Mon pauvre monsieur Moliere, vous voila dans un pitoyable etat. La contention continuelle de votre esprit, l'agitation continuelle de vos poumons sur votre theatre, tout enfin devroit vous determiner a renoncer a la representation. N'y a-t-il que vous dans la troupe qui puisse executer les premiers roles? Contentez-vous de composer, et laissez l'action theatrale a quelqu'un de vos camarades: cela vous fera plus d'honneur dans le public qui regardera vos acteurs comme vos gagistes; vos acteurs d'ailleurs, qui ne sont pas des plus souples avec vous, sentiront mieux votre superiorite.--Ah! monsieur, repondit Moliere, que me dites-vous la? il y a un honneur pour moi a ne point quitter.--Plaisant point d'honneur, disoit en soi-meme le satirique, qui consiste a se noircir tous les jours le visage pour se faire une moustache de Sganarelle, et a devouer son dos a toutes les bastonnades de la comedie! Quoi? cet homme, le premier de notre temps pour l'esprit et pour les sentiments d'un vrai philosophe, cet ingenieux censeur de toutes les folies humaines, en a une plus extraordinaire que celles dont il se moque tous les jours! Cela montre bien le peu que sont les hommes." Boileau en effet ne conseillait pas a Moliere d'abandonner ses camarades ni d'abdiquer la direction, ce que le chef de troupe aurait pu refuser par humanite, comme on a dit, et par beaucoup d'autres raisons; il le pressait seulement de quitter les planches: c'etait le vieux comedien obstine qui chez Moliere ne voulait pas. Boileau dut ecrire, ce me semble, le passage de _l'Art poetique_ sous l'impression qui lui resta du precedent entretien. [Note 9: Cette ingenieuse correction, qui, une fois faite, parait si necessaire et si simple, est proposee par M. Daunou dans son excellent commentaire de Boileau.] La posterite sent autrement; loin de les blamer, on aime ces faiblesses et ces contradictions dans le poete de genie; elles ajoutent au portrait de Moliere et donnent a sa physionomie un air plus proportionne a celui du commun des hommes. On le retrouve tel encore, et l'un de nous tous, dans ses passions de coeur, dans ses tribulations domestiques. Le comique Moliere etait ne tendre et facilement amoureux, de meme que le tendre Racine etait ne assez caustique et enclin a l'epigramme. Sans sortir des oeuvres de Moliere, on aurait des preuves de cette sensibilite, dans le penchant qu'il eut toujours au genre noble et romanesque, dans beaucoup de vers de _Don Garcie_ et de la _Princesse d'Elide_, dans ces trois charmantes scenes de depit amoureux, tant de la piece de ce nom que du _Tartufe_ et du _Bourgeois Gentilhomme_, enfin dans la scene touchante d'Elvire voilee, au quatrieme acte de _Don Juan_. Plaute et Rabelais, ces grands comiques, offrent aussi, malgre leur reputation, des traces d'une faculte sensible, delicate, qu'on surprend en eux avec bonheur, mais Moliere surtout; il y a tout un Terence dans Moliere. En amitie, on n'aurait que de beaux traits a en dire; son sonnet sur la mort de l'abbe Lamothe-Le-Vayer et la lettre qu'il y a jointe honorent sa douleur; bien mieux que le lyrique Malherbe, il s'entendait a pleurer avec un pere. Je veux citer de _Don Garcie_ quelques vers de tendresse, desquels Racine eut pu etre jaloux pour sa _Berenice_: Un soupir, un regard, une simple rougeur, Un silence est assez pour expliquer un coeur. Tout parle dans l'amour, et sur cette matiere Le moindre jour doit etre une grande lumiere. _Oh!_ que la difference est connue aisement De toutes ces faveurs qu'on fait avec etude, A celles ou du coeur fait pencher l'habitude! Dans les unes toujours on paroit se forcer; Mais les autres, helas! se font sans y penser, Semblables a ces eaux si pures et si belles Qui coulent sans effort des sources naturelles. Et dans les _Facheux_: L'amour aime surtout les secretes faveurs; Dans l'obstacle qu'on force il trouve des douceurs, Et le moindre entretien de la beaute qu'on aime, Lorsqu'il est defendu, devient grace supreme. Et dans _la Princesse d'Elide_, premier acte, premiere scene, ces vers qui expriment une observation si vraie sur les amours tardives, developpees longtemps seulement apres la premiere rencontre: Ah! qu'il est bien peu vrai que ce qu'on doit aimer, Aussitot qu'on le voit, prend droit de nous charmer, Et qu'un premier coup d'oeil allume en nous les flammes Ou le Ciel en naissant a destine nos ames! avec toute la tirade qui suit.--Or Moliere, de complexion sensible a ce point et amoureuse, vers le temps ou il peignait le plus gaiement du monde Arnolphe dictant les commandements du mariage a Agnes, Moliere, age de quarante ans lui-meme (1662), epousait la jeune Armande Bejart, agee de dix-sept au plus et soeur cadette de Madeleine[10]. [Note 10: On a cru longtemps que cette Bejart, femme de Moliere, etait fille naturelle et non soeur de l'autre Bejart; on l'a meme cru du vivant de Moliere, et depuis sans interruption, jusqu'a ce que M. Beffara decouvrit de nos jours l'acte de mariage qui derange cette parente. M. Fortin d'Urban a essaye d'infirmer, non pas l'authenticite, mais la valeur de cet acte, et, au milieu de beaucoup de raisons vaines, il a avance quelques reflexions assez plausibles. Il est bien singulier, en effet, que tous les biographes de Moliere, a partir de Grimarest, aient ecrit, sans contradiction, qu'il avait epouse la fille naturelle de la Bejart, sa premiere maitresse. Montfleury adressa meme a Louis XIV une denonciation contre l'illustre comique, l'accusant d'avoir epouse la fille apres avoir vecu avec la mere, et insinuant par la qu'il avait pu epouser sa propre fille: ce qui, dans tous les cas, serait invinciblement refutable par les dates. Louis XIV ne repondit a ce dechainement de la haine qu'en devenant parrain du premier enfant qu'eut Moliere. Certes, la plus directe justification que Moliere put offrir au roi en cette circonstance fut l'acte de son mariage et la preuve que les deux Bejart n'etaient que soeurs. Mais comment tous ceux qui ont ecrit sur Moliere, comment Grimarest, son principal biographe, qui ecrivait d'apres Baron, comment les autres contemporains, Marcel auteur presume d'une premiere Vie abregee, l'auteur inconnu de _la Fameuse Comedienne_, Bayle, De Vise qui contredit Grimarest sur plusieurs points, ont-ils ignore cette facon dont Moliere dut repondre? Comment une erreur aussi forte, sur une relation aussi rapprochee, a-t-elle fait autorite du temps de Moliere, et meme aupres des personnes qui l'avaient beaucoup vu et pratique?... Et cependant, malgre la difficulte de l'explication, c'est bien a l'acte qu'il faut croire.] Malgre sa passion pour elle et malgre son genie, il n'echappa point au malheur dont il avait donne de si folatres peintures. Don Garcie etait moins jaloux que Moliere; Georges Dandin et Sganarelle etaient moins trompes. A partir de _la Princesse d'Elide_, ou l'infidelite de sa femme commenca de lui apparaitre, sa vie domestique ne fut plus qu'un long tourment. Averti des succes qu'on attribuait a M. de Lauzun pres d'elle, il en vint a une explication. Mademoiselle Moliere, dans cette situation difficile, lui donna le change sur Lauzun en avouant une inclination pour M. de Guiche, et s'en tira, dit la chronique, par des larmes et un evanouissement. Tout meurtri de sa disgrace, notre poete se remit a aimer mademoiselle de Brie, ou plutot il venait s'entretenir pres d'elle des injures de l'autre amour; Alceste est ramene a Eliante par les rebuts de Celimene. Lorsqu'il donna _le Misanthrope_, Moliere, brouille avec sa femme, ne la voyait plus qu'au theatre, et il est difficile qu'entre elle, qui jouait en effet Celimene, et lui, qui representait Alceste, quelque allusion a leurs sentiments et a leurs situations reelles ne se retrouve pas. Ajoutez, pour compliquer les ennuis de Moliere, la presence de l'ancienne Bejart, femme imperieuse, peu debonnaire, a ce qui semble. Le grand homme cheminait entre ces trois femmes, aussi embarrasse parfois, comme le lui disait agreablement Chapelle, que Jupiter au siege d'Ilion entre les trois deesses. Mais laissons parler sur ce chapitre domestique un contemporain du poete, dans un recit fort peu authentique sans doute, assez vraisemblable pourtant de fond ou meme de couleur, et a quoi, comme familiarite de detail, rien ne peut suppleer: "Cependant ce ne fut pas sans se faire une grande violence que Moliere resolut de vivre avec sa femme dans cette indifference. La raison la lui faisoit regarder comme une personne que sa conduite rendoit indigne des caresses d'un honnete homme. Sa tendresse lui faisoit envisager la peine qu'il auroit de la voir, sans se servir des privileges que donne le mariage, et il y revoit un jour dans son jardin d'Auteuil, quand un de ses amis, nomme Chapelle, qui s'y venoit promener par hasard, l'aborda, et, le trouvant plus inquiet que de coutume, il lui en demanda plusieurs fois le sujet. Moliere, qui eut quelque honte de se sentir si peu de constance pour un malheur si fort a la mode, resista autant qu'il put; mais il etoit alors dans une de ces plenitudes de coeur si connues par les gens qui ont aime; il ceda a l'envie de se soulager et avoua de bonne foi a son ami que la maniere dont il etoit force d'en user avec sa femme etait la cause de cet abattement ou il se trouvoit. Chapelle, qui croyoit etre au-dessus de ces sortes de choses, le railla sur ce qu'un homme comme lui, qui savoit si bien peindre le foible des autres, tomboit dans celui qu'il blamait tous les jours, et lui fit voir que le plus ridicule de tous etoit d'aimer une personne qui ne repond pas a la tendresse qu'on a pour elle. Pour moi, lui dit-il, je vous avoue que si j'etois assez malheureux pour me trouver en pareil etat, et que je fusse persuade que la meme personne accordat des faveurs a d'autres, j'aurois tant de mepris pour elle, qu'il me gueriroit infailliblement de ma passion. Encore avez-vous une satisfaction que vous n'auriez pas si c'etoit une maitresse, et la vengeance, qui prend ordinairement la place de l'amour dans un coeur outrage, vous peut payer tous les chagrins que vous cause votre epouse, puisque vous n'avez qu'a l'enfermer; ce sera un moyen assure de vous mettre l'esprit en repos. "Moliere, qui avoit ecoute son ami avec assez de tranquillite, l'interrompit afin de lui demander s'il n'avoit jamais ete amoureux. Oui, lui repondit Chapelle, je l'ai ete comme un homme de bon sens doit l'etre; mais je ne me serois jamais fait une si grande peine pour une chose que mon honneur m'auroit conseille de faire, et je rougis pour vous de vous trouver si incertain.--Je vois bien que vous n'avez encore rien aime, repondit Moliere, et vous avez pris la figure de l'amour pour l'amour meme. Je ne vous rapporterai point une infinite d'exemples qui vous feroient connoitre la puissance de cette passion; je vous ferai seulement un recit fidele de mon embarras, pour vous faire comprendre combien on est peu maitre de soi-meme, quand elle a une fois pris sur nous un certain ascendant, que le temperament lui donne d'ordinaire. Pour vous repondre donc sur la connoissance parfaite que vous dites que j'ai du coeur de l'homme par les portraits que j'en expose tous les jours, je demeurerai d'accord que je me suis etudie autant que j'ai pu a connoitre leur foible; mais si ma science m'a appris qu'on pouvoit fuir le peril, mon experience ne m'a que trop fait voir qu'il est impossible de l'eviter; j'en juge tous les jours par moi-meme. Je suis ne avec les dernieres dispositions a la tendresse, et comme j'ai cru que mes efforts pourroient inspirer a ma femme, par l'habitude, des sentiments que le temps ne pourroit detruire, je n'ai rien oublie pour y parvenir. Comme elle etoit encore fort jeune quand je l'epousai, je ne m'apercus pas de ses mechantes inclinations, et je me crus un peu moins malheureux que la plupart de ceux qui prennent de pareils engagements. Aussi le mariage ne ralentit point mes empressements: mais je lui trouvai tant d'indifference que je commencai a m'apercevoir que toute ma precaution avoit ete inutile, et que ce qu'elle sentoit pour moi etoit bien eloigne de ce que j'avois souhaite pour etre heureux. Je me fis a moi-meme ce reproche sur une delicatesse qui me sembloit ridicule dans un mari, et j'attribuai a son humeur ce qui etoit un effet de son peu de tendresse pour moi. Mais je n'eus que trop de moyens de m'apercevoir de mon erreur, et la folle passion qu'elle eut, peu de temps apres, pour le comte de Guiche, fit trop de bruit pour me laisser dans cette tranquillite apparente. Je n'epargnai rien, a la premiere connoissance que j'en eus, pour me vaincre moi-meme, dans l'impossibilite que je trouvai a la changer. Je me servis pour cela de toutes les forces de mon esprit; j'appelai a mon secours tout ce qui pouvoit contribuer a ma consolation. Je la considerai comme une personne de qui tout le merite etoit dans l'innocence, et qui par cette raison n'en conservoit plus depuis son infidelite. Je pris des lors la resolution de vivre avec elle comme un honnete homme qui a une femme coquette, et qui est bien persuade, quoi qu'on puisse dire, que sa reputation ne depend point de la mauvaise conduite de son epouse; mais j'eus le chagrin de voir qu'une personne sans beaute, qui doit le peu d'esprit qu'on lui trouve a l'education que je lui ai donnee, detruisoit en un moment toute ma philosophie. Sa presence me fit oublier mes resolutions, et les premieres paroles qu'elle me dit pour sa defense me laisserent si convaincu que mes soupcons etoient mal fondes, que je lui demandai pardon d'avoir ete si credule. Cependant mes bontes ne l'ont point changee. Je me suis donc determine de vivre avec elle comme si elle n'etoit pas ma femme; mais si vous saviez ce que je souffre, vous auriez pitie de moi. Ma passion est venue a tel point qu'elle va jusqu'a entrer avec compassion dans ses interets. Et quand je considere combien il m'est impossible de vaincre ce que je sens pour elle, je me dis en meme temps qu'elle a peut-etre une meme difficulte a detruire le penchant qu'elle a d'etre coquette, et je me trouve plus dans la disposition de la plaindre que de la blamer. Vous me direz sans doute qu'il faut etre poete pour aimer de cette maniere; mais, pour moi, je crois qu'il n'y a qu'une sorte d'amour, et que les gens qui n'ont point senti de semblables delicatesses n'ont jamais aime veritablement. Toutes les choses du monde ont du rapport avec elle dans mon coeur. Mon idee en est si fort occupee que je ne sais rien en son absence qui m'en puisse divertir. Quand je la vois, une emotion et des transports qu'on peut sentir, mais qu'on ne sauroit dire, m'otent l'usage de la reflexion: je n'ai plus d'yeux pour ses defauts, il m'en reste seulement pour tout ce qu'elle a d'aimable.[11] N'est-ce pas la le dernier point de folie, et n'admirez-vous pas que tout ce que j'ai de raison ne sert qu'a me faire connoitre ma foiblesse, sans en pouvoir triompher?[12]--Je vous avoue a mon tour, lui dit son ami, que vous etes plus a plaindre que je ne pensois, mais il faut tout esperer du temps. Continuez cependant a faire vos efforts; ils feront leur effet lorsque vous y penserez le moins; pour moi, je vais faire des voeux afin que vous soyez bientot content. Il se retira et laissa Moliere, qui reva encore fort longtemps aux moyens d'amuser sa douleur." [Note 11: Les memes sentiments se retrouvent exprimes par des termes presque semblables dans la bouche d'Alceste: Mais avec tout cela, quoi que je puisse faire, Je confesse mon foible, elle a l'art de me plaire; J'ai beau voir ses defauts et j'ai beau l'en blamer, En depit qu'on en ait, elle se fait aimer. ] [Note 12: Ainsi encore, au cinquieme acte, Alceste dit a Eliante et a Philinte: Vous voyez ce que peut une indigne tendresse, Et je vous fais tous deux temoins de ma foiblesse, etc., et tout ce qui suit.] Cette touchante scene se passait a Auteuil, dans ce jardin plus celebre par une autre aventure que l'imagination classique a brodee a l'infini, qu'Andrieux a fixee avec gout, et dont la gaiete convient mieux a l'idee commune qu'eveille le nom de Moliere. Je veux parler du fameux souper ou, pendant que l'amphitryon malade gardait la chambre, Chapelle fit si bien les honneurs de la cave et du festin, que tous les convives, Despreaux en tete, couraient se noyer a la Seine de gaiete de coeur, si Moliere, amene par le bruit, ne les avait persuades de remettre l'entreprise au lendemain, a la clarte des cieux. Notez que cette joyeuse histoire n'a eu tant de vogue que parce que le nom populaire de notre grand comique s'y mele et l'anime. Le nom litteraire de Boileau n'aurait pas suffi pour la vulgariser a ce point; on ne va pas remuer de la sorte des anecdotes sur Racine. Ces especes de legendes n'ont cours qu'a l'occasion de poetes vraiment populaires. C'est aussi a un retour par eau de la maison d'Auteuil qu'eut lieu entre Moliere et Chapelle _l'aventure du minime_. Chapelle, reste pur gassendiste par souvenir de college, comme quelque ancien barbiste de nos jours qui, buveur et paresseux, est reste fidele aux vers latins, Chapelle disputait a tue-tete dans le bateau sur la philosophie des atomes, et Moliere lui niait vivement cette philosophie, en ajoutant toutefois, dit l'histoire: _Passe pour la morale!_ Or un religieux se trouvait la, qui paraissait attentif au differend, et qui, interpelle tour a tour par l'un et par l'autre, lachait de temps en temps un _hum_! du ton d'un homme qui en dit moins qu'il ne pense; les deux amis attendaient sa decision. Mais, en arrivant devant les _Bons-Hommes_, le religieux demanda a etre mis a terre et prit sa besace au fond du bateau; ce n'etait qu'un moine mendiant. Son _hum_! discret et lache a propos l'avait fait juger capable. "Voyez, petit garcon, dit alors Moliere a Baron enfant qui etait la, voyez ce que fait le silence quand il est observe avec conduite." Quant a la scene serieuse, melancolique, du jardin, entre Chapelle et Moliere, que nous avons donnee, Grimarest la raconte a peu pres dans les memes termes, mais il y fait figurer le physicien Rohault au lieu de Chapelle. Il est tres-possible que Moliere ait parle a Rohault de ses chagrins dans le meme sens qu'a son autre ami; mais on est tente plus volontiers d'accueillir la version precedente, bien qu'elle fasse partie d'un libelle scandaleux (_la Fameuse Comedienne_) publie contre la veuve de Moliere, la Guerin, qui, comme tant de veuves de grands hommes, s'etait remariee peu dignement. On trouve dans ce meme ecrit, qui ne semble pas, du reste, dirige contre Moliere lui-meme, d'etranges details racontes en passant sur sa liaison premiere avec le jeune Baron,--Baron qui jouait alors Myrtil dans _Melicerte_. La pensee se reporte involontairement a certains sonnets de Shakspeare. Mais ignorons, repoussons pour Moliere ce que dement tout d'abord son genie _si franc du collier_, comme la duchesse palatine d'Orleans le disait de Louis XIV, et ce que dans Shakspeare au moins on peut tenter d'expliquer honorablement et d'idealiser.[13] [Note 13: Le mot _love_ employe par Shakspeare, a l'egard du jeune seigneur dont il est l'ami, n'est sans doute qu'une forme de la politesse de cour, telle qu'elle se pratiquait au XVIe siecle. Ainsi, l'on disait chez nous au XVIIe: Je suis _avec passion_, etc.] Si Moliere n'a pas laisse de sonnets, a la facon de quelques grands poetes, sur ses sentiments personnels, ses amours, ses douleurs, en a-t-il transporte indirectement quelque chose dans ses comedies? et en quelle mesure l'a-t-il fait? On trouve dans sa vie, par M. Taschereau, plusieurs rapprochements ingenieux des principales circonstances domestiques avec les endroits des pieces qui peuvent y correspondre. "Moliere, disait La Grange, son camarade et le premier editeur de ses oeuvres completes, Moliere faisoit d'admirables applications dans ses comedies, ou l'on peut dire qu'il a joue tout le monde, puisqu'il s'y est joue le premier, en plusieurs endroits, sur les affaires de sa famille, et qui regardoient ce qui se passoit dans son domestique; c'est ce que ses plus particuliers amis ont remarque bien des fois." Ainsi, au troisieme acte du _Bourgeois Gentilhomme_, Moliere a donne un portrait ressemblant de sa femme; ainsi, dans la scene premiere de _l'Impromptu de Versailles_, il place un trait piquant sur la date de son mariage; ainsi, dans la cinquieme scene du second acte de _l'Avare_, il se raille lui-meme sur sa fluxion et sa toux; ainsi encore, dans l'_Avare_, il accommode au role de La Fleche la marche boiteuse de Bejart aine, comme il avait attribue au Jodelet des _Precieuses_ la paleur de visage du comedien Brecourt. Il est infiniment probable qu'il a songe dans Arnolphe, dans Alceste, a son age, a sa situation, a sa jalousie, et que sous le travestissement d'Argan il donne cours a son antipathie personnelle contre la Faculte. Mais une distinction essentielle est a faire, et l'on ne saurait trop la mediter parce qu'elle touche au fond meme du genie dramatique. Les traits precedents ne portent que sur des conformites assez vagues et generales ou sur de tres-simples details, et en realite aucun des personnages de Moliere n'est _lui_. La plupart meme de ces traits tout a l'heure indiques ne doivent etre pris que pour des artifices et de menus a-propos de l'acteur excellent, ou pour quelqu'une de ces confusions passageres entre l'acteur et le personnage, familieres aux comiques de tous les temps et qui aident au rire. Il n'en faut pas dire moins de ces pretendues copies que Moliere aurait faites de certains originaux. Alceste serait le portrait de M. de Montausier, le Bourgeois Gentilhomme celui de Rohault, l'Avare celui du president de Bercy; que sais-je? ici c'est le comte de Grammont, la le duc de La Feuillade, qui fait les frais de la piece. Les Dangeau, les Tallemant, les Guy Patin, les Cizeron-Rival, ces amateurs d'_ana_, donnent la-dedans avec un zele ingenu et nous tiennent au courant de leurs decouvertes anecdotiques sans nombre; tout cela est futile. Non, Alceste n'est pas plus M. de Montausier qu'il n'est Moliere, qu'il n'est Despreaux, dont il reproduit egalement quelque trait. Non, le chasseur meme des _Facheux_ n'est pas tout uniment M. de Soyecourt, et Trissotin n'est l'abbe Cotin qu'un moment. Les personnages de Moliere, en un mot, ne sont pas des copies, mais des creations. Je crois a ce que dit Moliere des pretendus portraits dans son _Impromptu de Versailles_, mais par des raisons plus radicales que celles qu'il donne. Il y a des traits a l'infini chez Moliere, mais pas ou peu de portraits. La Bruyere et les peintres critiques font des portraits, patiemment, ingenieusement, ils collationnent les observations, et, en face d'un ou de plusieurs modeles, ils reportent sans cesse sur leur toile un detail a cote d'un autre. C'est la difference d'Onuphre a Tartufe; La Bruyere qui critique Moliere ne la sentait pas. Moliere, lui, invente, engendre ses personnages, qui ont bien ca et la des airs de ressembler a tels ou tels, mais qui, au total, ne sont qu'eux-memes. L'entendre autrement, c'est ignorer ce qu'il y a de multiple et de complexe dans cette mysterieuse physiologie dramatique dont l'auteur seul a le secret. Il peut se rencontrer quelques traits d'emprunts dans un vrai personnage comique; mais entre cette realite copiee un moment, puis abandonnee, et l'invention, la creation, qui la continue, qui la porte, qui la transfigure, la limite est insaisissable. Le grand nombre superficiel salue au passage un trait de sa connaissance et s'ecrie: "C'est le portrait de tel homme." On attache pour plus de commodite une etiquette connue a un personnage nouveau. Mais veritablement l'auteur seul sait jusqu'ou va la copie et ou l'invention commence; seul il distingue la ligne sinueuse, la jointure plus savante et plus divinement accomplie que celle de l'epaule de Pelops. Dans cette famille d'esprits qui compte, en divers temps et a divers rangs, Cervantes, Rabelais, Le Sage, Fielding, Beaumarchais et Walter Scott, Moliere est, avec Shakspeare, l'exemple le plus complet de la faculte dramatique, et, a proprement parler, creatrice, que je voudrais exactement determiner. Shakspeare a de plus que Moliere les touches pathetiques et les eclats du terrible: Macbeth, le roi Lear, Ophelie; mais Moliere rachete a certains egards cette perte par le nombre, la perfection, la contexture profonde et continue de ses principaux caracteres. Chez tous ces grands hommes evidemment, chez Moliere plus evidemment encore, le genie dramatique n'est pas une extension, un epanouissement au dehors d'une faculte lyrique et personnelle qui, partant de ses propres sentiments interieurs, travaillerait a les transporter et a les faire revivre le plus possible sous d'autres masques (Byron, dans ses tragedies), pas plus que ce n'est l'application pure et simple d'une faculte d'observation critique, analytique, qui releverait avec soin dans des personnages de sa composition les traits epars qu'elle aurait rassembles (Gresset dans le _Mechant_). Il y a toute une classe de dramatiques veritables qui ont quelque chose de lyrique en un sens, ou de presque aveugle dans leur inspiration, un echauffement qui nait d'un vif sentiment actuel et qu'ils communiquent directement a leurs personnages. Moliere disait du grand Corneille: "Il a un lutin qui vient de temps en temps lui souffler d'excellents vers, et qui ensuite le laisse la en disant: Voyons comme il s'en tirera quand il sera seul; et il ne fait rien qui vaille, et le lutin s'en amuse." N'est-ce pas dans ce meme sens, et non dans celui qu'a suppose Voltaire, que Richelieu reprochait a Corneille de n'avoir pas _l'esprit de suite_? Corneille, en effet, Crebillon, Schiller, Ducis, le vieux Marlowe, sont ainsi sujets a des lutins, a des emotions directes et soudaines, dans les acces de leur veine dramatique. Ils ne gouvernent pas leur genie selon la plenitude et la suite de la liberte humaine. Souvent sublimes et superbes, ils obeissent a je ne sais quel cri de l'instinct et a une noble chaleur du sang, comme les animaux genereux, lions ou taureaux; ils ne savent pas bien ce qu'ils font. Moliere, comme Shakspeare, le sait; comme ce grand devancier, il se meut, on peut le dire, dans une sphere plus librement etendue, et par cela superieure, se gouvernant lui-meme, dominant son feu, ardent a l'oeuvre, mais lucide dans son ardeur. Et sa lucidite neanmoins, sa froideur habituelle de caractere au centre de l'oeuvre si mouvante, n'aspirait en rien a l'impartialite calculee et glacee, comme on l'a vu de Goethe, le Talleyrand de l'art: ces raffinements critiques au sein de la poesie n'etaient pas alors inventes. Moliere et Shakspeare sont de la race primitive, deux freres, avec cette difference, je me le figure, que dans la vie commune Shakspeare, le poete des pleurs et de l'effroi, developpait volontiers une nature plus riante et plus heureuse, et que Moliere, le comique rejouissant, se laissait aller a plus de melancolie et de silence. Le genie lyrique, elegiaque, intime, personnel (je voudrais lui donner tous les noms plutot que celui de _subjectif_, qui sent trop l'ecole), ce genie qui est l'antagoniste-ne du dramatique, se chante, se plaint, se raconte et se decrit sans cesse. S'il s'applique au dehors, il est tente a chaque pas de se mirer dans les choses, de se sentir dans les personnes, d'intervenir et de se substituer partout en se deguisant a peine; il est le contraire de la diversite. Moliere, en son Epitre a Mignard, a dit du dessin des physionomies et des visages: Et c'est la qu'un grand peintre, avec pleine largesse, D'une feconde idee etale la richesse, Faisant briller partout de la diversite Et ne tombant jamais dans un air repete; Mais un peintre commun trouve une peine extreme A sortir dans ses airs de l'amour de soi-meme. De redites sans nombre il fatigue les yeux, Et, plein de son image, il se peint en tous lieux. Notre poete caracterisait, sans y songer, le genie lyrique qui, du reste, n'etait pas developpe et isole de son temps comme depuis. La Fontaine, qui en avait de naives effusions, y associait une remarquable faculte dramatique qu'il mit si bien en jeu dans ses fables. Racine, genie admirablement heureux et proportionne, capable de tout dans une belle mesure, aurait excelle a se chanter, a se soupirer et a se decrire, si c'avait ete la mode alors, de meme qu'en se tournant a la realite du dehors, il aurait excelle au portrait, a l'epigramme fine et a la raillerie, comme cela se voit par la lettre a l'auteur des _Imaginaires_. Les _Plaideurs_ trahissent en lui la vocation la plus opposee a celle d'_Esther_. Son principal talent naturel etait pourtant, je le crois, vers l'epanchement de l'elegie; mais on ne peut trop le decider, tant il a su convenablement s'identifier avec ses nobles personnages, dans la region mixte, ideale et moderement dramatique, ou il se deploie a ravir. Une marque souveraine du genie dramatique fortement caracterise, c'est, selon moi, la fecondite de production, c'est le maniement de tout un monde qu'on evoque autour de soi et qu'on peuple sans relache. J'ai cherche a soutenir ailleurs que chaque esprit sensible, delicat et attentif, peut faire avec soi-meme, et moyennant le souvenir choisi et reflechi de ses propres situations, un bon roman, mais un seul; j'en dirai presque autant du drame. On peut faire jusqu'a un certain point une bonne comedie, un bon drame, en sa vie; temoin Gresset et Piron. C'est dans la recidive, dans la production facile et infatigable, que se declare le don dramatique. Tous les grands dramatiques, quelques-uns meme fabuleux en cela, ont montre cette fertilite primitive de genie, une fecondite digne des patriarches. Voila bien la preuve du don, de ce qui n'est pas explicable par la seule observation sagace, par le seul talent de peindre: faculte magique de certains hommes, qui, enfants, leur fait jouer des scenes, imiter, reproduire et inventer des caracteres avant presque d'en avoir observe; qui plus tard, quand la connaissance du monde leur est venue, realise a leur gre des originaux en foule, qu'on reconnait pour vrais sans les pouvoir confondre avec aucun des etres deja existants, l'inventeur s'effacant et se perdant lui-meme dans cette foule bruyante, comme un spectateur obscur. L'ingenieux critique allemand Tieck a essaye de discerner la personne de Shakspeare dans quelques profils secondaires de ses drames, dans les Horatio; les Antonio, aimables et heureuses figures. On a cru voir ainsi la physionomie bienveillante de Scott dans les Mordaunt Morton et autres personnages analogues de ses romans[14]. On ne peut meme en conjecturer autant pour Moliere. [Note 14: Le jugement qui suit, sur Walter Scott, revient assez naturellement ici: "C'etait, dans le roman, un de ces genies qu'on est convenu d'appeler impartiaux et desinteresses, parce qu'ils savent reflechir la vie comme elle est en elle-meme, peindre l'homme dans toutes les varietes de la passion ou des circonstances, et qu'ils ne melent en apparence a ces peintures et a ces representations fideles rien de leur propre impression ni de leur propre personnalite. Ces sortes de genies, qui ont le don de s'oublier eux-memes et de se transformer en une infinite de personnages qu'ils font vivre, parler et agir en mille manieres pathetiques ou divertissantes, sont souvent capables de passions fort ardentes pour leur propre compte, quoiqu'ils ne les expriment jamais directement. Il est difficile de croire, par exemple, que Shakspeare et Moliere, les deux plus hauts types de cette classe d'esprits, n'aient pas senti avec une passion profonde et parfois amere les choses de la vie. Il n'en a pas ete ainsi de Scott, qui, pour etre de la meme famille, ne possedait d'ailleurs ni leur vigueur de combinaison, ni leur portee philosophique, ni leur genie de style. D'un naturel bienveillant, facile, agreablement enjoue; d'un esprit avide de culture et de connaissances diverses; s'accommodant aux moeurs dominantes et aux opinions accreditees; d'une ame assez temperee, autant qu'il semble; habituellement heureux et favorise par les conjonctures, il s'est developpe sur une surface brillante et animee, atteignant sans effort a celles de ses creations qui doivent rester les plus immortelles, y assistant pour ainsi dire avec complaisance en meme temps qu'elles lui echappaient, et ne gravant nulle part sur aucune d'elles ce je ne sais quoi de trop acre et de trop intime qui trahit toujours les mysteres de l'auteur. S'il s'est peint dans quelque personnage de ses romans, c'a ete dans des caracteres comme celui de Morton des _Puritains_, c'est-a-dire dans un type pale, indecis, honnete et bon."] Mademoiselle Poisson, femme du comedien de ce nom, a donne de Moliere le portrait suivant[15], que ceux qu'a laisses Mignard ne dementent pas pour les traits physiques, et qui satisfait l'esprit par l'image franche qu'il suggere: "Moliere, dit-elle, n'etait ni trop gras, ni trop maigre; il avoit la taille plus grande que petite; le port noble, la jambe belle; il marchoit gravement, avoit l'air tres-serieux, le nez gros, la bouche grande, les levres epaisses, le teint brun, les sourcils noirs et forts, et les divers mouvements qu'il leur donnoit lui rendoient la physionomie extremement comique. A l'egard de son caractere, il etoit doux, complaisant, genereux; il aimoit fort a haranguer, et quand il lisoit ses pieces aux comediens, il vouloit qu'ils y amenassent leurs enfants, pour tirer des conjectures de leurs mouvements naturels." Ce qui apparait en ce peu de lignes de la male beaute du visage de Moliere m'a rappele ce que Tieck raconte de la _face tout humaine _de Shakspeare. Shakspeare, jeune, inconnu encore, attendait dans la chambre d'une auberge l'arrivee de lord Southampton, qui allait devenir son protecteur et son ami. Il ecoutait en silence le poete Marlowe, qui s'abandonnait a sa verve bruyante sans prendre garde au jeune inconnu. Lord Southampton, etant arrive dans la ville, depecha son page a l'hotellerie: "Tu vas aller, lui dit-il en l'envoyant, dans la chambre commune; la, regarde attentivement tous les visages: les uns, remarque-le bien, te paraitront ressembler a des figures d'animaux moins nobles, les autres a des figures d'animaux plus nobles; cherche toujours jusqu'a ce que tu aies rencontre un visage qui ne te paraisse ressembler a rien autre qu'a un visage humain. C'est la l'homme que je cherche; salue-le de ma part et amene-le-moi." Et le jeune page s'empressa d'aller, et, en entrant dans la chambre commune, il se mit a examiner les visages; et apres un lent examen, trouvant le visage du poete Marlowe le plus beau de tous, il crut que c'etait l'homme, et il l'amena a son maitre. La physionomie de Marlowe, en effet, ne manquait pas de ressemblance avec le front d'un noble taureau, et le page, comme un enfant qu'il etait encore, en avait ete frappe plus que de tout autre. Mais lord Southampton lui fit ensuite remarquer son erreur, et lui expliqua comment le visage humain et proportionne de Shakspeare, qui frappait peut-etre moins au premier abord, etait pourtant le plus beau. Ce que Tieck a dit la si ingenieusement des visages, il le veut dire surtout, on le sent, de l'interieur des genies[16]. [Note 15: _Mercure de France_, mai 1740.] [Note 16: On peut tirer de cette theorie une conclusion immediatement applicable a un eminent poete de nos jours. Les grands genies dramatiques creent toujours leurs personnages avec les elements interieurs dont ils disposent; ils les creent a leur image, non pas en se peignant individuellement en eux, mais en les peignant de la meme nature humaine qu'ils sont eux-memes, sauf les differences de proportions qu'ils combinent a dessein. C'est pour cela que les grands genies dramatiques doivent unir tous les elements de l'ame humaine _a un plus haut degre, mais dans les memes proportions_ que le commun des hommes; qu'ils doivent posseder un equilibre moyen entre des doses plus fortes d'imagination, de sensibilite, de raison. Or, supposez une nature tres-lyrique, c'est-a-dire un peu singuliere, exceptionnelle, chez laquelle les elements de l'ame humaine fortement combines ne sont pas dans les memes proportions que chez le commun des hommes; chez laquelle, par exemple, l'imagination est double ou triple, la raison moindre, inegale, la logique opiniatre et subtile, la sensibilite violente, ne se produisant jamais qu'a l'etat heroique de passion sans remplir doucement les intervalles. Qu'une telle nature de poete lyrique veuille creer des personnages vivants, un monde d'ambitieux, d'amants, de peres, etc.; il arrivera que n'ayant pas en soi la mesure juste, la _moyenne_, en quelque sorte, de l'ame humaine, le poete se meprendra sur toutes les proportions des caracteres, et ne parviendra pas a les poser dans un rapport naturel de terreur et de pitie avec les impressions de tous. C'est ce qui est arrive a notre celebre contemporain en ses drames. La base humaine, sur laquelle les passions de ses personnages se relevent et sont en jeu, ne semble pas la meme entre le poete et les spectateurs. Tant qu'il se tient dans le genre lyrique au contraire, et qu'il ne parle qu'en son nom, ces singularites fortes peuvent n'etre que des traits de caractere qu'on admet, ou que meme on admire.--Il s'agit, dans ce qui precede, des drames de Victor Hugo, desquels, au lendemain des _Bargraves_, quelqu'un disait: "Ce sont les marionnettes de l'ile des Cyclopes."] Moliere ne separait pas les oeuvres dramatiques de la representation qu'on en faisait, et il n'etait pas moins directeur et acteur excellent qu'admirable poete. Il aimait, avons-nous dit, le theatre, les planches, le public; il tenait a ses prerogatives de directeur, a haranguer en certains cas solennels, a intervenir devant le parterre parfois orageux. On raconte qu'un jour il apaisa par sa harangue MM. les mousquetaires furieux de ce qu'on leur avait supprime leurs entrees. Comme acteur, ses contemporains s'accordent a lui reconnaitre une grande perfection dans le jeu comique, mais une perfection acquise a force d'etude et de volonte. "La nature, dit encore Mademoiselle Poisson, lui avoit refuse ces dons exterieurs si necessaires au theatre, surtout pour les roles tragiques. Une voix sourde, des inflexions dures, une volubilite de langue qui precipitoit trop sa declamation, le rendoient de ce cote fort inferieur aux acteurs de l'hotel de Bourgogne. Il se rendit justice et se renferma dans un genre ou ses defauts etoient plus supportables. Il eut meme bien des difficultes pour y reussir et ne se corrigea de cette volubilite, si contraire a la belle articulation, que par des efforts continuels qui lui causerent un hoquet qu'il a conserve jusqu'a la mort et dont il savoit tirer parti en certaines occasions. Pour varier ses inflexions, il mit le premier en usage certains tons inusites, qui le firent d'abord accuser d'un peu d'affectation, mais auxquels on s'accoutuma. Non-seulement il plaisoit dans les roles de Mascarille, de Sganarelle, d'Hali, etc., etc.; il excelloit encore dans les roles de haut comique, tels que ceux d'Arnolphe, d'Orgon, d'Harpagon. C'est alors que par la verite des sentiments, par l'intelligence des expressions et par toutes les finesses de l'art, il seduisoit les spectateurs au point qu'ils ne distinguoient plus le personnage represente d'avec le comedien qui le representoit. Aussi se chargeoit-il toujours des roles les plus longs et les plus difficiles." Tous les contemporains, De Vise, Segrais, sont unanimes sur ce succes prodigieux obtenu par Moliere des qu'il consentait a deposer la couronne tragique de laurier pour laquelle il avait un faible[17]. Dans ce qu'on appelle les roles _a manteau _ou il jouait, le seul Grandmesnil peut-etre l'a egale depuis. Mais dans le tragique aussi, sa direction, si ce n'est son execution, etait parfaite. La lutte qu'il soutint avec l'hotel de Bourgogne, et dont l'_Impromptu de Versailles_ constate plus d'un detail piquant, n'est autre que celle du debit vrai contre l'emphase declamatoire, de la nature contre l'ecole. Mascarille, dans les _Precieuses_, se moque des comediens ignorants qui recitent comme l'on parle; Moliere et sa troupe etaient de ceux-ci. On croirait dans l'_Impromptu_ entendre les conseils de notre Talma sur _Nicomede_. Comme Talma encore, Moliere etait grand et somptueux en maniere de vivre, riche a trente mille livres de revenu, qu'il depensait amplement en liberalites, en receptions, en bienfaits. Son domestique ne se bornait pas a cette bonne Laforest, confidente celebre de ses vers, et les gens de qualite, a qui il rendait volontiers leurs regals, ne trouvaient nullement chez lui un menage bourgeois et a la Corneille. Il habitait, dans la derniere partie de sa vie, une maison de la rue de Richelieu, a la hauteur et en face de la rue Traversiere, vers le n deg. 34 d'aujourd'hui. [Note 17: Dans le tome Ier des _Hommes illustres_ de Perrault, l'article _Moliere_ se termine par cet eloge: "Il a ramasse en lui seul tous les talents necessaires a un comedien. Il a ete si excellent acteur pour le comique, quoique tres-mediocre pour le serieux, qu'il n'a pu etre imite que tres-imparfaitement par ceux qui ont joue son role apres sa mort. Il a aussi entendu admirablement les habits des acteurs en leur donnant leur veritable caractere, et il a eu encore le don de leur distribuer si bien les personnages et de les instruire ensuite si parfaitement qu'ils semblaient moins des acteurs de comedie que les vraies personnes qu'ils representaient." ] Moliere, arrive a l'age de quarante ans, au comble de son art, et, ce semble, de la gloire, affectionne du roi, protege et recherche des plus grands, mande frequemment par M. le Prince, allant chez M. de La Rochefoucauld lire _les Femmes savantes_, et chez le vieux cardinal de Retz lire _le Bourgeois Gentilhomme_, Moliere, independamment de ses desaccords domestiques, etait-il, je ne dis pas heureux dans la vie, mais satisfait de sa position selon le monde? on peut affirmer que non. Eteignez, attenuez, deguisez le fait sous toutes les reserves imaginables; malgre l'eclat du talent et de la faveur, il restait dans la condition de Moliere quelque chose dont il souffrait. Il souffrait de manquer parfois d'une certaine consideration serieuse, elevee; le comedien en lui nuisait au poete. Tout le monde riait de ses pieces, mais tous ne les estimaient pas assez; trop de gens ne le prenaient, il le sentait bien, que comme le meilleur sujet de divertissement: Moliere avec Tartufe-y doit jouer son role. On le faisait venir pour egayer _ce bon vieux cardinal_, pour l'emoustiller un peu; madame de Sevigne en parle sur ce ton. Chapelle l'appelait _grand homme_; mais ses amis considerables, et Boileau le premier, regrettaient en lui le melange du bouffon. On voit, apres sa mort, De Vise, dans une lettre a Grimarest, contester le _monsieur_ a Moliere; et a son convoi, une femme du peuple a qui l'on demandait quel etait ce mort qu'on enterrait: "Eh! repondit-elle, c'est ce Moliere." Une autre femme qui etait a sa fenetre et qui entendit ce propos, s'ecria: "Comment, malheureuse! il est bien monsieur pour toi."--Moliere, observateur clairvoyant et inexorable comme il etait, devait ne rien perdre de mille chetives circonstances qu'il devorait avec mepris. Certains honneurs meme le dedommageaient mediocrement, et parfois le flattaient assez amerement, je pense, comme, par exemple, l'honneur de faire, en qualite de domestique, le lit de Louis XIV. Lorsque Louis XIV encore, pour fermer la bouche aux calomnies, etait parrain avec la duchesse d'Orleans du premier enfant de Moliere, et couvrait ainsi le mariage du comedien de son manteau fleurdelise; lorsqu'en une autre circonstance il le faisait asseoir a sa table, et disait tout haut, en lui servant une aile de son _en-cas-de-nuit_: "Me voila occupe de faire manger Moliere, que mes officiers ne trouvent pas assez bonne compagnie pour eux," le fier offense etait-il et demeurait-il aussi touche de la reparation que de l'injure? Vauvenargues, dans son dialogue de Moliere et d'un jeune homme, a fait exprimer au poete-comedien, d'une maniere touchante et grave, ce sentiment d'une position incomplete. Il aura pris l'idee de ce dialogue dans un entretien reel, rapporte par Grimarest, et ou le poete dissuada un jeune homme qui le venait consulter sur sa vocation pour le theatre. Dix mois avant sa mort, Moliere, par la mediation d'amis communs, s'etait rapproche de sa femme qu'il aimait encore, et il etait meme devenu pere d'un enfant qui ne vecut pas. Le changement de regime, cause par cette reprise de vie conjugale, avait accru son irritation de poitrine. Deux mois avant sa mort, il recut cette visite de Boileau dont nous avons parle. Le jour de la quatrieme representation du _Malade imaginaire_, Moliere se sentit plus indispose que de coutume; mais je laisse parler Grimarest, qui a du tenir de Baron les details de la scene, et dont la naivete plate me semble preferable sur ce point a la correction plus concise de ceux qui l'ont reproduit. Ce jour-la donc "Moliere, se trouvant tourmente de sa fluxion beaucoup plus qu'a l'ordinaire, fit appeler sa femme, a qui il dit, en presence de Baron: Tant que ma vie a ete melee egalement de douleur et de plaisir, je me suis cru heureux; mais aujourd'hui que je suis accable de peines sans pouvoir compter sur aucuns moments de satisfaction et de douceur, je vois bien qu'il me faut quitter la partie; je ne puis plus tenir contre les douleurs et les deplaisirs, qui ne me donnent pas un instant de relache. Mais, ajouta-t-il en reflechissant, qu'un homme souffre avant que de mourir! Cependant je sens bien que je finis.--La Moliere et Baron furent vivement touches du discours de M. de Moliere, auquel ils ne s'attendoient pas, quelque incommode qu'il fut. Ils le conjurerent, les larmes aux yeux, de ne point jouer ce jour-la et de prendre du repos pour se remettre.--Comment voulez-vous que je fasse? leur dit-il; il y a cinquante pauvres ouvriers qui n'ont que leur journee pour vivre; que feront-ils si l'on ne joue pas? Je me reprocherais d'avoir neglige de leur donner du pain un seul jour, le pouvant faire absolument.--Mais il envoya chercher les comediens, a qui il dit que, se sentant plus incommode que de coutume, il ne joueroit point ce jour-la s'ils n'etoient prets a quatre heures precises pour jouer la comedie. Sans cela, leur dit-il, je ne puis m'y trouver, et vous pourrez rendre l'argent. Les comediens tinrent les lustres allumes et la toile levee, precisement a quatre heures. Moliere representa avec beaucoup de difficulte, et la moitie des spectateurs s'apercurent qu'en prononcant _Juro_, dans la ceremonie du _Malade imaginaire_, il lui prit une convulsion. Ayant remarque lui-meme que l'on s'en etoit apercu, il se fit un effort et cacha par un ris force ce qui venoit de lui arriver." "Quand la piece fut finie, il prit sa robe-de-chambre et fut dans la loge de Baron, et lui demanda ce que l'on disoit de sa piece. M. Baron lui repondit que ses ouvrages avoient toujours une heureuse reussite a les examiner de pres, et que plus on les representoit, plus on les goutoit. Mais, ajouta-t-il, vous me paraissez plus mal que tantot.--Cela est vrai, lui repondit Moliere, j'ai un froid qui me tue.--Baron, apres lui avoir touche les mains qu'il trouva glacees, les lui mit dans son manchon pour les rechauffer; il envoya chercher ses porteurs pour le porter promptement chez lui, et il ne quitta point sa chaise, de peur qu'il ne lui arrivat quelque accident du Palais-Royal dans la rue Richelieu, ou il logeoit. Quand il fut dans sa chambre, Baron voulut lui faire prendre du bouillon, dont la Moliere avoit toujours provision pour elle, car on ne pouvoit avoir plus de Foin de sa personne qu'elle en avoit.--Eh! non, dit-il, les bouillons de ma femme sont de vraie eau-forte pour moi; vous savez tous les ingredients qu'elle y fait mettre. Donnez-moi plutot un petit morceau de fromage de Parmesan.--Laforest lui en apporta; il en mangea avec un peu de pain, et il se fit mettre au lit. Il n'y eut pas ete un moment qu'il envoya demander a sa femme un oreiller rempli d'une drogue qu'elle lui avoit promis pour dormir. Tout ce qui n'entre point dans le corps, dit-il, je l'eprouve volontiers; mais les remedes qu'il faut prendre me font peur; il ne faut rien pour me faire perdre ce qui me reste de vie. Un instant apres il lui prit une toux extremement forte, et apres avoir crache il demanda de la lumiere. Voici, dit-il, du changement. Baron, ayant vu le sang qu'il venoit de rendre, s'ecria avec frayeur.--Ne vous epouvantez point, lui dit Moliere, vous m'en avez vu rendre bien davantage. Cependant, ajouta-t-il, allez dire a ma femme qu'elle monte. Il resta assiste de deux soeurs religieuses, de celles qui viennent ordinairement a Paris queter pendant le careme, et auxquelles il donnoit l'hospitalite. Elles lui donnerent a ce dernier moment de sa vie tout le secours edifiant que l'on pouvoit attendre de leur charite, et il leur fit paroitre tous les sentiments d'un bon chretien et toute la resignation qu'il devoit a la volonte, du Seigneur. Enfin il rendit l'esprit entre les bras de ces deux bonnes soeurs; le sang qui sortoit par sa bouche en abondance l'etouffa. Ainsi, quand sa femme et Baron remonterent, ils le trouverent mort." C'etait le vendredi 17 fevrier 1673, a dix heures du soir, une heure au plus apres avoir quitte le theatre, que Moliere rendit ainsi le dernier soupir, age de cinquante et un ans, un mois et deux ou trois jours. Le cure de Saint-Eustache, sa paroisse, lui refusa la sepulture ecclesiastique, comme n'ayant pas ete reconcilie avec l'Eglise. La veuve de Moliere adressa, le 20 fevrier, une requete a l'archeveque de Paris, Harlay de Champvalon. Accompagnee du cure d'Auteuil, elle courut a Versailles se jeter aux pieds du roi; mais le bon cure saisit l'occasion pour se justifier lui-meme du soupcon de jansenisme, et le roi le fit taire. Et puis, il faut tout dire, Moliere etait mort, il ne pouvait plus desormais amuser Louis XIV; et l'egoisme immense du monarque, cet egoisme hideux, incurable, qui nous est mis a nu par Saint-Simon, reprenait le dessus. Louis XIV congedia brusquement le cure et la veuve; en meme temps il ecrivit a l'archeveque d'aviser a quelque moyen terme. Il fut decide qu'on accorderait _un peu de terre_, mais que le corps s'en irait directement et sans etre presente a l'eglise. Le 21 fevrier, au soir, le corps, accompagne de deux ecclesiastiques, fut porte au cimetiere de Saint-Joseph, rue Montmartre. Deux cents personnes environ suivaient, tenant chacune un flambeau; il ne se chanta aucun chant funebre. Dans la journee meme des obseques, la foule, toujours fanatique, s'etait assemblee autour de la maison mortuaire avec des apparences hostiles; on la dissipa en lui jetant de l'argent. Il fut moins aise de la dissiper au convoi de Louis XIV. A peine mort, de toutes parts on apprecia Moliere. On sait les magnifiques vers de Boileau, qui s'y eleva a l'eloquence[18] et qui eut un accent de Bossuet sur une mort ou Bossuet eut la violence d'un Le Tellier. La reputation de Moliere a brille croissante et incontestee depuis. Le XVIIIe siecle a fait plus que la confirmer, il l'a proclamee avec une sorte d'orgueil philosophique. Il ne se fit entendre contre, que les reclamations morales de Jean-Jacques et quelques reserves du bon Thomas, l'ami de madame Necker, en faveur des femmes savantes. Ginguene a publie une brochure pour montrer Rabelais precurseur et instrument de la Revolution francaise; c'etait inutile a prouver sur Moliere. Tous les prejuges et tous les abus flagrants avaient evidemment passe par ses mains, et, comme instrument de circonstance, Beaumarchais lui-meme n'etait pas plus present que lui; le _Tartufe_, a la veille de 89, parlait aussi net que _Figaro_. Apres 94, et jusqu'en 1800 et au dela, il y eut un incomparable moment de triomphe pour Moliere, et par les transports d'un public ramene au rire de la scene, et par l'esprit philosophique regnant alors et vivement satisfait, et par l'ensemble, la perfection des comediens francais charges des roles comiques, et l'excellence de Grandmesnil en particulier[19]. La Revolution close, Napoleon, qui restaurait nombre de vieilleries sociales qu'avait ebrechees autrefois Moliere, lui rendit un singulier et tacite hommage; en retablissant les Princes, Ducs, Comtes et Barons, il desespera des Marquis, et sa volonte imperiale s'arreta devant Mascarille. Notre jeune siecle, en recevant cette gloire qu'il n'a jamais revoquee en doute, s'en est surtout servi quelque temps comme d'un auxiliaire, comme d'une arme de defense ou de renversement. Mais bientot, en l'embrassant d'une plus equitable maniere, en la comparant, selon la philosophie et l'art, avec d'autres renommees des nations voisines, il l'a mieux comprise encore et respectee. Sans cesse agrandie de la sorte, la reputation de Moliere (merveilleux privilege!) n'est parvenue qu'a s'egaler au vrai et n'a pu etre surfaite. Le genie de Moliere est desormais un des ornements et des titres du genie meme de l'humanite. La Rochefoucauld, en son style ingenieux, a dit que l'absence eteint les petites passions et accroit les grandes, comme un vent violent qui souffle les chandelles et allume les incendies: on en peut dire autant de l'absence, de l'eloignement, et de la violence des siecles, par rapport aux gloires. Les petites s'y abiment, les grandes s'y achevent et s'en augmentent. Mais parmi les grandes gloires elles-memes, qui durent et survivent, il en est beaucoup qui ne se maintiennent que de loin, pour ainsi dire, et dont le nom reste mieux que les oeuvres dans la memoire des hommes. Moliere, lui, est du petit nombre toujours present, au profit de qui se font et se feront toutes les conquetes possibles de la civilisation nouvelle. Plus cette mer d'oubli du passe s'etend derriere et se grossit de tant de debris, et plus aussi elle porte ces mortels fortunes et les exhausse; un flot eternel les ramene tout d'abord au rivage des generations qui recommencent. Les reputations, les genies futurs, les livres, peuvent se multiplier, les civilisations peuvent se transformer dans l'avenir, pourvu qu'elles se continuent; il y a cinq ou six grandes oeuvres qui sont entrees dans le fonds inalienable de la pensee humaine. Chaque homme de plus qui sait lire est un lecteur de plus pour Moliere. Janvier 1835. (Voir sur Moliere considere dans ses rapports avec Pascal, _Port-Royal_, liv. III, ch. XV et XVI.) [Note 18: _Avant qu'un peu de terre,_ etc., dans l'Epitre a Racine. Je ferai remarquer que, malgre la brouillerie ancienne de Moliere et de Racine, c'etait par l'eclatant exemple de Moliere que Boileau songeait a consoler l'auteur de _Phedre_ des critiques injustes qu'il essuyait. Il n'entrait pas dans la pensee de Boileau que cet eloge de Moliere put deplaire a Racine: il y avait equite et decence jusque dans les brouilleries des grands hommes de ce temps-la.] [Note 19: Cet ensemble n'eut lieu qu'apres la reunion du theatre de l'Odeon avec celui du Palais-Royal ou _de la Republique_; car les opinions politiques avaient aussi separe la Comedie en deux camps. Revenue a son complet par une reconciliation, la Comedie-Francaise presentait alors, pour les pieces de Moliere, Grandmesnil, Mole, Fleury, Dazincourt, Dugazon, Baptiste aine, mesdemoiselles Contat, Devienne, mademoiselle Mars deja; le vieux Preville reparut meme deux ou trois fois dans _le Malade imaginaire_. Un pareil moment ne se reproduira plus jamais pour le jeu de ces pieces immortelles.] DELILLE Rien n'est doux comme, apres le triomphe, de revenir sur les entrainements de la lutte, et d'etre juste, impartial, pour ceux qu'on a blesses dans l'attaque et malmenes. Ces sortes d'amnisties ont surtout leur charme en affaires litteraires, et l'esprit, dont le propre est de comprendre, jouit du plaisir singulier de se rendre compte, apres-coup, de ce qu'il avait d'abord nie, et de ce qu'il a, autant qu'il l'a pu, detruit. Il devra paraitre a quelques-uns, je le sens, assez presomptueux d'etre indulgent de cette sorte envers Delille, et de se donner a son egard pour des victorieux radoucis. Ou donc est la victoire, peut-on dire, et qu'avez-vous produit, vous, Ecole poetique nouvelle, qui soit si superieur et si a l'abri d'un revers? Sans repondre a ce qu'aurait de trop direct la question, et d'embarrassant pour l'orgueil ou pour la modestie, il est permis d'affirmer, selon l'entiere evidence, que la victoire de l'ecole nouvelle se prouve du moins dans la ruine complete de l'ancienne, et que des lors on a loisir de juger sans colere et de mesurer en detail celle-ci, dut quelque partisan de l'heureux Pompee de cette poesie nous venir dire: O soupirs! o respects! o qu'il est doux de plaindre Le sort d'un ennemi quand il n'est plus a craindre[20]! [Note 20: Notre ami M. Geruzez, dans un article sur Delille, posterieur de date a celui-ci, a bien voulu, au milieu de temoignages indulgents auxquels il nous a accoutume, s'arreter a ce debut pour le contester avec une sorte d'ironie tout aimable, que pourtant nous n'acceptons pas entierement, et dans laquelle il n'a peut-etre pas assez tenu compte de la notre. Nous maintenons l'abbe Delille mort et bien mort, dans le sens qu'on va lire. Nous doutons surtout extremement que le pronostic du bienveillant critique s'accomplisse, et que Delille soit precisement a la veille de _reprendre faveur_; nous doutons encore plus que M. Villemain, dans sa jolie page d'il y a trente ans, citee par M. Geruzez, et que nous-meme mentionnons avec eloge, ait rien predit du _jugement de l'avenir_. M. Villemain, engage alors dans un concours academique, n'a fait, en louant Delille, que saisir un de ces a-propos et se tirer d'une de ces difficultes dont il triomphe toujours avec tant de grace. Le jugement, d'ailleurs, vu hors du cadre, et si l'on y cherchait une conclusion definitive, ne soutiendrait pas l'examen; il est parfaitement faux que Delille, en vieillissant, ait _enfante des beautes plus hardies et plus fieres_; c'est le contraire plutot qu'il faudrait dire.--Il est un fait que j'oserai reveler. A l'Academie, dans nos seances interieures, quand on lit et qu'on discute le _Dictionnaire historique de la Langue_, s'il arrive a M. Patin, le redacteur, de citer a la rencontre un ou deux vers de l'abbe Delille, il s'eleve d'ordinaire, au seul nom du spirituel poete tombe en disgrace, une sorte de murmure defavorable ou meme de clameur; on chicane les vers cites, on en conteste la langue; rarement on leur fait grace. Et qui, dans l'Academie, prend donc la defense de Delille? qui? c'est encore nous, sortis de l'ecole contraire, qui sommes les premiers et le plus souvent les seuls a demander qu'on le maintienne, a sa date, a titre de temoin et d'autorite.] Je viens d'ailleurs ici moins m'apitoyer sur la destinee de l'abbe Delille, et la contempler du haut de notre point de vue actuel, que tacher de m'y reporter et de la reproduire. Les critiques essentielles, sans qu'on y vise, se trouveront toutes chemin faisant, et plus piquantes dans la bouche meme des personnages ses contemporains. On verra qu'il a ete de tout temps juge, et que les bons mots sur son compte ont ete dits il y a beau jour. Mais vivant, mais brillant d'esprit et de graces, on l'aimait, on jouissait de lui jusque dans ses defauts, _dulcibus vitiis_. Sa personne, son agrement de conversation, son debit, ne sauraient se separer du succes de ses vers. L'a-propos de circonstance, la facilite d'expression et de coloris qu'il possedait, ses sources et ses jets d'inspirations habituelles, allaient aux sentiments et aux modes de son epoque. Sa gloire se composait de toute une partie affectueuse et charmante, qui a du perir avec lui et avec ceux de son age. Temoin encore de cette faveur dont il fut l'objet, et lecteur charme de Delille dans mon enfance, j'ai peu d'efforts a faire pour rentrer dans l'esprit qui le faisait gouter, et pour me souvenir, en parlant de lui, qu'il a regne, et en quel sens on le peut dire. Delille a regne, ou du moins il a ete le prince des poetes de son temps. Il y a eu a divers moments en France de tels _princes des poetes_, et il serait curieux d'en noter la dynastie assez irreguliere, assez capricieuse. Sans remonter si haut que le Moyen-Age, que l'epoque de Chrestien de Troyes, du _roi_ Adenes et autres, qui etaient les rois des trouveres, nous apercevons, sur la pente de ces vieux siecles et de notre cote, Jean de Meun, Villon, surtout Marot, qui meriterent ce nom. Ronsard l'eut plus qu'aucun: Tous deux egalement nous portons des couronnes, lui disait Charles IX. Malherbe, apres lui, regna; mais ce fut deja d'une autre espece d'autorite, ou le jugement et la grammaire entraient autant que l'agrement poetique et que la vogue mondaine. Ce nom de _prince des poetes_ implique en effet quelque chose de galant et de mondain, quelque chose comme une rosette de rubans piquee au chapeau de laurier. Voiture, vrai prince des beaux esprits, et galamment chaperonne de la sorte, n'eut qu'un moment. Boileau regna, mais a la facon serieuse de Malherbe, et on ne peut dire que ce fut un _prince des poetes_; c'en fut plutot l'oracle et le conseil. Les grands poetes du regne de Louis XIV, et leur gloire solide, se pretaient mal a la gentillesse de role que suppose ce titre raffine. La Fontaine seul y aurait donne, je crois bien, par nonchaloir, par complaisance pour les Iris et les Climenes, si on l'avait laisse faire. Fontenelle eut, comme Voiture, chez les caillettes de bonne maison, un vif et assez long regne de bergerie en tapinois dans les ruelles. Voltaire, qui, dans la derniere moitie de sa vie, regna veritablement, fut monarque comme philosophe, comme historien, non moins que comme poete. Delille, a quelques egards son successeur, n'herita que de la partie legere et brillante de son sceptre; il y rattacha des rubans retrouves, rajeunis, du gout de Fontenelle et de Voiture. Ce fut Voiture cultivant des genres serieux, un Gresset qui avait tout a fait reussi. Il devint de son temps un vrai _prince des poetes_, comme on l'etait avant Louis XIV, avec tout ce que l'idee de mode et d'engouement ramene sous ce nom. Le monde le choya, les femmes l'adorerent; ce fut, pour tout ce qui le connut, un jouet charmant et une idole. Jacques Delille, ne pres d'Aigue-Perse, en Auvergne, d'une naissance clandestine, au mois de juin 1738, fut baptise a Clermont et reconnu sur les fonts par M. Montanier, avocat, qui mourut peu apres, en lui laissant une petite rente. La mere de Delille, a laquelle ce fruit d'un amour cache dut etre enleve en naissant, etait une personne de condition, de la descendance du chancelier L'Hopital. Il ne parait pas pourtant que l'enfance du poete ait ete assiegee de trop penibles images, et quand il eut a chanter plus tard ses premiers souvenirs, il n'en trouvait que de riants: O champs de la Limagne, O fortune sejour! .......................................... Voici l'arbre temoin de mes amusements; C'est ici que Zephyr, de sa jalouse haleine, Effacait mes palais dessines sur l'arene; C'est la que le caillou, lance dans le ruisseau, Glissait, sautait, glissait et sautait de nouveau: Un rien m'interessait. Mais avec quelle ivresse J'embrassais, je baignais de larmes de tendresse Le vieillard qui jadis guida mes pas tremblants, La femme dont le lait nourrit mes premiers ans, Et le sage pasteur qui forma mon enfance! De cette ecole du presbytere, le jeune Delille fut envoye a Paris, et vint faire ses etudes au college de Lisieux, ou on le recut comme boursier. Est-ce a la surveillance secrete de sa mere, a la protection de quelque tuteur, ami de son pere, qu'il dut cette direction heureuse? C'est ce qui n'a pas ete dit. Il se distingua par les plus brillants succes universitaires, et, dans sa seconde annee de rhetorique principalement, il obtint tous les premiers prix. Trois ans apres, il remporta encore un prix d'eloquence latine propose aux eleves de l'Universite qui visaient au professorat. Tous les rangs etant occupes pourtant, il dut se rabattre a une simple place de maitre de quartier au college de Beauvais, ou se trouvaient egalement alors, comme simples maitres, son compatriote Thomas, l'abbe Lagrange, depuis traducteur de Lucrece, et Selis, depuis traducteur de Perse. Dans un vilain livre de Desforges, qu'on n'ose designer, on trouve de jolis details sur la vie de Delille a cette epoque; les sobriquets que lui donnaient les ecoliers etaient _ecureuil_ ou _sapajou_, _ad libitum_: "Il est certain, dit l'auteur du _Poete_, que cet aimable jeune homme avait toute la vivacite, toute la gentillesse de l'un et de l'autre, et, disons la verite, un peu de la malice du dernier; mais il en avait aussi l'innocence et la grace. Il etait fort bien fait, et aimait assez a voir un beau bas de soie noir dessiner sa jambe fine et bien tournee. Du reste, presque aussi enfant que nous, il se faisait un plaisir et meme un merite de n'etre que _primus inter pares_, et tout n'en allait que mieux, grace a cette presque egalite." Le soir, au coin du feu, il proposait a ses eleves et mettait au concours entre eux la traduction de vers et de passages des _Georgiques_, dont il s'occupait deja. Nous connaissons la physionomie de Delille, et elle ne fera que se dessiner en ce sens de plus en plus. Le malheur de cette enfance sans mere, cette education orpheline et a la charge d'autrui, cette pauvrete du jeune homme, n'ont pas altere un trait de son amabilite gracieuse. Tout en nous depend du tour des caracteres, quand ils sont donnes par la nature un peu decidement. Voltaire recoit, jeune, des coups de baton d'un grand seigneur, et il ne reste pas moins ami de la noblesse, du beau monde, et l'oppose en cela de Jean-Jacques. Dans un exemple moindre, mais qui me frappe aussi, madame Desbordes-Valmore, jeune fille, va en Amerique, d'ou, apres des pertes et d'affreux malheurs, elle revient elegiaque eploree, tandis que Desaugiers revient de la meme, apres des malheurs pareils, le plus gai des chansonniers du Caveau. Ainsi Delille, enfant naturel, eleve par charite, n'en sera pas moins, des son premier pas dans le monde, et au rebours de l'aigre La Harpe ou de l'acre Chamfort, le petit abbe le plus espiegle et le bel esprit le plus charmant. C'est pendant et peut-etre meme avant son sejour au college de Beauvais, et lors de ses premiers essais de la traduction des _Georgiques_, qu'il fit a Louis Racine cette visite touchante dont il est parle dans la preface de l'_Homme des Champs_. Au premier mot d'une traduction en vers des _Georgiques_, Louis Racine se recria: "_Les Georgiques_! dit-il d'un ton severe, c'est la plus temeraire des entreprises. Mon ami M. Le Franc, dont j'honore le talent, l'a tentee, et je lui ai predit qu'il echouerait."--"Cependant, continue Delille en son recit, le fils du grand Racine voulut bien me donner un rendez-vous dans une petite maison ou il se mettait en retraite deux fois par semaine, pour offrir a Dieu les larmes qu'il versait sur la mort d'un fils unique... Je me rendis dans cette retraite (_du cote du faubourg Saint-Denis_); je le trouvai dans un cabinet au fond du jardin, seul avec son chien qu'il paraissait aimer extremement. Il me repete plusieurs fois combien mon entreprise lui paraissait audacieuse. Je lis avec une grande timidite une trentaine de vers. Il m'arrete, et me dit: Non-seulement je ne vous detourne plus de votre projet, mais je vous exhorte a le poursuivre." Ginguene, parlant de _l'Homme des Champs _dans la _Decade_, releve ce qu'a d'interessant cette visite qui lie ensemble la chaine des noms et des souvenirs poetiques, et il ajoute avec un beau sentiment de piete litteraire: "On sait que le poete Le Brun eut avec Louis Racine les liaisons les plus intimes, et qu'il fut, pour ainsi dire, eleve par lui dans l'art des vers avec son fils, jeune homme de la plus belle esperance, le meme dont le pere pleurait la mort quand Delille eut de lui la permission de l'aller voir dans sa retraite. Ainsi les deux plus grands poetes que nous ayons encore sont, avec un seul intermediaire, de l'ecole de Racine et de Boileau. Ils sont chefs d'ecole a leur tour. Les differences qui existent dans leur talent et dans le systeme de leur style s'apercevront un jour dans leurs eleves, mais tous tiendront plus ou moins a la grande et primitive ecole. Et voila comment se perpetue ce bel art qui a besoin de traditions orales, et dont tous les secrets ne s'apprennent pas dans les livres." Delille, en effet, se rattache, sans interruption ni secousse, a cette ecole qu'il fit degenerer en la faisant refleurir. L'auteur du poeme de _la Religion_, a quelques egards le pere de la poesie descriptive au XVIIIe siecle, dut accueillir les vers elegants dont lui-meme avait enseigne l'heureux tour dans son morceau sur le nid de l'hirondelle, sur la circulation de la seve et ailleurs. Voltaire dut accueillir aussi un disciple de cette poesie facile, spirituelle et brillante, qu'il ne concevait guere, pour son compte, plus profonde et plus severe. Delille, arrivant sous leurs auspices, favorise et comme autorise des maitres, fut novateur sans y viser, et en s'efforcant plutot de ne pas l'etre. Comme Ovide, il eut le culte de ses devanciers, dont il allait corrompre si agreablement l'heritage. Au sortir de cette retraite janseniste, ou il avait pris oracle du fils du grand Racine inclinant vers la tombe, il pouvait se redire avec le transport d'un _amant des Muses_: Temporis illius colui fovique poelas, Quoique aderant vates, rebar adesse Deos. Si Delille ne peut etre dit le fils bien legitime des celebres poetes ses predecesseurs, il fut du moins pour eux, des qu'il parut, comme un filleul gate et caressant. Ses strophes a Le Franc, inserees dans _l'Annee litteraire_ (1758), suivirent probablement cette visite a Louis Racine, de qui il avait appris que Le Franc traduisait Virgile comme lui. Il y fait de Le Franc un grand _chene_, auquel, simple lierre, il s'attache. Les premiers vers qu'on a de Delille a cette epoque, son ode _a la Bienfaisance_, qui concourut pour le prix de l'Academie francaise, son epitre _sur les Voyages_, couronnee par l'Academie de Marseille, ses autres epitres de college, ne sont remarquables que par la facilite, l'abondance, une certaine purete; mais nulle idee neuve, nulle couleur originale. Le gout des arts, des lettres, les sentiments d'un esprit vif et honnete, s'y montrent selon les traditions recues. Les artistes en vogue y sont nommes et admires sans aucune gradation, Boucher au niveau de Rembrandt, et Vanloo _aux touches enflammees_ a cote de Voltaire. La _plume_ de Rollin et la _lyre_ de Coffin, le double honneur du college de Beauvais, y ont leur part. Bien debite, cela devait etre infiniment agreable a une these ou a une distribution de prix. Dans l'epitre a M. Laurent, _a l'occasion d'un bras artificiel qu'il a fait pour un soldat invalide (1761)_, on trouve pourtant deja tout le poete didactique; les merveilles de l'industrie et de la mecanique moderne y sont decrites en une serie de periphrases accompagnees de notes indispensables: La le sable, dissous par les feux devorants, Pour les palais des rois brille en murs transparents! Ce qui veut dire qu'on fait des _glaces_. Glaces donc, tapisseries, ecriture, imprimerie, moulin a vent, moulin a eau, pompes, ecluses, ponts portatifs, automates de Vaucanson, machine de Marly, tout est passe en revue a l'occasion de ce bras artificiel. On ne sait plus lequel de M. Laurent ou du poete est le mecanicien. Cette epitre a M. Laurent semble avoir ete pour Delille le programme qu'il se posa, ou, si c'est trop dire, l'echeveau qu'il tourna et devida toute sa vie. Le bannissement des jesuites laissait vacants beaucoup de colleges de France, et le jeune maitre de quartier du college de Beauvais fut appele comme professeur a celui d'Amiens [21], dans cette patrie de Voiture, ou Gresset vivait alors devot et retire. Delille ne manqua pas d'y visiter ce spirituel poete, de qui il tenait beaucoup plus qu'il ne le soupconnait. Occupe des _Georgiques_. de Virgile, il se croyait une muse grave: il ne savait pas combien il etait proche parent de _Vert-Vert_, et de quel danger mortel les dragees seraient pour son talent. Gresset, qu'on avait essaye dans un temps d'opposer a Voltaire, et dont Jean-Baptiste Rousseau exaltait les debuts, n'avait eu ni assez de force de talent ni assez de pensee pour soutenir la lutte, et il avait ete vite jete de cote. Delille arrivant, comme un autre Gresset, sur les derniers temps de Voltaire, reprit, a quelques egards, le role manque par le premier, et avec du brillant, du mondain a force, rien du college, mais peu de philosophie et de pensee, il reussit a succeder en poesie au trone, encore imposant, qui devint aussitot pour lui un tabouret chez la reine. [Note 21: On est deja si loin de l'ancienne Universite, qu'il n'est pas inutile de rappeler que les colleges de Lisieux et de Beauvais etaient A Paris, tandis que le college d'Amiens etait bien dans cette ville meme.] En attendant, il succedait, au college d'Amiens, a ces jesuites dont il allait introduire en francais les procedes de vers latins et tant de descriptions didactiques ingenieuses. Rapin, Vaniere, par les sujets comme par la maniere, semblent avoir ete ses maitres; il y a du Pere Sautel dans Delille. Un discours sur l'_Education_, prononce par Delille, en 1766, a une distribution de prix du college d'Amiens, marquerait, au besoin, combien peu d'idees la prose fournissait a l'elegant diseur dans un sujet deja feconde par l'_Emile_. Les autres rares morceaux de prose qu'on a de l'abbe Delille, depuis son eloge de la Condamine, lors de sa reception a l'Academie, jusqu'a son article La Bruyere dans la _Biographie universelle_, ne dementent pas cette observation; agreables de tour et de recits anecdotiques, ils sont tres-clair-semes d'idees. Son morceau le plus capital, la preface des _Georgiques_, est meme en grande partie traduite de Dryden, que Delille combat en un endroit, sans dire jusqu'a quel point il en profite.[22] [Note 22: Cette remarque est de M. Joseph-Victor Le Clerc.] Du college d'Amiens, le jeune professeur fut rappele comme agrege a Paris, et nomme pour faire la classe de troisieme au college de La Marche: il y etait encore lors de sa reception a l'Academie, en 1774. Mais la disproportion entre cette gloire si litteraire, si mondaine, et ces themes qu'il dictait encore, devenait trop criante, et l'amitie de M. Le Beau, professeur d'eloquence latine au College de France, l'appela a professer, comme suppleant d'abord, la poesie qui etait comprise dans cette chaire. La traduction des _Georgiques_ parut a la fin de l'annee 1769; elle etait annoncee a l'avance par de nombreuses lectures dans les salons, que frequentait deja beaucoup Delille. Le succes alla aux nues. C'etait la mode de la nature; on adorait la campagne du sein des boudoirs. _Les Georgiques_ furent sur les toilettes comme un volume de l'_Encyclopedie_ ou comme le livre de l'_Esprit_; on crut lire Virgile. Le grand Frederic declara cette traduction une oeuvre _originale_. Voltaire s'eprit de _Virgilius-Delille_ (il etait fort en sobriquets), et ecrivit a l'Academie francaise pour l'y pousser (4 mars 1772): "Rempli de la lecture des _Georgiques_ de M. Delille, je sens tout le prix de la difficulte si heureusement surmontee, et je pense qu'on ne pouvait faire plus d'honneur a Virgile et a la nation. Le poeme des _Saisons_ et la traduction des _Georgiques_ me paraissent les deux meilleurs poemes qui aient honore la France apres _l'Art poetique_......" La Harpe, dans _le Mercure_, celebra tout d'abord la traduction; Freron, dans _l'Annee litteraire_, ne l'attaqua point; s'il la trouva infidele souvent, comme reproduction du modele, il convint qu'il etait difficile de mieux tourner un vers, et ne craignit pas d'y reconnaitre _le faire de Boileau_. Clement de Dijon seul, Clement _l'inclement_, comme dit Voltaire avec son volume d'_Observations critiques_ (1771), que suivit bientot un second volume de _Nouvelles Observations_ (1772), vint troubler le succes du traducteur des _Georgiques_ et du poete des Saisons. Saint-Lambert eut le credit et le tort d'obtenir un ordre pour faire conduire Clement au For-l'Eveque, et pour faire saisir l'edition (encore sous presse) de sa critique. Le pretexte etait que Clement disait sur _Doris_ certains mots, lesquels on aurait pu appliquer a madame d'Houdetot. On fit des cartons a ces endroits, le livre parut, et tout le monde lut Clement. Il disait de bonnes choses, et tout ce qui se peut dire de judicieux de la part d'un homme serieux, instruit de l'antiquite, amateur du gout solide, mais que le rayon poetique direct n'eclaire pas. Ou se trouvait alors, est-il vrai de dire, ce rayon, ce sentiment du style poetique, si l'on excepte Le Brun, qui en avait l'instinct, l'intention, et Andre Chenier naissant, qui allait le retrouver? Le Brun, d'ailleurs, n'etait pas etranger a la critique de Clement, son ami, a qui il avait confie sa traduction, encore inedite, de l'episode d'Aristee, pour etre opposee a celle qu'en avait donnee Delille. Celui-ci, bon et modeste, profita, dans les editions suivantes, des critiques de Clement en ce qu'elles lui paraissaient renfermer de juste, et il rendit sa traduction plus fidele en bien des points. Ce qu'il n'y a pas ajoute, et ce qui etait incommunicable, a moins de l'avoir tout d'abord senti, c'est un certain art et style poetique qui fait que, dans la lutte de poete a poete, independamment de la fidelite litterale, des beautes du meme ordre eclatent en regard, et comme un prompt equivalent d'autres beautes forcement negligees. Delille est elegant, facile, spirituel aux endroits difficiles, correct en general, et d'une grace flatteuse a l'oreille; mais la belle peinture de Virgile, les grands traits frequents, cette majeste de la nature romaine: ... Magna parens frugum, Saturnia tcllus, Magna vivum; les vieux Sabins, les Umbriens laboureurs menant les boeufs du Clitumne; cette antiquite sacree du sujet (_res antiquae laudis et artis_); cette nouveaute et cette invention perpetuelle de l'expression, ce mouvement libre, varie, d'une pensee toujours vive et toujours presente, ont disparu, et ne sont pas meme soupconnes chez le traducteur. On glisse avec lui sur un sable assez fin, peigne d'hier, le long d'une double palissade de verdure, dans de douces ornieres toutes tracees. M. de Chateaubriand a mieux rendu notre idee que nous ne pourrions faire, quand il dit: "Son chef-d'oeuvre est la traduction des _Georgiques_. C'est comme si on lisait Racine traduit dans la langue de Louis XV. On a des tableaux de Raphael merveilleusement copies par Mignard." J'ajouterai qu'un grand paysage du Poussin, copie par Watteau, serait encore superieur (comme style) aux grands paysages de Virgile reproduits par le futur chantre des jardins de Bagatelle, de Beloeil et de Trianon. Quelque chose comme Poussin, par Watelet. Une villa des collines d'Evandre, transportee a _Moulin-Joli_. La question tant agitee de la traduction en vers des poetes n'en est pas une pour nous. Nul doute que si un vrai et grand poete se mettait en tete de nous traduire Virgile, Homere ou Dante, ou tel autre maitre, il n'y reussit a force de temps et de soins, sinon pour la lettre stricte, du moins pour le sentiment et la couleur. Mais a quoi bon? Jamais poete de cette trempe ne s'enchainera ainsi au char d'un autre. Il pourra s'y essayer par moments; il pourra dans sa jeunesse, un jour de loisir, detacher et agiter ce bouclier suspendu, bander cet arc impossible, manier ce glaive de Roland. Mais, une fois sa force essayee et reconnue, il l'emploiera pour son compte, et en se rappelant, en nous rappelant par eclairs ses autres grands egaux, il sera lui-meme. Dans Andre Chenier, dans plusieurs des poetes du XVI e siecle, qui ont imite ou traduit des fragments de poetes anciens, le sentiment exquis du modele, ce sentiment que je ne puis definir autrement que celui de l'art meme, se revele a qui est fait pour l'apprecier, Il n'y a pas trace de ce genre de sentiment chez Delille, qui a d'ailleurs, dans sa traduction, le merite de l'elegance, telle qu'on l'entend vulgairement, le merite aussi de la continuite et de la longueur de la tache, et enfin celui d'avoir fait connaitre agreablement aux femmes et a une quantite de gens du monde un beau poeme qui n'etait pas lu. En un mot, il a rendu, pour _les Georgiques_, le meme service a peu pres que l'abbe Barthelemy allait rendre pour la Grece. Il a ete, par sa traduction, une espece d'Anacharsis parisien de la campagne et de la poesie romaine. Le grand succes des _Georgiques_ decida la vocation de Delille, si elle n'etait decidee deja: il tourna au didactique et au descriptif. En entendant dernierement M. Ampere exposer, a propos des poemes didactiques du moyen age, l'histoire piquante de ce genre, je pensais a Delille et me disais combien ce qui avait paru si neuf de son temps etait vieux sous le soleil. Le genre d'Hesiode, de Lucrece, et de Virgile dans _les Georgiques_, a chez eux sa simplicite, sa grandeur philosophique, sa beaute pittoresque. Le didactique et le descriptif ne sont que l'abus et l'exces de ce genre dans sa decadence, et quand l'esprit poetique s'en est retire. Deja, a Alexandrie, on avait fait un poeme des _Pierres precieuses_ qu'on osa imputer a Orphee. Dans la litterature latine, les poemes de la Peche, de la Chasse, les descriptions sans fin de villes, de fleuves et de poissons, qu'on retrouve si souvent chez Ausone, n'ont plus rien de cette beaute de peinture, de ces hautes vues et pensees, dont Lucrece et Virgile avaient fait la principale inspiration de leurs poemes. Au moyen age, le genre dans son aridite s'etendit et foisonna. Que de poemes sur les betes, oiseaux, pierres, que de _lapidaires, bestiaires, volucraires_, de poemes sur l'equitation, sur le jeu d'echecs particulierement, que Delille remaniait avec gentillesse apres des siecles, sans se douter de ses devanciers d'avant Villon! Au XVIe siecle Du Bartas, au XVIIe le Pere Lemoyne et les jesuites, continuerent, soit dans le didactique, soit dans le descriptif; mais ce qui s'etait perpetue assez obscurement, comme dans les coulisses du siecle de Louis XIV, revint sur la scene au XVIIIe. Delille ne fit autre chose, toute sa vie, que travailler, polir, tourner, vernisser, monnayer, mieux qu'aucun de ses contemporains, les matieres de ce genre, y tailler, pour ainsi dire, des meubles Louis XV et Louis XVI, des ornements de cheminee et de toilette, bons pour tous les boudoirs, pour Bagatelle, je l'ai dit, pour Gennevilliers et Trianon. Il fabriqua, en quelque sorte, les joujoux d'une epoque encyclopedique, et, par lui, Lavoisier, Montgolfier, Buffon, Daubenton, Lalande, Dolomieu, que sais-je? eux et leurs sciences, furent modeles en figurines de cire, et mis pour les salons en airs de serinette. Ainsi il alla sans se douter de tout ce qui l'avait devance dans cette carriere de poesie technique. Le dernier triomphe, et comme le bouquet du genre, est aussi la derniere grande production de Delille, _les Trois Regnes_, qu'on peut definir la mise en vers de toutes choses, animaux, vegetaux, mineraux, physique, chimie, etc. Tout ce qu'on saurait imaginer de ressources, de graces, de facilite, de hors-d'oeuvre et de main-d'oeuvre (non pas d'art veritable) dans ce genre, il le deploya; et le prestige, malgre des protestations nombreuses, dura jusqu'a sa mort. La premiere moitie florissante de l'existence de Delille, il ne faut pas l'oublier, est de 1770 a 89; il eut la pres d'une vingtaine d'annees de succes, de faveur, de delices; c'est au gout de ce moment du XVIIIe siecle qu'il se rapporte directement. Si, de 1800 a 1813, il domina de sa renommee et decora de ses oeuvres abondantes la poesie dite de _l'Empire_, il ne fut rien moins lui-meme qu'un poete de l'Empire. La plupart des ouvrages publies par lui a partir de 1800 avaient ete composes ou du moins commences longtemps auparavant; il les avait lus par fragments a l'Academie, au College de France, dans les salons; c'etait l'esprit de ce monde brillant qui les avait inspires et caresses a leur naissance; c'est le meme esprit de ce monde recommencant, et enfin rallie apres les orages, qui les accueillit, lors de leur publication, avec un enthousiasme auquel les sentiments politiques rendaient, il est vrai, plus de vie et une nouvelle jeunesse. Le pathetique, chez Delille, alla en augmentant a travers le technique, et il y eut sympathie de plus en plus vive de toute une partie de la societe pour ce qui semblait n'avoir du etre d'abord qu'un passe-temps de ses loisirs. Nomme en 1772 a l'Academie, en meme temps que Suard, Delille se vit rejete ainsi que lui par le roi, sous pretexte qu'il etait trop jeune (il avait trente-quatre ans), mais en realite comme suspect d'encyclopedisme[23]. L'abbe Delille encyclopediste! On lui fit bientot reparation, et il fut recu en 1774 a la place de La Condamine. Le comte d'Artois, devenu l'un des protecteurs les plus affectueux du poete, le fit d'abord nommer chanoine de Moissac, dans le Quercy, puis il lui donna l'abbaye de Saint-Severin, dependante de la generalite d'Artois, et qui n'astreignait qu'aux Ordres moindres. Aussi heureux qu'on pouvait l'etre en ces heureuses annees, l'aimable poete n'eut plus que des douceurs, qu'interrompaient a peine, de loin en loin, quelques critiques epigrammatiques, des plis de rose. Les Memoires du temps, la Correspondance de Grimm, les _Souvenirs_, recemment publies, de madame Lebrun, nous le montrent dans toute la vivacite et la naivete de sa gentillesse. Madame Le Coulteux du Moley, chez qui il passait une partie de sa vie a la Malmaison, a trace de lui le plus piquant des portraits[24]: ".....Rien ne peut se comparer ni aux graces de son esprit, ni a son feu, ni a sa gaiete, ni a ses saillies, ni a ses disparates. Ses ouvrages meme n'ont ni le caractere ni la physionomie de sa conversation. Quand on le lit, on le croit livre aux choses les plus serieuses[25]; en le voyant, on jurerait qu'il n'a jamais pu y penser; c'est tour a tour le maitre et l'ecolier. Il ne s'informe guere de ce qui occupe la societe; les petits evenements le touchent peu; il ne prend garde a rien, a personne, pas meme a lui. Souvent, n'ayant rien vu, rien entendu, il est a propos: souvent aussi il dit de bonnes naivetes; mais il est toujours agreable... [Note 23: On peut voir a ce sujet les agreables Memoires de Garat sur Suart, t. I, p. 325, 355, 362, etc.] [Note 24: Grimm, Correspondance, mai 1782.] [Note 25: Illusion du gout d'alors. Pour nous, les oeuvres, la vie et la personne du poete sont devenues ressemblantes.] "Sa figure,... une petite fille disait qu'elle etait tout en zigzag. Les femmes ne remarquent jamais ce qu'elle est, et toujours ce qu'elle exprime; elle est vraiment laide, mais bien plus curieuse, je dirais meme interessante. Il a une grande bouche, mais elle dit de beaux vers. Ses yeux sont un peu gris, un peu enfonces; il en fait tout ce qu'il veut, et la mobilite de ses traits donne si rapidement a sa physionomie un air de sentiment, de noblesse et de folie, qu'elle ne lui laisse pas le temps de paraitre laide. Il s'en occupe, mais seulement comme de tout ce qui est bizarre et peut le faire rire; aussi le soin qu'il en prend est-il toujours en contraste avec les occasions: on l'a vu se presenter en frac chez une duchesse, et courir les bois, a cheval, en manteau court. "Son ame a quinze ans, aussi est-elle facile a connaitre; elle est caressante, elle a vingt mouvements a la fois, et cependant elle n'est point inquiete. Elle ne se perd jamais dans l'avenir et a encore moins besoin du passe. Sensible a l'exces, sensible a tous les instants, il peut etre attaque de toutes les manieres; mais il ne peut jamais etre vaincu..... Votre conversation l'attache, il est vrai; mais il passe aussi fort bien deux heures a caresser son cheval, que pourtant il oublie aussi quelquefois, ou bien a s'egarer dans les bois ou, quand il n'a pas peur, il reve a la lune, a un brin d'herbe, ou, pour mieux dire, a ses reveries." Elle conclut en disant: "C'est le poete de Platon, un etre sacre, leger et volage." C'etait du moins, a coup sur, le plus aimable des causeurs et des hotes familiers; on se l'enviait, on se l'arrachait. On l'enlevait quelquefois pour une semaine, et il se laissait faire. On a dit de l'abbe Galiani que c'etait un meuble indispensable a la campagne par un temps de pluie; a plus forte raison, et en tout temps, l'abbe Delille. Madame Lebrun, qui nous le fait connaitre a merveille, raconte qu'a la Malmaison, chez madame du Moley, il etait convenu, pour plus de liberte, qu'en se promenant dans les jardins, on tiendrait a la main une branche de verdure, si l'on desirait ne pas se chercher ou s'aborder: "Je ne marchais jamais sans ma branche, dit-elle; mais je la jetais bien vite, si j'apercevais l'abbe Delille." Madame Lebrun elle-meme, avec sa facilite, son gout vif a peindre et sa seduction de coloris, me semble avoir ete, dans ce meme monde, une _chose legere_, assez semblable a l'abbe Delille. Elle peignait tout avec une singuliere grace, les personnes, les cascades, d'apres nature ou de souvenir, promptement, fraichement, comme Delille versifiait: "Nous allames d'abord voir, dit-elle, les cascatelles de Tivoli, dont je fus si enchantee que ces messieurs ne pouvaient m'en arracher. Je les crayonnai aussitot avec du pastel, desirant colorer l'arc-en-ciel qui ornait ces belles chutes d'eau." Ce mot me fait l'image de son talent, et de celui surtout du poete son ami. Tous les endroits qui n'etaient qu'au pastel, et qui brillaient comme des fleurs, se sont fanes. Dans cette societe de M. de Vaudreuil, de M. de Choiseul-Gouffier, du prince de Ligne, du duc de Bragance, des Bouflers, des Narbonne, des Segur, au milieu de ces conversations charmantes ou nul plus que lui n'etincelait, Delille croyait aimer la campagne et ne revait qu'a la peindre. M. Villemain, en une de ses lecons, a remarque qu'on se trouvait alors si bien dans le salon, qu'on mettait au plus la tete a la fenetre pour voir la nature;... et encore, c'etait du cote du jardin. Il y avait pourtant, dans le poete, un certain fonds naif sous la coquetterie du dehors, et il etait serieusement credule dans son pretendu amour des champs, comme La Fontaine par exemple, s'il avait cru aimer la cour[26]. Volney tenait de d'Holbach une anecdote qui ne peint pas moins Delille que Diderot, deux figures si diverses[27]: "On venait de vanter le bonheur de la campagne devant Diderot; sa tete se monte, il veut aller passer du temps a la campagne: ou ira-t-il? Le gouverneur du chateau de Meudon arrive en visite; il connait Diderot, il apprend son desir; il lui assigne une chambre au chateau. Diderot va la voir, en est enchante, il ne sera heureux que la: il revient en ville, l'ete se passe sans qu'il retourne la-bas. Second ete, pas plus de voyage. En septembre, il rencontre le poete Delille qui l'aborde en disant: "Je vous cherchais, mon ami; je suis occupe de mon poeme; je voudrais etre solitaire pour y travailler. Madame d'Houdetot m'a dit que vous aviez a Meudon une jolie chambre ou vous n'allez point."--"Mon cher abbe, ecoutez-moi: nous avons tous une chimere que nous placons loin de nous; si nous y mettons la main, elle se loge ailleurs. Je ne vais point a Meudon, mais je me dis chaque jour: J'irai demain. Si je ne l'avais plus, je serais malheureux."--Delille aurait ete un peu embarrasse, je pense, si Diderot l'avait pris au mot, et il se serait vite ennuye de cette chambre solitaire. La campagne fut toujours, si l'on peut dire, le _dada_ de l'abbe Delille; il en parlait, meme aveugle, comme d'un charme present. Bernardin de Saint-Pierre, dans une lettre a sa femme, raconte que l'abbe Delille est venu s'asseoir pres de lui a l'Institut: "Je l'ai trouve si aimable et si amoureux de la campagne, dit-il, et il m'a fait des compliments qui m'ont cause tant de plaisir, que je lui ai offert de venir a Eragny..."--Apres bien des lectures a l'Academie et dans les soupers, le poeme des _Jardins_, premier fruit raffine de ce gout champetre, parut en 1782, et n'eut pas de peine a fixer toute l'attention, alors si prompte. [Note 26: Un homme de gout, qui dans sa jeunesse put etudier de pres ce que de loin on confond, me fait remarquer que chez Saint-Lambert, au milieu de la roideur et de la monotonie qui nous choquent aujourd'hui, on saisirait un amour des champs, un sentiment de la nature tout autrement vrai que chez Delille. Saint-Lambert avait ete eleve a la campagne; il y avait vecu. Sa description de l'ete, par exemple, et de la Canicule, a bien de l'energie et de la verite; elle se couronne par ces beaux vers: Tout est morne, brulant, tranquille; et la lumiere Est seule en mouvement dans la nature entiere. ] [Note 27: Lettres inedites de Volney, dans Bodin, _Recherches sur l'Anjou_.] Nous aurions peu de chose a en dire de nous-meme, qui n'eut deja ete mieux dit par des contemporains. La Harpe, apres en avoir entendu des extraits, le jugeait par avance _un ouvrage dont les idees sont un peu usees, mais plein de details charmants_[28] L'auteur de _l'Annee litteraire_, qui d'ailleurs allegea toujours sa ferule pour Delille, prononcait[29] que le poeme de l'abbe Delille etait un veritable jardin anglais: "On pourrait, dit-il, etre tente de croire que le poeme est construit de morceaux detaches et de pieces de rapport reunies sous le meme titre. Les idees y semblent jetees au hasard, dechiquetees par petits couplets qu'etrangle a la fin une sentence[30]." Ce reproche est fondamental a l'egard de Delille et tient a la nature meme de son procede. Lorsqu'il debuta dans le monde, on ne songeait qu'a des morceaux, et tout dependait du succes d'une lecture. Il alla droit a cet ecueil et s'y complut. Rivarol disait de lui: "Il fait un sort a chaque vers, et il neglige la fortune du poeme!" Quand Delille avait acheve quelque portion descriptive, quelque morceau, il avait coutume de dire: "Eh bien, ou mettrons-nous ca maintenant?" On le voit, c'etait moins un poeme qu'il composait, qu'un appartement, en quelque sorte, qu'il ornait et meublait selon la fantaisie ou l'occurrence. [Note 28: Correspondance.] [Note 29: 1782; lettre VIII.] [Note 30: Je citerai encore ce passage judicieux: "On convient assez generalement que la maniere de M. l'abbe Delille n'est ni grande ni large; que souvent meme elle est froide et penible. La grace parait etre son caractere distinctif, mais c'est la grace plus ingenieuse que naturelle de Boucher. Souvent il substitue l'esprit au sentiment, plus souvent il emousse et affaiblit le sentiment par l'esprit qu'il y mele. Il affecte assez frequemment dans son style ces tours precieux qui ressemblent aux mines des coquettes. Un autre defaut considerable de la maniere de M. l'abbe Delille, c'est une vaine apparence de richesse et d'abondance qui ne consiste que dans des mots accumules ou des enumerations fatigantes....." (_Annee litteraire_, 1782, lettre VIII.) ] Le _Mercure_, qui donna sur _les Jardins_ un pur article d'ami[31], nous montre quelle etait alors dans le monde la vraie situation du poete, en ces mots: "Voici le moment que la critique attendait pour se venger de ce _dupeur d'oreilles_, dont le debit enchanteur la reduisait au silence. M. l'abbe Delille respecte toutes les reputations, applaudit a tous les talents, menage l'amour-propre de tout le monde; n'importe! on affligera le sien, si l'on peut; c'est la regle. Pense-t-il etre impunement le poete le plus aimable et le plus aime?" Ce caractere inoffensif et bienveillant de l'abbe Delille le rendit, jusque bien avant dans la Revolution, etranger a toutes les querelles. Il n'etait pas encyclopediste, et il voyait Diderot, et il recitait des vers, pres de Roucher qu'on lui comparait encore, aux dejeuners de l'abbe Morellet. Il n'etait ni gluckiste ni picciniste, au grand deplaisir de Marmontel qui, dans son poeme de _l'Harmonie_, disait: L'abbe Delille avec son air enfant Sera toujours du parti triomphant: epigramme que Delille refuta suffisamment dans la seconde moitie de sa vie, en etant du parti des malheureux[32]. [Note 31: Juin 1782. L'article n'est pas de La Harpe.] [Note 32: J'emprunte cette pensee a M. Michaud, a qui j'en dois, sur ce sujet, beaucoup d'autres, puisees surtout dans sa spirituelle conversation.] La critique la plus celebre qui parut contre les _Jardins_ est celle de Rivarol, c'est-a-dire le Dialogue du _Chou_ et du _Navet_, qui se plaignent d'avoir ete oublies par l'abbe-poete dans ses peintures de luxe: Le navet n'a-t-il pas, dans le pays latin, Longtemps compose seul ton modeste festin, Avant que dans Paris ta muse froide et mince Egayat les soupers du commis et du prince? ........................................... Je permets qu'au boudoir, sur les genoux des belles, Quand ses vers pomponnes enchantent les ruelles, Un elegant abbe rougisse un peu de nous, Et n'y parle jamais de navels et de choux. Son style citadin peint en beau les campagnes; Sur un papier chinois il a vu les montagnes, La mer a, l'Opera, les forets a Longchamps, Et tous ces grands objets ont ennobli ses chants. Ira-t-il, descendu de ces hauteurs sublimes, De vingt noms roturiers deshonorer ses rimes, Et, pour nous renoncant au musc du parfumeur, Des choux, qui l'ont nourri lui preferer l'odeur? Papillon en rabat, coiffe d'une aureole, Dont le manteau plisse voltige au gre d'Eole, C'est assez qu'il effleure, en ses legers propos, Les bosquets et la rose, et Venus et Paphos. La mode, au vol changeant, aux mobiles aigrettes, Semble avoir pour lui seul fixe ses girouettes; Sur son char fugitif ou brillent nos Lais, L'ennemi des navets en vainqueur s'est assis, Et ceux qui pour Jeannot abandonnent Preville Lui decernent deja le laurier de Virgile. Il courut dans le temps une epigramme qui piqua, dit-on, le poete plus que la piece meme de Rivarol; on la peut lire dans les _Memoires secrets_ (23 decembre 1782). Piron l'eut ecrite s'il eut vecu; c'est une protestation un peu crue du _Dieu des Jardins_ contre les oripeaux du poete _glace_. Ducis, vers le munie temps, ecrivait a Thomas au retour d'une course dans les montagnes du Dauphine, et plein encore de l'impression magnifique qu'il en avait rapportee: "Le poeme des _Jardins_, dont vous me parlez avec tant de gout, avec le gout de l'ame qui est le bon, ne m'a point donne de ces emotions-la." Un peu avant la publication et au sortir d'une seance de l'Academie ou Delille avait lu des morceaux, le meme Ducis ecrivait: "Parlons un peu du poeme des _Jardins_; on ne peut pas se tromper sur le charme de la lecture. Quelle perfection de vers! quelles tournures! quelle brillante execution! C'est veritablement _le petit chien qui secoue des pierreries_." Ainsi, en y regardant bien, on verrait qu'a chaque epoque toutes les opinions sur les talents vivants sont representees, exprimees. On les oublie ensuite, et on croit les retrouver pour son compte, en supposant chez les contemporains une unanimite d'admiration qui n'a jamais existe. Notre opinion particuliere sur _les Jardins_, si on nous la demande, est que, toutes reserves faites sur l'art et le style en poesie, nous aimons encore cet agreable poeme, un des plus frais ornements de la fin du XVIIIe siecle. La _sensibilite_, qui y perce par endroits, est bien celle qu'on voulait alors, un peu de melancolie comme assaisonnement de beaucoup de plaisir. On relit avec une sorte de surprise, toujours flatteuse, l'episode du jeune Potaveri, l'apostrophe a Vaucluse, et, sous la forme plus complete dans laquelle le poeme fut publie en 1800, la belle invocation aux bois depouilles de Versailles. Mais, il faut en convenir, jamais on n'y trouve d'accents comme ceux d'Andre Chenier, par exemple, chantant egalement Versailles et ses triples _cintres d'ormeaux_: Les chars, les royales merveilles, Des gardes les nocturnes veilles, Tout a fui: des grandeurs tu n'es plus le sejour... L'episode du vieillard du Galese est hors de prix a cote du poeme des _Jardins_; et, dans notre langue, _l'Elysee de la Nouvelle Heloise_, avec sa peinture, la premiere si neuve, reste le bosquet sacre d'ou Delille n'a fait que tailler des boutures. La Fontaine lui-meme, deja, dans le _Songe de Vaux_, avait introduit et fait parler _Hortesie_ ou _l'art des jardins_, qui dispute le prix a _Palatiane_, _Appellanire_ et _Calliopee_ (les arts de l'architecture, de la peinture et de la poesie). Quoique ce morceau soit de sa premiere et un peu fade maniere, on y trouve des traits tels que Delille n'en a pas assez connu, comme, par exemple, quand Hortesie etant introduite devant les juges et ne parlant point encore, ceux-ci eurent beaucoup de peine a ne se pas laisser corrompre _aux charmes meme de son silence_. Dans _les Amours de Psyche_, La Fontaine a aussi decrit les merveilles naissantes de Versailles: les vers, le plus souvent techniques, sont parfois eclaires d'un reflet d'ame inattendu, que je ne retrouve pas a travers le bel esprit de Delille: L'onde, malgre son poids, dans le plomb renfermee, Sort avec un fracas qui marque son depit, Et plait aux ecoutants, plus il les etourdit. Mille jets, dont la pluie alentour se partage, Mouillent egalement l'imprudent et le sage. Malgre les critiques qu'on fit des _Jardins_, Delille ne continua pas moins d'etre le plus brillant et le plus enfant gate des poetes. Il ne publia rien de nouveau jusqu'apres la Revolution; mais il travailla des lors, et par fragments toujours, a la plupart des ouvrages qui parurent ensuite coup sur coup a dater de 1800. M. de Choiseul-Gouffier l'emmena ou plutot l'enleva sur le vaisseau qu'il montait comme ambassadeur a Constantinople[33]. Delille visita Athenes, composa des morceaux de son poeme de _l'Imagination_ aux rivages de Byzance. Une lettre ecrite par lui en France sur son voyage etait a l'instant un evenement de societe; un bon mot qu'il avait dit sur des pirates fit fortune. Sa vue s'affaiblissait deja; ce soleil lumineux et cette blancheur des murailles du Levant lui causaient plus de souffrance que de joie. A son retour en France, il reprit sa vie mi-partie studieuse et distraite, et la Revolution seule la vint troubler. [Note 33: Voir les articles biographiques de Delille par Amar et par M. Tissot.--Dans l'_Histoire de la vie et des travaux politiques du comte d'Hauterive_, par M. le chevalier Artaud, au chapitre III, on peut lire une agreable anecdote; _L'abbe Delille et le Janissaire_.] Delille vit la Revolution avec les sentiments qu'on peut aisement supposer, et tout d'abord il s'ecarta. Il alla passer l'ete de 89 en Auvergne, pres de sa mere qui vivait, et dans toutes sortes de triomphes. Quand il revint, il y avait eu le 14 juillet et le 5 octobre. Il ecrivait a madame Lebrun, bientot refugiee a Rome: "La politique a tout perdu, on ne cause plus a Paris." Il n'emigra point pourtant; mais inoffensif, generalement aime, se couvrant du nom de Montanier-Delille, et de plus en plus rapproche de sa gouvernante, qui passa bientot pour sa niece[34] et devint plus tard sa femme, il baissait la tete en silence durant les annees les plus orageuses. Il quitta sa tonsure et mit des sabots. Cette epoque de sa vie est assez obscure, et l'esprit de parti qui s'en est mele plus tard n'a pas aide a l'eclaircir. Les royalistes ont exalte son courage, d'avoir ainsi brave, par sa presence, les tyrans et les bourreaux: l'honnete M. Amar l'a compare a Vernet se faisant attacher au mat du navire dans l'orage, pour etre jusqu'au bout temoin de ce qu'il aurait a peindre. On a cite son Dithyrambe qui lui avait ete demande pour la fete de l'Etre Supreme, et dont plusieurs vers etaient la satire des oppresseurs. M. Tissot a judicieusement, selon moi, discute ce point, et rabattu des exagerations qu'on en a faites apres coup[35]. Ce qu'il y a de certain, c'est que Chaumette protegea Delille; ce qui le protegeait surtout, c'etait son humeur, sa gloire chere a tous des le college, son air enfant, son gentil caractere; souris qui joue dans l'antre du lion; epagneul que la griffe terrible epargne. Jamais un poete capable de porter ombrage et suspect de sonner la trompette d'alarme n'aurait ainsi echappe: Andre Chenier merita de mourir. _Les serins chantent dans les cages_, a dit l'autre Chenier de Delille; du moins ce serin charmant, qu'on trouva dans le palais fumant du sang des maitres, et qu'on aurait voulu faire chanter, le serin, disons-le a son honneur, fut triste et ne chanta pas.[36] [Note 34: L'abbe de Tressan, mal recu d'elle un jour, ne put s'empecher de dire a Delille: "Quand on choisit ses nieces, on les devrait mieux choisir."--On trouvera a la fin de cet article une note contradictoire au sujet de madame Delille: une personne respectable qui l'a beaucoup connue a cru que l'opinion etait a redresser sur son compte.] [Note 35: On a positivement affirme que les deux meilleures strophes de son fameux Dithyrambe furent recitees par lui au College de France bien avant la Revolution, qu'elles furent meme imprimees des 1776, et ne purent etre par consequent une inspiration de la Terreur.] [Note 36: Dans les _Souvenirs de la Terreur_, par M. George Duval (t. III, p. 317 et suiv.), on peut lire une anecdote sur l'abbe Delille apres le 10 aout; c'est au sujet d'une certaine reclamation qu'il fait de ses meubles confisques parmi ceux du chateau de Bellevue, ou il avait un logement. Le caractere gentil et peureux de l'abbe, et sa facilite d'oubli, s'y retrouvent assez au naturel.] Delille ne quitta Paris qu'apres le 9 thermidor, c'est-a-dire au moment ou c'etait plutot le cas de rester; et, une fois parti, il ne parut occupe que de rentrer le plus tard possible et a son corps defendant, comme s'il eut boude contre son coeur. Cette bizarrerie est restee inexpliquee. On a dit plaisamment qu'une faute de francais, un _cuir_ d'un membre du Comite de salut public qu'il rencontra, le fit s'ecrier: "Decidement on ne peut plus habiter ce pays-ci." On a raconte non moins plaisamment[37] que l'abbe de Cournand, alors son ami, et qui depuis crut lui jouer un mauvais tour en retraduisant _les Georgiques_, etant de garde aux Tuileries, reconnut le poete qui se promenait malgre sa mise en arrestation au logis, qu'il fit mine de le vouloir reconduire chez lui au nom de la loi, et que depuis lors Delille avait peur de la garde nationale et de l'abbe de Cournand. Delille etait encore a la rentree publique du College de France, le 1er frimaire an III, et y recitait des vers. Le 15 ventose, sa presence etait accueillie aux Ecoles normales avec des applaudissements reiteres. On a pense que la preference accordee au poete Le Blanc pour les recompenses nationales (17 floreal an III) l'aurait mortifie et decide au depart. Peut-etre sa gouvernante, qui avait pris sur lui un empire absolu, esperait-elle, en le retenant a Paris, se faire des lors epouser. Peut-etre, voyant la Revolution, sinon close, du moins sur le retour, songeait-il, en emigrant (bien qu'un peu tard), a se mettre en regle avec l'avenir. Quoi qu'il en soit, lorsqu'on essayait de sonder ses vrais motifs et qu'on lui parlait de revenir a Paris, il demandait toujours si l'abbe de Cournand y etait encore. Des qu'il y avait quelque chose de serieux, il s'en tirait volontiers ainsi, par une plaisanterie et une gentillesse.[38] [Note 37: M. Michaud, en tete du recueil des _Poesies_ de Delille, 1801.] [Note 38: Quand il eut epouse sa gouvernante, il allait lui-meme au-devant de ses souvenirs d'abbe, en plaisantant sur ce qu'il aurait ete fait clerc, et peut-etre sous-diacre, _mais par l'eveque de Noyon_, et l'eveque de Noyon ne faisait rien de serieux.--L'abbe Delille eut de tout temps son abbe de Cournand attache a lui comme une puce a l'oreille pour le harceler; il se vengeait par maint bon mot. Ils passerent leur vie a se faire des niches. En 89, l'abbe de Cournand, tres-avance dans la Revolution, parlait, ecrivait pour le mariage des pretres, et Delille disait de lui, en parodiant la chanson: Cournand pleure, Cournand crie, Cournand veut qu'on le marie. Et il ajoutait (ce que je cache au bas de la page): Et de ses larges flancs voit sortir a longs flots Tout un peuple d'abbes, peres d'abbes nouveaux! _It nigrum campis agmen!_--Voila le vrai Delille causant. Il jouait, batifolait perpetuellement avec son esprit, _comme un chat avec un marron_; c'est M. Villemain qui dit cela.] Delille gagna a ce parti pris d'un exil tout volontaire des sentiments plus vifs que d'habitude, et le droit d'exhaler une inspiration plus profonde qu'il n'en avait marque jusqu'alors. L'inspiration directement religieuse ne fut jamais la sienne; l'inspiration puisee dans la nature avait ete une de ses pretentions et de ses illusions plutot qu'une source veritable. Il n'avait pas connu l'amour, point de passion de coeur, peu d'ardeur de sens, du moins rien de pareil ne s'entrevoit dans le detail de toutes ses coquetteries et de ses caresses de beau monde.[39] Enfin, grace aux tourmentes publiques et a l'impression qui en resta sur son coeur, une inspiration reelle lui vint; il se fit le poete du passe, des infortunes royales, le poete du malheur et de la pitie. Cette veine de larmes, en fecondant la seconde partie de ses oeuvres, donna a sa renommee poetique un caractere serieux et touchant, que salua avec transport la societe renaissante, et qui couronna dignement sa vieillesse. [Note 39: Il faut tout dire: on a pourtant cite de lui un fils naturel ou adulterin, ne d'une relation toute bourgeoise.] De Saint-Diez dans les Vosges, patrie de madame Delille, ou il alla d'abord et ou il acheva la traduction de _l'Eneide_, Delille partit pour la Suisse. Presque aveugle, il entrevoyait pourtant, et les beautes de la nature lui arrivaient ca et la gaiement dans un rayon. De pres, il ne voyait les objets qu'avec sa grande loupe, grains de sable et cailloux. A Bale, fut-il en effet temoin du bombardement de Huningue et y apprit-il a decrire le jeu de la bombe: De son lit embrase, tantot l'affreuse bombe, etc.? Grave question. On a avance cela dans une note de ses ouvrages, mais qui n'est pas de lui. Lors du bombardement, il etait deja a Glairesse. Habitant ce village, il dut a l'aspect de l'ile de Saint-Pierre d'ajouter dans son poeme de _l'Imagination_ le morceau sur Jean-Jacques. Ainsi, a chaque pause de son exil, il allait decrivant et ajoutant quelque piece a ses anciens cadres. Il passa de la Suisse a la petite cour du duc de Brunswick, ou il travailla a son poeme de _la Pitie_. A Darmstadt, il avait visite _incognito_ les jardins du prince dessines et calques dans le temps, livre en main, sur le poeme. A Goettingue, il avait connu l'illustre Heyne, qui lui en fit les honneurs, et qui meme le consulta, dit-on, sur un passage de l'Eneide. Vous figurez-vous bien le tete-a-tete de ces deux hommes? tout le clinquant de l'antiquite et tout son or pur. A Hambourg, il rencontra Rivarol, plus a sa taille, et se reconcilia avec lui. Ils se dirent des choses plaisantes; ils echangerent leurs tabatieres;[40] ce fut un assaut de grace; du coup, un bourgeois, la present, eut presque de l'esprit. Il s'y depensa plus de bons mots en un quart d'heure, que durant des siecles de la Ligue hanseatique. [Note 40: Diomede et Glaucus, _Iliade_, VI.] C'est un trait bien honorable et distinctif du talent et du caractere de Delille, d'avoir su, sans y prendre garde, lasser la malice et desarmer l'agression. Le Brun, parlant de Freron dans _la Metempsycose_, avait dit: Mais il prona l'ingenieux Delille, Qui, sous le fard se donnant pour Virgile, Si bien lima son vers mince et poli, Que le grand homme est devenu joli. Ainsi masquant de graces fantastiques Le noble auteur des douces _Georgiques_, Par trop d'esprit il n'eut qu'un faux succes... Oh! que Le Franc a bien fui cet exces! Dans une epigramme de date posterieure, Le Brun semble s'adoucir, et il convient que, nonobstant Marmontel, Saint-Lambert et Lemierre, L'adroit et gentil emailleur Qui brillanta _les Georgiques_, Des poetes academiques Delille est encor le meilleur. Enfin dans d'autres epigrammes suivantes, il se montre tout a fait apaise, et le nom de Delille ne revient plus qu'en eloges. Ainsi Marie-Joseph Chenier, qui, dans une petite epitre au poete emigre rentrant: Marchand de vers, jadis poete, Abbe, valet, vieille coquette, Vous arrivez, Paris accourt, etc.; avait ete satirique des plus apres, n'hesita pas a lui rendre bientot dans son _Tableau de la Litterature_, des hommages consciencieux et reflechis. Pendant que Delille courait l'Allemagne, et de la passait en Angleterre, on se demandait en France de ses nouvelles avec un interet qu'attestent toutes les feuilles du temps. Le premier reveil de l'attention litteraire s'occupait a son sujet. Lalande (decembre 96) donnait dans _la Decade_ une espece de petit bulletin de ses voyages et de ses poemes entames ou termines. On traduisait du _Mercure allemand_ de Wieland, un article de Bottiger sur le poete dont la reputation grossissait chaque jour a distance. L'Institut national lui faisait ecrire pour le prier de rentrer en son sein, et ce ne fut qu'apres trois ans d'un silence par trop boudeur, qu'on le remplaca dans la _section_ de poesie. Enfin, de Londres, ou il venait de traduire en dix-huit mois _le Paradis perdu_, il laissa echapper une seconde edition, tres-augmentee, du poeme des _Jardins_, et _l'Homme des Champs_ (1800), dont l'impression etait retardee depuis trois ans. On publia, vers ce temps, un recueil de ses poesies diverses et fragments, auquel M. Michaud ajouta une notice biographique, car on etait avide des moindres details. Les _extraits_ de Fontanes au _Mercure_ et de Ginguene a _la Decade_, sur _l'Homme des Champs_, etaient inseres dans le volume; on tachait d'y refuter les critiques, d'ailleurs fort moderees et respectueuses, de Ginguene.[41] Bref, Delille entrait vivant dans la gloire incontestee, et prenait rang parmi ceux qui regnent. [Note 41: Je trouve dans l'extrait de Ginguene que l'homme d'esprit refute aux premieres lignes de la preface de _l'Homme des Champs_, M. de M., est _Senac de Meilhan_; ce qui me parait plus vraisemblable que _M. de Mestre_, qu'on lit dans beaucoup d'editions subsequentes de Delille.] Cette monarchie, bien suffisamment legitime, ou il allait s'asseoir, ne se declarait pas moins par certaines attaques demesurees et desesperees, et qui etaient en petit comme les conspirations republicaines de meme date contre Bonaparte. En regard du trophee poetique que lui dressaient ses amis, il parut une brochure intitulee _Observations classiques et litteraires sur les Georgiques francaises, par un Professeur de belles-lettres_ (an IX). Il y etait dit: "Comment se flatter de ramener l'opinion sur un ouvrage qui, meme avant la publicite, etait _devoue a l'apotheose?_" On y supputait que, dans un ouvrage de 2,642 vers, il se trouvait: 643 repetitions, 558 antitheses, 498 vers symetriques, 294 vers surcharges, 164 vers leonins. Total: 2,157. En tete du volume se voyait une caricature d'apres le dessin d'un eleve de David. Le poete, en costume d'abbe, tournait le dos a la Nature et dirigeait ses pas et sa lorgnette vers le Temple du mauvais Gout. Des farfadets lui presentaient des hochets et des guirlandes. Sa chatte Raton etait a ses pieds; il se couvrait la tete d'un parasol, et on lisait au-dessous ces deux vers de _l'Homme des Champs_: Majestueux Ete, pardonne a mon silence! J'admire ton eclat, mais crains ta violence. M. Emile Deschamps, dans sa spirituelle preface des _Etudes francaises et etrangeres_, et nous tous, railleurs posthumes de Delille, nous sommes venus tard, et n'avons, meme la-dessus, rien invente. Il ne rentra en France que deux ans apres, en 1802, pendant l'impression du poeme de _la Pitie_. L'apparition de ce livre fut un evenement politique[42]. Absent et plus hardi de loin, Delille avait ete dans quelques vers jusqu'a invoquer la vengeance des rois de l'Europe contre la France: cela sortait de la pitie. Il avait toutefois insiste pour que les vers restassent. De pres, il sentit le peril. Six vers, qu'il ne desavoua pas, furent, sans facon, substitues par un ami plus sage, et qui prit sur lui d'oter au poete l'embarras de se retracter. A cela pres, l'inspiration de _la Pitie_ ne parut pas moins suffisamment royaliste et bourbonienne. On peut voir dans les notes de M. Fievee a Bonaparte (avril 1803) le fremissement de colere qu'excitait autour du Consul un succes impossible a reprimer. Il y eut une brochure intitulee _Pas de pitie pour la Pitie!_ de Carrion-Nisas ou de quelque autre pareil. On n'y approuvait du poeme que les six vers qui avaient ete substitues a ceux de Delille[43]. A partir de ce moment, les ouvrages amasses en portefeuille par Delille se succederent rapidement et dans un flot de vogue ininterrompu: _l'Eneide_, 1804; _le Paradis perdu_, 1805; _l'Imagination_, 1806; _les Trois Regnes_, 1809; _la Conversation_, 1812. C'etait le fruit des vingt annees precedentes; de plus, Delille aveugle ne sortait guere, et, en tutelle de sa femme, versifiait sans desemparer. [Note 42: Les circonstances sociales s'en melerent et y mirent le sens. D'ailleurs, a la politique proprement dite, est-il besoin de le dire? Delille n'y avait jamais rien entendu. Un jour (a Londres, je crois), dans un diner ou etait l'abbe Dillon, il avait jase sur ce chapitre a tort et a travers. Quand il eut fini, l'abbe Dillon lui dit: "Allons, l'abbe, il faudra que vous nous mettiez tout cela en vers, pour nous le faire avaler."] [Note 43: Mais rien n'egale, comme violence et infamie, un certain pamphlet intitule _Examen critique du, poeme de la Pitie, precede d'une Notice sur les faits et gestes de l'auteur et de son Antigone_ (Paris, 1803). L'anonyme, qui parait avoir connu depuis longtemps Delille, s'attache, en ennemi intime, a fletrir toute sa vie; il fait d'ailleurs de la publication de _la Pitie_ un crime d'Etat, et le denonce au Gouvernement consulaire. Quelques anecdotes, toujours suspectes, ne rachetent pas suffisamment, meme pour les curieux et indifferents, l'odieux de semblables libelles.] Tous ces ouvrages, excepte le dernier, le poeme de _la Conversation_, eurent un succes de vente et de lecture dont il est piquant de se souvenir. Les livres de Delille se tiraient d'ordinaire a vingt mille exemplaires, pour la premiere edition. L'_Eneide_, par exception, se publia a cinquante mille exemplaires. Elle fut achetee a l'auteur quarante mille francs d'abord, bien grande somme pour le temps. En tout, ce n'etait pourtant que deux volumes, qu'on gonfla et qu'on doubla de notes. Dans les chateaux, dans les familles, en province, partout, abondaient les poemes de Delille; on y trouvait, sous une forme facile et jolie, toutes choses qu'on aimait a apprendre ou a se rappeler, des souvenirs classiques, des allusions de college a la portee de chacun, des episodes d'un romanesque touchant, des noms historiques, des infortunes ou des gloires aisement populaires, des descriptions de jeux de societe ou d'experiences de physique, des notes anecdotiques ou savantes, qui formaient comme une petite encyclopedie autour du poeme, et vous donnaient un vernis d'instruction universelle. Enfant, j'ai connu le manoir ou en 1813, pour charmer les vacances d'automne, on avait dans le grand salon un jeu de _solitaire_, un orgue avec des airs nouveaux; on apportait quelquefois une _optique_ pour voir les insectes ou les vues des capitales. Un volume de Delille etait sur la cheminee, et, sans aucun decousu, on passait de l'insecte de l'optique a _l'araignee de Pellison_[44]. Mais si, le doigt s'egarant, on remontait dans le volume a quelques pages de la, si on lisait a haute voix le portrait de Jean-Jacques: Helas! il le connut ce tourment si bizarre, L'ecrivain qui nous fit entendre tour a tour La voix de la raison et celle de l'amour, etc.; oh! alors, comme l'emotion croissante succedait! comme on cherissait le poete et celui qu'il nous peignait en vers si tendres, et comme ce pauvre et sensible Jean-Jacques devenait l'entretien de toute une heure!--a moins que quelqu'un pourtant, ouvrant _les Trois Regnes_ qui etaient a cote, ne tombat sur le _Jeu de raquette_, ce qui en donnait l'idee et faisait diversion. [Note 44: _Imagination_, chant VI.] Aujourd'hui encore, si, a la campagne, un jour de pluie, vers une fin d'automne, reprenant le volume neglige, on retrouvait tout d'abord (sujet de circonstance) _le Coin du feu_, celui de _l'Homme des Champs_ ou celui des _Trois Regnes_, diversement spirituels ou touchants, on serait charme a bon droit, on s'etonnerait d'avoir pu etre si severe pour le gracieux poete, et l'on s'ecrierait en relisant la page: _Son genie est la!_ Je n'aborderai pas en particulier chacun des ouvrages publies par Delille a dater de 1800; ce serait repeter a chaque examen nouveau les memes critiques, les memes eloges, et je n'aurais guere rien a en dire d'ailleurs qui n'ait ete trouve par des contemporains memes. Ginguene a juge _l'Homme des Champs_ avec un melange de severite et de bienveillance qui fait honneur a son esprit et a la critique de son temps. Geoffroy, quoique du meme parti politique que Delille, s'est montre beaucoup plus severe dans la nouvelle _Annee litteraire_ qu'il essaya alors, et il menagea moins l'aimable auteur que l'ancienne _Annee litteraire_ ne l'avait fait. Fontanes, bien qu'ami du poete et defenseur du poeme, cacha sous beaucoup d'eloges des critiques moins detaillees, mais au fond a peu pres les memes que celles de Ginguene, et qui acquierent sous sa plume favorable une autorite nouvelle. Ginguene encore a juge dans _la Decade_ la traduction de _l'Eneide_, et cette fois sa severite plus rigoureuse va chercher les negligences et le faux jusque dans les moindres replis de ce faible ouvrage[45]. Les amis de Delille se rejetaient sur quelques morceaux ou ils admiraient un grand merite de difficulte vaincue, l'episode d'Entelle et de Dares, et en general la description des _jeux_. Bientot _la Decade_ cessant, le parti philosophique perdit son organe habituel en litterature et son droit public de contradiction: le champ libre resta aux eloges. Meme dans ces eloges des amis triomphants de Delille, nous retrouverions toutes les critiques suffisantes sur l'absence de composition et les hasards de marqueterie de ses divers ouvrages. M. de Feletz a ecrit le lendemain de sa mort: "J'oserai dire qu'il a ete plus heureusement doue encore comme homme d'esprit que comme grand poete." En y mettant moins de _prenez-y-garde_, nous ne dirions guere autrement. Mais il convient d'insister sur une seule objection fondamentale qui embrasse tous les ouvrages et l'ensemble du talent de Delille: nous lui reprocherons de n'avoir eu ni l'art ni le style poetique. [Note 45: "Le traducteur, dit-il, ajoute de son chef a la description de la tempete dont les Troyens sont assaillis en quittant la Sicile: Son mat seul un instant se montre a nos regards! Aux regards de qui? A quoi pensait-il donc en faisant ce vers? Avait-il imite cette tempete de Virgile pour la placer dans un autre ouvrage?... Aurait-il ensuite replace dans sa traduction cette imitation libre, sans songer a en retirer ce qu'il y avait mis d'etranger? Il faut bien qu'un si inconcevable _quiproquo_ ait une cause. Quelle tete anti-virgilienne que celle qui medite pendant plus de trente ans une traduction de _l'Eneide_, et qui y laisse subsister des la seconde centaine de vers une telle marque d'oubli!"] Racine et Boileau l'avaient a un haut degre, bien que cette qualite, chez eux, ne soit pas aisement distincte de la pensee meme et se dissimule sous l'elegance d'une expression d'ordinaire assez voisine de l'excellente prose. C'est la ce qui a egare leurs successeurs, qui, en croyant etre de leur ecole en poesie, n'ont pas vu qu'ils ne leur derobaient pas le vrai secret, et qu'ils n'etaient ou que correctement prosaiques ou que fadement elegants. Tout ce que Boileau se donnait de peine et d'artifice pour elever son vers, qui souvent ne renfermait qu'une simple idee de bon sens, et pour le tenir au-dessus de la prose, mais dans un degre qui ne choquat pas, est inoui. Un mot bien sonnant, pris en une acception un peu neuve, une inversion bien entendue, une quantite de petits secrets qui nous fuient dans ses vers devenus proverbes, mais qui furent nouveaux une fois et frappants, lui servaient a composer son style. De Styx et d'Acheron peindre les noirs torrents, ne lui paraissait pas du tout la meme chose que s'il avait mis: _Du Styx, de l'Acheron_; et il sentait juste. En un mot, Boileau suppleait par une quantite de moyens savants, et depuis assez inapercus, au rare emploi qu'il faisait et qu'on faisait en son temps, de la metaphore et de l'image. Son vers voisin de la prose, et qui en etait si distinct pour Racine et pour lui, ressemble, j'oserai dire, a ces digues de Hollande qui paraissent au niveau de la mer et qui pourtant n'en sont pas inondees. Le XVIIIe siecle ne se douta pas de cela. On y reprocha meme a Boileau des fautes de grammaire qui souvent, chez lui, n'etaient que des necessites ou des intentions de poesie. Ce qui est vrai a mon sens, c'est que le genre de style poetique de Boileau et meme de Racine avait besoin d'etre modifie apres eux pour etre vraiment continue. Pour rester poetique, la prose montant comme elle fit au siecle de Jean-Jacques et de Buffon, il fallait changer de ton et hausser d'un degre les moyens du vers. Boileau, je n'en doute pas, revenant a la fin du XVIIIe siecle, eut fait ainsi et eut ete au fond un novateur en style poetique, comme il le fut de son temps. Delille n'eut rien de tel. Il ne comprit pas de quelle reparation il s'agissait. Les modifications materielles qu'il apporta a la versification, ses enjambements et ses decoupures ne furent que des gentillesses sans consequence, et qui n'empecherent pas chez lui, en somme, le retrecissement de l'alexandrin. De style neuf et souverainement construit, il n'en eut pas. Sa seule direction fut un vague instinct de melodie et d'elegance a laquelle sa plume cedait en courant. Du commerce des anciens il ne rapporta jamais ce sentiment de l'expression magnifique et comme religieuse, ce voile de Minerve, ou chaque point, touche par l'aiguille des Muses, a sa raison sacree. On l'a compare a Ovide. Le docte et elegant auteur des Metamorphoses, comme ne craint pas de l'appeler M. de Maistre, est bien superieur a Delille en invention, en idees. Mais, par beaucoup de cotes et de details, le rapport existe. Ovide, par exemple, en etait venu a ne faire du distique qu'une paire de vers tombant deux a deux, tandis qu'auparavant, et surtout chez les plus anciens, comme Catulle, la phrase poetique se deroulait libre a travers les distiques. Delille et son ecole en etaient ainsi venus a accoupler deux a deux les alexandrins. La difference entre Ovide et Catulle est un peu la meme qu'entre Delille et Andre Chenier. Ovide a de l'esprit, de l'abondance, de jolis vers, de jolies idees, mais du prosaisme, du delayage. Jamais, par exemple, l'inspiration ne lui viendra de terminer une piece de vers, comme celle de Catulle a Hortalus, par cette image et ce vers tout poetique, tournure imprevue, concise et de grace supreme, comme Andre Chenier fait souvent; oubli du premier sujet dans une image soudaine et finale qui fait rever: Huic manat tristi conscius ore rubor. Jamais l'idee ne serait venue a Andre Chenier d'intituler le premier chant d'un poeme de l'Imagination: L'homme sous le rapport intellectuel. Delille est le metteur en vers par excellence. Tout ce qui pouvait passer en vers lui semblait bon a prendre. Les vers meme tous faits, il les derobait sans scrupule a qui lui en lisait, et il les glissait dans ses poemes. Il en prit un certain nombre a Segrais, a Martin, pour ses Georgiques, et Clement en a fait le releve. Il en prit a l'abbe Du Resnel de fort beaux pour l'Homme des Champs [46], a Racine fils pour le Paradis perdu. Il disait quelquefois apres une lecture: "Allons, il n'y a rien la de bon a prendre." Mais la prose surtout, la prose etait pour lui de bonne prise. On aurait dit d'un petit abbe feodal qui courait sus aux vilains: rime en arret, il courait sus aux prosateurs. Aveugle. non pas comme Homere ni comme Milton, mais comme La Motte, au rebours de celui-ci qui mettait les vers de ses amis en prose, Delille mettait leur prose en vers. Il venait de reciter a Parseval-Grandmaison un morceau dont l'idee etait empruntee de Bernardin de Saint-Pierre, ce que Parseval remarqua: "N'importe! s'ecria Delille; ce qui a ete dit en prose n'a pas ete dit." Les eleves descriptifs de Delille avaient tous, plus ou moins, contracte cette habitude, cette manie de larcin, et M. de Chateaubriand raconte agreablement que Chenedolle lui prenait, pour les rimer, toutes ses forets et ses tempetes; l'illustre reveur lui disait: "Laissez-moi du moins mes nuages!" [Note 46: Quels qu'ils soient, aux objets conformez votre ton, etc.] Les poesies fugitives de Delille n'ont rien de ce qui donne a tant de petites pieces de l'antiquite le sceau d'une beaute inqualifiable. Ce sont d'agreables madrigaux, de faciles et ingenieuses bagatelles, mais qui n'approchent pas du tour vif et galant des chefs-d'oeuvre de Voltaire en ce genre. On aime pourtant a se souvenir des jolis vers a mademoiselle de B., agee de huit jours, qui remontent a 1769: ....................................... Tous les etres naissants ont un charme secret: Telle est la loi de la nature. Ces ormeaux orgueilleux, leur verte chevelure, M'interessent bien moins que ces jeunes boutons Dont je vois poindre la verdure, Ou que les tendres rejetons Qui doivent du bocage etre un jour la parure. Le doux eclat de ce soleil naissant Flatte bien plus mes yeux que ces flots de lumiere Qu'au plus haut point de sa carriere Verse son char eblouissant. L'ete si fier de ses richesses, L'automne qui nous fait de si riches presents, Me plaisent moins que le printemps, Qui ne nous fait que des promesses. Rousseau a dit, par une pensee toute semblable, dans une page souvent citee: "La terre, paree des tresors de l'automne, etale une richesse que l'oeil admire, mais cette admiration n'est pas touchante; elle vient plus de la reflexion que du sentiment. Au printemps, la campagne presque nue n'est encore couverte de rien; les bois n'offrent point d'ombre, la verdure ne fait que poindre, et le coeur est touche a son aspect. En voyant renaitre ainsi la nature, on se sent ranimer soi-meme; l'image du plaisir nous environne; ces compagnes de la volupte, ces douces larmes, toujours pretes a se joindre a tout sentiment delicieux, sont deja sur le bord de nos paupieres. Mais l'aspect des vendanges a beau etre anime, vivant, agreable, on le voit toujours d'un oeil sec. Pourquoi cette difference? C'est qu'au spectacle du printemps l'imagination joint celui des saisons qui le doivent suivre; a ces tendres bourgeons que l'oeil apercoit, elle ajoute les fleurs, les fruits, les ombrages, quelquefois les mysteres qu'ils peuvent couvrir..." Le poete versificateur avait encore ici puise l'inspiration dans la prose, et, bien qu'avec une liberte heureuse, il s'etait souvenu de Rousseau[47]. [Note 47: M. Barbier parle, dans son _Examen critique des Dictionnaires historiques_, d'un ouvrage inedit de Charles Remard, libraire d'abord, puis bibliothecaire a Fontainebleau: "M. Remard, dit-il, m'a communique un manuscrit de sa composition, intitule _Supplement necessaire aux Oeuvres de J. Delille_, etc., dans lequel il met en evidence les emprunts innombrables qu'a faits ce poete a une foule d'auteurs qui ont traite avant lui les memes sujets." L'inventaire, s'il est complet, serait en effet singulierement curieux a connaitre et guiderait utilement le lecteur dans ce veritable magasin de poesie.] Delille ne rencontra qu'une fois (en 1803) Bonaparte, qui, dit-on, lui fit des avances et fut repousse par un mot piquant. Ses biographes, sous la Restauration, ont assez amplifie ce refus[48]. Ce qu'il y a de certain, c'est que Delille, entoure d'un monde plutot royaliste, resta en dehors de la faveur imperiale. Sa femme, jalouse de l'ascendant qu'elle avait sur lui, ne contribuait pas peu a le tenir soigneusement a l'ecart de la puissance nouvelle. Delille etait faible et avait besoin d'etre conduit. Cette influence domestique qui s'exercait sur lui sans relache, et qui parfois rabaissait son brillant talent a un usage presque mercenaire, otait quelque dignite a sa vieillesse. Il recitait des vers au Lycee pour dix louis: on l'avait pour son ramage, comme on a a la soiree un chanteur. Mais le prestige de la renommee et l'idee de genie rachetaient tout. S'il paraissait a l'Academie pour y reciter quelque morceau; si, au College de France ou M. Tissot le remplacait, il revenait parfois faire une apparition annoncee a l'avance, et debiter quelque episode harmonieux, les larmes et l'enthousiasme n'avaient plus de mesure: on le remportait dans son fauteuil, au milieu des trepignements universels: c'etait Voltaire a la solennite d'_Irene_; les adieux d'un chanteur idolatre recoivent moins de couronnes. [Note 48: M. Meneval, dans ses Souvenirs (t. I, p. 156), cite une requete en vers adressee a Bonaparte par le libraire de Delille, et il l'attribue sans hesiter a celui-ci; mais les vers sont si mauvais qu'on a le droit d'en douter.] Ainsi il alla gardant et multipliant en quelque sorte ses graces incorrigibles jusque sous les rides[49]. Cette semillante et spirituelle laideur devenait, a la longue, grandeur et majeste. Les critiques avaient cesse; du moins elles se faisaient en conversation et ne s'imprimaient plus. La traduction de _l'Eneide_ et le poeme de _l'Imagination_ etaient designes pour les prix decennaux par des voix non suspectes. Il n'arrivait plus que des hommages. Vers 1809, un _Nouvel Art poetique_, par M. Viollet-le-Duc, petit poeme dirige contre les descriptifs, et qui n'atteignait Delille qu'indirectement et sans le nommer, parut presque un attentat. [Note 49: Expression de M. Villemain. Voir au Discours sur la Critique, premiers _Melanges_, une des plus jolies papes qu'on ait ecrites sur Delille.] Il mourut d'apoplexie dans la nuit du 1er au 2 mai 1813. Son corps resta expose plusieurs jours au College de France, sur un lit de parade, la tete couronnee de laurier et le visage legerement peint. Tous ceux qui habitaient Paris a cette epoque ont memoire de son convoi, qui balanca celui de Bessieres. Les choses ont bien change, et de grands revers ont suivi ce triomphe alors unanime, d'un nom poetique qui du moins vivra. Quant a nous, de bonne heure adversaire, et qui pourtant le comprenons, sur la tombe de ce talent brillant et spirituel que nous ne croyons pas avoir insulte ni denigre aujourd'hui, pres de l'autel renverse de ce poete qui regna et que nous venons de juger sans colere, en presence de celui[50] qui regne apres lui, et dont la faveur, si l'on veut, a aussi quelques illusions; en face de cet autre[51] qui ne regne ni ne se soumet, mais qui combat toujours, et nous souvenant de plusieurs encore que nous ne nommons pas, il nous semble hardiment que nous pouvons redire: "Non, dans la tentative qui s'est emue depuis lui, non, nous tous, nous n'avons pas tout a fait erre. La poesie etait morte en esprit, perdue dans le delayage et les fadeurs: nous l'avons sentie, nous l'avons relevee, les uns beaucoup, les autres moins, et si peu que ce soit dans nos oeuvres, mais haut dans nos coeurs; et l'Art veritable, le grand Art, du moins en image et en culte, a ete ressaisi et continue!" 1er Aout 1837. [Note 50: M. de Lamartine.] [Note 51: M. Victor Hugo.] (Peu apres la premiere publication de ce morceau dans la _Revue des Deux Mondes_, nous recumes de la part d'une personne honorable, qui avait beaucoup connu madame Delille, quelques observations que nous nous faisons un devoir de consigner ici: "Je viens, monsieur, ecrivait-on, de lire votre article sur Delille; je n'appellerai pas de votre arret, quoique bien rigoureux: mais sur la foi de qui imprimez-vous que _pour dix louis il recitait des vers au Lycee_? Ah! monsieur!... Je n'aurais rien dit de quelques injurieuses allegations contre sa veuve. C'est chose convenue d'en faire une seconde Therese Le Vasseur... Je l'ai bien connue, et jusqu'a sa mort, moi qui vous parle ici, monsieur, et dans ma vie entiere deja longue, je n'ai jamais rencontre son egale, coeur et ame; ses dernieres annees se sont eteintes dans les plus ameres epreuves, sans qu'un seul jour elle ait dementi le noble nom confie a son honneur; mais, je l'avoue, elle avait les inconvenients de ses qualites, une franchise indomptable surtout, qui lui a valu la plupart de ses ennemis: l'ingratitude a fait les autres.--Je n'ai nul interet, monsieur, dans cette protestation posthume; mais vous me paraissez digne de la verite, et je viens de la dire.--Au reste, si vous teniez aux details _reels_ de la vie intime de Delille, je vous offre le manuscrit laisse par sa veuve..." Ce manuscrit nous a ete communique, en effet, par la confiance de la personne qui l'a entre les mains, et nous en avons tenu compte dans cette reimpression. Il renferme plus d'une particularite naive et piquante qui s'en pourrait extraire, notamment d'abondants details sur l'enfance de Delille, sur sa mere qui se nommait madame Marie-Hieronyme Berard de Chazelle. On y lit le tres-amusant recit d'un voyage que fit l'abbe Delille, en 1786, a Metz, a Pont-a-Mousson, a Strasbourg, recu dans chaque ville par les gouverneurs, par les colonels a la tete de leurs regiments, par les marechaux de Stainville et de Contades au sein de leurs etats-majors, et commandant lui-meme _les petites guerres_. Dans une bonne edition complete de Delille, on aurait a profiter de ce manuscrit, qui nous apprend aussi quelque chose sur sa veuve. Sans y rien trouver qui refute directement les traits semes dans cet article, nous avons pu y voir des marques d'une nature franche, devouee, sincere, et il nous a paru tres-concevable en effet que ceux qui ont connu madame Delille l'aient jugee autrement que le monde, les indifferents, ou les simples amis litteraires du poete. Quant a l'anecdote des dix louis qui aurait paru presque odieuse, nous la reduirons a sa valeur en degageant notre pensee. Nous avons voulu dire simplement que, quand Delille donnait une seance au Lycee, celle seance etait retribuee, comme pareille chose se pratique tous les jours pour d'autres artistes estimables, chanteurs, acteurs; il n'y a, en fait, aucun mal moral a cela. On n'en a pretendu tirer qu'une remarque de gout.) --On peut voir, dans les _Notes et Sonnets_ qui font suite aux _Pensees d'aout_, un sonnet adresse a M. Mole en remerciement d'un bienfait, d'un secours qu'il accorda, sur notre information, a la soeur de madame Delille qui vivait encore a cette date, et dans un etat de gene voisin de la misere. BERNARDIN DE SAINT-PIERRE Le sentiment qu'on a de la nature physique exterieure et de tout le spectacle de la creation appartient sans doute a une certaine organisation particuliere et a une sensibilite individuelle; mais il depend aussi beaucoup de la maniere generale d'envisager la nature et la creation elle-meme, de l'envisager comme creation ou comme forme variable d'un fonds eternel; d'apprecier sa condition par rapport au bien et au mal; si elle est pleine de pieges pour l'homme, ou si elle n'est animee que d'attraits bienfaisants; si elle est, sous la main d'une Providence vigilante, un voile transparent que l'esprit souleve, ou si elle est un abime infini d'ou nous sortons et ou nous rentrerons. Il y a des doctrines philosophiques et religieuses qui favorisent ce sentiment vif qu'on a de la nature; il y en a qui le compriment et l'etouffent. Le stoicisme, le calvinisme, un certain catholicisme janseniste, sont contraires et mortels au sentiment de la nature; l'epicureisme, qui ne veut que les surfaces et la fleur; le pantheisme, qui adore le fond; le deisme, qui ne croit pas a la chute ni a la corruption de la matiere, et qui ne voit qu'un magnifique theatre, eclaire par un bienfaisant soleil; un catholicisme non triste et farouche, mais confiant, plein d'allegresse, et accordant au bien la plus grande part en toutes choses depuis la Redemption, le catholicisme des saint Basile, des saint Francois d'Assise, des saint Francois de Sales, des Fenelon; un protestantisme et un lutheranisme moderes, que les idees de malediction sur le monde ne preoccupent pas trop; ce sont la des doctrines toutes, a certain degre, favorables au sentiment profond et aimable qu'inspire la nature, et aux tableaux qu'on en peut faire. Comme les peintures qu'on a donnees de ce genre de beautes naturelles n'ont commence que tard dans notre litterature; comme avant Jean-Jacques, Buffon et Bernardin de Saint-Pierre, on n'en trouve que des eclairs et des traits epars, sans ensemble, il faut bien que la tournure generale des idees et des croyances y ait influe. Dans nos vieux poetes, nos romanciers et nos trouveres, le sentiment du printemps, du _renouveau_, est toujours tres-vif, tres-frais, tres-abondamment et tres-joliment exprime. Un chevalier ou une demoiselle ne traversent jamais une foret que les oiseaux n'y gazouillent a ravir, et que la verdure n'y brille de toutes les graces de mai. Les bons trouveres ne tarissent pas la-dessus. Lancelot, selon eux, portait en tout temps, hiver et ete, sur la tete, un chapelet de roses fraiches, excepte le vendredi et les vigiles des grandes fetes. Ceux qui traitent de sujets plus religieux, et des miracles de la Vierge en particulier, redoublent d'images gracieuses et odorantes. Le culte de la Vierge, au Moyen-Age, on l'a remarque, attendrit singulierement et fleurit, en quelque sorte, le catholicisme. Toutes les fois qu'on vient a toucher cette tige de Jesse, comme ils l'appellent, il s'en exhale poesie et parfum. Ce catholicisme fleuri, qui a chez nous, au Moyen-Age, un remarquable interprete en Gautier de Coinsi, se retrouve dans toute son efflorescence et son epanouissement chez Calderon. Calderon a de la nature un sentiment mystique, mais enchanteur et enivrant; c'est chez lui qu'a lieu ce combat merveilleux, cette joute des roses du jardin et de l'ecume des flots. De tableau general, de peinture et de vue d'ensemble, il n'en faut pas demander a nos bons aieux. Ils ont ces interminables chants de bienvenue au renouveau, des traits ca et la d'observation naive. Le _Roman de Renart_ en est plein, qui sont d'avance du pur La Fontaine. Ils ont regarde la nature, et ils la rendent par instants. Ils vous diront d'un blanc manteau, qu'il est _plus blanc que neige sur gelee_; et d'une chatelaine, qu'_elle eut plus blanc col et poitrine que fleur de lis ni fleur d'epine_; mais ce sont la des traits et non pas un tableau. J'excepterai pourtant la seconde partie du _Roman de la Rose_, fort differente de la premiere, laquelle est simplement galante et gracieuse. Cette seconde partie, au contraire, renferme tout un systeme sur la nature qui sent deja la philosophie alchimique du XIVe siecle, et qui va, en certains moments de verve, jusqu'a une sorte d'orgie sacree. M. Ampere, dans son cours, a rapproche le sermon du grand-pretre Genius, des doctrines pantheistiques avec lesquelles il a plus d'un rapport. Cette maniere d'entendre la nature, la bonne nature, _cette chambriere de Dieu_, comme elle se qualifie (veritable _chambriere_ en effet _d'un Dieu des bonnes gens_), a eu, depuis Jean de Meun, sa continuation par Rabelais, Regnier, La Fontaine lui-meme, Chaulieu. Parny etait de cette filiation directe, quand il s'ecriait: Et l'on n'est point coupable en suivant la nature. Mais cette facon d'envisager la nature, dont le discours du grand-pretre Genius est demeure l'expression la plus philosophique en notre litterature, a plutot abouti a des conclusions relachees de morale et a une poesie de plaisir; il n'en est sorti aucune grande peinture naturelle. Au XVIe siecle, Marot, et apres lui Ronsard, Belleau, etc, ont eu, comme les trouveres, mainte gracieuse description de printemps, d'avril et de mai, maint petit cadre riant a de fugitives pensees; mais toujours pas de peinture. Ces jolis cadres ont meme disparu, pour ainsi dire, avec l'avenement de la poesie de Malherbe. Pour se sauver peut-etre de Du Bartas, qui se montrait descriptif a l'exces, Malherbe ne fut pas du tout pittoresque; on glanerait chez lui les deux ou trois vers ou il y a des traits de la nature: les vers sur la jeune fille comparee a la rose, et le debut d'une piece _Aux Manes de Damon_, qui exprime admirablement, il est vrai, la verte etendue des prairies de Normandie: L'Orne, comme autrefois, nous reverroit encore, Ravis de ces pensers que le vulgaire ignore, Egarer a l'ecart nos pas et nos discours, _Et couches sur les fleurs, comme etoiles semees_, Rendre en si doux ebats les heures consumees, Que les soleils nous seroient courts. On glanerait egalement chez Boileau le petit nombre de vers qui peuvent passer pour des traits de peinture naturelle; on ne trouverait guere que l'Epitre a M. de Lamoignon, dans laquelle s'apercoivent _ces noyers, souvent du passant insultes_, accompagnes de quelques frais details, encore plus ingenieux que champetres. En glanant chez Jean-Baptiste Rousseau, on n'aurait, je le crois bien, que les vers a son _jeune et tendre Arbrisseau_. Corneille et Moliere n'offrent nulle part rien de pittoresque en ce genre. La Bruyere a quelques lignes de parfaite esquisse, comme lorsqu'il nous montre la jolie _petite ville_ dont il approche, _dans un jour si favorable qu'elle lui parait peinte sur le penchant de la colline_. Madame de Sevigne sentait la nature a sa maniere, et la peignait au passage, en charmantes couleurs, quoique ayant une predilection decidee pour la conversation et pour la societe mondaine. Mais La Fontaine, apres Racan, La Fontaine surtout la sentit, l'aima, la peignit, et en fit son bien. Aucun prejuge du monde, aucune habitude factice, aucun dogme restrictif, n'arreterent, dans son essor, sa sensibilite naturelle, et il s'y abandonna. Fenelon, grace a son optimisme heureux, a son catholicisme indulgent, ne craignit pas non plus de se livrer a cette sensibilite pieuse qui lui faisait adorer la Providence a chaque pas dans la creation. Son gout des anciens l'y aidait aussi; Virgile ou Orphee, tenant le rameau d'or, le guidaient dans les Dodones ou dans les Tempes. Fenelon et La Fontaine, ce sont les deux ancetres cheris de Bernardin de Saint-Pierre au XVIIe siecle[52]. Racine l'eut ete de meme s'il avait plus ose s'abandonner a cette admiration reveuse qu'il ressentait, jeune ecolier, en s'egarant dans les prairies et le desert de Port-Royal, et qui lui inspirait au declin de sa vie cette _aimable peinture_ des fleurs d'_Esther_. Mais les idees de gout qu'on se formait alors allaient a faire envisager comme sauvage et barbare tout ce qui, en pittoresque, etait l'oppose de la culture savante et reguliere de Versailles. Et surtout l'idee religieuse et austere, que fomentait le jansenisme, allait a ne voir partout au dehors qu'occasion d'exercice et de mortification pour l'ame, et a obscurcir, a fausser, pour ainsi dire, le spectacle naturel dans les plus engageantes solitudes. Tandis que Racine enfant, l'esprit tout plein de _Theagene et Chariclee_, ne voyait rien de plus agreable au coeur et aux yeux (comme cela est en effet) que le vallon de Port-Royal-des-Champs, les religieuses et les solitaires s'en faisaient un lieu desert, sauvage, melancolique, propre a donner de l'horreur aux sens; ils n'avaient pas meme la pensee de se promener dans les jardins. Lancelot nous raconte comment plusieurs des solitaires, refugies pendant la persecution de 1639 a la Ferte-Milon, se promenaient chaque soir sur les hauteurs environnantes en disant leur chapelet; mais il est bien plus sensible a la bonne odeur que ces messieurs repandent autour d'eux, qu'a celle qui s'exhale des buissons du chemin et des arbres de la montagne. Quand Racine fils, plus tard, dans son _Poeme de la Religion_, a fait de si tendres peintures des instincts et de la couyee des oiseaux, il se ressouvenait plus de Fenelon que des pures doctrines de Saint-Cyran. [Note 52: M. Villemain, dans ses deux excellentes lecons sur Bernardin de Saint-Pierre, a trop bien developpe cette ressemblance connue tant d'autres heureuses analogies, pour que nous n'y courions pas rapidement, de peur de trop longue rencontre.] Pour comprendre et pour aimer la nature, il ne faut pas etre tendu constamment vers le bien ou le mal du dedans, sans cesse occupe du salut, de la regle, du retranchement. Ceux qui se font de cette terre des especes de limbes grises et froides, qui n'y voient que redoutable crepuscule et qu'exil, ceux-la peuvent y passer et en sortir sans meme s'apercevoir, comme Philoctete au moment du depart, que les fontaines etaient douces dans cette Lemnos si longtemps amere. Bien qu'aucune doctrine philosophique ou religieuse (excepte celles qui mortifient absolument et retranchent) ne soit contraire au sentiment et a l'amour de la nature; bien qu'on ait dans ce grand temple, d'ou Zenon, Calvin et Saint-Cyran s'excluent d'eux-memes, beaucoup d'adorateurs de tous bords, Platon, Lucrece, saint Basile du fond de son ermitage du Pont, Luther du fond de son jardin de Wittemberg ou de Zeilsdorf, Fenelon, le Vicaire Savoyard et Oberman, il est vrai de dire que la premiere condition de ce culte de la nature parait etre une certaine facilite, un certain abandon confiant vers elle, de la croire bonne ou du moins pacifiee desormais et epuree, de la croire salutaire et divine, ou du moins voisine de Dieu dans les inspirations qu'elle exhale, legitime dans ses amours, sacree dans ses hymens: chez Homere, le premier de tous les peintres, c'est quand Jupiter et Junon se sont voiles du nuage d'or sur l'Ida, que la terre au-dessous fleurit, et que naissent hyacinthes et roses. Les jesuites, qui n'avaient pas les memes raisons dogmatiques que les jansenistes pour s'interdire le spectacle de la creation, ont de bonne heure donne dans le descriptif, sinon dans le pittoresque. Le Pere Lemoyne dans ses epitres, Rapin, Vaniere et autres dans leurs poesies latines, ont rempli a cet egard avec talent, et quelques-uns avec gout, l'intervalle qui separe Du Bartas de Delille. Mais, en veritable peinture, rien de direct ne s'etait declare avant Rousseau. Les grands effets du ciel, les vastes paysages, la majeste de la nature alpestre, les Elysees des jardins, il trouva des couleurs, des mots, pour exprimer lumineusement tout cela, et il y fit circuler des rayons vivifiants. Buffon eut ses grands tableaux plus calmes, plus froids au premier abord, mais participant aussi de la vie profonde et de la majeste de l'objet. Venu immediatement apres ces deux grands peintres, Bernardin de Saint-Pierre sut etre neuf et distinct a cote d'eux. Il introduisit plus particulierement la nature des tropiques, comme Jean-Jacques avait fait celle des Alpes; et cette nouveaute brillante lui servit d'abord a gagner les regards. Mais la nouveaute etait aussi dans sa maniere et dans son pinceau; il melait aisement aux tableaux qu'il offrait des objets naturels, le charme des plus delicieux reflets; il avait le pathetique, l'onction dans le pittoresque, la magie. En 1771, lorsqu'il revint definitivement a Paris, apres une jeunesse errante, aventureuse et remplie de toutes sortes de tatonnements et de mecomptes, Bernardin de Saint-Pierre avait trente-quatre ans. Son biographe, M. Aime-Martin [53], et une partie de la Correspondance publiee en 1826, ont donne sur ces annees d'epreuves tous les interessants details qu'on peut desirer; et les origines d'aucun ecrivain de talent ne sont mieux eclairees que celles de Bernardin de Saint-Pierre. Ne au Havre en 1737, son imagination d'enfant s'egara de bonne heure sur les flots. Des huit ans il cultivait un petit jardin et prenait part a la culture des fleurs, comme il convenait a l'auteur futur du _Fraisier_. A neuf ans, ayant lu quelques volumes des Peres du desert, il quitta la maison un matin avec son dejeuner dans son petit panier, pour se faire ermite aux environs. Il marquait une sympathie presque fraternelle aux divers animaux; il y a l'histoire d'un chat, laquelle plus tard, racontee par lui a Jean-Jacques, faisait fondre en larmes celui qui, d'apres Pythagore, s'indignait que l'homme en fut venu a manger la chair des betes. Un autre jour, il s'avancait le poing ferme avec menace contre un charretier qui maltraitait un cheval. Ces instincts sont bien de l'ami de la nature qui realisera parmi nous quelque image d'un sage Indien, de l'ecrivain sensible qui nous transmettra l'eloge de son epagneul Favori; qui, dans _Paul et Virginie_, les louera avec complaisance de leurs repas d'oeufs et de laitage, _ne coutant la vie a aucun animal_; et qui celebrera avec tant d'effusion la bienfaisance de Virginie plantant les graines de papayer pour les oiseaux. Tout coeur (qu'on le note bien) emu de la nature, et tendrement dispose a la peindre, quelque choix, quelque discretion qu'il y mette, est un peu brame en ce point. [Note 53: Nous emprunterons beaucoup a cette biographie de M. Aime-Martin, mais sans pretendre du tout dispenser le lecteur d'y recourir, ainsi qu'aux debats qui s'y rattachent.] Ayant ete conduit a Rouen par son pere, le jeune Bernardin a qui on faisait regarder les tours de la cathedrale: "Mon Dieu! comme elles volent haut!" s'ecria-t-il; et tout le monde de rire.--Il n'avait vu que le vol des hirondelles qui y avaient leurs nids. Instinct declare encore d'une ame que les seules beautes naturelles raviront, que l'art ne des hommes touchera peu ou meme choquera, et qui, dans _Paul et Virginie_ (seule tache peut-etre en ce chef-d'oeuvre), ira jusqu'a declamer en quatre endroits tres-rapproches contre les _monuments des rois_ opposes a ceux de la nature! Apres des etudes fort distraites et fort traversees, qu'entrecoupa un voyage a la Martinique avec un de ses oncles, Bernardin, qui avait pousse assez loin les mathematiques, devint une espece d'ingenieur sans brevet fort regulier; et c'est en cette qualite un peu douteuse qu'il fit la campagne de Hesse en 1760, qu'il s'en fut a Malte, et de la successivement en Russie et a l'Ile-de-France. Mais ce role d'ingenieur n'etait, en quelque sorte, pour lui que le pretexte. Une idee fixe l'occupait et le passionnait au milieu de cette vie aventuriere, dans laquelle son caractere ombrageux et sa position mal definie lui donnaient de perpetuels deboires. Cette idee, qu'enfant il avait concue en lisant _Robinson, Telemaque_ et les recits des voyageurs, c'etait d'avoir quelque part, dans un coin du monde, son ile, son Ithaque, sa Salente, ou il assoirait par de sages lois le bonheur des hommes. Il portait dans cette utopie bienveillante autant de perseverance qu'en eut jamais son celebre homonyme l'abbe de Saint-Pierre, celui qu'on a appele le plus maladroit des bons citoyens. Bernardin, qui devait etre un precheur aussi seduisant que l'autre etait un rebutant apotre, projetait tout d'abord son arrangement de societe imaginaire sur des fonds de tableau et dans des cadres dignes de Fenelon, de Xenophon et de Platon. Montesquieu, Bodin et Aristote n'etaient pas ses maitres; pour sa maniere de concevoir et de regler la societe, comme pour sa methode d'etudier et d'interpreter la nature, il remontait vite par une sorte d'attrait filial dans l'echelle des ames, jusqu'a la sagesse de Pythagore et de Numa. L'histoire des revolutions civiles et politiques, l'etablissement laborieux et complique des societes modernes, se reduisaient pour lui a peu de chose. Plutarque, qu'il lisait dans Amvot, composait le fonds principal de sa connaissance historique. Entre les anciens que j'ai cites et les modernes les plus recents, entre Aristide, Epaminondas d'une part, et Fenelon ou Jean-Jacques de l'autre, il placait encore Belisaire; le reste de l'histoire des siecles intermediaires n'existait a ses yeux que comme une agitation inutile et insensee. A l'origine de chaque societe, en Gaule comme en Arcadie, il revait quelqu'un de ces vieillards de l'ecole de Sophronyme et de Mentor; il faisait descendre de cet oracle permanent la sagesse et la reforme jusque dans les details de la vie actuelle. Partout, dans ses voyages, son but secret et cher etait de trouver, d'obtenir un coin de terre et quelques paysans pour fonder son regne heureux; comme Colomb, qui mendiait de cour en cour de quoi decouvrir son monde, Saint-Pierre allait mendiant de quoi realiser son Arcadie et son Atlantide. Mais ces Arcadies, ces iles Fortunees n'existent que dans les nuages de l'esperance ou du souvenir. Elles fuient et reculent quand on les cherche; lors meme qu'elles se bornent a des beautes naturelles dans des lieux trop celebres, il n'est pas bon d'en vouloir de trop pres verifier l'image: cette Arcadie alors se herisse de broussailles. "Quand j'ai visite les rives du Lignon sur la foi de D'Urfe, disait Jean-Jacques a Bernardin dans une de leurs promenades hors Paris, je n'ai trouve que des forges et un pays enfume." Vaucluse, dit-on, est un pays brule du soleil et ou il faut gravir longtemps avant de reconnaitre quelques-uns des traits immortels. L'eglise et l'allee des Pamplemousses ne valent pas, assure un recent voyageur, la description qu'en a donnee notre poete. Ascree, ce plus antique des sejours consacres et harmonieux, Ascree pres de l'Helicon, n'etait qu'un pauvre bourg, nous dit Hesiode, d'un mauvais hiver et d'un ete pire encore [54]. [Note 54: Il faut lire la spirituelle lettre de M. de Guilleragues a Racine sur son desappointement a la vue de cette Grece si peu faite comme on se le figurait sous Louis XIV.] Bernardin, qui ne cherchait pas seulement des lieux reves d'avance et embellis, mais qui voulait des hommes heureux et sages, alla donc de mecomptes en mecomptes. Il est certain que son caractere en souffrit et qu'une aigreur desormais incurable se glissa au revers de cette imagination tendre, a travers cette sensibilite charmante. Bernardin, cet ecrivain si aimant, ce bienfaisant initiateur de toutes les jeunes ames a l'intelligence de la nature, ce pere de Virginie et de Paul, si beni dans ses enfants, etait-il donc un homme dur, tracassier, comme l'ont dit, non pas seulement des libellistes, mais des temoins honnetes et graves; comme le disait Andrieux, par exemple, en forcant sa faible voix: "C'etait un homme _dur, mechant?_" Avait-il en effet contracte, dans le cours d'une vie dependante et genee, des habitudes de sollicitation peu dignes? Avait-il concu dans ses querelles avec les savants, et sous pretexte de defendre Dieu contre les athees, des haines violentes qui s'exhalaient en toute circonstance [55]? etait-il de peu d'esprit, a part son talent, et, comme il est dit dans d'illustres Memoires ou chaque trait porte, d'un caractere encore au-dessous de son esprit? Cela serait triste a penser; un tel desaccord entre le caractere et le talent, entre la vie pratique et les oeuvres, concevable apres tout dans des hommes de genie plus ou moins ironiques ou egoistes, ne se peut admettre aisement chez celui dont le talent a pour inspiration et pour devise principale l'amour des hommes, la misericorde envers les malheureux, toutes les vertus du coeur et de la famille. M. Hugo, dans sa belle piece de _la Cloche_, a donne de ces desaccords une explication poetique qui s'etend a beaucoup de cas, mais qui ne satisfait point encore pour Bernardin de Saint-Pierre, dont le talent a d'autres effets que ceux d'un timbre eclatant et sonore. Le talent, je le sais, est bien a l'origine un talent gratuit, une sorte de predestination non meritee, une grace en un mot dans toute la rigueur du sens augustinien et janseniste, independamment de la volonte et des oeuvres ordinaires de la vie. C'est, au sein de l'individu doue, un de ces mysteres qui marquent combien la seule observation psychologique rencontre en d'autres termes les memes problemes que la theologie. Particularisons le mystere. Bernardin de Saint-Pierre, retire du monde apres tant de recherches errantes, tant d'irritations et d'aigreurs, ecrivant, au haut de son pauvre logis de la rue Neuve-Saint-Etienne-du-Mont, sous ces memes toits autrefois sanctifies par Rollin, les belles pages de ses _Etudes_ qu'il mouille de larmes, Bernardin est bon, et ne ment assurement ni aux autres ni a lui-meme. Les susceptibilites et les souillures se noient dans un quart d'heure de ces larmes qui, comme la priere, abreuvent, purifient, baptisent de nouveau une ame. Il est seul; son chien couche est a ses pieds; sa vue s'etend vers un horizon immense par dela les fumees du soir, jusqu'a la colline qui sera bientot celle des tombeaux[56]; il n'a pu sortir de tout le jour, de toute la semaine, faute de quelque argent qui lui permit de prendre une voiture, et il n'a pas recu la plus petite lettre de son protecteur, M. Hennin; qu'importe? il tient la plume, la grace celeste descend, la magie commence, la premiere beaute de coeur a brille. Sitot que ce talent se leve, c'est comme une lune qui idealise tout, mome les monceaux et les terres pelees et les vilainies informes aux faubourgs des villes; au dedans de lui, au dehors, un manteau lumineux et veloute s'etend sur toutes choses. [Note 55: M. Viollet-le-Duc m'a raconte que, dinant un jour chez Edon avec Bernardin de Saint-Pierre, la conversation s'engagea sur les philosophes revolutionnaires pratiques, les athees en bonnet rouge, les Dorat-Cubieres, Sylvain Marechal, etc., et que le beau vieillard s'indignait au point de s'ecrier, tout en rougissant, que s'il les tenait entre ses mains, il les _etranglerait_, tant son execration contre eux etait violente! Mais il ne faudrait pas prendre au mot ces eclats de haine chez les ames honnetes. Le premier president de Lamoignon ne faisait sans doute que rire, quand, a force d'etre _pompeien_, il applaudissait, dans son beau jardin de Baville, Guy Patin s'ecriant: "Si j'eusse ete au senat quand on y tua Jules Cesar, je lui aurais donne le vingt-quatrieme coup de poignard." Mais M. de Malesherbes (ce qui etait plus serieux) disait a propos de ses anciennes liaisons rompues avec les philosophes: "Si je tenais en mon pouvoir M. de Condorcet, je ne me ferais aucun scrupule de l'assassiner." Mauvaises manieres de dire en ces nobles bouches, qui prouvent la part de l'infirmite humaine et du vieux levain toujours aise a soulever; pas autre chose.] [Note 56: Le Pere la Chaise.] Mais il me faut pour Bernardin une explication, une apologie plus particuliere encore: car il est l'exemple le plus souvent invoque et le plus desesperant de ce desaccord que je veux amoindrir, si je ne peux le repousser. C'est qu'on doit tenir compte aux natures sensibles de l'irritation plus grande qu'elles recoivent des contacts et des piqures. Aux peaux plus fines, l'air mauvais est plus irritant; et si l'on n'y prend garde, il s'ensuit des maladies singulieres. Quand la religion precise et pratique n'intervient pas pour tout transformer en epreuve et en sujet de benediction, il y a danger que les plus grandes tendresses soient justement celles qui s'infiltrent et s'aigrissent le plus. Racine, qui etait aisement caustique autant que tendre, n'echappa peut-etre a ce mal d'aigreur que par la vraie devotion. Qu'on se figure en effet dans ses rapports avec le monde une sensibilite tres-fine, tres-exquise, qui penetre vite les motifs caches, les racines mauvaises des actions, qui saisit la pensee sous l'accent, la faussete a travers le sourire, qui subodore en quelque sorte les defauts des autres mieux qu'eux-memes, et s'en incommode promptement[57]. Qu'on se figure ce que c'est qu'un talent, une superiorite comme celle de Bernardin de Saint-Pierre, qu'on porte pendant plus de quarante ans sans pouvoir se la prouver ou a soi-meme ou aux autres. Que de chocs dans la foule, qui vous renfoncent douloureusement ce talent ignore qu'on tient contre son coeur? quel rude cilice qu'un talent pareil tant qu'il est tourne en dedans! et comme il est difficile de ne pas regimber a chaque coudoiement sous ces pointes rentrantes! [Note 57: "Une seule epine me fait plus de mal que l'odeur de cent roses ne me fait de plaisir..... La meilleure compagnie me semble mauvaise si j'y rencontre un important, un envieux, un medisant, un mechant, un perfide..." (Preambule de l'_Arcadie_.)] Bernardin de Saint-Pierre etait donc foncierement bon, j'aime a le croire; mais il etait devenu, par la facheuse experience des hommes, irritable, mefiant et susceptible. Avec les gens simples et sans vanite, comme Mustel, comme le Genevois Duval, Taubenheim et Ducis, il etait tel que ses ouvrages le montrent, tel que nous le voyons dans ses promenades au mont Valerien avec Rousseau, quand il recut de lui, comme on l'a dit heureusement, le manteau d'Elie, tel enfin que l'aimait sa vieille bonne Marie Talbot; mais il ne fallait qu'un certain vent venu du monde pour reveiller ses acretes et ses humeurs. Lorsque Bernardin arriva de l'Ile-de-France a Paris en 1771, il n'etait pas encore ainsi ulcere; mais les mecomptes qu'il eut a subir dans la societe parisienne acheverent vite ce qu'avaient commence ses infortunes au dehors. Il fut adresse par M. de Bretceuil a d'Alembert, qui le recut bien, et qui l'introduisit dans la societe de mademoiselle de Lespinasse: il ne pouvait plus mal tomber en fait de pittoresque. Cette personne, si distinguee par l'esprit et par l'ame, a laisse deux volumes de lettres passionnees, dans lesquelles il y a chaleur a la fois et analyse, mais pas une scene peinte, pas un tableau qu'on retienne. Il visitait de temps en temps Jean-Jacques, rue Platriere. Le credit de d'Alembert lui procura un libraire pour la relation de son voyage a l'Ile-de-France. Cette relation, sous forme de lettres, qui parut en 4773, sans qu'il y mit son nom, eut du succes et en meritait. Quoique l'auteur s'excuse presque d'avoir oublie sa langue durant dix annees de voyages et d'absence, le style est deja tout forme, et l'on y retrouve plus d'une esquisse gracieuse et pure de ce qui est devenu plus tard un tableau. Bernardin, dans ses voyages, avait toujours beaucoup ecrit; il composait des memoires pour les bureaux, il redigeait des journaux pour lui; arts, morale, geographie, affaires du temps, il tenait compte de tout. Ses lettres particulieres etaient fort soignees; il citait a M. Hennin Euripide ou Epictete; Rulhiere lui disait dans une reponse: "Votre lettre, mon cher ami, est une veritable eglogue." Bernardin avait fait comme les peintres qui, pendant leurs courses errantes, amassent une quantite d'esquisses et d'_aquarelles_ dans leurs cartons. Le _Voyage a l'Ile-de-France_ est donc deja d'un ecrivain exerce, et par endroits eloquent. Des la premiere page je lis ce mot, qui revele tout le caractere du peintre: "Un paysage est le fond du tableau de la vie humaine." La lettre quatrieme, ecrite au moment du depart, m'apparait, dans sa sensibilite discrete, comme toute mouillee de pleurs: "Adieu, amis plus chers que les tresors de l'Inde!... Adieu, forets du Nord que je ne reverrai plus! Tendre amitie! sentiment plus cher qui la surpassiez! temps d'ivresse et de bonheur qui s'est ecoule comme un songe! adieu... adieu... On ne vit qu'un jour pour mourir toute la vie." C'est, on le voit, un touchant et dernier retour vers ces mois de felicite en Pologne, un dernier soupir vers la princesse Marie. Cette passion, dont on peut lire le recit complaisamment trace par le biographe de Bernardin de Saint-Pierre, m'offre bien l'ideal des amours romanesques, comme je me les figure: etre un grand poete, et etre aime avant la gloire! exhaler les premices d'une ame de genie, en croyant n'utre qu'un amant! se reveler pour la premiere fois tout entier, dans le mystere! D'autres pages touchantes du _Voyage_, et qui trahissent bien, dans sa sincerite premiere, ce talent de coeur tout a fait propre au nouvel ecrivain, sont celles ou il se reproche comme une faute essentielle de n'avoir pas note dans son journal les noms des matelots tombes a la mer. Parmi les esquisses deja neuves et vives, qui plus tard se developperont en tableau, je recommande un coucher de soleil[58], dont on retrouve exactement dans les _Etudes_, au chapitre _des Couleurs_, les effets et les intentions, mais plus etendues, plus diversifiees: c'est la difference d'un leger pastel improvise, et d'une peinture fine et attentive. Bien des pages de _Paul et Virginie_ ne sont que le compose poetique et colore de ce dont on a dans le _Voyage_ le trait reel et nu. Pour n'en citer qu'un exemple, le pelerinage de Virginie et de son frere a la Riviere-Noire est fait, dans le Voyage, par Bernardin accompagne de son negre, et lorsqu'au retour, avant d'arriver au morne des Trois-Mamelles, il faut traverser la riviere a gue, le negre passe son maitre sur ses epaules: dans le roman, c'est Paul qui prend Virginie sur son dos. Ainsi l'imagination, d'un toucher facile et puissant, transfigure et divinise tout dans la souvenir. [Note 58: Pages 47 et 48, tome Ier de l'edition de M. Aime-Martin.] En maint endroit de sa relation, le voyageur ne se montre que mediocrement enthousiaste de cette nature que bientot, l'horizon aidant et la distance, il nous peindra si magnifique et si embaumee. Lemontey, dans son _Etude sur Paul et Virginie_, a remarque que ces memes sites, qui deviendront sous la plume du romancier les plus enviables de l'univers et un Eden ravissant, ne sont representes ici que comme une terre de Cyclopes noircie par le feu. S'il y a quelque exageration a dire cela, il faut convenir que Bernardin parle a chaque instant de cette terre _raboteuse, toute herissee de roches_, de ces vallons _sauvages_, de ces prairies _sans fleurs_, pierreuses et semees d'_une herbe aussi dure que le chanvre_; mais la tristesse de l'exil rembrunissait tout a ses yeux. Il nous confesse son secret en finissant: "Je prefererais, de toutes les campagnes, nous dit-il, celle de mon pays, non pas parce qu'elle est belle, mais parce que j'y ai ete eleve.... Heureux qui revoit les lieux ou tout fut aime, ou tout parut aimable, et la prairie ou il courut, et le verger qu'il ravagea!" Le voyageur lasse va meme jusqu'a preferer Paris a toutes les villes, parce que le peuple y est bon et qu'on y vit en liberte. Que de promptes amertumes de toutes sortes suivirent et corrigerent ce vif elan de retour, cet embrassement de la patrie! Refoule de nouveau et contriste dans le present, le sejour deja lointain de l'Ile-de-France s'embellit pour lui alors, et sa pensee y revola, comme la colombe au desert, pour y replacer le bonheur. Un endroit du _Voyage_ touche directement a l'innovation pittoresque de l'auteur et a la conquete particuliere que meditait son talent: "L'art de rendre la nature, dit-il, est si nouveau, que les termes mome n'en sont pas inventes. Essayez de faire la description d'une montagne de maniere a la faire reconnaitre: quand vous aurez parle de la base, des flancs et du sommet, vous aurez tout dit; mais que de variete dans ces formes bombees, arrondies, allongees, aplaties, cavees, etc.! Vous ne trouvez que des periphrases; c'est la meme difficulte pour les plaines et les vallons. Qu'on ait a decrire un palais, ce n'est plus le mome embarras.... Il n'y a pas une moulure qui n'ait son nom." Bernardin triompha de cette difficulte et de cette disette en introduisant, en insinuant dans le vocabulaire pittoresque un grand nombre de mots empruntes aux sciences, aux arts, a la navigation, a la botanique, etc., etc.; il particularisa beaucoup plus que Rousseau en fait de nuance. Dans la description du coucher de soleil citee, plus haut, il est question des vents alizes qui le soir _calmissent_ un peu, et des vapeurs legeres propres a _refranger_ les rayons; deux mots que le Dictionnaire de l'Academie n'a pas adoptes encore. Tous ces tons d'origine diverse se fondaient sous son pinceau facile en une simple et belle harmonie. Mais s'il savait toujours etre ideal dans l'effet de l'ensemble, il ne reculait pas sur la verite, infinie familiere, du detail. Les noms bizarres d'oiseaux lointains ne l'effrayaient pas; les couleurs de _fumee de pipe_ aux flancs des nuages avaient place sur sa toile a cote des reseaux de safran et d'azur. La lecture du Plutarque d'Amyot l'avait de longue main apprivoise a la naivete franche. La merveille, c'est que chez Bernardin l'innovation n'a pas le moins du monde le caractere de l'audace, tant elle est menagee sous des jours adoucis, tant elle nous arrive dans la melodie flatteuse. Toujours et partout suavite et charme; toujours le contraire de la crudite et de la discordance[59]. [Note 59: Quelqu'un l'a dit d'une maniere assez vive et assez plaisante: "Chateaubriand est le pere du _romantisme_, Jean-Jacques le grand-pere, Bernardin l'oncle, et un oncle arrive de l'Inde expres pour cela."] La publication du _Voyage a l'Ile-de-France_ fut suivie, pour Bernardin, de longues tracasseries et de desagrements dont il s'exagera sans doute l'amertume. Une dispute qu'il eut avec son libraire le mit mal, a ce qu'il crut, dans la societe de mademoiselle de Lespinasse, et il s'en retira malgre une lettre rassurante de d'Alembert. Il ne se crut pas en meilleure veine plus tard dans la societe de madame Necker, qu'il frequenta quelque temps; et le triste succes, si souvent raconte, dela lecture de _Paul et Virginie_ dans ce cercle, etait bien fait pour le decourager. Lorsqu'il visitait, en 1771, Jean-Jacques dans son pauvre menage de la rue Platriere, lorsqu'il avait tant de peine a lui faire accepter un petit present de cafe, et qu'il s'avancait avec des alternatives de bon accueil et de bourrasque, dans la familiarite du grand homme mefiant et sauvage, Bernardin ne se doutait pas qu'il allait etre pris tres-prochainement lui-meme d'une maladie misanthropique toute semblable, engendree par les memes causes. Il nous a confesse ce miserable etat dans le preambule de _l'Arcadie_; c'est la crise de quarante ans, que bien des organisations sensibles subissent: "... Je fus frappe d'un mal etrange; des feux semblables a ceux des eclairs sillonnaient ma vue; tous les objets se presentaient a moi doubles et mouvants: comme Oedipe, je voyais deux soleils... Dans le plus beau jour d'ete, je ne pouvais traverser la Seine en bateau sans eprouver des anxietes intolerables... Si je passais seulement dans un jardin public, pres d'un bassin plein d'eau, j'eprouvais des mouvements de spasme et d'horreur... Je ne pouvais traverser une allee de jardin public ou se trouvaient plusieurs personnes rassemblees. Des qu'elles jetaient les yeux sur moi, je les croyais occupees a en medire..." Il n'y a de comparable a ces aveux que certains passages de Jean-Jacques dans ses _Dialogues_. On voit combien Bernardin merite d'etre associe a ce dernier, a Pascal, au Tasse, a toute cette famille d'illustres malheureux. C'est pendant cette crise et dans son effort pour en sortir qu'il se mit a rassembler avec feu et a mettre en oeuvre les materiaux de l'ouvrage qui lui gagnera la gloire. Tout le temps de son sejour dans la rue de la Madeleine-Saint-Honore, a l'hotel Bourbon, et plus tard dans la rue Neuve-Saint-Etienne, _maison de M. Clarisse_, qui repond a ces annees d'hypocondrie, de misere, de solitude et d'enfantement, est naivement retrace dans les lettres a M. Hennin. On peut y relever les traces d'un esprit mefiant, inquiet, d'un homme vieillissant, solliciteur avec instance, ne sachant pas assez contenir la plainte ni ensevelir les petites miseres, parlant trop des _ports de lettres_, comme bientot dans ses prefaces il parlera des _contrefacons_. J'aime mieux y voir ce qui est fait pour attendrir, la pauvrete et la detresse otant a la dignite du genie, ce genie ne craignant pas de mendier comme une mere pour l'enfant qu'elle sent pres de naitre, le peintre ne demandant qu'un gite, le vivre et une toile pour deployer a l'aise ses couleurs et ses pinceaux: "J'ai a mettre en ordre des materiaux fort interessants, et ce n'est qu'a la vue du ciel que je peux recouvrer mes forces. Obtenez-moi un trou de lapin pour passer l'ete a la campagne;" les anciens disaient un _trou de lezard_. Combien il est touchant d'entendre ce voyageur aventureux, qui a tant couru le monde, prier M. Hennin de lui epargner les voyages inutiles a Versailles; car il les fait a pied, il s'en revient de nuit; et quand la lune lui manque et que la pluie le prend, il s'embourbe dans les chemins, il tombe, et n'arrive que trempe et brise! Puis un peu apres, quand il s'est mis _dans ses meubles_ rue Neuve-Saint-Etienne; quand, jouissant de quelques rayons de fevrier et de la premiere satisfaction du chez-soi, il ecrit gaiement a M. Hennin: "J'irai vous voir a la premiere violette," on rajeunit avec lui et l'on espere.--"Enfin j'ai cherche de l'eau dans mon puits," disait-il en 1778, sous cette forme d'image orientale qui lui est si familiere; cela signifiait qu'il travaillait serieusement a tirer de lui-meme sa principale ressource et a se faire jour par ses ecrits. Les _Etudes de la Nature_, fruit mur de cette longue retraite et de cette elaboration solitaire, parurent en 1784. Le succes en fut prompt et immense; l'influence croissante de Rousseau et des idees de sensibilite et de religion naturelle avait prepare les esprits a saisir avidement de telles perspectives. Les femmes, les jeunes gens, tout ce public grossissant d'Emile et de Saint-Preux, saluerent d'un cri de joie ce nouvel apotre au parler enchanteur. On se faisait innocent a la lecture des _Etudes_, le lendemain du _Mariage de Figaro_. Grimm, le spirituel charge d'affaires litteraires de huit souverains du Nord, avait beau ecrire a ses patrons que l'ouvrage n'etait qu'_un long recueil d'eglogues, d'hymnes et de madrigaux en l'honneur de la Providence_, la vogue en cela se retrouvait d'accord avec la morale eternelle. Le clerge lui-meme qui avait fait du chemin depuis les dernieres annees, et qui, en devenant moins difficile en fait d'auxiliaires, ne trouvait pas dans l'ouvrage nouveau les agressions directes dont Jean-Jacques avait embarrasse son spiritualisme, accueillit avec faveur ces hommages eloquents rendus a la Providence; on opposait, dans des theses en Sorbonne, Saint-Pierre a Buffon, l'auteur des _Etudes_ a l'auteur des _Epoques_. L'esprit etait tres-eveille aux idees nouvelles de science en 1784; la chimie, la physique, allaient changer de face par les travaux des Laplace et des Lavoisier. Si elles avaient paru dix ans plus tard, en 95 ou 96, les _Etudes_ eussent trouve la nouvelle science deja constatee et regnante, l'analyse victorieuse de l'hypothese; en 84 elles purent obtenir, meme par leur cote le plus faux, un succes de surprise et les honneurs d'une vive controverse. Sans parler du poete Robbe qui se melait d'avoir des idees la-dessus, plus d'un chaud partisan se declara pour le systeme des marees, la fonte des glaces, l'allongement du pole. Et ce genre de succes fut peut-etre le plus cher a l'auteur, dont il caressait la chimere: Jean-Jacques se glorifiait avant tout d'avoir fait _le Devin du Village_; Girodet consumait ses veilles a devenir poete; Alfieri se piquait d'etre fort en grec, et Byron d'etre le premier a la nage dans le Bosphore. Cherubini, dit-on, se pique de peindre. Comme science, il ne nous appartient pas de juger les _Etudes_, et nous ne hasarderons qu'un mot. C'etait certes une position a prendre, un point de vue heureux a relever vers cette fin du XVIIIe siecle, que d'assembler et de deduire les accords, les harmonies animees du tableau de la nature, et de faire sentir la chaine et, s'il se pouvait, l'intention de ces douces lois. Charles Bonnet le tenta a Geneve, et Bernardin de Saint-Pierre en France. On avait tant insiste sur les desaccords, les bouleversements, les hasards, qu'il y avait nouveaute a la fois et verite dans ce parti. Bernardin refit en quelque sorte le livre de Fenelon, en profitant des observations amassees dans l'intervalle, et en s'arretant avec plus de complaisance sur la nature, cette oeuvre vivante et cette ouvriere de Dieu [60]. Son livre, et en general tous ses ouvrages depuis les _Etudes_ jusqu'aux _Harmonies_, sont en ce sens une espece de compromis entre l'ancien spiritualisme chretien et l'observation irrecusable, je dirai aussi, le culte croissant de la nature: dans ses croyances a l'immortalite, il essaye, par exemple, de donner au ciel chretien une realite naturelle en faisant aller les ames dans les planetes ou dans le soleil. Mais, scientifiquement parlant, son point de vue n'etait qu'un apercu heureux, instantane, un ensemble mele de lueurs vraies et de jours faux, et d'ou il ne pouvait sortir autre chose que la peinture meme qu'il en offrait, et l'impression enthousiaste, affectueuse, qu'elle ferait naitre. Le point de vue des causes finales n'est jamais fecond pour la science, et rentre tout entier dans la poesie, dans la morale, dans la religion; ce ne peut etre au plus que le moment de priere du savant, apres quoi il faut qu'il se remette a l'examen, a l'analyse. Son premier mot une fois articule, Bernardin de Saint-Pierre ne fit plus que se repeter en variant plus ou moins ses adorations et ses nuances. Les Jussieu cependant pour la botanique, Haller, Vicq-d'Azyr, Cabanis pour la physiologie animale, Lavoisier, Laplace, Berthollet, pour la physique et la chimie, poussaient dans des voies diverses, en savants, ce qu'il essayait d'embrasser et de deviner par un compose d'etude ingenieuse, mais partielle, et d'inductions illusoires. M. de Humboldt, de nos jours, pour les grandes observations vegetales en divers climats, a donne sur plus d'un point consistance et realite scientifique a ce qui n'existait chez Bernardin qu'a l'etat de vue attrayante et passagere; Lamartine, de son cote, a repris en pur poete bien des inspirations de Bernardin, et les a rajeunies, fecondees. Mais cette union, chez Bernardin, du demi-savant, du poete et du peintre, cette combinaison mixte qui ne pouvait se transmettre ni faire ecole utilement, soit pour les savants, soit pour les poetes, fut du moins belle et seduisante en lui. Tant de notions amassees de partout sur les plantes, sur les climats, tant de maximes morales sur la societe et sur l'homme, ce melange de verites, d'hypotheses et de chimeres, venant a se rencontrer sous des inclinaisons favorables vers l'horizon attiedi, peignirent divinement le nuage et firent tout d'abord arc-en-ciel. [Note 60: La _Priere a Dieu_ qui termine la premiere _Etude de la Nature:_ "Les riches et les puissants croient qu'on est miserable...", n'est autre chose qu'une copie abregee, intelligente et pleine de gout, une copie, accommodee au XVIIIe siecle, de la _Priere a Dieu_, plus mystique, qui termine la premiere partie du traite de _l'Existence de Dieu_ par Fenelon. Rien de plus piquant que les deux morceaux mis en regard avec les suppressions et les arrangements de Bernardin; mais le fond est textuellement le meme. L'honneur de cette remarque, qui avait echappe a nos meilleurs critiques, revient a M. Piccolos, Grec erudit (voir page 364 de la seconde edition de sa traduction de _Paul et Virginie_ en grec moderne, chez Didot, 1841). Les notes de cette traduction seraient bonnes a consulter pour les editeurs de Bernardin de Saint-Pierre.] L'arc-en-ciel est reste et se voit encore. Les _Etudes_, si incompletes qu'elles paraissent a trop d'egards, demeurent comme une revelation de la nature, qui ne se trouve que la. Quiconque est sensible de coeur, quiconque est ne voyageur par instinct ou poete, lit un jour Bernardin et est initie par lui. Si ce peintre harmonieux manquait, on chercherait vainement ailleurs une impression pareille, soit dans Jean-Jacques, soit dans Chateaubriand. Nul autre que lui n'a egalement chastete et mollesse. Lamartine, qui nous offre tant de parente de genie avec l'auteur des _Etudes_, est moins exclusivement un peintre, et sa poesie suscite des emotions elegiaques plus compliquees. Quelle est donc l'innocente et poetique enfance dans laquelle Bernardin de Saint-Pierre et ses _Etudes_ n'aient pas ete une heure memorable et charmante, comme le premier rayon de lune amoureuse, comme une aube ideale a jamais regrettee[61]? [Note 61: Girodet dans _Endymion_, Prudhon surtout en quelques-unes de ses productions trop rares, ont concu et dispose la scene naturelle sous un jour assez semblable.] On pourrait dire de Bernardin qu'il entend la nature de la meme maniere qu'il entend Virgile, son poete favori, admirablement tant qu'il se tient aux couleurs, aux demi-teintes, a la melodie et au sens moral; le _lacrymae rerum_ est son triomphe; mais il devient subtil, superstitieux et systematique quand il descend au menu detail et qu'il cherche, par exemple, dans le _conjugis infusus gremio_ une convenance entre cette _fusion (infusus)_ et le dieu des forges de Lemnos. Le baton d'olivier, et non de houx ou de tout autre arbrisseau, que porte Damon dans la huitieme eglogue, lui parait un symbole bien choisi de ses esperances. De meme, en exagerant et subtilisant en mainte occasion au sujet des bienfaits et des prevenances de la nature, il lui arrive d'impatienter a bon droit celui qu'il vient de charmer; a force d'apologie, il rappelle et provoque les objections. Quand on n'est plus dans la premiere innocence pastorale de l'enfance, il veut trop vous y ramener. _Candide_, si on a le malheur de l'avoir lu, ou le poeme _sur le Desastre de Lisbonne_, vous apparait au revers du feuillet en plus d'une page. Bernardin, si intime dans quelques parties du sentiment de la nature, est superficiel a l'article du mal. Il n'en tient pas compte, il ne l'explique en rien. Dans son vague deisme evangelique, il n'est pas plus chretien que pantheiste en cela. Un contemporain de Bernardin de Saint-Pierre, spiritualiste comme lui, et protestant egalement contre les fausses sciences et leurs conclusions negatives, Saint-Martin, a bien autrement de profondeur. S'il est insuffisant a remuer et, pour ainsi dire, a faire fremir avec grace le voile de la nature, s'il lui est refuse de revetir d'images transparentes, et accessibles a tous, les verites qu'il medite, et s'il les ensevelit plutot sous des clauses occultes, il contredit, sinon avec raison en principe (ce que je ne me permets pas de juger), du moins avec une portee bien superieure, quelques-unes des douces persuasions propagees par Bernardin; par exemple, que _la nature, qui varie a chaque instant les formes des etres, n'a de lois constantes que celles de leur bonheur_. "La nature, dit Saint-Martin, est faite a regret. Elle semble occupee sans cesse a retirer a elle les etres qu'elle a produits. Elle les retire meme avec violence, pour nous apprendre que c'est la violence qui l'a fait naitre." Et ailleurs: "L'univers est sur son lit de douleurs, et c'est a "nous, hommes, a le consoler." Saint-Martin croyait que l'homme, s'il pouvait _consoler_ l'univers, pouvait aussi l'affliger, l'aigrir, et, pour nous servir de sa belle locution, que _la main de l'homme, s'il n'est pas infiniment prudent, gate tout ce qu'il touche_. Il avait quelquefois de ces manieres de dire orientales comme Bernardin en a de si heureuses; mais il les avait plus profondes, tenant plus a la pensee: "L'intelligence de l'homme, dit Saint-Martin, doit etre traitee comme les grands personnages de l'Orient qu'on n'aborde jamais sans avoir des presents a leur offrir." Ils furent tous les deux, Bernardin et Saint-Martin, un moment associes sur une liste (avec Berquin d'ailleurs, Sieyes et Condorcet), comme pouvant devenir precepteurs du fils de Louis XVI. A l'Ecole normale, fondee en 95, Bernardin et Saint-Martin se retrouverent, l'un comme professeur de morale, l'autre comme eleve-auditeur. Bernardin ne fit qu'une seance d'ouverture, et ajourna ses lecons pour avoir le temps de les ecrire[62]. Saint-Martin, dans sa discussion publique avec Garat, se montra bien superieur en moderation et en arguments a Bernardin dans les aigres disputes que celui-ci soutint ou engagea contre Volney, Cabanis, Morellet, Suard et Parny, a l'Institut. Enfin, pour achever ce petit parallele, indiquons d'admirables pages qui terminent _le Ministere de l'Homme-Esprit_ (1803), et dans lesquelles le profond spiritualiste et theosophe developpe ses propres jugements critiques sur les illustres litterateurs de son temps; Bernardin de Saint-Pierre doit en emporter sa part avec La Harpe et l'auteur du _Genie du Christianisme_. Il y est montre dans une essentielle discussion que "Milton a copie les amours d'Adam et d'Eve sur les amours de la terre, quoiqu'il en ait magnifiquement embelli les couleurs; mais il n'avait trempe tout au plus qu'a moitie son pinceau dans la verite." [Note 62: Les paroles de debut, a cette seance d'ouverture: "Je suis pere de famille et j'habite a la campagne," furent couvertes d'applaudissements subits et provoquerent un enthousiasme sentimental que le reste de la lecon justifia mediocrement.] Le grand succes de vente des _Etudes_ mit l'auteur a meme d'acheter une petite maison rue de la Reine-Blanche, a l'extremite de son faubourg. C'est dans ce sejour qu'il travailla a perfectionner et a enrichir les editions successives des _Etudes_. Le roman de _Paul et Virginie_ parut pour la premiere fois en 1788 comme un simple volume de plus a la suite; mais on en fit, aussitot apres, des editions a part, sans nombre. Tous les enfants qui naissaient en ces annees se baptisaient Paul et Virginie, comme precedemment on avait fait a l'envi pour les noms de Sophie et d'Emile. Bernardin, du fond de son faubourg Saint-Marceau, devenait le parrain souriant de toute une generation nouvelle. Sa _Chaumiere indienne_, publiee en 1791, fut introduite egalement dans les _Etudes_, et, a partir de ce moment, son oeuvre generale peut etre consideree comme achevee; car les _Harmonies_, qui ont de si belles pages, ne sont que les _Etudes_ encore et toujours. Bernardin de Saint-Pierre n'est pas un de ces genies multiples et vigoureux qui se donnent plusieurs jeunesses et se renouvellent; il y gagne en calme; il ne nous parait ni moins doux ni moins beau pour cela. Les _Etudes_ donc, en y comprenant _Paul et Virginie_ et _la Chaumiere_, nous le presentent tout entier. Un ouvrage comme _Paul et Virginie_ est un tel bonheur dans la vie d'un ecrivain, que tous, si grands qu'ils soient, doivent le lui envier, et que, lui, peut se dispenser de rien envier a personne. Jean-Jacques, le maitre de Bernardin, et superieur a son disciple par tant de qualites fecondes et fortes, n'a jamais eu cette rencontre d'une oeuvre si d'accord avec le talent de l'auteur que la volonte de celui-ci y disparait, et que le genie facile et partout present s'y fait seulement sentir, comme Dieu dans la nature, par de continuelles et attachantes images. Lemontey, en sa dissertation sur le naufrage du _Saint-Geran_, excellent litterateur, a l'affectation pres, a fort bien juge au fond, bien que d'un ton de secheresse ingenieuse, ce chef-d'oeuvre tout savoureux: "M. de Saint-Pierre, dit-il, eut la bonne fortune qu'un auteur doit le plus envier: il rencontra un sujet constitue de telle sorte qu'il n'y pouvait ni porter ses defauts, ni abuser de ses talents. Les parties faibles de cet ecrivain, comme la politique, les sciences exactes et la dialectique, en sont naturellement exclues; tandis que la morale, la sensibilite et la magnificence des descriptions s'y continuent et s'y fortifient l'une par l'autre dans les dimensions d'un cadre etroit d'ou l'instruction sort sans reveries, le pathetique sans puerilite, et le coloris sans confusion. Le succes devait couronner un livre qui est le resultat d'une harmonie si parfaite entre l'auteur et l'ouvrage..." M. Villemain, en rapprochant _Paul et Virginie de Daphnis et Chloe_ (preface des romans grecs), M. de Chateaubriand (_Genie du Christianisme_), en comparant la pastorale moderne avec la _Galatee_ de Theocrite, ont insiste sur la superiorite due aux sentiments de pudeur et de morale chretienne. Ce qui me frappe et me confond au point de vue de l'art dans _Paul et Virginie_, c'est comme tout est court, simple, sans un mot de trop, tournant vite au tableau enchanteur; c'est cette succession d'aimables et douces pensees, vetues chacune d'une seule image comme d'un morceau de lin sans suture, hasard heureux qui sied a la beaute. Chaque alinea est bien coupe, en de justes moments, comme une respiration legerement inegale qui finit par un son touchant ou dans une tiede haleine. Chaque petit ensemble aboutit, non pas a un trait aiguise, mais a quelque image, soit naturelle et vegetale, soit prise aux souvenirs grecs (la coquille des fils de Leda ou une exhalaison de violettes); on se figure une suite de jolies collines dont chacune est terminee au regard par un arbre gracieux ou par un tombeau. Cette nature de bananiers, d'orangers et de jam-roses, est decrite dans son detail et sa splendeur, mais avec sobriete encore, avec nuances distinctes, avec composition toujours: qu'on se rappelle ce soleil couchant qui, en penetrant sous le perce de la foret, va eveiller les oiseaux deja silencieux et leur fait croire a une nouvelle aurore. Dans les descriptions, les odeurs se melent a propos aux couleurs, signe de delicatesse et de sensibilite qu'on ne trouve guere, ce me semble, chez un poete moderne le plus prodigue d'eclat[63].--Des groupes dignes de Virgile peignant son Andromaque dans l'exil d'Epire; des fonds clairs comme ceux de Raphael dans ses horizons d'Idumee; la reminiscence classique, en ce qu'elle a d'immortel, mariee adorablement a la plus vierge nature; des le debut un entrelacement de conditions nobles et roturieres, sans affectation aucune, et faisant berceau au seuil du tableau; dans le style, bien des noms nouveaux, etranges meme, devenus jumeaux des anciens, et, comme il est dit, mille _appellations charmantes_; sur chaque point une mesure, une discretion, une distribution accomplie, conciliant toutes les touches convenantes et tous les accords! En accords, en harmonies lointaines qui se repondent, _Paul et Virginie_ est comme la nature. Qu'il est bien, par exemple, de nous montrer, a la fin d'une scene joyeuse, Virginie a qui ces jeux de Paul (d'aller au-devant des lames sur les recifs et de se sauver devant leurs grandes volutes ecumeuses et mugissantes jusque sur la greve) font pousser des cris de peur! Presage a peine touche, deja pressenti! A partir de ce moment, depuis ce cri percant de Virginie pour un simple jeu, le calme est trouble; la langueur amoureuse dont elle est atteinte la premiere, et a laquelle Paul d'abord ne comprend rien (autre delicatesse pudique), va s'augmenter de jour en jour et nous incliner au deuil; on entre, pour n'en plus sortir, dans le pathetique et dans les larmes. [Note 63: Victor Hugo. Le sens visuel trop dominant eteint les autres.] La maniere dont Bernardin de Saint-Pierre envisageait la femme s'accorde a merveille avec sa facon de sentir la nature; et c'est presque en effet (pour oser parler didactiquement) la meme question. Chez lui rien d'ascetique a ce sujet, rien de craintif; aucun ressentiment d'une antique chute. Saint-Martin, tout en faisant grand cas de la femme, disait que la matiere en est _plus degeneree et plus redoutable encore que celle de l'homme_. Bernardin se contente de dire delicieusement: "Il y a dans la femme une gaiete legere qui dissipe la tristesse de l'homme." Quand Bernardin de Saint-Pierre se promenait avec Rousseau, comme il lui demandait un jour si Saint-Preux n'etait pas lui-meme: "Non, repondit Jean-Jacques, Saint Preux n'est pas tout a fait ce que j'ai ete, mais ce que j'aurais voulu etre." Bernardin aurait pu faire la meme reponse a qui lui aurait demande s'il n'etait pas le vieux colon de _Paul et Virginie_. Dans tout le discours du colon: "Je passe donc mes jours loin des hommes, etc.," il a trace son portrait ideal et son reve de fin de vie heureuse. Mais, a part ce portrait un peu complaisant de lui-meme, je ne crois pas qu'il y en ait d'autre dans _Paul et Virginie_; ces etres si vivants sont sortis tout entiers de la creation du peintre. On y remarque quelques rapports lointains avec des personnages qu'il avait rencontres durant sa vie anterieure, mais c'est seulement dans les noms que la reminiscence, et pour ainsi dire l'echo, se fait sentir. Bernardin avait pu epouser en Russie mademoiselle de La Tour, niece du general du Bosquet; il avait pu, a Berlin, epouser mademoiselle Virginie Taubenheim: un ressouvenir aimable lui a fait confondre et entrelacer ces deux noms sur la tete de sa plus chere creature. Trop pauvre, il avait cru ne pas devoir accepter leur main. Munificence aimable! voila qu'il leur a paye a elles deux, dans cette seule offrande, la dot du genie. Le nom de Paul se trouve etre aussi, non sans dessein, celui d'un bon religieux dont il avait voulu, enfant, imiter la vie, et qu'il avait accompagne dans ses quetes. Le bon vieux frere capucin est devenu l'adolescent accompli, ayant taille d'homme et simplicite d'enfant: ainsi va cette fee interieure en ses metamorphoses. On ne saurait croire combien il sert, jusque dans les creations les plus ideales, de se donner ainsi quelques instants d'appui sur des souvenirs aimes, sur des branches legeres. La colombe, touchant ca et la, y gagne en essor, et son vol en prend plus d'aisance et de mesure. C'est comme d'avoir devant soi, dans son travail, quelque image souriante, quelque belle page entr'ouverte, qu'on regarde de temps en temps, et sur laquelle on se repose, sans la copier. S'il n'a plus rencontre de sujet aussi admirablement venu que _Paul et Virginie_, Bernardin de Saint-Pierre a trouve moyen encore, dans _le Cafe de Surate_, dans _la Chaumiere indienne_, de deployer avec bonheur quelques-unes des qualites distinctives de son talent. Ce sont deux vrais modeles d'une causticite fine et decente, compatible avec l'imagination et avec l'ideal. Voltaire, dans ses petits contes a l'orientale, dans _le Bon Bramin_, dans _Zadig_, a prodigieusement d'esprit, mais rien que de l'esprit, et a tout prix encore. Bernardin, le peintre du coloris fondant et des nuances moelleuses, a su, en ses deux contes indiens, adoucir la raillerie sans l'eteindre, la revetir d'une magnificence charmante et faire sentir le piquant dans l'onction. Nulle part il n'a montre aussi vivement que dans ces deux ouvrages, et dans _la Chaumiere_ surtout, qui, apres _Paul et Virginie_, approche le plus, comme a dit Chenier, de la perfection continue, ce tour de pensee et d'imagination antique, oriental, allant naturellement a l'apologue, a la similitude, qui enferme volontiers un sens d'Esope sous une expression de Platon, dans un parfum de Sadi. Je ne fais que rappeler tant de comparaisons, familieres a l'auteur et eparses en toutes ses pages, de la solitude avec une montagne elevee, de la vie avec une petite tour, de la bienveillance avec une fleur, etc., etc.; mais la plus illustre de ces images, et qui qualifie le plus magnifiquement cette partie du talent de Bernardin, est, dans _la Chaumiere_, la belle reponse du Paria: "Le malheur ressemble a la Montagne-Noire de Bember, aux extremites du royaume brulant de Lahore: tant que vous la montez, vous ne voyez devant vous que de steriles rochers; mais quand vous Etes au sommet, vous apercevez le ciel sur votre tete, et a vos pieds le royaume de Cachemire." Cela est aussi merveilleusement trouve dans l'ordre des sentences morales, que _Paul et Virginie_ dans l'ordre des compositions pastorales et touchantes. Quand Bernardin de Saint-Pierre publiait _la Chaumiere indienne_, en 91, il etait au haut de la montagne de la vie et de la gloire; il avait aussi, en quelque sorte, son royaume de Cachemire a ses pieds. Sa reputation etant au comble, sa vie domestique semblait d'ailleurs s'asseoir et s'embellir par un mariage plein de promesses. Louis XVI, qui etait, bien le roi d'un ecrivain comme Bernardin, le nommait intendant du Jardin-des-Plantes. L'auteur d'_Anacharsis_ et Bernardin eussent tout a fait convenu, ce semble, a orner ce qu'on appela un moment le trone restaure et paternel. Ce moment, s'il avait pu se prolonger, etait particulierement propice au deisme philosophique, aux vues et aux voeux politiques du solitaire: Louis XVI pour roi, Bailly pour maire, Bernardin de Saint-Pierre pour moraliste du fond de son Jardin-des-Plantes; et Rabaut-Saint-Etienne pour historien, qui proclamait, comme on sait, la Revolution close et cette constitution de 91 eternelle. Mais le 10 aout renversait d'un coup l'edifice illusoire, et, meme avant la Terreur, l'intendance du Jardin-des-Plantes devenait peu tenable, les savants n'ayant pas accueilli le grand ecrivain comme aussi competent qu'il aurait voulu[64]. Nous ne suivrons pas Bernardin dans les vingt dernieres annees de sa vie; il ne mourut qu'en janvier 1814. Il en est un peu de la critique comme de la nature, qui (n'en deplaise a l'optimisme de son interprete), quand elle a obtenu des etres leur oeuvre de jeunesse et de reproduction, les abandonne ensuite a eux-memes et les laisse achever comme ils peuvent, tandis que jusque-la elle les soignait avec predilection, les entourait de caresses et d'attraits. La critique de meme, quand elle a obtenu, de l'auteur qu'elle etudie, l'oeuvre principale et durable qu'il devait enfanter, peut le negliger sans inconvenient dans le detail du reste de sa vie; il lui suffit de terminer envers lui par quelques hommages de reconnaissance; mais les attentions suivies et exactes, indispensables au commencement, sont desormais superflues et deviendraient aisement fastidieuses. Il nous serait doux pourtant, il serait pieux d'accompagner encore Bernardin de Saint-Pierre lentement occupe de ses _Harmonies_, de le suivre un peu a Essonne, a Eragny, dans son ermitage, et de tirer de ses lettres et de ses derniers ecrits assez de rayons pour lui composer un soir d'idylle, _le soir d'un beau jour_, si son biographe ne nous avait devance dans cette tache heureuse. Nous aurions toujours eu a regretter d'ailleurs quelques traits discordants qu'il eut fallu admettre au tableau, son attitude maussade au sein de l'Institut, son opiniatrete contentieuse dans d'insoutenables systemes, et plus de louanges de _notre grand Empereur_ que nous n'en aimerions. Dans la correspondance avec Ducis, qui forme un des endroits les plus recreants de ce declin, le bonhomme tragique nous apparait bien superieur a son ami, par un genie franc, cordial, une grande ame debonnaire, et une imagination quelque peu sauvage, qui prend du pittoresque et des tons plus chauds en vieillissant. On ferait un chapitre, en verite digne de Salomon ou du fils de Sirach, avec tous les mots sublimes semes dans ces lettres familieres. Le chenu vieillard a mille fois raison sur lui-meme quand il se declare a son ami par ce naif etonnement: "Il y a dans mon clavecin poetique des jeux de flute et de tonnerre; comment cela va-t-il ensemble? Je n'en sais trop rien; mais cela est ainsi." Et il justifie ce jugement tout aussitot, soit qu'il s'ecrie dans une joie grondante: "Je ne puis vous dire combien je me trouve heureux depuis que j'ai secoue le monde; je suis devenu avare; mon tresor est ma solitude; je couche dessus avec un baton ferre dont je donnerais un grand coup a quiconque voudrait m'en arracher;" ou soit qu'il parle tendrement de ces lectures douces aupres de son feu "et des heures paisibles qui vont a petits pas, comme son pouls et ses affections innocentes et pastorales." Quand il ecrit de son cher ami de Balk en ces termes: "Je ne sais si M. le comte de Balk sera encore longtemps en France; nous sommes tous comme des vaisseaux qui se rencontrent, se donnent quelques secours, se separent et disparaissent," il rentre exactement dans la maniere de Bernardin. Pourquoi faut-il que Ducis n'ait eu que de la vieillesse? Oh! la vie de Corneille couronnee de cette vieillesse de Ducis! quel magnifique ensemble, et bien harmonieux en apparence, on se plait a en composer! Mais respectons les discernements de la nature; laissons a chacun sa saison de beaute et sa gloire. [Note 64: On lit dans les notes du _Memorial_ de Gouverneur Morris (edition francaise) que, sous le coup du 10 aout, M. Terrier de Montciel, precedemment ministre de l'interieur, s'etait refugie au Jardin-des-Plantes chez Bernardin de Saint-Pierre, qu'il y avait fait nommer, mais qu'il y resta peu de temps, ayant ete assez mal accueilli par son protege, qui craignait de se compromettre. Il n'y a rien la malheureusement que de trop vraisemblable.] Bernardin n'etait nullement poete en vers; son amitie avec Ducis ne l'induisit jamais a quelque epitre ou piece legere. L'exemple de Delille, dont _les Jardins_ avaient devance de deux ans ses _Etudes_, et qu'il avait retrouve plus tard a l'Institut, vers 1805, _tres-amoureux de la campagne_, nous dit-il, ne le tenta pas davantage; et, tout en l'admirant sans doute, il ne parait point l'avoir envie. Les seuls vers imprimes, je crois, et peut-etre les seuls composes par Bernardin, se trouvent dans la _Decade philosophique_ (10 brumaire an III),[65] et ont pour sujet la naissance de sa fille Virginie. Ils sont inferieurs de beaucoup aux vers de Fenelon, et tres a l'unisson d'ailleurs de ce qu'ont tente en ce genre tant de prosateurs illustres, depuis le Consul romain.[66] Cette impuissance de la mesure serree et du chant, en ces organisations si accomplies, marque bien la specialite du don, et venge les poetes, meme les poetes moindres, ceux dont il est dit: "Erinne a fait peu de vers, mais ils sont avoues par la Muse." [Note 65: Et aussi dans l'_Almanach des Muses_ de 1796.] [Note 66: Je ne pretends point pourtant, dans cette allusion au Consul romain, adopter en tout les plaisanteries de Juvenal et des ecrivains du second siecle sur les vers de Ciceron. Je sais que Voltaire (preface de _Rome sauvee_) a pu plaider avec avantage la cause de cet autre talent universel, et citer de fort beaux vers sur le combat de l'aigle et du serpent, qu'il a lui-meme a merveille traduits. Toutefois, l'inferiorite incomparable du talent poetique de Ciceron en face de sa gloire d'orateur et d'ecrivain philosophique demeure une preuve a l'appui du fait general. Et Jean-Jacques lui-meme, ce roi des prosateurs, qui a donne quelques jolis vers dans _le Devin_, n'est-il pas convenu nettement qu'il n'entendait rien a cette _mecanique-la_?] Bernardin de Saint-Pierre vecut assez pour assister a toute la grande moitie du developpement litteraire et poetique de M. de Chateaubriand. Il avait ete des l'abord salue et celebre par lui. Sut-il l'apprecier en retour et reconnaitre en cet ecrivain grandissant le plus direct, le plus autorise en genie, et le plus devorant en gloire, de ses heritiers? Ce qu'il y a de certain, c'est que les critiques passionnes ne s'y trompaient pas. Marie-Joseph Chenier s'armait volontiers de _la Chaumiere indienne_, de _Paul et Virginie_, contre _Atala_ et _Rene_; il opposait cette simplicite elegante (qui dans son temps avait bien ete une innovation aussi) a la maniere de ceux qui denaturent la prose, disait-il, en la voulant elever a la poesie. Quels qu'aient ete sur ce point les jugements et les presages de Bernardin de Saint-Pierre, il a pu vieillir tranquille en munie temps que fier dans sa gloire; car il y avait dans l'illustre survenant assez de traits de filiation pour constater le role actif du devancier qui allait demeurer en arriere.[67] Bernardin n'a pas non plus mediocrement agi sur d'autres ecrivains formes vers cette fin du siecle, et moins connus comme peintres qu'ils ne meriteraient, sur Ramond, sur Senancour. Lamartine, en faisant lire et relire a son Jocelyn le livre de _Paul et Virginie_, a proclame cette influence premiere sur les jeunes coeurs qui, depuis l'apparition des _Etudes_, s'est prolongee en palissant jusqu'a nous; il n'y a pas rendu un moindre hommage dans le titre et dans maint retentissement de ses _Harmonies_, mais nulle part d'un instinct plus filial, selon moi, que par cette piece du _Soir_ des premieres _Meditations_, qui est comme la poesie meme de Bernardin, recueillie et vaporisee en son intime essence. M. Ferdinand Denis, auteur de _Scenes de la Nature sous les Tropiques_ et d'_Andre le Voyageur_, est dans nos generations un representant tres-pur et tres-sensible de l'inspiration propre venue de Bernardin de Saint-Pierre: par les deux ouvrages cites, il appartient tout a fait a son ecole; mais c'est sa famille qu'il faut dire. Nous tous, nous avons ete une fois ses disciples, ses fils; tous, nous avons ete baignes, quelque soir, de ses molles clartes, et nous retrouvons ses fonds de tableaux embellis dans les lointains deja mysterieux de notre adolescence. Oh! que son rayon de melancolique et chaste douceur, s'il faiblit en s'eloignant, ne se perde pas encore, et qu'il continue de luire longtemps, comme la premiere etoile des belles soirees, au ciel plus ardent de ceux qui nous suivent! Octobre 1836. [Note 67: Nous trouvons, par un hasard singulier, dans un volume imprime en Suisse (_Melanges de Litterature_, par Henri Piguet, Lausanne, 1816), une reponse precise a la question que nous nous posions ici. M. Piguet, jeune pasteur vaudois, enthousiaste de la litterature et des ecrivains francais, avait fait le voyage de Paris vers 1810; il desirait passionnement connaitre Bernardin de Saint-Pierre, et lui ecrivit pour avoir une heure de lui. Dans cette visite tant revee, il l'assiegea de questions directes et naives:--"Je lui demandai quels etaient ses meilleurs amis."--"Ma famille et ma muse: mes moments de verve me font jouir veritablement."--"Vous connaissez sans doute M. de Chateaubriand, qui a parle de vous avec admiration?"--"Non, je ne le connais pas; j'ai lu dans le temps quelques extraits du _Genie du Christianisme_: son imagination est trop forte."--Ceci rentre dans une observation generale sur laquelle je reviendrai plus d'une fois: c'est qu'en litterature, en art, on n'aime pas d'ordinaire son successeur immediat, son heritier presomptif. Michel-Ange traitait volontiers Raphael d'effemine; Corneille parlait de Racine comme d'un blondin; Buffon repondait a Herault de Sechelles qui le questionnait sur le style de Jean-Jacques:--"Beaucoup meilleur que celui de Thomas; mais Rousseau a tous les defauts de la mauvaise education; il a l'interjection, l'exclamation en avant, l'apostrophe continuelle." On vient d'entendre Bernardin de Saint-Pierre, visiblement impatiente, prononcer sur l'auteur de Rene: "_Imagination trop forte!_"--Toujours et partout la vieille histoire de Saturne et de Jupiter; toujours les generations d'autant plus inexorables qu'elles se touchent davantage, et empressees de se nier l'une l'autre quand elles ne peuvent se devorer! Avertis du moins, tachons de ne pas faire ainsi.] Bernardin de Saint-Pierre, qui est l'un de mes auteurs favoris, s'est retrouve sous ma plume au tome VI des _Causeries du Lundi_, et en plus d'une page du livre intitule: _Chateaubriand et son Groupe litteraire_. MEMOIRES DU GENERAL LA FAYETTE (1838.) I Nous sommes en retard pour parler de cette publication dont les trois premiers volumes ont paru depuis deja bien des mois. Mais on est moins en retard que jamais pour venir parler d'un homme avec qui la vogue, la popularite ou l'esprit de parti n'ont plus rien a faire, et qui est entre tout entier dans le domaine historique, ainsi que l'epoque qu'il represente et qui est de meme accomplie. La Revolution francaise, en effet, peut etre consideree comme entierement terminee, sous les formes, du moins, qu'elle a presentees a chaque reprise durant l'espace de quarante ans. Ces formes, qui, depuis la declaration des droits jusqu'au programme de l'Hotel de Ville, roulent dans un cercle determine d'idees et d'expressions, ne semblent plus avoir chance de vie et de fortune sociale dans ces memes termes. On peut s'en rejouir, on peut s'en plaindre et s'en irriter. Mais le resultat semble acquis; dans ces termes-la, il est obtenu.. ou manque; et, a mon sens, en partie obtenu, en partie manque. Ceux meme qui continuent de prendre l'humanite par le cote ouvert et genereux, qui embrassent avec chaleur une philosophie de _progres_, et persistent avec merite et vertu dans des esperances toujours ajournees et d'autant plus elargies, ceux-la (et je ne cite aucun nom, de peur d'en choquer quelqu'un, tant ils sont divers, en les rapprochant), ceux-la ont des formules aupres desquelles le programme de La Fayette, la declaration des droits, n'est plus qu'une preface tres-generale et tres-elementaire, ou meme ils vont a contredire et a _biffer_ sur quelques points ce programme. La Revolution francaise a eu des moments bien differents, et, quoiqu'on retrouve La Fayette au commencement et a la fin, il y a eu d'autres ecoles rivales et au moins egales de celle qu'il y represente. Outre l'ecole americaine, il y a eu l'ecole anglaise, et celle d'une dictature plus ou moins democratique, a laquelle on peut rapporter, a certains egards et toute restriction gardee, la Convention et l'Empire. L'ecole americaine pretend tirer tout du peuple et de l'election directe. L'ecole anglaise a surtout en vue l'equilibre de certains pouvoirs, emanes de source differente. L'ecole dictatoriale et imperialiste (je la suppose eclairee) a pour principe de tout prendre sur soi et de se croire suffisamment justifiee a faire administrativement ce qui est de l'interet d'Etat, dans le sens de l'ordre et de la societe. Sans avoir a m'expliquer avec detail sur l'etablissement de 1830, ce qui menerait trop loin et ne serait pas ici en son lieu, il est evident qu'en 1830 aucune de ces trois formes, americaine, anglaise, imperialiste, n'a triomphe, et qu'il s'est fait une sorte de compromis tres-melange entre toutes les trois. Le principe electif qui a ete jusqu'a faire un roi par des deputes, n'a pas ete alors jusqu'a refaire des deputes, des mandataires directs de la nation. La chambre des pairs, bien qu'emondee dans son personnel et atteinte dans sa reproduction aristocratique, a subsiste, au choix du roi. Ainsi l'ecole americaine n'a pas ete satisfaite. L'ecole anglaise, communement dite doctrinaire, l'aurait ete plutot. Mais il y a si peu d'aristocratie politique en France, que tout point d'appui manquait de ce cote: il a fallu asseoir le centre de l'equilibre sur la _classe moyenne_, et faire un peu artificiellement la theorie de celle-ci, qui pouvait a tous moments ne pas s'y preter. On y a reussi pourtant assez bien, a l'aide de beaucoup d'habilete sans doute, a l'aide surtout de toutes les fautes dont le parti oppose etait capable et auxquelles il n'a pas manque. L'ecole doctrinaire parait avoir reussi plus qu'aucune dans la solution politique actuelle; mais c'est beaucoup plus peut-etre dans l'apparence en effet, et dans la forme, que dans le fond; elle-meme le sait bien et parait aujourd'hui s'en plaindre, un peu tard. Les habitudes glorieuses de l'Empire ont laisse dans les moeurs et le caractere de la nation un pli qu'elles y avaient trouve deja: en temps ordinaire, nulle nation ne se prete autant a etre gouvernee, a etre administree que la notre, et n'y voit plus de commodites et moins d'inconvenients. Sous les formes parlementaires, a travers l'equilibre assez peu complique des pouvoirs et le jeu suffisamment modere de l'election, il y a une administration qui fonctionne de mieux en mieux et se perfectionne. Une bonne part des predilections et de la philosophie de la societe actuelle parait etre de ce cote. Sans s'inquieter, autant que d'ingenieux publicistes, de l'endroit precis ou se trouve le ressort actif du mouvement, la majorite de la societe actuelle, de cette classe ou riche, ou moyenne et industrielle, sur laquelle on s'est principalement fonde, profite du mouvement lui-meme: sans faire de si soudaines differences entre ce qui s'est succede au pouvoir depuis quelques annees, elle semble trouver qu'en general le principe est le meme et qu'on la sert a peu pres a souhait. "Et que mettrez-vous en place de la monarchie legitime?" objectait-on, quelques mois avant aout 1830, a l'une des plumes les plus vives et les plus fermes de l'opposition antidynastique d'alors.--"Eh bien! fut-il repondu, nous mettrons la monarchie administrative[68]." Le mot etait profond et percant; la forme et les moyens parlementaires demeuraient sous-entendus. [Note 68: C'est Armand Carrel en personne qui repondait cela a M. Cousin.] Ceci revient a dire que la societe parait se contenter aujourd'hui d'etre gouvernee en vue principalement de ses interets materiels et de ses jouissances: que, pour peu qu'on ait envie de le croire, on la peut juger provisoirement satisfaite sur ses droits, tant la demonstration de son zele est ailleurs. Et c'est a ce point de vue essentiel qu'on doit surtout dire que la Revolution francaise est terminee, que ses resultats sont en partie obtenus, en partie manques, et que l'esprit, l'_inspiration_ qui l'a soutenue dans sa longue et glorieuse carriere, fait defaut. Dans la societe civile on est a peu pres en possession de tous les resultats voulus par la Revolution; dans l'association politique, il y a beaucoup plus a desirer; mais enfin, si l'on s'inquietait en ce genre de ce qu'on n'a pas pour l'obtenir, si on le _desirait_ reellement avec suite et ferveur, si on luttait dans ce but comme sous la Restauration, l'esprit de la Revolution francaise vivrait encore, et cette grande ere ne serait pas finie. Or, quels que puissent etre les regrets amers, silencieux ou exasperes, de quelques individus fideles a leurs souvenirs, l'inspiration qui, de 89 a 1830, n'avait pas cesse, sous une forme ou sous une autre, dans les assemblees ou dans les camps, ou dans la presse et ce qu'on appelait l'_opinion publique_, d'agir et de pousser, et de vouloir vaincre, cette inspiration s'est retiree tout d'un coup et a comme expire au moment ou, dans un dernier eclat, elle devenait victorieuse. D'autres inspirations, d'autres penchants plus ou moins nobles, sont venus a l'ensemble de la societe, et, favorises de toutes parts, agrees par les gouvernants comme des garanties, ils se developpent avec une rapidite presque effrenee, qui ne permet pas le retour. Sans doute la generosite, l'enthousiasme, le desinteressement dans l'ordre des affections generales et dans celui de l'intelligence, ne manqueront jamais au monde, n'y manqueront pas plus que la corruption, l'egoisme et l'influence masquee de toutes les roueries. Sans doute chaque generation nouvelle vient verser comme un rafraichissement de sang vierge et pur dans la masse plus qu'a demi gatee; les ardeurs s'eteignent et se rallument sans cesse, le flambeau des esperances et des illusions se perpetue: Et, quasi cursores, vitai lampada tradunt. En un mot, tant que le monde va et dure, il ne saurait etre destitue de la vie et de l'amour. Mais aujourd'hui, la meme ou, en dehors des cadres reguliers et du train regnant de la societe, il y a incontestablement systeme philosophique eleve, et a la fois chaleur de coeur, de conviction, il n'y a plus suite directe et immediate des idees de la Revolution francaise. Voyez l'ecole de ceux qui s'en sont faits les historiens les plus profonds et les plus religieux, l'ecole de MM. Buchez et Roux; ils comprennent, ils interpretent a leur maniere, ils etendent et transforment les theories de leurs plus hardis devanciers. Avec eux, historiens dogmatiques, des qu'ils prennent la parole en leur propre nom, on se sent entrer dans un cycle tout nouveau. De meme, lorsqu'on aborde la philosophie religieuse et sociale de MM. Leroux et Reynaud, les encyclopedistes de nos jours: ils procedent de la Revolution francaise et de la philosophie du XVIIIe siecle, assurement; mais de combien d'autres devanciers ils procedent egalement, et avec quels developpements particuliers et considerables! C'est autant et plus encore chez eux la noble ambition de fonder, que le filial dessein de poursuivre. Ainsi, pour revenir a l'occasion et au point de depart de ces considerations, La Fayette, venu en tete de la Revolution francaise, est mort en meme temps qu'elle a fini, et sa vie tout entiere la mesure. Il a cela de particulier et de singulierement honorable d'y avoir cru toujours, _avant_ et _pendant_, et meme aux plus desesperes moments; d'y avoir cru avec calme et avec une fermete sans fougue. Que des hommes de la _Montagne_, les heros plus ou moins sanglants de cette formidable epoque, soient demeures fixes jusqu'au bout dans leur conviction et soient morts la plupart immuables, on le concoit: la foudre, on peut le dire sans metaphore, les avait frappes: une sorte de coup fatal les avait saisis et comme immobilises dans l'attitude heroique ou sauvage qu'avait prise leur ame en cette crise extreme; ils n'en pouvaient sortir sans que leur caractere moral a l'instant tombat en ruine et en poussiere. Il n'y avait desormais de repos, de point d'appui pour eux, que sur ce hardi rocher de leur Caucase. Mais il y a, ce semble, plus de liberte et plus de merite a rester fixe dans des mesures plus moderees, ou si c'est un simple effet du caractere, c'est un temoignage de force non moins rare et dont la proportion constante a sa beaute. Parmi les contemporains de La Fayette, parmi ceux qui furent des premiers avec lui sur la breche a l'assaut de l'ancien regime, combien peu continuerent de croire a leur cause! Mirabeau et Sieyes, ces deux intelligences les plus puissantes, tournerent court bientot: apres un an environ de revolution ouverte, Mirabeau etait passe a la conservation, et Sieyes au silence deja ironique. De M. de Talleyrand, on n'en peut guere parler en aucun temps en matiere de croyance quelconque; il avait commence, comme Retz, par l'intime raillerie des choses. Dans les rangs secondaires, Roederer en etait probablement deja, en 91, a ses idees _in petto_ de pouvoir absolu eclaire, dont sa vieillesse causeuse et enhardie par l'Empire nous a fait tout haut confidence. Et entre ceux qui resterent fideles a leurs convictions, bien peu le furent a leurs esperances. M. de Tracy croyait toujours a l'excellence de certaines idees, mais il avait cesse de croire a leur realisation et a leur triomphe; dans les premieres annees du siecle, et sous les ombrages d'Auteuil, il confiait tristement a des pages retrouvees apres lui la demission profonde de son coeur. La Fayette n'a cesse de croire et a l'excellence de certaines idees et a leur triomphe; il n'a, en aucun moment, pris le deuil de ses principes; il n'a jamais desespere. Pendant que le gouvernement imperial s'affermissait, il cultivait sa terre de Lagrange et _attendait la liberte publique_. Mais avait-il raison d'y croire? est-ce a lui superiorite d'esprit autant que superiorite de caractere, d'y avoir cru en un sens qui s'est trouve a demi illusoire?--Certes, je ne pretendrai pas qu'il n'y ait eu chez Mirabeau, chez Sieyes, chez Talleyrand, meme chez Roederer, un grand temoignage d'intelligence dans cette promptitude a entendre les divers aspects de l'humanite, a s'en souvenir, a deviner, a ressaisir sitot le dessous de cartes et le revers, a se rendre compte du lendemain des le premier jour, a ne pas s'en tenir au sublime de la passion qu'ils avaient (ou non) partagee un moment; a discerner, sous la circonstance d'exception, l'inevitable et prochain retour de cette perpetuelle humanite avec ses autres passions, ses infirmites, ses vices et ses duperies sous les emphases. Malgre la defaveur qui s'attache a cet aveu dans un temps d'emphase generale et de flatterie humanitaire, il m'est impossible de n'en pas convenir: tant que nous n'aurons pas une humanite refaite a neuf, tant que ce sera la meme precisement que tous les grands moralistes ont penetree et decrite, celle que les habiles politiques savent,--mais au rebours des moralistes, sans le dire,--il y aura temoignage, avant tout, d'intelligence a dominer par la pensee les conjonctures, si grandes qu'elles soient, a s'en tirer du moins et a s'en isoler en les appreciant, a demeler sous l'ecume diverse les memes courants, a sentir jouer sous des apparences nouvelles, et qui semblent uniques, les memes vieux ressorts. Pourtant si c'a ete, avant tout, chez La Fayette, une superiorite de caractere et de coeur de croire a l'avenement invincible de certains principes utiles et genereux, ce n'a pas ete une si grande inferiorite de point de vue; car si ses principes n'ont pas obtenu toute la part de triomphe qu'il augurait, ils ont eu une part de triomphe infiniment superieure (au moins a l'heure de l'explosion) a ce que les autres esprits reputes surtout sagaces auraient ose leur predire. Chez les hommes qui jouent un grand role historique, il y a plusieurs aspects successifs et comme plusieurs plans selon lesquels il les faut etudier. Le premier aspect qui s'offre, et auquel trop souvent on s'en tient dans l'histoire, est le cote exterieur, celui du role meme avec sa parade ou son appareil, avec sa representation. La Fayette a eu si longtemps un role exterieur, et l'a eu si constant, si _en uniforme_ j'ose dire, qu'on s'est habitue, pour lui plus que pour aucun autre personnage de la Revolution, a le voir par cet aspect; habit national, langage et accolade patriotique, drapeau, pour beaucoup de gens La Fayette n'a ete que cela. Ceux qui l'ont davantage approche et entendu ont connu un autre homme. Esprit fin, poli, conversation souvent piquante, anecdotique; et, plus au fond encore, pour les plus intimes, peinture vive et deshabillee des personnages celebres, revelations et propos redits sans facon, qui sentaient leur XVIIIe siecle, quelque chose de ce que les charmantes lettres a sa femme, aujourd'hui publiees, donnent au lecteur a entrevoir, et de ce que le role purement officiel ne portait pas a soupconner. Ce cote interieur, chez La Fayette, ne dejouait pas l'autre, exterieur, et ne le dementait pas, comme il arrive trop souvent pour les personnages de renom; il y avait accord au contraire, sur beaucoup de points, dans la continuite des sentiments, dans la tenue et la dignite serieuse des manieres, et par une simplicite de ton qui ne devenait jamais de la familiarite. Pourtant ces fonds de causerie spirituelle, de connaissance du monde et d'experience en apparence consommee, eussent pu sembler en train d'echapper par un bout a l'uniforme pretention du role exterieur, si, plus au fond encore, et sur un troisieme plan, pour ainsi dire, ne s'etait levee, d'accord avec l'apparence premiere, la conviction inexpugnable, comme une muraille formee par la nature sur le rocher (_arx animi_). Au pied de cette conviction nee pour ainsi dire avec lui et qui dominait tout, les reminiscences railleuses, les desappointements deja tant de fois eprouves, les experiences faites par lui-meme de la corruption mondaine et humaine, venaient mourir. Il y avait arret tout court. C'est bien. Mais a l'abri de la forteresse, et a cote d'une legitime confiance en ce qui ne perit jamais, en ce qui se renouvelle dans le monde de fervent et de genereux, ne se glissait-il pas un coin de credulite? Cet homme qui savait si bien tant de choses et tant d'hommes, et qui les avait pratiques avec tact, celui-la meme qui racontait si merveilleusement et par le dessous Mirabeau, Sieyes et les autres, qui leur avait tenu tete en mainte occasion, qui avait demele le pour et le contre en Bonaparte, et qui l'a juge en des pages si parfaitement judicieuses[69], ce meme La Fayette, ne l'avons-nous pas vu dispose a croire au premier venu soi-disant patriote, qui lui parlait un certain langage? La est le point faible, tout juste a cote de l'endroit fort. Ce trop de confiance sans cesse renaissante a l'egard de ceux qu'il n'avait pas encore eprouves, il l'avait en partie parce qu'il croyait en effet, et en partie peut-etre parce que c'etait dans son role, dans sa convenance politique et morale (a son insu), de voir ainsi, de ne pas trop approfondir ce qui faisait groupe autour du drapeau, son idole; nous y reviendrons. Quoi qu'il en soit (rare eloge et peut-etre applicable a lui seul entre les hommes de sa nuance qui ont fourni au long leur carriere), chez La Fayette le role exterieur et l'inspiration interieure se rejoignaient, se confirmaient pleinement, constamment; l'homme d'esprit, poli et fin, interessant a entendre, qu'on rencontrait en l'approchant, ne faisait qu'une agreable diversion entre le personnage public toujours prochain et l'interieur moral toujours present, et n'allait jamais jusqu'a interrompre ni a laisser oublier la communication de l'un a l'autre. [Note 69: _Mes Rapports avec le premier Consul_, tome V.] D'ensemble, on peut considerer La Fayette comme le plus precoce, le plus intrepide et le plus honnete assaillant a la prise d'assaut de l'ancien regime, des les debuts de 89. Toujours pourtant quelque chose du chevalier et du galant adversaire, soit qu'il s'elance a la breche en 89 l'epee en main, soit qu'il reparaisse comme le porte-etendard general de la Revolution en 1830. Un tres-spirituel ecrivain, M. Saint-Marc Girardin, en louant La Fayette dans les _Debats_ (preuve qu'il est bien mort), a conjecture que, s'il avait vecu au Moyen Age, il aurait fonde quelque ordre religieux avec la puissance d'une idee morale fixe. Je crois que La Fayette, au Moyen Age, aurait ete ce qu'il fut de nos jours, un chevalier, cherchant encore a sa maniere le triomphe des droits de l'homme sous pretexte du Saint-Graal, ou bien un croise en quete du saint tombeau, le bras droit et le premier aide de camp, sous un Pierre-l'Ermite, c'est-a-dire sous la voix de Dieu, d'une des grandes croisades. Cette sorte de vocation chevaleresque du heros republicain, de l'Americain de Versailles, apparait tout d'abord dans les volumes de Memoires et de Correspondance publies. C'est en rendant compte de ces volumes precieux, recueillis avec la plus scrupuleuse piete d'une famille pour une venerable memoire, qu'il nous sera aise de suivre et de faire sentir les lignes principales, les traits composants d'un caractere toujours divers, si simple qu'il soit et si uniforme qu'il paraisse. Le premier volume et la moitie du second contiennent tous les faits de la vie de La Fayette anterieure a 89, la guerre d'Amerique, ses voyages en Europe au retour; tantot ce sont des recits et des chapitres de memoires de sa main, tantot ce sont des correspondances qui y suppleent et les continuent. Cette portion du livre est tres-interessante et neuve, d'une lecture plus continue et plus coulante que l'intervalle, d'ailleurs plus connu, de 89 a 92, dans lequel on ne marche qu'a travers les justifications, rectifications.--On saisit tout d'abord le trait essentiel, le grand ressort du caractere de La Fayette, et lui-meme il le met a nu ingenument: "Vous me demandez l'epoque de mes premiers soupirs vers la gloire et la liberte; je ne m'en rappelle aucune dans ma vie qui soit anterieure a mon enthousiasme pour les anecdotes glorieuses, a mes projets de courir le monde pour chercher de la reputation. Des l'age de huit ans, mon coeur battit pour cette hyene qui fit quelque mal, et encore plus de bruit, dans notre voisinage _(en Auvergne)_, et l'espoir de la rencontrer animait mes promenades. Arrive au college, je ne fus distrait de l'etude que par le desir d'etudier sans contrainte. Je ne meritai guere d'etre chatie; mais, malgre ma tranquillite ordinaire, il eut ete dangereux de le tenter, et j'aime a penser que, faisant en rhetorique le portrait du cheval parfait, je sacrifiai un succes au plaisir de peindre celui qui, en apercevant la verge, renversait son cavalier." Ce ne sont pas seulement les ecoliers de rhetorique, ce sont quelquefois les hommes qui sacrifient un succes, c'est-a-dire la chose possible, au plaisir de peindre ou de faire une action d'ou resulte le plus grand honneur a leur role, la plus grande satisfaction a leurs sentiments. Des l'adolescence, les liaisons republicaines charment La Fayette; ce qu'ont ecrit et preche Jean-Jacques, Mably, Raynal, il le fera; lui, le descendant des hautes classes, il sera le premier champion, le paladin le plus avance des interets et des passions nouvelles. Le role est beau, etrange, hasardeux; il est fait pour enlever un jeune et noble coeur. Au regiment, dans le monde, a son debut, La Fayette est gauche, mal a l'aise, assez taciturne [70]; il garde le silence, parce qu'en cette compagnie _il ne pense et n'entend guere de choses qui lui paraissent meriter d'etre dites_. Il observe et il medite; sa pensee franchit les espaces, et va se choisir, par dela les mers, une patrie. "A la premiere connaissance de cette querelle (anglo-americaine), mon coeur, dit-il, fut enrole, et je ne songeai plus qu'a joindre mes drapeaux." [Note 70: Sur ce La Fayette de 1775, qui essaie du _bon air_ et y reussit peu, il faut voir la Notice placee en tete de la _Correspondance entre Mirabeau et le comte de La Marck_ (1851), Tome I, page 62.] Il n'a pas vingt ans, il s'echappe sur un vaisseau qu'il frete, a travers toutes sortes d'aventures. Apres sept semaines de hasards dans la traversee, il aborde l'immense continent, et, en sentant le sol americain, son premier mot est un serment de vaincre ou de perir avec cette cause. Rien de sincere et d'enlevant comme ce depart, cette arrivee; c'est le debut heroique du poeme et de la vie, la candeur qu'on n'a qu'une fois. Plus tard, en avancant, tout cela se complique, se derange ou s'arrange a dessein, se gate toujours. A peine debarque, il court vers Washington: la majeste de la taille et du front le lui designe comme chef autant que les qualites profondes. La Fayette s'attache a lui, et devient le disciple du grand homme. Washington parait bien grand, en effet, au milieu de cette guerre difficile, qui se traine sur de vastes espaces, pleine de miseres, de lenteurs, de revers, entravee par les rivalites et les jalousies soit du Congres, soit des autres generaux: "Simple soldat, dit excellemment La Fayette en le caracterisant, il eut ete le plus brave; citoyen obscur, tous ses voisins l'eussent respecte. Avec un coeur droit comme son esprit, il se jugea toujours comme les circonstances. En le creant expres pour cette revolution, la nature se fit honneur a elle-meme, et, pour montrer son ouvrage, elle le placa de maniere a faire echouer chaque qualite, si elle n'eut ete soutenue de toutes les autres." Il y a dans ces Memoires bien des endroits de cette sorte, qu'on dirait avoir ete ecrits par une plume historique profonde et familiere avec tous les replis. Blesse presque des son arrivee a la deroute de la Brandy-wine, La Fayette ecrit, pour la rassurer, a madame de La Fayette ces charmantes lettres qui ont ete si remarquees pour la coquetterie gracieuse du ton, _mon cher coeur_, et pour l'agreable assaisonnement que ce fin langage du XVIIIe siecle apporte a la sincerite republicaine des sentiments. En d'autres endroits, c'est le ton republicain et philosophique qui devient piquant en se melant a certaines habitudes legeres et en les voulant exprimer. On sourit de lire a propos d'un eloge des moeurs americaines: "Livrees a leur menage, les femmes en goutent, en procurent toutes les douceurs. C'est aux filles qu'on parle amour; leur coquetterie est aimable autant que decente. Dans les mariages de hasard qu'on fait a Paris, la fidelite des femmes repugne souvent a la nature, a la raison, on pourrait presque dire aux principes de la justice." Ces _principes de la justice_ qui viennent la tout d'un coup pour auxiliaires aux mille et une infideles liaisons du beau monde d'alors, datent le siecle a ce moment autant que ces jolies tendresses conjugales qui traversent l'Atlantique, comme en zephyrs, d'un air si degage. Le Congres avait decide une expedition dans le Canada, et en avait charge La Fayette. On esperait mener comme on le voudrait ce commandant de vingt-un ans; l'on desirait surtout le separer de Washington. La Fayette fut prudent et jugea la situation: comme on n'avait dispose aucun moyen, l'expedition manqua, ne se commenca point; mais La Fayette souffrit de tant de bruit pour rien; il craignait la risee, ecrit-il a Washington: "J'avoue, mon cher general, que je ne puis maitriser la vivacite de mes sentiments, des que ma reputation et ma gloire sont touchees. Il est vraiment bien dur que cette portion de mon bonheur, _sans laquelle je ne puis vivre_, se trouve dependre de projets que j'ai connus seulement lorsqu'il n'etait plus temps de les executer. Je vous assure, mon ami cher et venere, que je suis plus malheureux que je ne l'ai jamais ete." Nous saisissons l'aveu: La Fayette, avant tout, possede a un haut degre l'amour de l'estime, le besoin de l'approbation, le respect de soi-meme; ce qui est bien a lui, c'est, dans cette affaire du Canada et dans plusieurs autres, d'avoir sacrifie son desir de noble gloire personnelle a un sentiment d'interet public. Pourtant on decouvre en ce point la raison pour laquelle La Fayette n'etait pas un _gouvernant_ et n'aurait pas eu cette capacite. Il etait une nature trop individuelle, trop chevaleresque pour cela; occupe sans doute de la chose publique, mais aussi de sa ligne, a lui, a travers cette chose. Nous l'en louons plus que nous ne l'en blamons. Il n'y a pas trop d'hommes publics qui aient ce defaut-la, de penser constamment a l'unite et a la purete de leur ligne. Washington, le sage et le clairvoyant, comprend bien que c'est la l'endroit sensible et faible de son cher eleve; il le rassure, en nous confirmant l'honorable source du mal: "Je m'empresse de dissiper toutes vos inquietudes; elles viennent d'une sensibilite peu commune pour tout ce qui touche votre reputation." Pareil debat se renouvelle en diverses circonstances. Lorsque l'escadre francaise sous d'Estaing, apres avoir brillamment paru a Rhode-Island, fut contrainte, apres un combat et un orage, de se retirer sans plus de tentative, il y eut grande colere dans le peuple de Boston et parmi les milices. Le mot de _trahison_, si cher aux masses emues, circulait; un general americain, Sullivan, cedant a la passion, mit a l'ordre du jour que les _allies les avaient abandonnes_. La Fayette, dans cette position delicate, se conduisit a merveille; il exigea de Sullivan que l'ordre du matin fut retracte dans celui du soir; il ne souffrit pas qu'on dit devant lui un seul mot contre l'escadre. Le point d'honneur qui d'ordinaire, dans la carriere de La Fayette, se confondit avec le culte de la popularite, ici s'en separait, et il fut pour le point d'honneur au risque de perdre sa popularite. Tout cela est bien; mais ecoutons Washington, appreciant, sans s'etonner, la nature humaine sous les diverses formes de gouvernement, et n'etant pas idolatre ni dupe de cette forme plus libre, pour laquelle il combat et qu'il prefere: "Laissez-moi vous conjurer, mon cher marquis, de ne pas attacher trop d'importance a d'absurdes propos tenus peut-etre sans reflexion et "dans le premier transport d'une esperance trompee. Tous ceux qui raisonnent reconnaitront les avantages que nous devons a la flotte francaise et au zele de son commandant; mais, dans un gouvernement libre et republicain, vous ne pouvez comprimer la voix de la multitude; chacun parle comme il pense, ou pour mieux dire sans penser, et par consequent juge les resultats sans remonter aux causes... C'est la nature de l'homme que de s'irriter de tout ce qui dejoue une esperance flatteuse et un projet favori, et c'est une folie trop commune que de condamner sans examen." Comme complement et correctif de ce jugement de Washington sur les gouvernements republicains, il convient de rapprocher ce passage d'une lettre de lui a La Fayette, ecrite plusieurs annees apres (25 juillet 1785): il s'agit de la necessite qui se faisait generalement sentir a cette epoque, parmi les negociants du continent americain, d'accorder au Congres le pouvoir de statuer sur le commerce de l'Union: "Ils sentent la necessite d'un pouvoir regulateur, et l'absurdite du systeme qui donnerait a chacun des Etats le droit de faire des lois sur cette matiere, independamment les uns des autres. Il en sera de meme, apres un certain temps, sur tous les objets d'un commun interet. Il est a regretter, je l'avoue, qu'il soit toujours necessaire aux Etats democratiques de _sentir_ avant de pouvoir _juger_. C'est ce qui fait que ces gouvernements sont lents. Mais a la fin le peuple revient au vrai." Oui, au vrai en tout ce qui le touche directement comme interet. En ce qui est du reste, il n'y a aucune necessite, et il y a meme tres-peu de chances pour que le vrai triomphe parmi le grand nombre et pour qu'on s'en soucie[71]. [Note 71: Ce n'est point par occasion et par accident que Washington exprime cette idee sur les tatonnements et les _a-peu-pres_ qui sont la loi du regime democratique; il y revient en maint endroit dans ses lettres a La Fayette, et non pas evidemment sans dessein. Ainsi encore a propos des tiraillements interieurs qui, apres la conclusion de la paix et avant l'etablissement de la Constitution federale, allaient a deconsiderer l'Amerique aux yeux de l'Europe attentive et surtout des cours mefiantes: "Malheureusement pour nous, ecrit Washington (10 mai 1786), quoique tous les recits soient fort exageres, notre conduite leur donne quelque fondement. C'est un des inconvenients des gouvernements democratiques, que le peuple, qui ne juge pas toujours et se trompe frequemment, est souvent oblige de subir une experience, avant d'etre en etat de prendre un bon parti. Mais rarement les maux manquent de porter avec eux leur remede. Toutefois, on doit regretter que les remedes viennent si lentement, et que ceux qui voudraient les employer a temps ne soient pas ecoutes avant que les hommes aient souffert dans leurs personnes, dans leurs interets, dans leur reputation." Washington, persuade de l'avantage du gouvernement democratique avec ces reserves, me convaincrait plus, je l'avoue, que La Fayette persuade de l'excellence de la forme sans reserve.] La Fayette en etait a ses illusions. Je sais la part qu'il faut faire au feu de la jeunesse, et lui-meme, quand il revient, pour la raconter, sur cette epoque, il semble parler de quelque exces que l'age aurait tempere et gueri. Mais c'est a la fois bon gout et une autre sorte d'illusion que de faire par endroits bon marche de soi-meme dans le passe; quand on a un trait vivement prononce dans la jeunesse, il est rare qu'il ne dure pas, qu'il ne revienne pas en se creusant, bien qu'on veuille le croire efface[72]. Il en est de meme de certaines idees si ancrees qu'elles semblent moins tenir a l'intelligence qu'au caractere. D'ailleurs La Fayette, comme chacun sait et comme Charles X le disait agreablement (qui se connaissait en immuabilite), La Fayette est un des hommes qui jusqu'a la fin ont le moins change. [Note 72: Se rappeler la belle Epitre morale de Pope sur le _caractere des hommes_, et le passage si vrai sur la _passion maitresse et dominante_.] Je ne puis m'empecher, chemin faisant, de relever encore en La Fayette tout ce qui se denote dans le sens precedent, tout ce que trahit, en chaque occasion, son ame avide d'estime et honorablement chatouilleuse. Des que la France se declare pour l'Amerique, il pense a quitter les drapeaux americains pour rejoindre ceux de son pays: "J'avais fait le projet, ecrit-il au duc d'Ayen, aussitot que la guerre se declarerait, d'aller me ranger sous les etendards francais; j'y etais pousse par la crainte que l'ambition de quelque grade, ou l'amour de celui dont je jouis ici, ne parussent etre les raisons qui m'avaient retenu. Des sentiments si peu patriotiques sont bien loin de mon coeur."Mais il ne lui suffit pas que ces sentiments soient loin de son coeur; il ne saurait souffrir qu'on les lui put attribuer. Tel est le La Fayette primitif, avant que les lecons si positives de la Revolution francaise et l'exemple des egarements de l'opinion soient venus le moderer a la surface bien plus que le modifier profondement. Les anciens chevaliers, les gentilshommes francais avaient pour culte l'honneur. Chevalier et gentilhomme, La Fayette eut, autant qu'aucun, cet ideal delicat; mais il arriva au moment ou il allait y avoir confusion et transformation de l'idole de l'honneur en cette autre idole de la popularite, et il devanca ce moment. Au lieu de viser, comme les simples et fideles gentilshommes, a la bonne opinion de ses pairs, il visa a la bonne opinion de tout le monde, de ce qu'on appelait le peuple, c'est-a-dire de ses pairs aussi; il y avait, certes, de la nouveaute et de la grandeur d'ame dans cette ambition, dut-il y entrer quelque meprise. Quand il revient pour la premiere fois d'Amerique, La Fayette, recu, complimente a la cour, exile pour la forme, est fete a Paris. Les ministres le consultent, les femmes l'embrassent[73], la reine lui fait avoir le regiment de Royal-dragons. Cependant on se lasse, comme toujours; les baisers cessent: "Les temps sont un peu changes, ecrit-il (trois ou quatre ans apres), mais il me reste ce "que j'aurais choisi, la _faveur populaire_ et la tendresse des personnes que j'aime." Cette faveur populaire, qui sonnait si flatteusement a son oreille, et qui representait pour lui ce qu'etait l'honneur a un Bayard, fut jusqu'a la fin son idole favorite. Il la sacrifia dans certains cas a ce qu'il crut de son devoir et de ses serments (ce qui est tres-meritoire); mais, par une sorte d'illusion propre aux amants, il ne crut jamais la sacrifier tout entiere ni la perdre sans retour; il mourut bien moins en la regrettant qu'en la croyant posseder encore. [Note 73: Les annees en s'ecoulant permettent bien des choses. Le duc de Laval, parlant de M. de La Fayette et de ses bonnes fortunes dans sa jeunesse, disait en begayant et de l'air le plus serieux: "M. de La Fayette a eu madame de Simiane; et madame de Simiane! ce n'etait pas chose facile: ne l'avait pas qui voulait!" Il paraissait faire plus de cas de lui pour cette conquete que pour toutes celles de 89.] Dans cette meme guerre d'Amerique, a son second voyage (1780), La Fayette arrive a Boston, precedant de peu l'escadre francaise qui amene les troupes de M. de Rochambeau; c'est un secours qu'il a obtenu de Versailles a l'insu de l'Amerique et par son credit personnel. Mais le corps francais est peu considerable; pendant toute la campagne de 1780, M. de Rochambeau croit devoir rester a Rhode-Island. La Fayette s'en impatiente et lui ecrit tout naturellement: "Je vous l'avouerai en confidence, au milieu d'un pays etranger, mon amour-propre souffre de voir les Francais bloques a Rhode-Island, et le depit que j'en ressens me porte a desirer qu'on opere." Il y avait mele quelque premiere vivacite envers M. de Rochambeau, qu'il retracte. Rochambeau lui repond, et on remarque cette phrase, qui va juste a l'adresse de ce meme sentiment d'honorable susceptibilite auquel nous avons vu deja Washington repondre: "C'est toujours bien fait, mon cher marquis, de croire les Francais invincibles; mais je vais vous confier un grand secret d'apres une experience de quarante ans: Il n'y en a pas de plus aises a battre, quand ils ont perdu la confiance en leur chef; et ils la perdent tout de suite, quand ils ont ete compromis a la suite de l'ambition particuliere et personnelle." La Fayette alors se retourne vers Washington, et sollicite de lui une certaine expedition dont il precise les bases, qui aurait de l'eclat, dit-il, des avantages probables pour le moment et un immense pour l'avenir; qui, enfin, si elle ne reussit pas, n'entraine pas de suites fatales. Washington repond: "Il est impossible, mon cher marquis, de desirer plus ardemment que je ne fais, de terminer cette campagne par un coup heureux; mais nous devons plutot consulter nos moyens que nos desirs, et ne pas essayer d'ameliorer l'etat de nos affaires par des tentatives dont le mauvais succes les ferait empirer. Il faut deplorer que l'on ait mal compris notre situation en Europe; mais, pour tacher de recouvrer notre reputation, nous devons prendre garde de la compromettre davantage." On voit que chacun reste dans son role; mais ces roles divers se reproduisent trop frequemment dans la suite des evenements, pour qu'on les puisse attribuer a la seule difference des ages. Or, ce qui est du caractere persiste, se recouvre peut-etre, mais se creuse assurement plutot que de diminuer, avec l'age. Le premier mobile de La Fayette est l'_opinion_ dans le sens honorable, la gloire dans le sens antique, le _los_ honnete. On peut acquerir plus tard de l'experience, de l'habilete, de la finesse; on en acquiert, c'est inevitable; chacun a la sienne en avancant dans la vie et a force de se mesurer aux epreuves. Mais cette experience acquise, il est rare qu'on ne l'emploie pas autour de sa qualite premiere fondamentale, qu'on ne la mette pas preferablement au service de son premier tour de caractere, quand il est decisif et dominant. J'essaie de saisir et d'indiquer dans ses fondements l'idee qui est devenue la vie meme de La Fayette et qui est le mot de son role: la plus grande faveur populaire entourant et couronnant aussi constamment que possible la plus grande vertu civique. Cette conciliation en soi est assez difficile, et La Fayette l'a assez bien atteinte pour qu'on ne puisse s'etonner que, la premiere jeunesse passee, il s'y soit mele chez lui un peu d'art, un art toujours noble. Dans cette premiere partie des Memoires et de la vie de La Fayette, a cote de la jeune, enthousiaste et pure figure du disciple, est celle du maitre, du veritable grand homme d'Etat republicain, de Washington. A lire les details de la lutte commencante et les vicissitudes si prolongees, si tiraillees, on comprend, a moins d'avoir un systeme de philosophie de l'histoire preexistant, combien la destinee de l'Amerique du Nord etait liee a lui, et combien, un homme manquant, il pouvait de ce cote ne pas se former d'empire.--On parlait de Washington: "C'est un bien grand homme, disais-je, et les Memoires du general La Fayette montrent que sans lui la revolution d'Amerique aurait pu de reste ne pas reussir."--"Oui, repondit un philosophe,[74] il etait bien necessaire; mais quand les choses sont mures, ces sortes d'hommes necessaires se rencontrent toujours."--A la bonne heure! aurait-on pu repliquer; mais n'est-ce pas que, lorsqu'ils ne se presentent point, on aime a croire que c'est que les choses et les idees n'etaient pas encore mures? [Note 74: M. le duc de Broglie.] On connaissait deja quelques-unes des principales lettres de Washington a La Fayette, que ce dernier avait communiquees; elles ont un genre de beaute simple, sensee, calme, majestueuse, religieuse, qui eleve l'ame et mouille par moments l'oeil de larmes. "Nous sommes a present, ecrit Washington a La Fayette (avril 1783), un peuple independant, et nous devons apprendre la tactique de la politique. Nous prenons place parmi les nations de la terre, et nous avons un caractere a etablir. Le temps montrera comment nous aurons su nous en acquitter. Il est probable, du moins je le crains, que la politique locale des Etats interviendra trop dans le plan de gouvernement qu'une sagesse et une prevoyance degagees de prejuges auraient dicte plus large, plus liberal; et nous pourrons commettre bien des fautes sur ce theatre immense, avant d'atteindre a la perfection de l'art..." Mais la lettre tout a fait monumentale et historique est celle qui a pour date: _Mount-Vernon_, 1er _fevrier_ 1784, aussitot apres la resignation du commandement: "Enfin, mon cher marquis, je suis a present un simple citoyen sur les bords du Potomac, a l'ombre de ma vigne et de mon figuier..." On est dans Plutarque, on est a la fois dans la realite moderne. Washington ne fut pas laisse trop longtemps a l'ombre de son figuier. Appele en 1789 a la presidence, il fut le premier a fonder, a pratiquer le gouvernement au sein du pays qu'il avait deja sauve et fonde dans son existence meme. Homme unique dans l'histoire jusqu'a ce jour, homme de gouvernement, de pouvoir, de direction nationale et sociale, et en meme temps homme de liberte, d'une integrite morale inalterable. Depuis et avant Cesar jusqu'a Napoleon, tout ce qui a brille et influe en tete des nations, grand roi ou grand ministre, n'a songe et n'est parvenu a reussir qu'a l'aide d'une dose de machiavelisme plus ou moins mal dissimulee, tellement qu'on est en droit de se demander si le contraire est possible et si l'entiere vertu n'apporte pas son obstacle, son echec avec elle. On n'a pour opposer veritablement a cette triste vue que le nom de Washington, qui va rejoindre a travers les siecles ces noms presque fabuleux des Epaminondas et des heros de la Grece. Il est vrai que Washington, grand homme qui parait avoir ete de nature a pouvoir suffire a toutes les situations, n'a eu a operer que chez des nations encore simples, au sein d'une societe en quelque sorte elementaire. Qu'aurait-il pu, qu'aurait-il refuse de faire dans un premier role, au sein d'une vieille nation brillante et corrompue? En disant _non_ a certains moyens, n'aurait-il pas abdique le pouvoir des le second jour? Nul n'est en mesure de demontrer le contraire; l'autorite de ce bel et unique exemple reste donc en dehors, a part, une exception non concluante, et je ne puis dire de la vie de Washington ce que le poete a dit de la chute d'un grand coupable politique: Abstulit hunc tandem Rufini poena tumultum Absolvitque Deos.[75] [Note 75: En repassant pourtant l'histoire, je m'arrete avec meditation sur ces grands noms consolateurs de Charlemagne et de saint Louis; et s'ils n'emportent pas la balance, ils empechent le desespoir.] En 1784, La Fayette en est deja a son troisieme voyage d'Amerique: ce voyage de 1784, au commencement de la paix, fut un triomphe touchant et merite qui ouvre pour lui cette serie de marches unanimes et de processions populaires, dont il fut si souvent le heros et le drapeau. De retour en Europe, les annees suivantes se passerent pour lui en succes de toutes sortes, en voyages dans les diverses cours, tres-amusants et qu'il raconte a ravir, en projets politiques et en applications serieuses de son metier de republicain. La Fayette partage et devance le mouvement irresistible et confiant qui poussait la societe d'alors vers une revolution universelle. Ce qui me frappe, ce n'est pas tant qu'il croie, comme les plus habiles engages dans le premier moment, a l'excellence des moyens nouveaux et a leur efficacite immediate. Cela pourtant va un peu loin; Washington le sent, et, a propos de ses louables efforts pour la rehabilitation civile des Protestants, il lui ecrit, des 1785, ces paroles d'une intention plus generale: "Mes voeux les plus ardents accompagneront toujours vos entreprises; mais souvenez-vous, mon cher ami, que c'est une partie de l'art militaire que de reconnaitre le terrain avant de s'y engager trop avant. On a souvent plus fait par les approches en regle que par un assaut a force ouverte. Dans le premier cas, vous pouvez faire une bonne retraite; dans le second, vous le pouvez rarement si vous etes repousse." Mais, encore une fois, cet entrainement enthousiaste a ete trop manifeste chez tous ceux qui ont pris part au premier assaut contre l'ancien regime, pour qu'en le remarquant chez La Fayette on y voie alors autre chose qu'un surcroit d'emulation civique et de zele, une intrepidite d'avant-garde avec les dehors du sang-froid. Ce qui me frappe donc, c'est la suite, c'est la persistance plus intrepide de sa foi aux memes moyens generaux, et sa meconnaissance prolongee de ce qu'avait de special le caractere de la nation francaise par opposition a l'americaine. Que La Fayette, en 87, a l'epoque de l'Assemblee des notables, se trouvant chez le duc d'Harcourt, gouverneur du Dauphin, avec une societe qui discutait quels livres d'histoire il fallait mettre dans les mains du jeune prince, ait dit: "Je crois qu'il ferait bien de commencer son histoire de France a l'annee 1787," le mot est juste et piquant dans la situation, et d'accord avec le voeu universel d'alors, dont c'etait une redaction vivement abregee. Mais en rayant toute une histoire de rois, on ne raye pas aussi aisement un caractere de peuple. Et comment le La Fayette de 89 a 91, le general de la force armee a Paris, le La Fayette des insurrections qu'il contenait a peine, des faubourgs qu'il ne commandait qu'en les conduisant, comment ce La Fayette n'a-t-il pas senti sous lui et au poitrail de son cheval le meme peuple orageux et mobile, heroique et.. mille autres choses a la fois, peuple de la Ligue et de la Fronde, peuple de l'entree de Henri IV et de l'entree de Louis XVI, peuple des _Trois Jours_, je le sais, mais aussi de bien des jours assez dissemblables, j'ose le croire? Or ce peuple-la de Paris n'etait lui-meme qu'une des varietes de la grande nation. On oublie trop, en traitant, soit avec les individus, soit avec les nations, ce qui est du fond de leur caractere; a la faveur de quelques compliments de forme, ou resonnent les mots d'_honorable_, de _loyal_, on aime de part et d'autre a se dissimuler cela; c'est comme quelque chose d'immuable au fond et de fatal; il semble que ce soit desagreable et humiliant de se l'avouer. Homme et nation, on suppose volontiers qu'on se convertit du tout au tout. Or, le caractere d'une nation, modifiable tres-lentement a travers les siecles, toujours tres-particulier, est moins changeable encore que celui d'un individu, lequel lui-meme ne se change guere. Plus il y a grand nombre, et moins il y a chance a la lutte de la volonte morale contre le penchant, plus il y a fatalite et triomphe de la force naturelle. Le caractere, quelquefois masque chez les nations, comme chez les individus, par les moments de grande passion, reparait toujours apres[76]. [Note 76: Lord Chesterfield en son temps disait a Montesquieu: "Vous autres Francais, vous savez elever des barricades, mais pas de barrieres."] La Fayette, non-seulement d'abord, mais continuellement et jusqu'a la fin, a paru negliger dans la question sociale et politique cet _element constant_, ou du moins tres-peu variable, donne par la nature et l'histoire, a savoir, le caractere de la nation francaise. Il n'a jamais vu ou voulu voir que l'homme en general, et non pas l'homme des moralistes, celui de La Rochefoucauld et de La Bruyere, mais l'homme des droits, l'homme abstrait. En juillet 1815, entre Waterloo et la seconde rentree des Bourbons, il prit le plus grand interet[77], comme on sait, a la Declaration de la Chambre des representants. "Cette piece admirable, ecrit-il avec raison en s'y reconnaissant, presente ce que la France a voulu constamment depuis 89 et ce qu'elle voudra toujours jusqu'a ce qu'elle l'ait obtenu." Et il ajoute: "Ceux qui accusent les Francais de legerete devraient penser qu'au bout de vingt-six ans de revolution ils se retrouvent dans les memes dispositions qu'ils manifesterent a son commencement." Mais, en supposant que les Francais de 1815 aient ete assez unanimes sur cette Declaration avec la Chambre des representants (ce que rien ne prouve) pour ne pas etre accuses de legerete, n'etait-ce donc pas trop deja, au point de vue de La Fayette, qu'apres avoir ete les Francais de 89, ils eussent ete ceux du Directoire, ceux du 18 brumaire, du couronnement et des pompes idolatriques de l'Empire? N'en voila-t-il pas plus qu'il ne fallait pour croire encore au vieux defaut national, a la legerete? On trouvera peut-etre que j'insiste trop sur cette illusion de La Fayette, sur cette vue obstinee et incomplete, selon laquelle il ne cessait de decouper dans l'etoffe ondoyante de l'homme et du Francais l'exemplaire uniforme de son citoyen. Mais, dans l'etude du caractere, j'_injecte_ de mon mieux, pour la dessiner aux regards, la veine ou l'artere principale. Je veux tout dire, d'ailleurs, de ma pensee: tout n'etait pas illusoire dans cette vue perseverante, et, pour mieux aboutir a sa fin, il fallait peut-etre ainsi qu'elle se resserrat. La Fayette avait attache de bonne heure son honneur et son renom au triomphe de certaines idees, de certaines verites politiques; cela etait devenu sa mission, son role special, dans les divers actes de notre grand drame revolutionnaire, de reparaitre droit et fixe avec ces articles ecrits sur le meme drapeau. Qu'a defaut de triomphe on ne perdit pas de vue drapeau et articles inscrits, avec lesquels il s'identifiait, c'est ce qu'il voulait du moins. Ce qu'il avait declare en 89, il le rappelle donc et le maintient en 1800, il le proclame en 1815, il le deploie encore en 1830; et, en definitive, aout 1830 en a realise assez, dans la lettre sinon dans l'esprit, pour que sa vue perseverante ait ete justifiee historiquement. Dans sa longue et ferme attente, tout ce qui pouvait etre etranger au triomphe du drapeau, et en amoindrir ou en retarder l'inauguration, La Fayette ne le voyait pas, et peut-etre il ne le desirait pas voir. Son langage etait fait a son dessein. Un precepte qu'il ne faut jamais perdre de vue en politique, c'est, quelque idee qu'on ait des hommes, d'avoir l'air de les respecter et de faire estime de leur sens, de leur caractere; on tire par la d'eux tout le bon parti possible; et si l'on y veut mettre cette louable intention, on les peut mouvoir dans le sens de leurs meilleurs penchants. La Fayette, qui s'etait voue, comme a une specialite, au triomphe de quelques principes genereux, a pu ne dire dans sa longue carriere et ne paraitre connaitre de la majorite des hommes, meme apres l'experience, que ce qui convenait au noble but ou il les voulait porter. C'a ete une des conditions de son role, en le definissant comme je viens de le faire; et si c'en a ete un des moyens, il n'a rien eu que de permis. [Note 77: Il y aurait pris la plus grande part, s'il n'avait ete en ce moment a Haguenau: il y adhera tres-vivement a son retour.] En m'exprimant de la sorte, en toute liberte, je n'ai pas besoin de faire remarquer combien le point de vue du politique et celui du moraliste sont inverses, l'un songeant avant tout aux resultats et au succes, l'autre remontant sans cesse aux motifs et aux moyens. Sans pretendre suivre en detail La Fayette dans son personnage politique a dater de 89, j'aurai pourtant a parcourir ses Memoires pour l'appreciation de quelques-uns de ses actes, pour le releve de quelques-uns de ses portraits anecdotiques ou de ses jugements. Mais aujourd'hui j'aime mieux tirer par anticipation, des trois derniers volumes non publies, et qui vont tres-prochainement paraitre, de belles pages d'un grand ton historique, qui succedent a de tres-interessants et tres-varies recits, le tout composant un chapitre intitule _Mes rapports avec le premier Consul_. Cet ecrit, commence avant 1805, a la priere du general Van Ryssel, ami de La Fayette, ne fut acheve qu'en 1807 et resta dedie au patriote hollandais, mort dans l'intervalle. Ces pages, datees de Lagrange, meditees et tracees a une epoque de retraite, d'oubli et de parfait desinteressement, loin des rumeurs de l'idole populaire, y gagnent en elevation et en etendue. J'en extrais toute la conclusion[78]: [Note 78: Malgre la longueur, je n'ai pas voulu priver le lecteur de cette reproduction textuelle; les citations decoupees par la critique dessinent l'homme mieux que si l'on renvoyait au livre. La bonne critique n'est souvent qu'une bordure.--Et puis, en me livrant tout a l'heure a mon extreme analyse, je comptais bien en corriger a temps l'impression, en recouvrir la minutie un peu severe, par l'effet de ce large morceau, devenu en tout necessaire au complement de ma pensee et a la proportion de mon jugement.] "Guerre et politique, voila deux champs de gloire ou Bonaparte exerce une grande superiorite de combinaisons et de caractere; non qu'il me convienne comme a ses flatteurs de lui attribuer cette force nationale primitive qui naquit avec la Revolution et qui, indomptable sous les chefs les plus mediocres, valut tant de triomphes aux grands generaux, ou que je voulusse oublier quand et par qui furent faites la plupart des conquetes qui ont fixe les limites de la France; mais, parmi tant de capitaines qui ont releve la gloire de nos armes, il n'en est aucun qui puisse presenter un si brillant faisceau de succes militaires. Personne, depuis Cesar, n'a autant montre cette prodigieuse activite de calcul et d'execution qui, au bout d'un temps donne, doit assurer a Bonaparte l'avantage sur ses rivaux. Permettons-lui, sous ce rapport, d'en vouloir un peu a la philosophie moderne qui tend a desenchanter le monde du prestige des conquetes, et qui, modifiant l'opinion de l'Europe et le ton de l'histoire, fait demander quelles furent les vertus d'un heros, et de quelle maniere la victoire influa sur le bien-etre des nations. "Ce n'est pas non plus dans les nobles regions de l'interet general qu'il faut chercher la politique de Bonaparte. Elle n'a d'objet, comme on l'a dit, que _la construction de lui-meme_; mais le feu sombre et devorant d'une ambition bouillante et neanmoins dirigee par de profonds calculs a du produire de grandes conceptions, de grandes actions, et augmenter l'eclat et l'influence de la nation dont il a besoin pour commander au monde. Ce monde etait d'ailleurs si pitoyablement gouverne, qu'en se trouvant a la tete d'un mouvement revolutionnaire dont les premieres impulsions furent liberales et les deviations atroces, Bonaparte, dans sa marche triomphante, a necessairement amene au dehors des innovations utiles, et en France des mesures reparatrices, au lieu de la demagogie feroce dont on avait craint le retour. Beaucoup de persecutions ont cesse, beaucoup d'autres ont ete redressees; la tranquillite interieure a ete retablie sur les ruines de l'esprit de parti; et si l'on suivait les derniers resultats de l'influence francaise en Europe, on verrait qu'il s'exerce continuellement une force de choses nouvelle qui, en depit de la tendance personnelle du chef, rapproche les peuples vaincus des moyens d'une liberte future. "Il est assez remarquable que ce puissant genie, maitre de tant d'Etats, n'ait ete pour rien dans les causes premieres de leur renovation. Etranger aux mutations de l'esprit public du dernier siecle, il me disait: "Les adversaires de la Revolution n'ont rien a me reprocher; je suis pour eux un Solon qui a fait fortune." "Cette fortune date du siege de Toulon; le general Carteaux lui ecrivait alors en style du temps: "A telle heure, six chevaux de poste, ou la mort." Il me racontait un jour comment des bandes de brigands deguenilles arrivaient de Paris dans des voitures dorees, pour former, disait-on, l'esprit public. Denonce lui-meme avec sa famille, apres le 9 thermidor, comme terroriste, il vint se plaindre de sa destitution; mais Barras l'avait distingue a Toulon et l'employa au 13 vendemiaire: "Ah! disait-il a Junot en voyant passer ceux qu'il allait combattre, si ces gaillards-la me mettaient a leur tete, comme je ferais sauter les representants!" Il epousa ensuite madame de Beauharnais et eut le commandement d'Italie. Son armee devint l'appui des jacobins, en opposition aux troupes d'Allemagne, qu'on appelait _les Messieurs_; les campagnes a jamais celebres de cette armee couvrirent de lauriers chaque echelon de la puissance du chef. On connait son influence sur le 18 fructidor, qui porta le dernier coup aux assemblees nationales; Bonaparte n'en dit pas moins, a son retour, dans un discours d'apparat, que "cette annee commencait l'ere des gouvernements representatifs." Les partis opprimes esperaient qu'il allait modifier la rigueur des temps; il ne tenta rien pour eux ni pour lui. Contrarie dans une conference avec les Directeurs, il offrit sa demission La Revelliere et Rewbell l'accepterent, Barras la lui rendit, et le vainqueur de l'Italie se crut heureux de courir les cotes pour etre hors de Paris, et d'etre envoye de France en Egypte, ou il emmena la fleur de nos armees. Ses idees se tournerent alors vers l'Asie, dont l'ignorante servitude, comme il l'a souvent dit depuis, flattait son ambition. Arrete a Saint-Jean-d'Acre par Philippeaux, son ancien camarade, il regagna l'Egypte ou, apprenant les revers de nos armees en Europe, et apres avoir recu une lettre de son frere Joseph portee par un Americain, il s'embarqua secretement pour retourner en France; mais il n'y arriva que lorsque nos drapeaux etaient redevenus partout victorieux. "Cependant sa fortune ne l'abandonnait pas. Un des tristes resultats de tant de violences precedentes avait ete la necessite generalement reconnue d'un coup d'Etat de plus pour sauver la liberte et l'ordre social. Plusieurs projets analogues au 18 brumaire furent proposes en quelque sorte au rabais, quoique sans fruit, a divers generaux. On y distinguait surtout le besoin de chacun de ne chercher des secours que la ou les souvenirs du passe trouveraient une sanction. Au nom de Bonaparte, toute attente se tourna vers lui. Rayonnant de gloire, plus imposant par son caractere que par sa moralite, doue de qualites eminentes, vante par les jacobins lorsqu'ils croyaient le moins a son retour, il offrait a d'autres le merite d'avoir prefere la republique a la liberte, Mahomet a Jesus-Christ, l'Institut au generalat; on lui savait gre ailleurs de ses egards pour le pape, le clerge et les nobles, d'un certain ton de prince et de ces gouts de cour dont on n'avait pas encore mesure la portee. Le Directoire, divise, deconsidere, le laissa d'autant plus facilement arriver, que Barras le regardait encore comme son protege, et que Sieyes esperait en faire son instrument. Il n'eut plus, des lors, qu'a se decider entre les partis, leurs offres, ses promesses, et, parmi ceux qui se mirent en avant, tout bon citoyen eut fait le meme choix que lui. On peut s'etonner que, dans la journee de Saint-Cloud, Bonaparte ait paru le plus trouble de tous; qu'il ait fallu pour le ranimer un mot de Sieyes, et, pour enlever ses troupes, un discours de Lucien; mais, depuis ce moment, tous ses avantages ont ete combines, saisis et assures avec une suite et une habilete incomparables. "Ce n'est pas, sans doute, cette absolue prevoyance de tous les temps, cette creation precise de chaque evenement, auxquelles le vulgaire aime a croire comme aux sorciers. Les plus vils usurpateurs, et jusqu'a Robespierre, en ont eu momentanement le renom; mais, en se livrant a l'ambition "d'aller, comme il disait lui-meme a Lally, toujours en avant, et le plus loin possible," ce qui rappelle le mot de Cromwell, Bonaparte a reuni au plus haut degre quatre facultes essentielles: calculer, preparer, hasarder et attendre. Il a tire le plus grand parti de circonstances singulierement convenables pour ses moyens et ses vues, du degout general de la popularite, de la terreur des emotions civiles, de la preponderance rendue a la force militaire, ou il porte a la fois le genie qui dirige les troupes et le ton qui leur plait; enfin, de la situation des esprits et des partis qui laissait craindre aux uns la restauration des Bourbons, aux autres la liberte publique, a plusieurs l'influence des hommes qu'ils ont hais ou persecutes, a presque tous un mouvement quelconque, et l'obligation de se prononcer. Tout cela ne lui donnait, a la verite, la preference de personne, mais lui assurait, suivant l'expression de madame de Stael, "les secondes voix de tout le monde." Il a plus fait encore: il s'est empare avec un art prodigieux des circonstances qui lui etaient contraires; il a profite a son gre des anciens vices et des nouvelles passions de toutes les cours, de toutes les factions de l'Europe; il s'est mele, par ses emissaires, a toutes les coalitions, a tous les complots dont la France ou lui-meme pouvaient etre l'objet; au lieu de les divulguer ou de les arreter, il a su les encourager, les faire aboutir utilement pour lui, hors de propos pour ses ennemis, les dejouant ainsi les uns par les autres, se faisant de toutes personnes et de toutes choses des instruments et des moyens d'agrandissement ou de pouvoir. "Bonaparte, mieux organise pour le bonheur public et pour le sien, eut pu, avec moins de frais et plus de gloire, fixer les destinees du monde et se placer a la tete du genre humain. On doit plaindre l'ambition secondaire qu'il a eue, dans de telles circonstances, de regner arbitrairement sur l'Europe; mais, pour satisfaire cette manie geographiquement gigantesque et moralement mesquine, il a fallu gaspiller un immense emploi de forces intellectuelles et physiques, il a fallu appliquer tout le genie du machiavelisme a la degradation des idees liberales et patriotiques, a l'avilissement des partis, des opinions et des personnes; car celles qui se devouent a son sort n'en sont que plus exposees a cette double consequence de son systeme et de son caractere; il a fallu joindre habilement l'eclat d'une brillante administration aux sottises, aux taxes et aux vexations necessaires a un plan de despotisme, de corruption et de conquete, se tenir toujours en garde contre l'independance et l'industrie, en hostilite contre les lumieres, en opposition a la marche naturelle de son siecle; il a fallu chercher dans son propre coeur a se justifier le mepris pour les hommes, et dans la bassesse des autres a s'y maintenir; renoncer ainsi a etre aime, comme par ses variations politiques, philosophiques et religieuses, il a renonce a etre cru; il a fallu encourir la malveillance presque universelle de tous les gens qui ont droit d'etre mecontents de lui, de ceux qu'il a rendus mecontents d'eux-memes, de ceux qui, pour le maintien et l'honneur des bons sentiments, voient avec peine le triomphe des principes immoraux; il a fallu enfin fonder son existence sur la continuite du succes, et, en exploitant a son profit le mouvement revolutionnaire, oter aux ennemis de la France et se donner a lui-meme tout l'odieux de ces guerres auxquelles on ne voit plus de motifs que l'etablissement de sa puissance et de sa famille. "Quel sera pour lui pendant sa vie, et surtout dans la posterite, le resultat definitif du defaut d'equilibre entre sa tete et son coeur? Je suis porte a n'en pas bien augurer; mais je n'ai voulu, dans cet apercu de sa conduite, qu'expliquer de plus en plus la mienne; elle ne peut etre imputee a aucun sentiment de haine ou d'ingratitude. J'avais de l'attrait pour Bonaparte; j'avoue meme que, dans mon aversion de la tyrannie, je suis plus choque encore de la soumission de tous que de l'usurpation d'un seul. Il n'a tenu qu'a moi de participer a toutes les faveurs compatibles avec son systeme. Beaucoup d'hommes ont concouru a ma delivrance: le Directoire qui ordonna de nous reclamer; les Directeurs et les ministres qui recommanderent cet ordre; le collegue plenipotentiaire qui s'en occupa; certes, autant que lui, tant d'autres qui nous servirent de leur autorite, de leur talent, de leur devouement; il n'en est point a qui j'aie temoigne avec autant d'eclat et d'abandon une reconnaissance sans bornes, sans autres bornes du moins que mes devoirs envers la liberte et la patrie. Pret, en tous temps et en tous lieux, a soutenir cette cause avec qui et contre qui que ce soit, j'eusse mieux aime son influence et sa magistrature que toute autre au monde: la s'est arretee ma preference. Les voeux qu'il m'est penible de former a son egard se tourneraient en imprecations contre moi-meme, s'il etait possible qu'aucun instant de ma vie me surprit, dans les intentions anti-liberales auxquelles il a malheureusement prostitue la sienne." On ne doit pas separer de ce morceau l'eloquente dedicace qui le termine: "J'en atteste vos manes, o mon cher Van Ryssel! a chaque pas de votre honorable carriere, trop courte pour notre affection et nos regrets, mais longue par les annees, par les services, par les vertus; en paix, en guerre, en revolution, puissant, proscrit ou reintegre, vous n'avez jamais cesse d'etre le plus noble et le plus fidele observateur de la justice et de la verite! Apres avoir partage, au 18 brumaire, ma joie et mon espoir, vous ne tardates pas a reconnaitre la funeste direction du nouveau gouvernement, et le droit que j'avais de ne pas m'y associer; Bonaparte perdit par degres l'estime et la bienveillance d'un des plus dignes appreciateurs du patriotisme et de la vraie gloire; et cependant, avant d'oter a la Hollande jusqu'au nom de republique, la fortune semble avoir attendu, par respect, qu'elle eut perdu le plus grand et le meilleur de ses citoyens. C'est donc a votre memoire que je dedie cette lettre commencee autrefois pour vous. Et pourquoi ne croirais-je pas l'ecrire sous vos yeux, lorsque c'est au souvenir religieux de quelques amis, plus qu'a l'opinion de l'univers existant, que j'aime a rapporter mes actions et mes pensees, en harmonie, j'ose le dire, avec une telle consecration?" J'ai parle du role et de ce qui s'y glisse inevitablement de factice a la longue, meme pour les plus vertueux; mais ici la solitude est profonde, la rentree en scene indefiniment ajournee; au sein d'une agriculture purifiante, dans le sentiment triste et serein de l'abnegation, en presence des amis morts, tout inspire la conscience et l'affranchit; ces pages du prisonnier d'Olmuetz devenu le cultivateur de Lagrange ont un accent fidele des males et simples paroles de Washington; elles feront aisement partager a tout lecteur quelque chose de l'emotion qui les dicta. II Ce fut une brillante epoque dans la vie de La Fayette que les annees qui s'ecoulerent depuis la fin de la guerre d'Amerique jusqu'a l'ouverture des Etats-generaux. Jeune et celebre, deja plein d'actions, chevaleresque parrain de treize republiques, il parcourait et etudiait l'Europe, les cours absolues, assistait aux revues et aux soupers du grand Frederic, et, de retour en France, par ses liaisons, par ses propos, par son attitude a l'Assemblee des notables, poussait hardiment a des reformes, dont le seul mot, etonnement de la cour, electrisait le public, et que rien ne compromettait encore. Pourtant cet intervalle de jouissance, de repos et de preparation, eut son terme, et La Fayette, a ses risques et perils dut rentrer dans la pratique active des revolutions. Il est age de trente-deux ans en 89. Tout ce qui precede n'a ete qu'un prelude; le plus serieux et le plus mur commence; la gloire, jusque-la si pure et incontestee, du jeune general va subir de terribles epreuves. Il s'agit, en effet, de la France et d'une vieille monarchie, d'une cour a laquelle La Fayette est lie par sa naissance, par des devoirs ou du moins par des egards obliges. De toutes parts il s'agit pour lui de garder une difficile et presque impossible mesure, d'etre republicain sans abjurer tout a fait son respect au trone, d'etre du peuple sans insulter chez les autres ni en lui le gentilhomme. Or, La Fayette, dans une telle complication que chaque pensee aisement acheve, s'engagea sans hesiter, tout en droiture et comme naturellement. Si on le prend a l'entree et a l'issue, on trouve que, somme toute et sauf l'examen de detail, il s'en est tire, quant aux principes generaux et quant a la tenue personnelle, a son honneur, a l'honneur de sa cause et de sa morale en politique. Ce n'est pas a dire qu'en aucun de ces difficiles moments ni lui ni son cheval n'aient bronche. Je ne discuterai pas les principaux faits de la vie de La Fayette depuis 89 jusqu'a sa sortie de France en aout 92; de telles discussions, rebattues pour les contemporains, redeviendraient plus fastidieuses a la distance ou nous sommes places; c'est a chaque lecteur, dans une reflexion impartiale, a se former son impression particuliere. Les reproches dont sa conduite a ete l'objet portent en double sens. Les uns l'ont accuse de ne s'etre pas suffisamment oppose aux exces populaires dans la nuit du 6 octobre, le 22 juillet precedent lors du massacre de Foulon, et en d'autres circonstances; les autres l'ont, au contraire, accuse, lui et Bailly, de sa resistance aux mouvements populaires dans les derniers temps de l'Assemblee constituante, notamment de la proclamation et de l'execution de la loi martiale au Champ-de-Mars, le 17 juillet 91. Le fait est qu'apres la grande insurrection du 14 juillet, qui fondait l'Assemblee nationale, La Fayette n'en voulut plus d'autres; mais qu'avant d'en venir a les combattre, a les reprimer, il se preta quelquefois, pour les mitiger, a les conduire. Il y a bien des annees, qu'enfant j'entendais raconter a l'un des gardes nationaux presents aux journees des 5 et 6 octobre, le detail que voici, et qui est a la fois une particularite et une figure. Le tocsin avait sonne des le matin du 5 octobre, Paris etait en insurrection, les faubourgs debouchaient en colonnes pressees, l'on criait: _A Versailles! a Versailles!_ La Fayette, qui devait prendre la tete de la marche, ne partait pas. Durant la matinee entiere et jusque tres-avant dans l'apres-midi, sous un pretexte ou sous un autre, il avait tenu bon, faisant la sourde oreille aux menaces comme aux exhortations. Bref, apres des heures de fluctuation houleuse, tous les delais expires et la foule ne se contenant plus, La Fayette a cheval, au quai de la Greve, en tete de ses bataillons, ne bougeait encore, quand un jeune homme, sortant du rang et portant la main a la bride de son cheval, lui dit: "Mon general, jusqu'ici vous nous avez commandes; mais maintenant c'est a nous de vous conduire...;" et l'ordre: _En avant!_ jusqu'alors vainement attendu, s'echappa. Le temoin veridique, de qui le mot m'est venu, n'en avait entendu que la lettre, et n'en saisissait ni le poetique ni le figuratif. Depuis, j'ai souvent repasse en esprit, comme le revers et l'ombre de bien des ovations, cette humble image du commandant populaire[79]. Et celui-ci etait le plus probe, le plus inflexible, passe une certaine ligne; il ne cedait ici qu'en vue surtout de maintenir et de moderer. Si l'on ne peut dire de lui qu'une fois la Revolution engagee, il ait domine les evenements, s'il les a trop suivis ou (ce qui revient au meme) precedes dans le sens de tout a l'heure, il en a ete l'instrument et le surveillant le plus actif, le plus integre, le plus desinteresse; quand ils ont voulu aller trop loin, a un certain jour, il leur a dit _non_, et les a laisses passer sans lui, au risque d'en etre ecrase le premier; en un mot, il a fait ses preuves de vertu morale. Mais a ce debut, il y eut de longs moments d'acheminement, d'embarras, de composition inevitable. L'indulgence qu'on a en revolution pour les moyens est singuliere, tant que vos opinions ne sont pas depassees. [Note 79: Au chant XXI de _l'Iliade_, Achille est represente s'enfuyant a toutes jambes devant le Scamandre furieux et deborde: "Comme lorsqu'un irrigateur, remontant sur la colline a une source aux eaux noires, en veut amener le courant a travers les jeunes plants et les enclos: tenant la houe en main, il aplanit l'obstacle et ouvre la rigole ou l'eau court a l'instant: tous les cailloux s'entre-choquent et s'agitent, le flot precipite resonne sur la pente, et _devance celui meme qui le veut conduire_." Tels les chefs du peuple dans les revolutions: qu'on aille au fond de cette comparaison gracieuse, on a la leur image et comme leur devise.] Au 22 juillet 89, La Fayette fit tout ce qui etait humainement possible pour sauver Foulon et Berthier; le lendemain, il deposait a l'hotel de ville son epee de commandant, fonde sur ce que les executions sanglantes et illegales de la veille l'avaient trop convaincu _qu'il n'etait pas l'objet d'une confiance universelle_; il ne consentit a la reprendre que sur les instances les plus flatteuses et apres des temoignages unanimes. Mais son impression sur ces attentats et quelques autres pareils qui, ainsi qu'il le dit, ont trompe son zele et profondement afflige son coeur, son impression d'honnete homme n'atteignit pas alors sa vue politique, et ne detruisit pas du coup le charme qui ne cessa que plus tard, lorsque le 10 aout dechira le rideau. Des prisons de Magdebourg, en juin 93, La Fayette ecrivait a la princesse d'Henin: "Le nom de mon malheureux ami La Rochefoucauld se presente toujours a moi... Ah! voila le crime qui a profondement ulcere mon coeur! La cause du peuple ne m'est pas moins sacree; je donnerais mon sang goutte a goutte pour elle; je me reprocherais chaque instant de ma vie qui ne serait pas uniquement devoue a cette cause; _mais le charme est detruit_..." Et plus loin il parle encore de l'injustice du peuple, qui, sans diminuer son devouement a cette cause, a detruit pour lui cette _delicieuse sensation du sourire de la multitude_. Ainsi, avant le 10 aout, avant la proscription et le massacre de ses amis, et meme apres que Foulon eut ete dechire devant ses yeux et malgre ses efforts, avec les circonstances qu'on peut lire dans les _Memoires_ de Ferrieres, le charme subsistait encore pour La Fayette; il fallait que La Rochefoucauld fut massacre a Gisors pour que l'attrait de la multitude s'evanouit, et pour qu'elle cessat (au moins dans un temps) de lui sourire. Tous les reproches adresses a La Fayette au sujet de ces journees du 22 juillet, des 5 et 6 octobre, me paraissent aujourd'hui abandonnes ou refutes, et ils se reduisent a cette remarque morale, laquelle porte sur la nature humaine encore plus que sur lui. Quant aux reproches en sens oppose, et pour avoir defendu la Constitution et la royaute de 91 contre les emeutes, ils ne s'adressent pas a la moralite de La Fayette, qui ne faisait que suivre entre la cour infidele et les factions orageuses la ligne etroite de son serment. On peut seulement se demander si, en s'enfermant comme il le fit dans la Constitution de 91 sans issue, il ne devoua pas sa personne et son influence a une honorable impossibilite. Je crois que La Fayette, dans les excellents exposes qu'il donne de la situation revolutionnaire aux divers moments, de 89 a 92, s'exagere, en general, la pratique possible de la Constitution. Il a beau faire, il a beau en justifier la mesure et les bases, analyser et qualifier a merveille les divers partis qui s'y opposent et les hommes qui figurent pour et contre, toujours l'un des deux elements essentiels a son ordre de choses lui echappe: toujours, d'un cote, la cour conspire et ne veut pas se rallier; toujours d'un autre cote, la foule et les factions ne peuvent pas avoir confiance et ne veulent pas s'arreter. Il s'agissait en 91, pour le gros de la nation active et pour les generations survenantes, de bien autre chose que de la Constitution meme. Une cour restait a bon droit suspecte: la fuite du 20 juin et les revelations subsequentes l'ont assez convaincue d'incompatibilite. Le grand mouvement de 89 avait remue toutes les opinions, exalte tous les sentiments; on se precipitait de toutes parts dans l'amour du bien public, comme sur une proie; les generations qui n'avaient pas donne en 89 etaient avides de mettre la main aussi a quelque chose: on etait lance, et chacun allait rencherissant. La Fayette (dans ses _Souvenirs en sortant de prison_[80]) remarque, il est vrai, qu'on a pousse un peu loin le fatalisme dans les jugements sur la Revolution francaise, et cette observation, chez lui precoce, anterieure aux systemes historiques d'aujourd'hui, bien autrement fatalistes, rentre trop dans ce que je crois vrai pour que je ne cite pas ses paroles: "De meme, dit-il, qu'autrefois l'histoire rapportait tout a quelques hommes, la mode aujourd'hui est de tout attribuer a la force des choses, a l'enchainement des faits, a la marche des idees: on accorde le moins possible aux influences individuelles. Ce nouvel extreme, indique par Fox dans son ouvrage posthume, a le merite de fournir a la philosophie de belles generalites, a la litterature des rapprochements brillants, a la mediocrite une merveilleuse consolation. Personne ne connait et ne respecte plus que moi la puissance de l'opinion, de la culture morale et des connaissances politiques; je pense meme que, dans une societe bien constituee, l'homme d'Etat n'a besoin que de probite et de bon sens; mais il me parait impossible de meconnaitre, surtout dans les temps de trouble et de reaction, le rapport necessaire des evenements avec les principaux moteurs. Et, par exemple, si le general Lee, qui n'etait qu'un Anglais mecontent, avait obtenu le commandement donne au grand citoyen Washington, il est probable que la revolution americaine eut fini par se borner a un traite avantageux avec la mere-patrie..." Il continue de la sorte a eclaircir sa pensee par des exemples. Mais en 91, pour revenir au point en question, ou etait l'homme de la circonstance, et y avait-il un homme dirigeant? Avec sa methode et son caractere, La Fayette ne l'eut jamais ete; il s'usait honorablement a maintenir l'ordre ou a moderer le desordre, a servir la cour malgre elle, a, retenir Louis XVI dans la lettre de la Constitution; il s'est toujours livre, nous dit-il lui-meme (et, a dater de cette epoque, je crois le mot exact), _aux moindres esperances_ d'obtenir, dans la recherche et la pratique de la liberte, le concours paisible des autorites existantes. Ainsi faisait-il alors religieusement et sans grande perspective. Autour de lui c'etaient des masses, des clubs, une Assemblee finissante; on retombait dans la force des choses[81]. [Note 80: Tome IV.] [Note 81: Sur La Fayette et sa conduite en ces annees difficiles, il est essentiel de consulter le _Memorial de Gouverneur Morris_ (edition francaise, tome I, pages 267, 274, 288, 302, 338, en un mot presque a chaque page). Morris, en s'y donnant les avantages de la prevoyance et de la prudence, comme il arrive toujours dans les memoires, fait pourtant ressortir incontestablement l'impossibilite du role tente par La Fayette. Il se trouve que l'Americain tient mieux compte que le gentilhomme des difficultes et des empechements de notre vieux monde.--Depuis la publication de la _Correspondance de Mirabeau et du comte de La Marck_, on a toute la conduite de La Fayette eclairee par le revers.] Apres la Constitution juree et la cloture de l'Assemblee constituante, La Fayette se retire en Auvergne pendant les derniers mois de 91; mais cette retraite a Chavaniac ne saurait ressembler a celle de Washington a Mount-Vernon; car rien n'est acheve et tout recommence. Il est mis a la tete d'une armee des le commencement de 92. De la frontiere ou il travaille a organiser la defense, il ecrit, le 16 juin, a l'Assemblee legislative, et, apres le 20 juin, quittant son armee a l'improviste, il parait a la barre de cette Assemblee pour la rappeler a l'esprit de la Constitution, a la Declaration des droits violee chaque jour. Il veut faire deux guerres a la fois, contre l'invasion prussienne et contre la Revolution croissante: c'est trop. Il retourne a son camp sans avoir rien obtenu que les honneurs de la seance: le 10 aout va lui porter la reponse. A cette nouvelle, il met son armee en insurrection, mais en insurrection passive; il proclame et il attend; mais il attend vainement. L'exemple ne se propage pas, les autres armees se soumettent, et La Fayette, voyant que le pays ne repond mot, ne songe qu'a s'annuler, dans l'interet, non pas de la liberte qui n'existe plus, dit-il, mais de la patrie, qu'il s'agit toujours de sauver; il passe la frontiere avec ses aides de camp, non sans avoir pourvu a la surete immediate de ses troupes. Que cette conduite toute chevaleresque et civique soit jugee peu politique, je le concois; elle est d'un autre ordre. Politiquement, cette maniere de faire ne saurait entrer dans l'esprit de ceux qui ne la sentent pas deja par le coeur. Lord Holland, venu en France pendant la paix d'Amiens, causait de La Fayette avec le ministre Fouche; celui-ci, au milieu d'expressions bienveillantes, taxait La Fayette d'avoir fait une grande faute, et il se trouva que cette faute etait, non, comme lord Holland l'avait d'abord compris, de s'etre declare contre le 10 aout, mais de n'avoir pas, quelques mois plus tot, renverse l'Assemblee, retabli le pouvoir royal et saisi le gouvernement. Sans etre Fouche, on peut remarquer, au point de vue politique et du succes, que, dans de telles circonstances, la demonstration de La Fayette, ainsi limitee, devait demeurer inefficace; que proclamer le droit et attendre, l'arme au bras, une manifestation honnete, puis, s'il ne vient rien, se retirer, c'est compter sans doute plus qu'il ne faut sur la force morale des choses; comme si, a part certains moments uniques et qui, une fois vus, ne se retrouvent pas, rien se faisait tout seul dans les nations; comme s'il ne fallait pas, dans les crises, qu'un homme y mit la main, et fit et fit faire a tous meme les choses justes et bonnes, et _libres_. Mais La Fayette (et voila ce qui importe), en allant au dela, n'etait plus le meme; il sortait de l'esprit de sa ligne, de sa fidelite a ses serments, de sa religion publique; il tombait dans la classe des hommes a 18 brumaire. Que cette tache eut ete, ou non, en rapport avec ses forces, c'est ce que je n'examine point. Le premier obstacle etait dans la morale meme qu'il professait, dans son respect pour la liberte d'autrui, dans l'idee la plus fondamentale et la plus sacree de sa politique. Au-dessus de l'utilite immediate et disputee qu'il eut pu apporter au pays par une intervention en armes, il y avait pour lui, homme de conviction, quelque chose de bien plus considerable dans l'avenir. Si l'idee de liberte n'etait pas engloutie sans retour, s'il devait y avoir pour elle, comme il ne cessait de l'esperer, reveil, purification et triomphe, ce n'etait qu'au prix de cette attente, de cette abnegation, de ce respect temoigne par quelqu'un (ne fut-ce qu'un seul!) envers la liberte de tous, meme egaree et enchainee. Il eut cette idee, et elle est grande; elle est digne en elle-meme de tout ce que l'antiquite peut offrir de stoique au temps des triumvirs, et elle a de plus l'inspiration sociale, qui est la beaute moderne. En passant la frontiere, dans les prisons de Magdebourg, de Neisse et d'Olmuetz, plus tard dans son isolement de Lagrange sous l'Empire, il se disait: "Il y a donc quelque utilite dans ma retraite, puisqu'elle affiche et entretient l'idee que la liberte n'est pas abandonnee sans exception et sans retour." Par sa sortie de France en 92, la vie politique de La Fayette durant notre premiere Revolution se dessine nettement, et elle devient l'exemplaire-modele en son espece. Il a pu dire, apres sa delivrance d'Olmuetz, ce qu'on redit volontiers avec lui apres les passions eteintes: "_Le bien et le mal de la Revolution paraissaient, en general, separes par la ligne que j'avais suivie_." Son nom, que j'aime a trouver de bonne heure honore dans un iambe d'Andre Chenier, a passe, depuis quarante ans deja, en circulation, comme la medaille la mieux frappee et la plus authentique des hommes de 89. La gloire et le malheur de ces medailles trop courantes est d'etre comme les monnaies qui bientot s'usent; on n'en veut plus; mais l'histoire vient, et de temps en temps, par quelque aspect nouveau, les refrappe et les ravive. Le titre d'homme de 89, dont La Fayette nous offre la personnification equestre et en relief, reste lui-meme le plus honorable, non-seulement en politique, mais en tous les genres et dans toutes les carrieres. En toutes choses il y a, j'oserai dire, l'homme de 89, le girondin et le jacobin; je ne parle pas de la nature des opinions, mais de leur caractere et de leur allure; ce sont la comme trois familles d'esprits; on les retrouve plus ou moins partout ou il y a mouvement d'idees. L'homme de 89, c'est-a-dire d'audace et d'innovation, mais avec limites et garanties, avec circonspection passe son 14 juillet, et avec arret devant les 10 aout, l'esprit sans prejuges, courageux, qui apporte au monde sa part d'innovation et de decouverte, mais qui ne pretend pas le detruire tout entier pour le refaire; qui ouvre sa breche, mais qui reconnait bien vite, en avancant, de certaines mesures imposees par le bon sens et par le fait, par l'honnetete et par le gout; qui n'abjure pas dans les mecomptes, mais se ralentit seulement, se resserre, et attend aux endroits impossibles, sans forcer, sans renoncer...: qu'on acheve le portrait, que je craindrais de faire trop vague en le tracant dans cette generalite. Veut-on des noms? en philosophie Locke en est, Descartes lui-meme n'en sort pas: j'y mets Andre Chenier en poesie. Il y a une classe d'esprits girondins; cela est plus audacieux, plus temeraire; ils sont plus percants et plus etroits; ils vont d'abord aux extremes, mais ils reculent a un certain moment: une certaine honnetete de gout, de sentiment, les tient, les saisit et les sauve. On trouve, en les considerant dans leur entier, bien des inconsequences et de fausses voies, mais aussi des sillons lumineux, des saillies franches, des traces sinceres: moins honorables que les precedents, ils sont plus interessants et touchants; l'imagination les aime; je les vois surtout romanesques et poetiques. Une limite plus ou moins rapprochee, non douteuse pourtant, les separe de ce que j'appellerai les esprits _jacobins_; ils ont marche ensemble dans un temps, mais la qualite, la trempe est autre. Ces derniers (et je ne parle point du tout de la politique, mais de la litterature, de la poesie, de la critique) se trouvent nombreux de nos jours; on pourrait croire que c'est une espece nouvelle qui a pullule. Rien ne les effraye ni ne les rappelle; _de plus en plus fort!_ de l'audace, puis de l'audace et encore de l'audace, c'est la le secret a la fois et l'affiche. Dans leur hardiesse d'erudition (s'ils sont erudits) et leur intrepidite de systeme, ils remuent, ils levent sans doute ca et la des idees que des chemins plus ordinaires n'atteindraient pas; mais le plus souvent a quel prix! dans quel entourage! tout en eprouvant du respect pour la force eminente de quelques-uns en cette famille d'esprits, j'avoue ne sentir que du degout pour les incroyables gageures, les motions a outrance et l'impudeur native de la plupart. Des noms paraitraient necessaires peut-etre pour preciser, mais le present est trop riche et le passe trop pauvre en echantillons. Seulement, et comme apercu, pour un Joseph de Maistre combien de Linguets! Oh! meme en simple revolution de litterature, heureux qui n'a ete que de 89 et qui s'y tient! c'est la belle cocarde. Girondin, passe encore; on en revient avec honneur, sauf amendement et judicieuse inconsequence; mais de 93, jamais! Pourtant revenons aux grandes choses, au general La Fayette, a ses _Memoires_ et a sa vie.--Independamment des recits et de la correspondance qui represente sa vie politique de 89 a 92, on trouve a cet endroit de la publication divers morceaux critiques de la plume du general sur les memoires ou histoires de la Revolution; il y controle et y rectifie successivement certaines assertions de Sieyes, de Necker, de Ferrieres, de Bouille, de Mounier, de madame Roland, ou meme de M. Thiers. Le ton de ces observations, bien moins polemiques qu'apologetiques, se recommande tout d'abord par une moderation digne, a laquelle, en des temps de passion et d'injure, c'est la premiere loi de quiconque se respecte de ne jamais deroger. Sieyes, si haut place qu'il fut dans sa propre idee et dans celle des autres, n'a pas toujours fait de la sorte. La Notice ecrite par lui sur lui-meme (1794), et que La Fayette discute, est, ainsi que celui-ci la qualifie avec raison, plus acre que vraie sur bien des points. Sieyes dedie ironiquement sa Notice _a la Calomnie_, mais lui-meme n'y epargne pas les imputations calomnieuses ou injurieuses contre son ancien collegue a la Constituante, pour lors prisonnier de la Coalition. La Fayette prend avec reserve et dignite sa revanche de ces aigreurs, et il triomphe legitimement a la fin, lorsque, sans cesser de se contenir, il s'ecrie: "Il n'appartient point a mon sujet d'examiner la troisieme epoque de la vie politique de Sieyes [82]. Je suis encore plus loin de chercher a attaquer ses moyens de justification, et je me suis contente d'admirer les pages eloquentes ou il nous peint le regne de l'anarchie et de la Terreur. A Dieu ne plaise que je cherche a appuyer l'horrible accusation de complicite avec Robespierre, dont il est si justement indigne! a Dieu ne plaise que je me permette d'y croire! mais il est une observation que je dois faire, parce qu'elle est commandee par mon amour inalterable pour la liberte, par le sentiment profond que j'ai des devoirs d'un citoyen, et surtout d'un representant francais. L'accusation dont on a voulu souiller Sieyes est inique; elle est fausse, et neanmoins il a merite qu'on la fit. Je ne parle pas de cet ancien propos: "_Ce n'est pas la noblesse qu'il faut detruire, mais les nobles_," propos que la calomnie peut avoir invente; je ne parle pas d'autres inductions, peut-etre aussi mensongeres, que la haine, la jalousie, et meme le malheur peuvent avoir ou controuvees ou exagerees; je parle de sa _simple assiduite aux seances qui, bien loin d'etre utile_ [83], ne put qu'etre funeste a la chose publique, lorsque le silence d'un homme tel que lui semblait autoriser les decrets contre lesquels il ne s'elevait pas. Vingt-deux girondins, la plupart ses amis, ont peri sur l'echafaud pour s'etre opposes a ces decrets. Plusieurs autres, et nommement Condorcet, ont expie des torts precedents par une proscription cruelle, fruit de leur resistance, et par une mort plus cruelle encore. Il n'y a pas jusqu'a Danton et Desmoulins qui n'aient eu l'honneur de mourir pour s'opposer a Robespierre. Tallien et Bourdon, en parlant contre l'infame loi du 22 prairial, ont merite les benedictions attachees a la journee du 9 thermidor; et Sieyes, le Sieyes de 1789, constamment assis pendant toute la duree de la Convention a deux places de Robespierre, a, par son timide et complaisant silence, merite... _d'en etre oublie_[84]!" [Note 82: Sieyes avait divise sa vie politique depuis 89 en trois epoques. "Durant toute la tenue de l'Assemblee legislative jusqu'a l'ouverture de la Convention, il est reste completement etranger a toute action politique. C'est le troisieme intervalle." (_Notice de Sieyes sur lui-meme_.) ] [Note 83: Apres un tableau du regne de la Terreur, Sieyes ajoutait: "Que faire, encore une fois, dans une telle nuit? attendre le jour. Cependant cette sage determination n'a pas ete tout a fait celle de Sieyes. Il a essaye plusieurs fois d'Etre utile, autrement que par sa simple assiduite aux seances." (_Notice de Sieyes sur lui-meme_.) ] [Note 84: On a beaucoup parle de Sieyes dans ces derniers temps; sa mort l'a remis en scene. M. Mignet, dans un equitable Eloge, l'a caracterise. Pourtant la forme meme de l'eloge academique interdisait certains jugements et certaines revelations. On trouvera le personnage au complet dans ces Memoires de La Fayette, surtout dans la lettre a M. de Maubourg (tome V), ecrite a la veille du 18 brumaire. Il y a la, sur Sieyes, a la page 103, un admirable portrait. Moi-meme je trouve, dans des notes fidelement recueillies aupres d'un des hommes (M. Daunou) qui ont le mieux connu, pratique et penetre Sieyes, la page suivante, que j'apporte ici comme tribut a cette haute memoire historique. Le temps des paralleles en regle est passe; mais, sans y faire effort, combien de Sieyes a La Fayette le contraste saute aux yeux frappant! "Sieyes a vecu plusieurs annees dans l'intimite de Diderot et de la plupart des philosophes du XVIIIe siecle. Envoye tres-souvent de Chartres a Paris pour les affaires du diocese ou du chapitre, il jouissait de la capitale en amateur spirituel, en dilettante, et il passait a Chartres, dans ses courts retours, pour un grand devot, parce qu'il etait serieux. Il s'etait fait de 28 a 30,000 livres de benefices, grosse fortune pour le temps. Il aimait beaucoup et goutait la musique, la metaphysique aussi, on le sait, et pas du tout le travail, a proprement parler. Quoiqu'il eut le talent et l'art d'ecrire, c'etait, vers la fin, Des Renaudes qui lui faisait ses rares discours. Il lisait meme tres-peu, et sa bibliotheque usuelle se composait a peu pres en tout d'un Voltaire complet, qu'il recommencait avec lenteur sitot qu'il l'avait fini, comme M. de Tracy faisait aussi volontiers; et il disait que _tous les resultats etaient la_. Reduit d'abord a 6,000 livres par l'Assemblee constituante, il en avait pris son parti, et etait reste patriote. Plus tard, reduit a 1,000 livres par un decret, de la Convention, il dit ce jour-la, en sortant, a un collegue en qui il avait confiance: "6,000 livres, passe; mais 1,000, cela est trop peu. Que veut-on que je fasse? Je n'ai rien..." Il avait l'accent meridional de Frejus, mais point l'accent rude et rauque comme Raynouard; il avait l'_esprit doux_. Il ne s'ouvrait qu'a ceux dont il se savait compris: des qu'il s'etait apercu qu'on ne le suivait pas, qu'on ne l'entendait pas, il se refermait, et c'en etait fait pour la vie. Dans les comites, qu'il meprisait assez, il ne se communiquait pas, se levait apres le premier quart d'heure, se promenait de long en large, et si on le pressait de questions: "Qu'en pensez-vous, citoyen Sieyes?" il repondait en gasconnant: "Mais oui, ce n'est pas mal." A propos de la Constitution de l'an III, on ne put tirer de lui autre chose; et quand l'un des membres du comite, qui avait sa confiance, alla le consulter confidentiellement, piece en main, pour obtenir un avis plus intime, Sieyes dit: "Hein! hein! il y a de l'instinct." Dans les diners, quand il le voulait et qu'il n'y avait pas de mauvais visage qui le renfoncat, il etait le plus charmant convive, et soigneux meme de plaire a tous. Toute la derniere moitie de sa vie se passa dans son fauteuil, dans la paresse, dans la richesse, dans la meditation ironique, dans le mepris des hommes, dans l'egoisme, dans le nepotisme. Il etait fait pour etre cardinal sous Leon X. Exile, il vecut a la lettre, comme le rat de la fable, dans son fromage de Hollande. Quand ce fou d'abbe Poulle tenta de l'assassiner chez lui, rue Neuve-Saint-Roch, et lui tira un coup de pistolet qui lui perca la main, plusieurs collegues de la Convention l'allaient voir et lui tenir compagnie dans les soirees; on parlait des affaires publiques, des projets renaissants, des esperances meilleures: "Eh! oui, disait Sieyes, faites; oui, pour qu'on vous tire aussi un coup de pistolet comme cela." L'ambassade de Berlin acheva son reste de republicanisme. Avant le 18 brumaire, il comprit tout ce que Bonaparte etait et allait faire. Directeur, il retint un jour seul, apres un grand diner, un membre des Cinq-Cents, republicain des plus probes: "Voyez, lui dit-il, vous et vos amis, si vous voulez vous entendre avec _lui_, car s'il ne le fait avec vous, il le fera avec d'autres; il le fera avec les jacobins, il le fera avec le diable. Mais il vaut mieux que ce soit avec vous qu'il marche, et lui-meme l'aimerait mieux; et puis, vous pourrez un peu le retenir..." Quand Bonaparte lui fit ce fameux cadeau de terre qui l'engloutit, le message arriva a l'assemblee aux mains de Daunou, alors president. Celui-ci, tout effraye pour Sieyes, en dit un mot a l'oreille aux quelques amis republicains, et il fut convenu de ne pas donner lecture de la piece sans le consulter. Apres la seance, on alla chez lui; on lui exposa le tort qu'il se ferait en acceptant, le don de cette sorte; que c'etait un tour de Bonaparte pour le decrier, pour l'absorber; qu'il valait mieux, s'il y tenait, faire voter la chose comme recompense publique. Sieyes repartit alors: "Et moi, je vous dis que, si ca ne se fait pas ainsi, ca ne se fera pas du tout." On vit alors sa pensee; le lendemain ses amis patriotes voterent contre la proposition, mais ils etaient peu nombreux et elle passa.--A l'Institut, Sieyes, dans les premiers temps, prenait assez volontiers la parole sur des sujets de metaphysique et de philosophie, a propos des lectures de Cabanis et de Tracy, jamais en matiere de science politique: c'etait un point, sur lequel ses idees arretees, _plus ou moins justes ou bizarres, mais a coup sur profondes_, ne souffraient pas de discussion." (Voir sur Sieyes un article essentiel au tome V des _Causeries du Lundi_.) Je ne crois pas m'etre trop eloigne de La Fayette en tout ceci; il me semble plutot avoir multiplie les points de vue autour de lui, et il n'y perd pas.] La Fayette n'a pas de peine a faire ressortir les contradictions de conduite en sens divers de Mounier et des anglicans, de madame Roland et des girondins; en general, toutes les contradictions et les inconsequences des divers personnages qui n'ont pas suivi sa ligne exacte sont parfaitement demelees par lui, et rapprochees avec une moderation de ton qui n'exclut pas le piquant. La Fayette s'y complait evidemment; il y revient en chaque occasion; il nous rappelle que, parmi les republicains du 10 aout, Condorcet avait alors oublie sa note facheuse sur le mot _Patrie_ du _Dictionnaire philosophique_ de Voltaire: "Il n'y a que trois manieres politiques d'exister, _la monarchie, l'aristocratie et l'anarchie_." Il se souvient que, parmi ces memes republicains, Claviere, deux ans auparavant, avait mis dans la tete de Mirabeau, dont il etait le conseil, de soutenir le _veto absolu_ du roi comme indispensable; que Sieyes, un an auparavant, publiait encore, par une lettre aux journaux, que, _dans toutes les hypotheses, il y avait plus de liberte dans la monarchie que dans la republique_. On trouve, de temps a autre, dans ces Memoires de La Fayette, de petites collections et de jolis resumes, en une demi-page, de ces inconsequences de tout le monde; il va en denicher, des inconsequences, jusque dans de petites Notices litteraires publiees par d'excellents et purs republicains, mais qui ne sont pas tout a fait de 89: il eut ete plus indulgent de les celer. Il se trouve, en definitive, presente, lui et son parti, comme le seul consequent (c'est tout simple), et lui-meme comme le plus consequent de son parti. Il s'en applaudit, c'est sa pretention de _Grandisson_, comme on l'a dit, et plus frequemment manifestee qu'il n'importerait au lecteur. Il vaudrait mieux le moins demontrer de soi et laisser les autres conclure. Je suis un peu effraye par moments, je l'avoue, de cette unite et de cette perpetuite de raison, cela fait douter; quelques fautes de loin en loin rendraient confiance. On en est un peu impatiente du moins; car chacun est, au fond, s'il n'y prend garde, comme ce paysan d'Aristide. Tout en profitant avec plaisir, comme lecteur, de ces instructives et continuelles confrontations, j'aime mieux La Fayette insistant sur les inconsequences operees par corruption. Son livre apprend ou rappelle, sur ce chapitre des fonds secrets, quelques chiffres curieux par leur emploi. J'omets vite Mirabeau, dont on voudrait absoudre la conscience du meme mouvement par lequel on salue son genie et sa gloire; mais Danton, mais Dumouriez, mais Barrere, on ose compter avec eux. Sur Dumouriez, du reste, il ecrit de belles et judicieuses pages. Quand je dis _belles_, on entend bien qu'il ne peut etre question de talent litteraire; mais l'habitude du bon langage se retrouve naturellement sous cette plume simple; les recits, les reflexions abondent en manieres de dire heureuses, moderees, et qui portent. L'ecrit intitule _Guerre et Proscription_ finit par ces mots: "Dumouriez, reconcilie avec les girondins, eut le commandement de l'armee de La Fayette. L'entree des ennemis le tira d'affaire; il prit devant eux une tres-bonne position. Dumouriez, qui n'avait joue jusqu'alors que des roles subalternes, se montra fort superieur a ce qu'on devait attendre de lui. Il deploya beaucoup de talent, des vues etendues, et l'on jugea pendant quelque temps de son patriotisme par ses "Succes."--En ce temps de grandes phrases, je me sens de plus en plus touche de ce qui n'est que _bien dit_. A partir de 92 jusqu'en 1814, la portion de ces Memoires, qui ne comprend pas moins d'un volume, est d'un interet et d'une nouveaute qu'on doit precisement a l'intervalle du role politique actif. Les cinq annees de prison attachent par tous les caracteres de beaute morale, de constance civique, et meme d'entrain chevaleresque; les lettres a madame d'Henin, ecrites avec de la suie et un cure-dent, sont legeres comme au bon temps, semillantes, puis tout d'un coup attendries. Emprisonne, odieusement reduit a toutes les privations, parce que _son existence est declaree incompatible avec la surete des Gouvernements_, La Fayette ne cesse un seul instant d'etre a la hauteur de sa cause. Quand on lui fait d'abord demander quelques conseils sur l'etat des choses en France, il se contente de repondre que _le roi de Prusse est bien impertinent_. Les mauvais traitements viennent, et le martyre se prolonge, se raffine: "Comme ces mauvais traitements, dit-il, n'effleurent pas ma sensibilite et flattent mon amour-propre, il m'est facile de rester a ma place et de sourire de bien haut a leurs procedes comme a leurs passions." Il ajoute en plaisantant: "Quoiqu'on m'ait ote avec une singuliere affectation quelques-uns des moyens de me tuer, je ne compte pas profiter de ceux qui me restent, et je defendrai ma propre constitution aussi constamment, mais vraisemblablement avec aussi peu de succes que la constitution nationale." Il repond encore a ceux qui lui enlevent couteaux et fourchettes, _qu'il n'est pas assez prevenant pour se tuer_. En arrivant a Olmuetz, on lui confisque quelques livres que les Prussiens lui avaient laisses, notamment le livre de _l'Esprit_ et celui du _Sens commun_; sur quoi La Fayette demande poliment _si le Gouvernement les regarde comme de contrebande_. Il exige de ses amis du dehors qu'on ne parle jamais pour lui, dans quelque occasion et pour quelque interet que ce soit, que d'une maniere conforme a son caractere et a ses principes, et il ne craint pas de pousser jusqu'a l'exces ce que madame de Tesse appelle _la faiblesse d'une grande passion_. L'heroisme domestique, l'attendrissement de famille, mais un attendrissement toujours contenu par le sentiment d'un grand devoir, penetre dans la prison avec madame de La Fayette. Cette noble personne ecrit, a son tour, a madame d'Henin: "Je suis charmee que vous soyez contente de ma correspondance avec la cour (de Vienne), et du maintien du prisonnier; il est vrai que le sentiment du mepris a garanti son coeur du malheur de hair. Quels qu'aient ete les raffinements de la vengeance et les choix expres de la cour, vous savez que sa maniere en general est assez imposante...." Une telle facon d'endurer le martyre politique vaut bien celle de l'excellent Pellico[85]. [Note 85: Chez celui-ci, en effet, l'humilite chretienne, au-dessus de laquelle, comme beaute morale, il n'y a rien, a pourtant pris la forme d'une ame plus tendre et douce que vigoureuse, et, plus qu'il n'etait necessaire a l'angelique attitude de la victime, ce que j'appelle _le genereux humain_ y a peri. Ce genereux humain eclate dans tout son ressort chez La Fayette captif, et non sans un auguste sentiment de deisme qui y fait ciel. Madame de La Fayette introduit a cote le christianisme pratique, fervent, mais un christianisme qui accepte et qui veut le genereux.] Dans un ecrit intitule _Souvenirs au sortir de prison_[86], La Fayette recapitule et rassemble ses propres sentiments muris, ses jugements des hommes au moment de la delivrance, et la situation sociale tout entiere: c'est une piece historique bien ferme et de la plus reelle valeur. On l'y voit, et en general dans tous ses ecrits et toutes ses lettres de 97 a 1814 on le voit appreciant les choses sans illusion, les penetrant, les analysant en tous sens avec sagacite, et ne se preoccupant exclusivement d'aucune forme politique. Il serait pret volontiers a se rallier a la Constitution de l'an III: "Les malheurs arrives sous le regime republicain de l'an III, dit-il, ne peuvent rien prejuger contre lui, puisqu'ils tiennent a des causes tout autres que son organisation constitutionnelle." Pourtant, a peine delivre par l'intervention du Directoire, il a a s'exprimer sur les mesures de fructidor, et sa premiere parole est pour les reprouver. Car ce qu'il veut avant tout, c'est l'esprit et la pratique de la liberte, de la justice: "Quel scandale, nous dit-il en propres termes, bien qu'a demi-voix [87], si j'avais avoue que, dans l'organisation sociale, je ne tiens indispensablement qu'a la garantie de certains droits publics et personnels; et que les variations du pouvoir executif, compatibles avec ces droits, ne sont pour moi qu'une combinaison secondaire!" De Hambourg, du Holstein, de la Hollande, ou successivement il sejourne avant sa rentree en France, toutes ses lettres si vives, si genereuses, et respirant, pour ainsi dire, une seconde jeunesse, expriment en cent facons, a travers leur seve, les dispositions mures et les opinions rassises qu'on a droit d'attendre de l'experience d'une vie de quarante ans. Il se refuse a rentrer par un biais dans les choses publiques: "Rien, ecrit-il (octobre 1797) a un ami qui semblait l'y pousser, rien n'a ete si public que ma vie, ma conduite, mes opinions, mes discours, mes ecrits. Cet ensemble, soit dit entre nous, en vaut bien un autre; tenons-nous-y, sans caresser l'opinion quelconque du moment. Ceux qui veulent me perfectionner dans un sens ou dans un autre ne peuvent s'en tirer qu'avec des erreurs, des inconsequences et des repentirs. J'ai fait beaucoup de fautes sans doute, parce que j'ai beaucoup agi, et c'est pour cela que je ne veux pas y ajouter ce qui me parait fautif.. Il en resulte qu'a moins d'une tres-grande occasion de servir a ma maniere la liberte et mon pays, ma vie politique est finie. Je serai pour mes amis plein de vie, et pour le public une espece de tableau de _museum_ ou de livre de bibliotheque." Jamais, sans doute, son coeur ne se sentit plus jeune; les exces qui ont degoute de la liberte les _demi-amateurs,_ etant encore plus opposes a cette sainte liberte que le despotisme, ne l'ont pas gueri, lui, de son ideal amour; mais il apprecie la societe, son egoisme, son peu de ressort genereux. Il est curieux de l'entendre en maint endroit; un moraliste ne dirait pas autrement ni mieux: "Comme l'egoisme public, ecrit-il a madame de Tesse (Utrecht, 1799), se manifeste en poltronnerie pour ne pas faire le bien malgre les gouvernants, et en amour-propre pour ne le jamais faire avec eux, il en resulte que les hommes qui ont le pouvoir ne sont point interesses a en faire un bon usage, et que tous les autres mettent leur pretention civique a ne se meler de rien.." Il observe avec beaucoup de finesse qu'on a tellement abuse des mots et perverti les idees, que la nation (a cette date de 1799) se croit anti-republicaine sans l'etre; il la compare toujours, dit-il, aux paysans de son departement _a qui on avait persuade, jusqu'a ce qu'ils l'eussent entendu, qu'ils etaient aristocrates_. Les remedes qu'il proposerait sont modestes, de simples palliatifs, les seuls qu'il croie _proportionnes_, dit-il encore, _a l'etat present de l'estomac national_. [Note 86: Tome IV.] [Note 87: Souvenirs au sortir de prison.] La spirituelle et bonne madame de Tesse a beau, comme d'habitude, le chicaner agreablement sur sa disposition a l'espoir; qui ne le croirait gueri? Il lui repond d'Utrecht, a propos des _imbroglios_ d'intrigues croisees qui remplirent l'intervalle du 30 prairial au 18 brumaire: "Je suis persuade que les anciens et les nouveaux jacobins combattent, comme dans les tournois, avec des armes ensorcelees; et tout me confirme que les insurrections ne sont plus pour un regime libre, mais, au contraire, pour le plus bete et le plus absolu despotisme. Il ne me reste donc pour esperer qu'un _je ne sais quoi_ dont vous n'aurez pas de peine a faire rien du tout." Pourtant l'aimable _cousine_ (comme il appelle sa tante) ne se tient pas pour convaincue, et, du fond de son Holstein, elle le moralise toujours. La Fayette est alors en Hollande; on parle d'une invasion prussienne; il la croit combinee avec la France et ne s'en inquiete; elle, madame de Tesse, un peu peureuse comme madame de Sable, avec laquelle, par l'esprit, elle a tant de rapports, lui ecrit de ne pas compter sur ce sang-froid qui pourrait bien l'abuser en ses jugements. Dans le plus tendre petit billet, elle lui cite et lui applique cette pensee de Vauvenargues: "Nous prenons quelquefois pour le sang-froid une passion serieuse et concentree qui fixe toutes les pensees d'un esprit ardent et le rend insensible aux autres choses." Madame de Tesse a-t-elle donc tout a fait tort? La Fayette est-il completement gueri et tempere, rompu, sinon dans ses convictions, du moins dans ses vues du dehors? L'experience a-t-elle agi? A lire ce qu'il a ecrit de 97 a 1814, on le dirait. Mais ce qu'on ecrit, ce qu'on dit de plus judicieux, de plus fin, dans les intervalles de l'action, ne prouve pas toujours; on ne saurait conclure de toutes les qualites de l'ecrivain historien, de l'homme sorti de la scene et qui la juge, a celles de ce meme homme en action et en scene. Il y a la une difference essentielle; et c'est ce qui nous doit rendre fort humbles, fort circonspects, nous autres simples ecrivains, quand nous jugeons ainsi a notre aise des personnages d'action. On decouvre, on analyse le vrai a l'endroit meme ou l'on agira a cote, si l'on a occasion d'agir. C'est le caractere encore plus que l'intelligence qui decide alors, et qui reprend le dessus; au fait et a l'oeuvre, on retombe dans de certains plis. Combien de fois n'ai-je pas entendu tel personnage celebre nous faire, comme le plus piquant moraliste (completement a son insu ou pas tout a fait peut-etre), l'histoire de son defaut, de ce qui dans l'action l'avait fait echouer toujours! C'est, apres tout, le vieux mot du poete: _Video meliora proboque, deteriora sequor_. Salluste, l'incomparable historien, avait eu, a ce qu'il parait, une assez mechante conduite politique; de nos jours, Lemontey, un de nos plus excellents historiens philosophes[88], en a eu une pitoyable. La Rochefoucauld, qui analysait si bien toutes les causes et les intentions, avait toujours eu dans l'action un _je ne sais quoi_, comme dit Retz, qui lui avait fait echec. L'action est d'un ordre a part. [Note 88: Voir son _Histoire de la Regence_.] Ces reserves que je pose, je ne me permets de les appliquer a La Fayette lui-meme qu'avec reserve. Je crois avec madame de Tesse que sa faculte d'esperer persista toujours un peu disproportionnee aux circonstances, et que, par instants contenue, elle reprenait les devants au moindre jour qui s'ouvrait. C'est cet homme qui jugeait si nettement l'etat de la societe en 1799, qui, dans son admirable lettre a M. de Maubourg, desormais acquise a l'histoire[89], apres un vigoureux trace des partis, continuait ainsi: "Voila, mon cher ami, le _margouillis_ national au milieu duquel il faut pecher la liberte dont personne ne s'embarrasse, parce qu'on n'y croit pas plus qu'a la pierre philosophale.....," et qui ajoutait: "Je suis persuade que, s'il se fait en France quelque chose d'heureux, nous en serons..... Il y a dans la multitude tant de legerete et de mobilite, que la vue des honnetes gens, de ses anciens favoris, la disposerait a reprendre ses sentiments liberaux;" eh bien! c'est ce meme homme qui, en 1815, a peine rentre dans l'action, s'etonnait qu'on put accuser les Francais de _legerete_[90], et les en disculpait. J'insiste, parce que c'est ici le noeud du caractere de La Fayette; mais voici un trait encore. En 1812, le 4 juillet, de Lagrange, il ecrit a Jefferson; c'etait le trente-sixieme anniversaire de la proclamation de l'independance americaine, _de ce grand jour_, dit-il, _ou l'acte et l'expression ont ete dignes l'un de l'autre_: "Ce double souvenir aura ete heureusement renouvele dans votre paisible retraite par la nouvelle de l'extension du bienfait de l'independance a toute l'Amerique (les divers Etats de l'Amerique du Sud venaient de proclamer leur independance). Nous avons eu le plaisir de prevoir cet evenement et la bonne fortune de le preparer." Ainsi, La Fayette se felicite de l'emancipation de l'Amerique du Sud, et il ne songe a aucune restriction dans son espoir. Que repond Jefferson? ce que Washington eut repondu; il modere prudemment la joie de son ami: "Je me joins sincerement a vos voeux pour l'emancipation de l'Amerique du Sud. Je doute peu qu'elle ne parvienne a se delivrer du joug etranger; mais le resultat de mes observations ne m'autorise pas a esperer que ces provinces soient capables d'etablir et de conserver un gouvernement libre..." Et il continue l'expose vrai du tableau. La Fayette y adhere sans doute, mais il n'y avait pas songe le premier. Nous surprenons la le grand emancipateur _quand meme_! [Note 89: Tome V, page 99.] [Note 90: Tome V, page 476.] Apres cela, cette part faite a un certain pli tres-creuse du caractere de La Fayette, je crois que l'experience pour lui ne fut pas vaine, et qu'il y eut de ce cote un autre pli en sens oppose, non moins creuse peut-etre, et dont son role officiel a dissimule la profondeur. Lorsque, apprenant la mort de son ami La Rochefoucauld, il ecrivait de sa prison que _le charme_ etait detruit et que _le sourire_ de la multitude n'avait plus pour lui de delices, il allait trop loin, il oubliait l'effet du temps qui cicatrise; le sourire, plus tard, a ses yeux est encore revenu. Pourtant on l'a vu depuis, en chaque circonstance decisive, se mefier apres le premier moment, et malgre sa bonne contenance, n'etre pas fache d'abreger. Il n'a pas tout a fait tenu ni du tenir ce qu'il ecrivait a madame de La Fayette (30 octobre 1799): "Quant a moi, chere Adrienne, que vous voyez avec effroi pret a rentrer dans la carriere publique, je vous proteste que je suis peu sensible a beaucoup de jouissances dont je fis autrefois trop de cas. Les besoins de mon ame sont les memes, mais ont pris un caractere plus serieux, plus independant des cooperateurs et du public dont j'apprecie mieux les suffrages. Terminer la Revolution a l'avantage de l'humanite, influer sur des mesures utiles a mes contemporains et a la posterite, retablir la doctrine de la liberte, consacrer mes regrets, fermer des "blessures, rendre hommage aux martyrs de la bonne cause, seraient pour moi des jouissances qui dilateraient encore mon coeur; mais je suis plus degoute que jamais, je le suis invinciblement de prendre racine dans les affaires publiques; je n'y entrerais que pour un coup de collier, comme on dit, et rien, rien au monde, je vous le jure sur mon honneur, par ma tendresse pour vous et par les manes de ce que nous pleurons, ne me persuadera de renoncer au plan de retraite que je me suis forme et dans lequel nous passerons tranquillement le reste de notre vie." Mais s'il est loin de les avoir tenues a la lettre, il semble s'etre toujours souvenu de ces paroles et ne s'etre jamais trop departi du sentiment qu'il y exprime. Si l'on excepte, en effet, sa longue campagne politique sous la Restauration, durant laquelle il combattit a son rang d'opposition avancee, comme c'etait le devoir de tous les amis des libertes publiques, il ne parut jamais en tete et hors de ligne que pour un _coup de collier_. Et alors, comme on l'a vu en 1830, il avait une hate extreme de se decharger: Qu'on en finisse, et que les droits de l'humanite soient saufs!--C'est ainsi que son experience acquise se concilia du mieux qu'elle put avec son inalterable faculte d'esperer et avec sa foi morale et sociale persistante. On trouvera dans la lettre a M. de Maubourg, dont je ne saurais assez signaler l'interet et l'importance, l'_arriere-pensee_ finale de La Fayette (si je l'ose appeler ainsi), et l'explication de son _prenez-y-garde_ dans ces moments decisifs ou, plus tard, il s'est trouve a portee de tout. Cette lettre demontre de plus, a mes yeux, que ce qui arriva, a partir du 8 aout 1830, ne dejoua pas l'idee interieure de La Fayette autant que lui-meme le crut et le ressentit. Il ecrivait en 1799: "Les uns esperent que la persecution m'aura un peu aristocratise; les autres m'identifient a la royaute constitutionnelle, et les republicains disent qu'a present je serai pour la republique comme j'etais pour elle dans les Etats-Unis. Mais toutes ces idees ne sont que secondaires, parce que reellement "la masse nationale n'est ni royaliste, ni republicaine, ni rien de ce qui demande une reflexion politique; elle est contre les jacobins, contre les conventionnels, contre ceux qui regnent depuis que la republique a ete etablie; elle veut etre debarrassee de tout cela, fut-ce par la contre-revolution, mais prefere s'arreter a quelque chose de constitutionnel; elle sera si contente d'un etat de choses supportable, qu'elle trouverait ensuite mauvais qu'on voulut la remuer pour quoi que ce fut." Il ecrivait encore a cette date: "Tout est bon, excepte la monarchie aristocratico-arbitraire et la republique despotique." Il est vrai qu'en 1830 son coeur devait etre redevenu plus exigeant; les annees de lutte, sous la Restauration, lui avaient fait croire a une forte et stable reconstitution d'esprit public; ce n'etait plus comme en ce temps de 1799, ou il disait: _nos amis_ (les constitutionnels) _qu'il est impossible de faire sortir de leur trou_. Ici tout le monde etait en ligne. Cette Restauration, contre les exces de laquelle on s'entendait si bien, me fait l'effet d'avoir ete le plus prolonge et le plus illusoire des rideaux. Quand il se dechira, tout ce qui n'etait uni qu'en face se rompit du coup. La Fayette, en 1799, ecrivait a merveille sur les perils du dehors qu'on exagerait: "Dans tout ce qui regarde l'opposition aux etrangers, il y a toujours un moment ou notre nation semble rebondir et derange toutes les esperances de la politique." Il avait pu oublier en 1830, au lendemain des trois jours, cette maxime inverse et qui n'est pas moins vraie, que, dans tout ce qui concerne la pratique interieure et l'organisation serieuse des garanties, il y a toujours un moment ou notre nation, si pres qu'elle en soit, echappe et deconcerte toutes les esperances du patriotisme. Pourtant, encore une fois, la lettre a M. de Maubourg et celles qu'il ecrivait a cette epoque me prouvent que La Fayette se serait resigne, en 1799, a quelque chose de semblable a l'ordre actuel, ou meme de moins bien, et qu'entre ce qu'on a et lui il n'y a, au fond, que de ces nuances qui se perdent et se regagnent constitutionnellement. Cela n'empeche pas qu'on ne l'ait vu, a un certain moment, mecontent de l'oeuvre a laquelle il avait aide; il se crut joue, il se repentit. La conclusion, nullement politique, et toute morale, que j'en veux tirer, c'est que la realisation d'un ordre reve est toujours inferieure a l'ideal, meme le plus modere, qu'on s'en faisait; que les imperfections et les insuffisances, non-seulement des hommes, mais des principes, se font sentir et sortent de toutes parts le jour ou le monde est a eux, et que nulle fin humaine, en aboutissant, ne repondra a la promesse des precurseurs. S'ils etaient la, comme La Fayette, pour la juger, ils la jugeraient avortee, ou bien, pour se faire illusion encore, ils la jugeraient ajournee; ils attendraient, pour clore a souhait, je ne sais quel _cinquieme acte_, qui, en venant, ne clorait pas davantage. Ainsi l'homme, sur le debris et la pauvrete de son triomphe, meurt mecontent. Je ne veux pas rire: mais La Fayette, desappointe en mourant, me fait exactement l'effet de Boileau. Oui, Boileau, de son vivant, triomphe: il est repute legislateur a satiete; son _Art poetique_ a force de loi; la _Declaration des Droits_ n'a pas mieux tue les privileges que ce programme du Parnasse n'a tue l'ancien mauvais gout. Eh bien! Boileau mourant croit tout perdu et manque; il en est a regretter les Pradons du temps de sa jeunesse, qu'il appelle des _soleils_ en comparaison des rimeurs nouveaux. En quoi Boileau a tort et raison en cela, je ne le recherche pas pour le moment; je reprendrai cette these ailleurs. Comme resultat, mon idee est que le voeu de Boileau, comme celui de La Fayette, n'avait qu'en partie manque; en gros, et pour d'autres que lui, le but semblait atteint et l'objet obtenu. Mais je m'arrete; je ne voudrais pas avoir l'air badin, ni paraitre rien rabaisser dans mes comparaisons. On pardonnera aux habitudes litteraires, si je rapporte ainsi les grandes choses aux petites, et les politiques aux rimeurs, qui me sont guere dans l'Etat que des _joueurs de quille_, comme disait Malherbe. La rentree de La Fayette en France apres le 18 brumaire, son attitude au milieu des partis des lors simplifies, ses reponses aux avances du chef comme a celles de la minorite opposante, tout cela est raconte avec un interet superieur et plus qu'anecdotique, dans l'ecrit intitule _Mes Rapports avec le premier Consul_, dont j'ai precedemment cite l'eloquente conclusion. On voit, dans ces recits de conversations, a quel degre La Fayette a le propos historique, le mot juste de la circonstance et comme la replique a la scene. Un jour, causant avec Bonaparte, a Morfontaine chez Joseph, il s'apercut que les questions du Consul tendaient a lui faire etaler ses campagnes d'Amerique: "Ce furent, repondit-il en coupant court, les plus grands interets de l'univers decides par des rencontres de patrouilles." Il a beaucoup de ces mots-la, soit au balcon populaire et en _plein vent_, comme il dit, soit dans le salon. Son role, ou plutot l'absence de tout role, a cette epoque du Consulat et de l'Empire, est dictee par un tact politique et moral des plus parfaits. Quand on demandait a Sieyes ce qu'il avait fait pendant la Terreur, il repondait: _J'ai vecu_. La Fayette pouvait plus a bon droit et plus a haute voix repondre, et il repondait: "Ce que j'ai fait durant ces douze annees? _je me suis tenu debout_." C'etait assez, c'etait unique, au milieu des prosternations universelles. Il avait beau s'ensevelir a Lagrange, dans une vie de fermier et de patriarche, on le savait la; Bonaparte ne le perdit jamais de l'oeil un instant: "Tout le monde en France est corrige, disait-il un jour dans une sortie au Conseil d'Etat, il n'y a qu'un seul homme qui ne le soit pas, La Fayette! il n'a jamais recule d'une ligne. Vous le voyez tranquille; eh bien! je vous dis, moi, qu'il est tout pret a recommencer." La Fayette (et lui-meme le dit presque en propres termes) s'appliqua a se conserver sous l'Empire comme un exemplaire de la vraie doctrine de la liberte, exemplaire precieux et a peu pres unique, sans tache et sans _errata_, avec le _Victrix causa Diis_ pour epigraphe. Ce sont la de ces volumes qui, comme ceux des _Vies_ de Plutarque, ne sont jamais depareilles, meme quand on n'en a qu'un. Les vertus de famille, la bonte morale et l'excellence du coeur pour tout ce qui l'approchait, ont, par endroits, leur expression touchante dans ces Memoires, et les pieux editeurs, en y apportant la discretion et la pudeur qui marquent les affections les plus sacrees, n'ont cependant pu ni du supprimer, en fait d'intimite, tous les temoignages. Sans craindre d'abonder moi-meme, je veux citer en entier la belle lettre de janvier 1808, a M. de Maubourg, sur la mort de madame de La Fayette. Par son devouement, son heroisme conjugal et civique durant la prison d'Olmuetz, cette noble personne appartient aussi a l'histoire; on a lu d'ailleurs avec un agrement imprevu les piquantes et gracieuses lettres adressees a _mon cher coeur_, au premier depart pour l'Amerique[91]; en voici la contre-partie pathetique et funebre: "Je ne vous ai pas encore ecrit, mon cher ami, du fond de l'abime de malheur ou je suis plonge... j'en etais bien pres lorsque je vous ai transmis les derniers temoignages de son amitie pour vous, de sa confiance dans vos sentiments pour elle. On vous aura deja parle de la fin angelique de cette incomparable femme. J'ai besoin de vous en parler encore; ma douleur aime a s'epancher dans le sein du plus constant et cher confident de toutes mes pensees au milieu de foules ces vicissitudes ou souvent je me suis cru malheureux; mais, jusqu'a present, vous m'avez trouve plus fort, que mes circonstances; aujourd'hui, la circonstance est plus forte que moi. [Note 91: Elles avaient ete citees de preference par la plupart des journaux.] "Pendant les trente-quatre annees d'une union ou sa tendresse, sa boule, l'elevation, la delicatesse, la generosite de son ame, charmaient, embellissaient, honoraient ma vie, je me sentais si habitue a tout ce qu'elle etait pour moi, que je ne le distinguais pas de ma propre existence. Elle avait quatorze ans et moi seize lorsque son coeur s'amalgama a tout ce qui pouvait m'interesser. Je croyais bien l'aimer, avoir besoin d'elle; mais ce n'est qu'en la perdant que j'ai pu demeler ce qui reste de moi pour la suite d'une vie qui avait paru livree a tant de distractions, et pour laquelle neanmoins il n'y a plus ni bonheur, ni bien-etre possible. Le pressentiment de sa perte ne m'avait jamais frappe comme le jour ou, quittant Chavaniac, je recus un billet alarmant de madame de Tesse; je me sentis atteint au coeur. George fut effraye d'une impression qu'il trouvait plus forte que le danger. En arrivant tres-rapidement a Paris, nous vimes bien qu'elle etait fort malade; mais il y eut des le lendemain un mieux que j'attribuai un peu au plaisir de nous revoir... "Voila bien des souvenirs que j'aime a deposer dans votre sein, mon cher ami; mais il ne nous reste que des souvenirs de cette femme adorable a qui j'ai du un bonheur de tous les instants, sans le moindre nuage. Quoiqu'elle me fut attachee, je puis le dire, par le sentiment le plus passionne, jamais je n'ai apercu eu elle la plus legere nuance d'exigence, de mecontentement, jamais rien qui ne laissat la plus libre carriere a toutes mes entreprises; et si je me reporte au temps de notre jeunesse, je retrouverai en elle des traits d'une delicatesse, d'une generosite sans exemple. Vous l'avez toujours vue associee de coeur et d'esprit a mes sentiments, a mes voeux politiques, jouissant de tout ce qui pouvait etre de quelque gloire pour moi, plus encore de ce qui me faisait, comme elle le disait, connaitre tout entier; jouissant surtout lorsqu'elle me voyait sacrifier des occasions de gloire a un bon sentiment.--Sa tante, madame de Tesse, me disait hier: "Je n'aurais jamais cru qu'on put etre aussi fanatique de vos opinions et aussi exempte de l'esprit de parti." En effet, jamais son attachement a notre doctrine n'a un instant altere son indulgence, sa compassion, son obligeance pour les personnes d'un autre parti; jamais elle ne fut aigrie par les haines violentes dont j'etais l'objet, les mauvais procedes et les propos injurieux a mon egard, toutes sottises indifferentes a ses yeux du point ou elle les regardait et ou sa bonne opinion de moi voulait bien me placer.--Vous savez comme moi tout ce qu'elle a ete, tout ce qu'elle a fait pendant la Revolution. Ce n'est pas d'Etre venue a Olmuetz, comme l'a dit Charles Fox, "sur les ailes du devoir et de l'amour," que je veux la louer ici, mais c'est de n'etre partie qu'apres avoir pris le temps d'assurer, autant qu'il etait en elle, le bien-etre de ma tante et les droits de nos creanciers; c'est d'avoir eu le courage d'envoyer George en Amerique.--Quelle noble imprudence de coeur a rester presque la seule femme de France compromise par son nom, qui n'ait jamais voulu en changer[92]! Chacune de ses petitions ou reclamations a commence par ces mois: _La femme La Fayette_. Jamais cette femme, si indulgente pour les haines de parti, n'a laisse passer, lorsqu'elle etait sous l'echafaud, une reflexion contre moi sans la repousser, jamais une occasion de manifester mes principes sans s'en honorer et dire qu'elle les tenait de moi; elle s'etait preparee a parler dans le meme sens au tribunal, et nous avons tous vu combien cette femme si elevee, si courageuse dans les grandes circonstances, etait bonne, simple, facile dans le commerce de la vie, trop facile meme et trop bonne, si la veneration qu'inspirait sa vertu n'avait pas compose de tout cela une maniere d'etre tout a fait a part. C'etait aussi une devotion a part que la sienne. Je puis dire que, pendant trente-quatre ans, je n'en ai pas eprouve un instant l'ombre de gene; que toutes ses pratiques etaient sans affectation subordonnees a mes convenances; que j'ai eu la satisfaction de voir mes amis les plus incredules aussi constamment accueillis, aussi aimes, aussi estimes, et leur vertu aussi completement reconnue que s'il n'y avait pas eu de difference d'opinions religieuses; que jamais elle ne m'a exprime autre chose que l'espoir qu'en y reflechissant encore, avec la droiture de coeur qu'elle me connaissait, je finirais par etre convaincu. Ce qu'elle m'a laisse de recommandations est dans le meme sens, me priant de lire, pour l'amour d'elle, quelques livres, que certes j'examinerai de nouveau avec un veritable recueillement: et appelant sa religion, pour me la faire mieux aimer, _la souveraine liberte_, de meme qu'elle me citait avec plaisir ce mot de Fauchet: "Jesus-Christ mon seul maitre."--On a dit qu'elle m'avait beaucoup preche; ce n'etait pas sa maniere.--Elle m'a souvent exprime, dans le cours de son delire, la pensee qu'elle irait au ciel; et oserai-je ajouter que cette idee ne suffisait pas pour prendre son parti de me quitter? Elle m'a dit plusieurs fois: "Cette vie est courte, troublee... reunissons-nous en Dieu, passons ensemble l'eternite." Elle m'a souhaite et a nous tous la _paix du Seigneur_. [Note 92: La plupart des femmes d'emigres avaient, en 1793, rempli la formalite d'un divorce simule, pour mettre a l'abri une portion de leur fortune.] "Quelquefois on l'entendait prier dans son lit. Il y eut, une des dernieres nuits, quelque chose de celeste a la maniere dont elle recita deux fois de suite, d'une voix forte, un cantique de Tobie applicable a sa situation, le meme qu'elle avait recite a ses filles en apercevant les clochers d'Olmuetz[93]. Voila comment cet ange si tendre a parle dans sa maladie, ainsi que dans les dispositions qu'elle avait faites il y a quelques annees, et qui sont un modele de tendresse, de delicatesse et d'eloquence du coeur. [Note 93: Voici le texte du cantique recite par madame de La Fayette a l'aspect d'Olmuetz, quand elle vint partager la captivite du general au mois d'octobre 1795: "Seigneur, vous etes grand dans l'eternite, votre regne s'etend dans tous les siecles, vous chatiez et vous sauvez, vous conduisez: les hommes jusqu'au tombeau, et vous les en ramenez, et nul ne se peut soustraire a votre puissante main. Rendez graces au Seigneur, enfants d'Israel, et louez-le devant les nations, parce qu'il vous a ainsi disperses parmi les peuples qui ne le connaissent point, afin que vous publiiez ses miracles, et que vous leur appreniez qu'il n'y en a point d'autre que lui qui soit le Dieu tout-puissant. C'est lui qui noua a chaties a cause de nos iniquites, et c'est lui qui nous sauvera pour signaler sa misericorde. Considerez donc la maniere dont il nous a traites, benissez-le avec crainte et avec tremblement, et rendez hommage par vos oeuvres au Roi de tous les siecles. Pour moi je le benirai dans cette terre ou je suis captive, etc." (Tobie, chap. XIII, v. 2, 3, 4, 5, 6 et 7.)] "Vous parlerai-je du plaisir sans cesse renaissant que me donnait une confiance entiere en elle, jamais exigee, recue au bout de trois mois comme le premier jour, justifiee par une discretion a toute epreuve, par une intelligence admirable de tous les sentiments, les besoins, les voeux de mon coeur; et tout cela mele a un sentiment si tendre, a une opinion si exaltee, a un culte, si j'ose dire, si doux et si flatteur, surtout de la personne la plus parfaitement naturelle et sincere qui ait jamais existe? "C'est lundi que cette angelique femme a ete portee, comme elle l'avait demande, aupres de la fosse ou reposent sa grand'mere, sa mere et sa soeur, confondues avec seize cents victimes[94]; elle a ete placee a part, de maniere a rendre possibles les projets futurs de notre tendresse. J'ai reconnu moi-meme ce lieu lorsque George m'y a conduit jeudi dernier, et que nous avons pu nous agenouiller et pleurer ensemble. [Note 94: Dans le cimetiere de Piepus.] "Adieu, mon cher ami; vous m'avez aide a surmonter quelques accidents bien graves et bien penibles auxquels le nom de malheur peut etre donne jusqu'a ce qu'on ait ete frappe du plus grand des malheurs du coeur: celui-ci est insurmontable; mais, quoique livre a une douleur profonde, continuelle, dont rien ne me dedommagera; quoique devoue a une pensee, un culte hors de ce monde (et j'ai plus que jamais besoin de croire que tout ne meurt pas avec nous), je me sens toujours susceptible des douceurs de l'amitie... Et quelle amitie que la votre, mon cher Maubourg! "Je vous embrasse en son nom, au mien, au nom de tout ce que vous avez ete pour moi depuis que nous nous connaissons." La Fayette rentre en scene en 1815, et, a part deux ou trois annees de retraite encore au commencement de la seconde Restauration, on peut dire qu'il ne quitte plus son role actif jusqu'a sa mort. Un ecrit assez considerable et inacheve[95] expose la situation publique et sa propre attitude en 1814 et 1815. En la faisant bien comprendre dans son ensemble, il reste un point auquel il reussit difficilement a nous accoutumer: c'est lorsqu'aux Cent-Jours, et Bonaparte arrivant sur Paris, La Fayette, qui s'est rendu a une conference chez M. Laine, propose de defendre la capitale contre le grand ennemi; il se trouve seul de cet avis energique avec M. de Chateaubriand. Mais M. de Chateaubriand, c'est tout simple, en proposant de mourir en armes, s'il le fallait, autour du trone des Bourbons, voyait pour l'idee monarchique, dans ce sang noblement verse, une semence glorieuse et feconde; il motivait son opinion dans des termes approchants et avec cet eclat qu'on concoit de sa bouche en ces heures emues. La Fayette, qui raconte ce detail et qui rappelle les chevaleresques paroles sur ce sang fidele d'ou la monarchie renaitrait un jour, ne peut s'empecher d'ajouter: "Constant (_Benjamin Constant qui etait de la conference_) se mit a rire du dedommagement qu'on m'offrait." Et, en effet, la position de La Fayette en ce moment, au pied du trone des Bourbons, parait bien fausse, surtout lorsqu'on a lu le jugement qu'il portait d'eux pendant 1814. Je ne dis pas que sa situation eut ete plus vraie en se ralliant a Bonaparte; pourtant je le concevrais mieux: il n'y aurait rien eu du moins qui pretat a rire. [Note 95: Tome V.] Carnot, je le sais, n'avait pas les memes engagements que La Fayette, ni les memes scrupules solennels de liberte; mais en ces crises de 1814-1815, sa conduite envers Bonaparte repond bien mieux, en fait, et sans marchander, a l'instinct national et revolutionnaire. Une remarque encore sur le factice, deja signale, qui s'introduit dans ces roles individuels en politique. Si Benjamin Constant n'avait pas ete la fort a propos pour eclater de rire (ce qui est bien de lui) sur le point comique au milieu de la circonstance sombre, l'homme d'esprit chez La Layette se serait contente de sourire tout bas, et on ne l'aurait pas su. Cet instant d'embarras a part, la conduite de La Fayette rentre bien vite dans sa rectitude incontestee, et elle se rapporte, durant toute la Restauration, a des sympathies generales trop partagees et encore trop recentes pour qu'il ne soit pas superflu de rien developper ici. Rentre a la Chambre elective en 1818, il vit le parti _liberal_ se former, et, autant qu'aucun chef d'alors, il y aida. C'etait, apres tout, cette meme masse moyenne et flottante de laquelle il ecrivait en 1799: "La partie plus ou moins pensante de la nation ne fut jamais contre-revolutionnaire qu'en desespoir de toute autre maniere de se debarrasser de la tyrannie conventionnelle, pour laquelle on a bien plus de degout encore. Donnez-lui des institutions liberales, un regime consequent et d'honnetes gens, vous la verrez revenir a leurs idees des premieres annees de la Revolution, avec moins d'enthousiasme pour la liberte, mais avec une crainte de la tyrannie et un amour de la tranquillite qui lui fera detester tout remuement aristocrate ou jacobin." L'enthousiasme meme semblait revenu, depuis 1815, sous le coup de tant de sentiments et d'interets sans cesse froisses; on s'organisait pour la defense on esperait et on avait confiance dans l'issue, precisement en raison des exces contraires. Il y avait, comme en defi de l'oppression, un universel rajeunissement. Nul, en ces annees, ne fut plus jeune que le general La Fayette. Ne le fut-il pas trop quelquefois? N'alla-t-il pas bien loin en certaines tentatives prematurees, comme dans l'affaire de Belfort[96]? Nos vieilles ardeurs sont trop d'accord avec les siennes la-dessus pour que notre triste impartialite d'aujourd'hui y veuille regarder de plus pres. C'etaient de beaux temps, apres tout, si l'on ne se reporte qu'aux sentiments eprouves, des temps ou l'instinct de la lutte ne trompait pas. Quels souvenirs pour ceux qui les ont recus dans leur fraicheur, que ce voyage d'Amerique en 1824, et cet hymne de Beranger qui le celebrait! Jours de triomphe, eclairez l'univers! [Note 96: Tome VI, page 135 et suiv.] Mais les exposer seulement au grand air d'aujourd'hui, c'est presque les fletrir, ces souvenirs, tant le mouvement general est loin, tant les generations survenantes y deviennent de plus en plus etrangeres par l'esprit, tant l'ironie des choses a ete complete! De sorte qu'en ce temps bizarre il faut s'arreter devant le double inconvenient de parler aux uns d'un sujet par trop connu, et aux autres de sentiments parfaitement ignores. La seconde moitie du sixieme et dernier volume est consacree a la Revolution de Juillet et aux annees qui suivent: independamment des actes publics et des discours de La Fayette, on y donne toute une partie de correspondance qui ne laisse aucun doute sur ses dernieres pensees politiques; les suppressions, commandees aux editeurs par la discretion et la convenance, n'en affaiblissent que peu sensiblement l'amertume. Cette derniere partie de la vie de La Fayette, si honorable toujours, est pourtant celle qu'il y aurait peut-etre le plus lieu d'epiloguer politiquement, a quelque point de vue qu'on se place, soit du sein de l'ordre actuel, soit du dehors. C'est celle, a coup sur, qui a le plus nui dans la vague impression publique, et en double sens contraire, a la memoire de l'illustre citoyen, et qui a contribue a jeter sur l'ensemble de sa carriere une teinte generale ou l'ancien attrait a pali. Mais, ne voulant pas approfondir, il serait peu juste d'insister. Assez d'autres prendront les Memoires uniquement par cette queue desagreable. Le plus grand malheur du general a ete de survivre (ne fut-ce que de quelques jours) a la grande Revolution qu'il representait depuis quarante et un ans; en ne tombant pas precisement avec elle, il a fait a son tour l'effet de ceux qui s'obstinent a prolonger ce qui est use et en arriere. Le public est ingrat; si belle, si soutenue qu'ait ete la piece donnee a son profit, il ne veut pas que la derniere scene soit trainante, et que l'acteur principal demeure, en se croyant encore indispensable, lorsque le gros du drame est fini. Beranger, dans son role de poete politique, l'a senti a point; il a su se derober pour se renouveler peut-etre. La Fayette ne l'a pu; son nom, vers la fin, de plus en plus affiche, tiraille par les partis, a un peu _deteint_, comme son vieux et noble drapeau. Cela reviendra. Une lecture attentive de ces Memoires, si on la peut obtenir d'un public passablement indifferent, est faite pour retablir et rehausser l'idee du personnage historique dans la grandeur et la continuite de sa ligne principale, avec tous les accompagnements non moins certains, et beaucoup plus varies qu'on ne croirait, d'esprit, de jugement ouvert et circonspect, de finesse serieuse, de bonne grace et de bon gout. Eclairee par ces excellents Memoires, l'histoire du moins, c'est-a-dire le public definitif, s'en souviendra. Aout 1838. M. DE FONTANES I On a remarque dans la suite des familles que souvent le fils, ne ressemble pas a son pere, mais que le petit-fils rappelle son aieul, le petit-neveu son grand-oncle, en un mot que la ressemblance parfois saute une ou deux generations, pour se reproduire (on ne saurait dire comment) avec une fidelite et une purete singuliere clans un rejeton eloigne. Il en est de meme, en grand, dans la famille humaine et dans la suite inepuisable des esprits. Il y a de ces retours a distance, de ces correspondances imprevues. Un siecle illustre disparait; le glorieux talent qui le caracterisait le mieux, et dans les nuances les plus accomplies, meurt, en emportant, ce semble, son secret; ceux qui le veulent suivre alterent sa trace, les autres la brisent en se jetant de propos delibere dans des voies toutes differentes: on est en plein dans un siecle nouveau qui lui-meme decline et va s'achever. Tout d'un coup, apres ce long espace et cette interruption qui semble definitive, un talent reparait, en qui sourit une douce et chaste ressemblance avec l'aieul litteraire. Il ressemble, sans le vouloir, sans y songer, et par une originalite native: dans le fond des traits, dans le tour des lignes, a travers la couleur palie, on reconnait plus que des vestiges. C'est le rapport de M. de Fontanes a Racine; il est de cette famille, et il s'y presente a nous comme le dernier. Plus la figure litteraire est simple, douce, pure, elegante, sensible sans grande passion, plus il devient precieux d'en etudier de pres l'originalite au sein meme de cette ressemblance. Si le poete n'a pas fait assez, s'il a trop neglige d'elever ou d'achever son monument, cela s'explique encore et doit sembler tout naturel; c'est qu'un instinct secret lui disait: "La grande place est remplie, l'aieul la tient. Il suffit que moi, qui viens tard, je ne sois pas indigne de lui, que je l'honore par mon gout dans un siecle bien different deja, et que jamais du moins je n'aie fausse son lointain et superieur accord par mes accents." Dans cette sobriete et cette paresse meme du poete, se retrouve donc un sentiment touchant, modeste, et qu'on peut dire pieux. Je n'invente pas: M. de Fontanes le nourrissait en son coeur et l'a exprime en plus d'un endroit. Dans son ode sur la litterature _de l'Empire_, rappelant les modeles du grand Siecle, beaucoup moins meconnus et moins offenses alors par les doctrines que par les oeuvres du jour, il se borne, lui, pour toute ambition, au role de Silius, a celui de Stace disant a sa muse: ......Nec tu divinam Aeneida tenta, Sed longe sequere, et vestigia semper adora! De Virgile ainsi, dans Rome, Quand le gout s'etait perdu, Silius a ce grand homme Offrait un culte assidu; Sans cesse il nommait Virgile; Il venait, loin de la ville, Sur sa tombe le prier; Trop faible, helas! pour le suivre, Du moins il faisait revivre Ses honneurs et son laurier. Et il avait autrement droit de se rendre ce temoignage, et de se dire ainsi l'adorateur domestique de Racine, que Silius pour Virgile. Mais rien n'est tout a fait simple dans la nature des choses, et il ne faut pas, en tirant du personnage l'idee essentielle, ne voir en lui que cette idee. Dernier parent de Racine, et adorateur du XVIIe siecle, M. de Fontanes est pourtant du sien; il en est par les genres qu'il accepte, par ceux meme qu'il veut renouveler; il en est par certaines teintes philosophiques et sentimentales qui font melange a l'inspiration religieuse, par certaines faiblesses et langueurs de son style poetique elegant; mais, hatons-nous d'ajouter, il en est surtout par le gout rapide, par le ton juste, par l'expression nette et simple, par tout ce que le XVIIIe siecle avait conserve de plus direct du XVIIe, et que Voltaire y avait transmis en l'aiguisant. De plus, M. de Fontanes n'etait pas etranger au notre. Contraire aux nouveautes ambitieuses, il ne resistait pourtant pas a celles qui s'appuyaient de quelque titre legitime, de quelque juste accord dans le passe. Sur quelques-uns de ces points d'innovation, il devient lui-meme la transition et la nuance d'intervalle, comme il convient a un esprit si modere. Par ses pieces elegiaques et religieuses, par _la Chartreuse_ et _le Jour des Morts_, il devancait de plus de trente ans et tentait le premier dans les vers francais le genre d'harmonieuse reverie; il semblait donner la note intermediaire entre les choeurs d'_Esther_ et les premieres _Meditations_. Mais surtout, a cette epoque critique de 1800, par son amitie, par sa sympathique et active alliance avec M. de Chateaubriand, il entrait dans la meilleure part du nouveau siecle; il s'y melait dans une suffisante et memorable mesure. Le dernier des classiques donnait le premier les mains avec une joie genereuse a la consecration de la Muse enhardie, et lui-meme il s'eclairait du triomphe. Tels, durant les etes du pole, les derniers rayons d'un soleil finissant s'unissent dans un crepuscule presque insensible a la plus glorieuse des nouvelles aurores! Pour nous, appele aujourd'hui a parler de M. de Fontanes, nous ne faisons en cela qu'accomplir un desir deja bien ancien. Quelle qu'ait ete l'apparence bien contraire de nos debuts, nous avons toujours, dans notre liberte d'esprit, distingue, a la limite du genre classique, cette figure de Fontanes comme une de celles qu'il nous plairait de pouvoir approcher, et, dans le voile d'ombre qui la couvrait deja a demi, elle semblait nous promettre tout bas plus qu'elle ne montrait. Sensible (par pressentiment) a l'outrage de l'oubli pour les poetes, nous nous demandions si tout avait peri de cette muse discrete dont on ne savait que de rares accents, si tout en devait rester a jamais epars, comme, au vent d'automne, des feuilles d'heure en heure plus egarees. L'idee nous revenait par instants de voir recueillis ces fragments, ces restes, _disjecti membra poetoe_, de savoir ou trouver enfin, ou montrer l'urne close et decente d'un chantre aimable qui fut a la fois un dernier-venu et un precurseur. C'etait donc deja pour nous un caprice et un choix de gout, une inconstance de plus si l'on veut, mais j'ose dire aussi une piete de poesie, avant d'etre, comme aujourd'hui, un honneur[97]. [Note 97: Cette Notice a ete ecrite en vue de l'edition des Oeuvres.] Louis de Fontanes naquit a Niort, le 6 mars 1737, d'une famille ancienne, mais que les malheurs du temps et les persecutions religieuses avaient fait dechoir. L'etoile du berceau de madame de Maintenon semble avoir jete quelque influence de gout, d'esprit et de destinee sur le sien. La famille Fontanes, autrefois etablie dans les Cevennes (comte d'Alais), y avait possede le fief d'_Apennes_ ou _des Apennes_, dont le nom lui etait reste (Fontanes des Apennes): un village y portait aussi le nom de _Fontanes_. Mais, a l'epoque ou naquit le poete, ce n'etaient plus la que des souvenirs. Sa famille, comme protestante, ne vivait, depuis la revocation de l'Edit de Nantes, que d'une vie precaire, errante et presque clandestine. Son grand-pere, son pere meme etaient protestants; il ne le fut pas. Sa mere, catholique, avait, en se mariant, exige que ses fils ou filles entrassent dans la communion dominante. Les premieres annees de cet enfant a l'imagination tendre et sensible furent tres-penibles, tres-sombres. Son frere aine avait etudie au college des Oratoriens de Niort; mais lui, le second, sans doute a cause de la gene domestique, fut confie d'abord a un simple cure de village, ancien oratorien, le Pere Bory, par malheur outre janseniste. Le digne cure, au lieu de tirer parti de cette jeune ame volontiers heureuse, sembla s'attacher a la noircir de terreurs: il envoyait son eleve a la nuit close, seul, invoquer le Saint-Esprit dans l'eglise; il fallait traverser le cimetiere, c'etaient des transes mortelles. M. de Fontanes y prit le sentiment terrible du religieux; pourtant l'imagination etait peut-etre plus frappee que le coeur. Le cure ne se bornait pas aux impressions morales, il y ajoutait souvent les duretes physiques; et le pauvre enfant, pousse a bout, s'echappait, un jour, pour s'aller faire mousse a La Rochelle: on le rattrapa. M. de Fontanes, en sauvant l'esprit religieux, conserva toute sa vie l'aversion des dogmes durs qui avaient contriste son enfance. S'il defendit le calvinisme dans son discours qui eut le prix a l'Academie, c'etait au nom de la tolerance, par un sentiment de convenance domestique et d'equite civile; mais il n'en separa jamais dans sa pensee les longs malheurs que lui avait dus sa famille, de mome qu'il associait l'idee de jansenisme au souvenir de ses propres douleurs. Dans son _Jour des Morts_, il a grand soin de nous dire de son humble pasteur: Il ne reveille pas ces combats des ecoles, Ces tristes questions qu'agiterent en vain Et Thomas, _et Prosper_, et Pelage et Calvin. Une telle enfance menait naturellement M. de Fontanes a placer son ideal chretien dans la religion de Fenelon. Ses etudes se firent ainsi de neuf ans a treize, en ce village appele La Foye-Mongeault, entre Niort et La Rochelle. Il ne les termina point pourtant sans suivre ses hautes classes aux Oratoriens de Niort, d'ou sortait son frere aine; et celui-ci, poete lui-meme, dans leurs promenades aux environs de la ville et le long des bords de la fontaine Du Vivier, l'initiait deja au jeu de la muse. Il perdit ce frere cheri en 1772. Puis, dans l'intervalle de la mort de son pere (1774) a celle de sa mere, qui arriva un an apres, il alla sejourner en Normandie, aux Andelys, y apprit l'anglais par occasion, y recueillit, dans ses courses reveuses, de fraiches impressions poetiques, que sa _Foret de Navarre_ et son _Vieux Chateau_ nous ont rendues. Venu a Paris vers 1777, il y commenca des liaisons litteraires. Je ne parle pas de Dorat, singulier patron, qu'il se trouva tout d'abord connaitre et cultiver plus qu'il ne semble naturel d'apres le peu d'unisson de leurs esprits. Il aimait a raconter qu'a la seconde annee de ce sejour, se promenant avec Ducis, ils rencontrerent Jean-Jacques, bien pres alors de sa fin. Ducis, qui le connaissait, l'aborda, et, avec sa franchise cordiale, reussissant a l'apprivoiser, le decida a entrer chez un restaurateur. Apres le repas, il lui recita quelques scenes de son _Oedipe chez Admete_, et lorsqu'il en fut a ces vers ou l'antique aveugle se rend temoignage: .......Ecoutez-moi, grands Dieux! J'ose au moins sans terreur me montrer a vos yeux. Helas! depuis l'instant ou vous m'avez fait naitre, Ce coeur a vos regards n'a point deplu peut-etre. Vous frappiez, j'ai gemi. J'entrerai sans effroi Dans ce cercueil trompeur qui s'enfuit loin de moi. Vous savez si ma voix, toujours discrete et pure, S'est permis contre vous le plus leger murmure; C'est un de vos bienfaits que, ne pour la douleur, Je n'aie au moins jamais profane mon malheur[98]! [Note 98: Acte III, scene IV.] Jean-Jacques, qui avait jusque-la garde le silence, sauta au cou de Ducis, en s'ecriant d'une voix caverneuse: "Ducis, je vous aime!" M. de Fontanes, temoin muet et modeste de la scene, en la racontant apres des annees, croyait encore entendre l'exclamation solennelle. Il ne vit Voltaire que de loin, couronne a la representation d'_Irene_; mais il n'eut pas le temps de lui etre presente. Son frere aine (Marcellin de Fontanes), mort, je l'ai dit, en 1772, a l'age de vingt ans, et doue lui-meme de grandes dispositions poetiques, avait compose une tragedie qu'il avait adressee a Voltaire, aussi bien qu'une epitre dejeune homme, et il avait recu une de ces lettres datees de Ferney, qui equivalaient alors a un brevet ou a une accolade. Fontanes eut le temps de voir beaucoup d'Alembert: laissons-le dire la-dessus: "Tout homme, ecrit-il au _Mercure_ a propos de Beaumarchais[99], tout homme qui a fait du bruit dans le monde a deux reputations: il faut consulter ceux qui ont vecu avec lui, pour savoir quelle est la bonne et la veritable. Linguet, par exemple, representait d'Alembert comme un homme diabolique, comme _le Vieux de la Montagne_. J'avais eu le bonheur d'etre eleve a l'Oratoire par un des amis de ce philosophe, et je l'ai beaucoup vu dans ma premiere jeunesse. Il etait difficile d'avoir plus de bonte et d'elevation dans le caractere. Il se fachait, a la verite, comme un enfant, mais il s'apaisait de meme. Jamais chef de parti ne fut moins propre a son metier." Toutes ces relations precoces, ces comparaisons multipliees et contradictoires expliquent bien et preparent la moderation de Fontanes dans ses jugements, sa science de la vie, son insouciance de l'opinion, et ne rendent que plus remarquable le maintien de ses affections religieuses. Il ecrivait ce mot sur d'Alembert, et il allait tout a l'heure appuyer M. de Bonald. [Note 99: Mercure, fructidor an VIII.] L'_Almanach des Muses_ de 1778 nous donne les premieres nouvelles litteraires du poete. On y lit de lui une piece composee a seize ans, qui a pour titre _le Cri de mon Coeur_, et un fragment d'un _Poeme sur la Nature et sur l'Homme_, qui sort deja des simples essais juveniles. Ce _Cri de mon Coeur_ ne serait qu'une boutade adolescente sans consequence, s'il ne nous representait assez bien toutes les impressions accumulees de l'enfance douloureuse de Fontanes. La mort de son frere aine, celle de son pere et de sa mere, qui l'ont frappe coup sur coup, achevent d'egarer son ame. Il s'ecrie contre l'existence; il va presque jusqu'a la maudire: Monarque universel, que peut-etre j'outrage, Pardonne a mes soupirs; je connais mon erreur. Pour un jeune arbrisseau que tourmente l'orage, Dois-tu suspendre la fureur? D'un pas toujours egal, la Nature insensible Marche, et suit les decrets avec tranquillite. Audacieux enfant contre elle revolte, Je me debats en vain sous le bras inflexible De la Necessite. Il s'arrete un moment aux projets les plus sinistres et les envisage sans effroi: Terre, ou va s'engloutir ma depouille fragile, Terre, qui l'entretiens de la cendre des morts, O ma mere, a ton fils daigne ouvrir un asile,! Heureux, si dans ton sein doucement je m'endors! Sous la tombe, du moins, l'infortune est tranquille. Mais a l'instant la terre s'entr'ouvre, l'Ombre de son pere en sort et le rappelle a la raison, a la constance, a la vertu, lui montre une soeur cherie qui lui reste, et l'invite aux beaux-arts, a la poesie noblement consolatrice. Ce _Cri de mon Coeur_ semble avoir exhale en une fois toute cette ferveur troublee de la jeune ame de Fontanes, et on n'en retrouvera plus trace desormais dans son talent pur, tendre, melancolique, et moins ardent que sensible[100]. [Note 100: Je veux etre tout a fait exact: outre cette meme piece du _Cri de mon Coeur_, le _Journal des Dames_ de 1777 (par consequent un peu anterieur a l'_Almanach des Muses_ de 1778) contenait une lettre de Fontanes a Dorat, toujours dans ce ton exalte qui contraste singulierement avec les idees desormais attachees en sens divers a ces deux noms de Dorat et de Fontanes. En voici quelques passages: "Monsieur, je m'etais promis de cacher avec soin les faibles essais de mon enfance, et de ne cultiver les lettres que pour me consoler de mes malheurs. C'etait au fond d'un desert, et non dans le sein dela capitale, que j'avais resolu de vivre. La solitude convient mieux a l'infortune qui veut au moins se plaindre en liberte, que ces prisons fastueuses ou des esclaves imitent les travers et les vices d'autres esclaves, ou le vrai sage ne peut faire un pas sans colere ou sans pitie.. Je me suis dit de bonne heure: Tu es malheureux, tu es sans appui, tu es trop fier pour ramper; vegete donc dans une retraite ignoree. Paris n'est, pas fait pour toi. Si l'amour de la poesie me forcait, malgre moi, de lui sacrifier quelques heures, je ne peignais que mes douleurs ou les tableaux de la campagne que j'avais sous les yeux. Je me contentais de repandre mes plaintes dans des vers toujours dictes par mon coeur.. J'ai eu pour atelier le bord des mers, les forets, le sommet des montagnes. Je n'ai trace que des scenes lugubres, analogues a ma situation. Ma poesie doit avoir des traits un peu sauvages et peut-etre barbares.. Quand je portais les yeux sur Paris, j'etais effraye des perils ou je m'exposerais en m'y montrant. Un homme de dix-huit ans, ignorant l'art, de l'intrigue et de l'adulation, pouvait-il esperer, en effet, d'etre accueilli dans la republique des lettres?.. Ainsi, me disais-je, coulons dans le silence des jours deja trop agites, et dont, (ma faible sante l'annonce) le terme heureusement sera court. Tel etait le plan que je m'etais forme. Je vous vis alors, et je compris qu'il y avait plusieurs classes dans la litterature, etc." Ce titre sentimental de la piece, _le Cri de mon Coeur_, fut donne par Dorat lui-meme; Fontanes, quand il y resongeait depuis, en rougissait toujours.] L'_Almanach des Muses_ de 1780 le fit plus hautement connaitre, en publiant _la Foret de Navarre_. Ce petit poeme descriptif, vu a sa date, avait de la fraicheur et de la nouveaute. L'auteur, en y developpant une peinture deja touchee dans _la Henriade_, y faisait preuve de son admiration pour Voltaire et de son amour pour Henri IV, deux traits essentiels qui ne le quitterent jamais. Il y marquait par un vers d'eloge sa deference a Delille, deja celebre depuis 1770; mais, meme a cette heure de jeunesse premiere, il semblait plus sobre, plus modere en hardiesse que ce maitre brillant. On remarquait, a travers les exclamations descriptives d'usage, bien des vers heureux et simples, de ces vers trouves, qui peignent sans effort: Le poete aime l'ombre, il ressemble au berger.... L'oiseau se fait, perche sur le rameau qui dort.... Foulant de hauts gazons respectes du faucheur.... Ils ne sont plus ces jours ou chaque arbre divin Enfermait sa Dryade et son jeune Sylvain, Qui versaient en silence a la tige alteree La seve a longs replis sous l'ecorce egaree. Il n'y avait pas abus de coupes, quelques-unes pourtant assez neuves, quelques jets un peu libres, que plus tard son ciseau, en y revenant, supprima: Quel calme universel! je marche: l'ombre immense, L'ombre de ces ormeaux dont les bras etendus Se courbent sur ma tete en voutes suspendus, S'entasse a chaque pas, s'elargit, se prolonge, _Croit toujours_; et mon coeur dans l'extase se plonge. Enfin, quelque chose de senti inspirait le tout. Garat, rendant compte de l'_Almanach des Muses_ dans le _Mercure_ (avril 1780), s'arreta longuement sur le poeme de Fontanes, et le critiqua avec une severite indirecte et masquee, qui put sembler piquante dans les habitudes du temps. Il fait bien ressortir l'absence de plan, les contradictions entre l'appareil didactique et certaines formes convenues d'enthousiasme: _Que de tableaux divers!...A pas lents je m'egare_. Oui, a pas lents. Mais il ne va pas au fond. Quand il en vient au style, il frappe encore plus au hasard et souligne quelques-uns des vers que nous citions precisement a titre de beaute. Fontanes fut tres-sensible a l'article de Garat, et faillit en etre decourage a cette entree dans la carriere. La plus sure preuve de l'impression profonde qu'il en recut, c'est que trente-sept ans apres, lorsqu'il fixa la redaction derniere de _la Foret de Navarre_, il tint compte dans sa refonte de presque toutes les critiques de detail, meme de celles ou Garat avait tort. Voila de la sensibilite de poete, mais bien modeste et docile. Garat, que nous trouvons ainsi au debut de Fontanes, et qui, nonobstant son article severe, d'ailleurs tres-convenable, fut et resta lie avec lui dans les annees qui precederent la Revolution, Garat, plus age de plusieurs annees, nous offre a certains egards, et en fait de destinee litteraire, le pendant du poete dans le camp oppose, dans les rangs philosophiques: grand talent de prosateur, s'essayant d'abord aux eloges academiques, se dispersant en tout temps aux journaux, puis intercepte brusquement par la Revolution et desormais lance a tous les souffles de l'orage; exemple deplorable et frappant du danger de ne se recueillir sur rien, et, avec des facultes superieures, de ne laisser qu'une memoire eparse, bientot naufragee! Durant la Revolution, soit sous la Terreur, soit apres Fructidor, Fontanes crut avoir beaucoup a se plaindre de lui, et il rompit tout rapport avec un adversaire au moins indiscret, qui se figurait peut-etre, dans son sophisme d'imagination, continuer simplement envers le proscrit politique l'ancienne polemique litteraire. Mais, sans faire injure a aucune memoire, et dans l'eloignement ou l'on est de leur tombe, on ne peut s'empecher de pousser le rapprochement: Garat, avec plus de verve et bien moins de gout, louant Desaix et Kleber, comme Fontanes louait Washington; Garat se flattant toujours d'elever le monument metaphysique dont on ne sait que la brillante preface, comme Fontanes se flattait de l'achevement de _la Grece sauvee_; mais, avec une imagination trop vive chez un philosophe, Garat n'etait pas poete, et l'avantage incomparable de Fontanes, pour la duree, consiste en ce point precis: il lui suffit de quelques pieces qu'on sait par coeur pour sauver son nom. A leur date, _la Chartreuse_ et _le Jour des Morts_, deja un peu passes, mais a maintenir dans la suite des tons et des nuances de la poesie francaise; sans date, et de tous les instants, les _Stances a une jeune Anglaise_, l'ode a une _jeune Beaute_, ou celle du _Buste de Venus_; en un mot, le flacon scelle qui contient la goutte d'essence; voila ce qui surnage, c'est assez. Les metaphysiciens echoues n'ont pas de ces debris-la. Dans les premiers temps de son sejour a Paris, Fontanes travailla beaucoup, et il concut, ebaucha ou meme executa des lors presque tous les ouvrages poetiques qu'il n'a publies que plus tard et successivement. Un vers de la premiere _Foret de Navarre_ nous apprend qu'il avait deja traduit a ce moment (1779) l'_Essai sur l'Homme_ de Pope, qui ne parut qu'en 1783. Une elegie de Flins, dediee a Fontanes[101], nous le montre, en 1782, comme ayant termine deja son poeme de _l'Astronomie_, qui ne fut publie qu'en 1788 ou 89, et comme poursuivant un poeme en six chants sur _la Nature_, qui ne devait point s'achever. _La Chartreuse_ paraissait en 1783, et on citait presque dans le meme temps _le Jour des Morts_, encore inedit, d'apres les lectures qu'en faisait le poete. Ainsi, en ces courtes annees, les oeuvres se pressent. Tous les temoignages d'alors, les articles du _Mercure_, une epitre de Parny a Fontanes[102], nous montrent celui-ci dans la situation a part que lui avaient faite ses debuts, c'est-a-dire comme cultivant la grande poesie et aspirant a la gloire severe. Mais bientot la vie de Paris et du XVIIIe siecle, la vie de monde et de plaisir le prit et insensiblement le dissipa. Il voyait beaucoup les gens de lettres a la mode, Barthe, Rivarol; il dinait chaque semaine chez le chevalier de Langeac, son ami (encore aujourd'hui vivant), qui les reunissait. Et qui ne voyait-il pas, qui n'a-t-il pas connu au temps de cette jeunesse liante, de d'Alembert a Linguet, de Berquin a Mercier, de Florian a Retif; tous les etages de la litterature et de la vie? Par moments, soit inquietude d'ame reveuse et reprise de poesie, soit blessure de coeur, soit necessite plus vulgaire, et, comme dit Andre Chenier: [Note 101: _Almanach des Muses_.] [Note 102: _Almanach des Muses_, 1782.] Quand ma main imprudente a tari mon tresor, il sentait le besoin de se derober. Il se retirait a Poissy en hiver; il se faisait ermite, et se vouait a l'etude entre son Tibulle et son Virgile. Mais cela durait peu. Les amis heureux le desiraient, le rappelaient. Un voyage en Suisse, vers 1787, auparavant un autre voyage de deux mois en Angleterre, ne tardaient point a le leur rendre. La prosperite pourtant ne venait pas. Si c'etait la saison des plaisirs, c'etait aussi celle des rudes epreuves: Redis-moi du malheur les lecons trop ameres, a-t-il ecrit plus tard parlant a sa muse secrete et en songeant a ce temps. Ainsi se passerent pour lui, trop au hasard sans doute, les annees faciles et fecondes. La Revolution le surprit, et dans l'Epitre a M. de Boisjolin, en 1792, jetant un regard en arriere, a la veille de plus grands orages, il pouvait dire avec un regret senti: Tu m'as trop imite: les plaisirs, la mollesse, Dans un piege enchanteur ont surpris ta faiblesse. La gloire en vain promet des honneurs eclatants: Un souris de l'amour est plus doux a vingt ans; Mais a trente ans la gloire est plus douce peut-etre. Je l'eprouve aujourd'hui. J'ai trop vu disparaitre Dans quelques vains plaisirs aussitot echappes Des jours que le travail aurait mieux occupes. Oh! dans ces courts moments consacres a l'etude, Combien je cherissais ma docte solitude!... C'est en cet intervalle de 1780 a 1792 qu'il convient d'examiner dans son premier jour Fontanes: il prend place alors; sa vraie date est la. On a pour habitude, dans les jugements vagues et dans les _a-peu-pres_ courants, de faire de lui, a proprement parler, un poete de _l'Empire_. Il ne se jugeait pas tel lui-meme; il n'estimait guere, on le verra, la litterature de cette epoque; il n'y faisait qu'une exception eclatante, et s'y effacait volontiers. Il fut orateur de l'Empire, mais le poete chez lui etait anterieur [103]. [Note 103: Je trouve dans l'_Esprit des Journaux_, aout 1787, une _Epitre_ en vers _a M. de Fontanes,_ attribuee a un M. de C..., qui n'est autre que Castera. La piece est tres-mediocre, mais il en ressort evidemment que Fontanes etait a cette date un personnage litteraire a qui l'on demandait une sorte de patronage. Et le mortel heureux dont l'amitie sacree, Cher Fontanes, par vous se verra celebree, Est certain que son nom, des muses respecte, Volera dans vos chants a la posterite. ] La traduction de l'_Essai sur l'Homme_, si perfectionnee depuis, mais deja fort estimable, et enrichie de son excellent discours preliminaire, parut pour la premiere fois en 1783, et valut a l'auteur un article de La Harpe, adresse sous forme de lettre au _Mercure [104]_. Un article de La Harpe, c'etait la consecration officielle d'un talent. Le critique insistait beaucoup, en louant M. de Fontanes, sur la marche imposante et soutenue de sa phrase poetique, et _cet art de couper le vers sans le reduire a la prose, et de varier le rhythme sans le detruire, deux choses_, dit-il, _si differentes, et qu'aujourd'hui l'ignorance et le mauvais gout confondent si souvent_. Il louait avant tout dans le traducteur, et recommandait avec raison aux jeunes ecrivains _l'ensemble_ et _le tissu_ du style, qu'on sacrifiait des lors a l'effet du detail; il s'elevait a plusieurs reprises contre les metaphores accumulees et les figures nebuleuses: "Ce n'est pas, ajoutait-il, a M. de Fontanes que cet avis s'adresse, il en a trop rarement besoin; mais les verites communes ne peuvent pas etre perdues aujourd'hui; il faut bien les opposer aux nouvelles extravagances des nouvelles doctrines: [Note 104: Septembre 1783.--La Harpe envoya son article sous forme de _lettre_, parce qu'il s'etait retire de la redaction du _Mercure_ des 1779. C'avait ete une resolution presque solennelle. La guerre qu'il faisait depuis quelques annees aux novateurs, aux rimeurs hasardeux, etait devenue si vive, qu'elle les ameuta contre lui, et il y eut ligue pour le forcer a quitter le jeu. Injures, calomnies, menaces, tout fut employe, a ce qu'il semble. A la mort de Voltaire, comme aux funerailles d'un monarque absolu, il y eut redoublement de sedition litteraire; le nom du mort etait invoque contre un disciple trop faible pour son heritage; on se plaisait a remarquer que le grand homme _ne l'avait pas mis sur son testament_. Bref, la place n'etait plus tenable. La Harpe fit pourtant bonne et courageuse contenance; il prepara en secret sa piece des _Muses rivales_, qui repondait a certaines inculpations, et la fit jouer sans qu'on sut a l'avance qu'elle etait de lui. Le succes fut grand, et, le lendemain de ce triomphe, il declara se retirer du _Mercure:_ il abdiqua, mais en vainqueur. Ce fut un des grands evenements de ce temps-la. Puis, comme tous ceux qui abdiquent, il ne tarda pas a se repentir, et revint dans la suite de plus belle a ces querelles de journaux qu'il maudissait et qui etaient sa vie.] "Un tronc jadis sauvage adopte sur sa tige Des fruits dont sa vigueur hale l'heureux prodige[105]; "_Hater le prodige des fruits_ est une metaphore tres-obscure. C'est peut-etre la seule fois que l'auteur s'est rapproche du style a la mode, et Dieu me preserve de le lui passer!" On cherche a qui peut avoir trait, en somme, cette vehemence de La Harpe; ce n'est pas meme a Delille, c'est tout au plus a quelques-uns de ses imitateurs, a je ne sais quoi d'enorme aux environs de Roucher ou de Dorat. A la distance ou nous sommes, au degre d'heresie ou nous ont pousses le temps et l'usage, cela fuit[106]. [Note 105: _Essai sur l'Homme_, dans la premiere edition.] [Note 106: Dans son assez bonne Epitre au comte de Schowaloff qui est destinee a celebrer son abdication du _Mercure_ et comme sa retraite a _Salone_, La Harpe, faisant une sortie contre le pittoresque a la mode, disait en des vers dont l'a-propos semble d'hier et nous va au coeur: Que dis-je? en ses exces Le delire exalte Porta plus loin l'audace et la perversite: ] Fontanes se tenait sans effort dans les memes principes que La Harpe: en traduisant Pope, le sage Pope, il ne l'approuvait pas toujours. Il blame, des les premiers vers de son auteur, ces metaphores redoublees, selon lesquelles _l'homme est tour a tour un labyrinthe, un jardin, un champ, un desert_, et n'y voit que manque de gout, de precision et de clarte. Quand il rencontre ce vers tout petillant: In folly's cup still laughs the bubble, joy, _la joie, cette bulle d'eau, rit dans la coupe de la folie_, il le supprime. Il est bien plus que l'abbe Delille de l'ecole directe de Boileau et de Racine. Il est mieux que de l'ecole, il est du sentiment tendre et de l'inspiration emue de ce dernier dans _la Chartreuse_ et dans _le Jour des Morts_. Racine jeune, Racine deja revenu d'Uzes et a la veille d'_Andromaque_, Racine ne au XVIIIe siecle, ayant beaucoup lu, au lieu de _Theagene et Chariclee_, l'Epitre de Colardeau, et se promenant, non pas a Port-Royal, mais au Luxembourg, aurait pu ecrire _la Chartreuse_. La maniere litteraire a beau changer; les formes du style. Racine et Despreaux ont vu leur gloire _usee_, Et par des ecoliers leur langue meprisee. Voltaire _au seul hasard a du quelques beaux vers_; Ses succes, soixante ans, ont trompe l'univers. Il n'existe en effet qu'une seule science: C'est des mots discordants la bizarre alliance, Des tropes entasses le chaos monstrueux. L'ignoble barbarisme, aujourd'hui fastueux, Est le trait de la force et le fruit de l'etude, Et sait donner au vers une noble _attitude_. Veut-on que notre metre, en sa marche arrete, De la mesure antique ait la variete? Substituez alors (la ressource est aisee) Au rhythme poetique une prose brisee. Enfin sachez frapper le dernier coup de l'art: Que de tous ses rayons Phebus vous illumine; Et, faute d'egaler la langue de Racine, Osez ressusciter le jargon de Ronsard. Rien n'est donc nouveau, ni l'audace, ni le cri d'alarme, ni l'injure dans un sens et dans l'autre; ne nous attachons qu'au talent, ont beau se renouveler, se vouloir rajeunir, et, meme en n'y reussissant pas toujours, faire palir du moins la couleur des styles precedents; les idees, sinon la pratique, en matiere de gout et d'art severe, ont beau s'elever, s'affermir, s'agrandir, je le crois, par une comparaison plus studieuse et plus etendue: il est des impressions heureuses, faciles, touchantes, qui, dans de courtes productions, tirent leur principal interet du coeur, et qui durent sous un crayon un peu efface. La lecture de _la Chartreuse_, si l'on a l'imagination sensible, et si l'on n'a pas l'esprit barre par un systeme, cette lecture melodieuse et plaintive, faite a certaine heure, a demi-voix, produira toujours son effet, emouvra encore et finira par meler vos pleurs a ceux du poete: Cloitre sombre, ou l'amour est proscrit par la Ciel, Ou l'instinct le plus cher est le plus criminel, Deja, deja ton deuil plait moins a ma pensee! L'imagination, vers les murs elancee, Chercha leur saint repos, leur long recueillement; Mais mon ame a besoin d'un plus doux, sentiment. Ces devoirs rigoureux font trembler ma faiblesse. Toutefois, quand le temps, qui detrompe sans cesse, Pour moi des passions detruira les erreurs, Et leurs plaisirs trop courts souvent meles de pleurs; Quand mon coeur nourrira quelque peine secrete; Dans ces moments plus doux, et si chers au poete, Ou, fatigue du monde, il veut, libre du moins, Et jouir de lui-meme et rever sans temoins; Alors je reviendrai, Solitude tranquille, Oublier dans ton sein les ennuis de la ville, Et retrouver encor, sous ces lambris deserts, Les memes sentiments retraces dans ces vers. De tels vers, pour la couleur melancolique a la fois et transparente, etaient dignes contemporains des belles pages des _Etudes de la Nature_. _Le Jour des Morts_ offre plus de composition que _la Chartreuse_; c'est moins une meditation, une reverie, et davantage un tableau. Il dut plaire plus vivement peut-etre aux contemporains; il a plus passe aujourd'hui. Le XVIIIe siecle y a jete de ses couleurs de convention. Ce cure de village, _rustique Fenelon_, qu'on n'ose pas appeler _cure_, et qui n'est que _pasteur, mortel respecte, homme sacre, ce pretre ami des lois et zele sans abus_, qui n'ose faire parler la colere celeste contre le mal, et qui ne sait qu'_adoucir la tristesse_ par _l'esperance_, est un de ces chretiens comme on aimait a se les figurer a la date de _la Chaumiere indienne_. On se demande si le poete partage absolument l'esprit du spectacle qu'il nous retrace avec tant d'emotion. A un endroit de la premiere version du _Jour des Morts_, il etait question de _destin_[107]. Plus d'un vers reste en desaccord avec le dogme; ainsi, lorsqu'il s'agit, d'apres Gray, de ces morts obscurs, de ces Turenne peut-etre et de ces Corneille inconnus: Eh bien! si de la foule autrefois separe, Illustre dans les camps ou sublime au theatre, Son nom charmait encor l'univers idolatre, Aujourd'hui son sommeil en serait-il plus doux? dernier vers charmant, imite de La Fontaine avant sa conversion; mais depuis quand la mort, pour le chretien, est-elle un doux sommeil et le cercueil un oreiller? En somme, la religion du _Jour des Morts_ est une religion toute d'imagination, de sensibilite, d'attendrissement (le mot revient sans cesse); c'est un christianisme affectueux et flatte, a l'usage du XVIIIe siecle, de ce temps meme ou l'abbe Poulle, en chaire, ne designait guere Jesus-Christ que comme _le Legislateur des chretiens_. Ici, ce mode d'inspiration, plus acceptable chez un poete, cette onction sans grande foi, et pourtant sincere, s'exhale a chaque vers, mais elle se declare surtout admirablement dans le beau morceau de la piece au moment de l'elevation pendant le sacrifice: [Note 107: Dans une eglise de Naples, a Sainte-Claire, je crois, se voit un elegant tombeau de jeune fille par Jean de Nola, avec des vers latins; tombeau grec, epitaphe paienne: .......................................... At nos perpetui gemitus, tu, nata, sepulchri Esto haeres, ubi sic impia fata volunt. Cet _impia fata_ dans une eglise catholique ne choque personne.] O moment solennel! ce peuple prosterne, Ce temple dont la mousse a couvert les portiques, Ses vieux murs, son jour sombre, et ses vitraux gothiques; Cette lampe d'airain, qui, dans l'antiquite, Symbole du soleil et de l'eternite, Luit devant le Tres-Haut, jour et nuit suspendue; La majeste d'un Dieu parmi nous descendue; Les pleurs, les voeux, l'encens, qui montent vers l'autel, Et de jeunes beautes, qui, sous l'oeil maternel, Adoucissent encor par leur voix innocente De la religion la pompe attendrissante; Cet orgue qui se tait, ce silence pieux, L'invisible union de la terre et des cieux, Tout enflamme, agrandit, emeut l'homme sensible; Il croit avoir franchi ce monde inaccessible, Ou, sur des harpes d'or, l'immortel seraphin Aux pieds de Jehovah chante l'hymne sans fin. C'est alors que sans peine un Dieu se fait entendre: Il se cache au savant, se revele au coeur tendre; Il doit moins se prouver qu'il ne doit se sentir. Il y avait longtemps a cette date que la poesie francaise n'avait module de tels soupirs religieux. Jusqu'a Racine, je ne vois guere, en remontant, que ce grand elan de Lusignan dans _Zaire_. M. de Fontanes essayait, avec discretion et nouveaute, dans la poesie, de faire echo aux accents epures de Bernardin de Saint-Pierre, ou a ceux de Jean-Jacques aux rares moments ou Jean-Jacques s'humilie. Son grand tort est de s'etre distrait sitot, d'avoir recidive si peu. Dans _le Jour des Morts_, il s'etait souvenu de Gray et de son _Cimetiere de Campagne_; il se rapproche encore du melancolique Anglais par un _Chant du Barde_:[108] tous deux reveurs, tous deux delicats et sobres, leurs noms aisement s'entrelaceraient sous une meme couronne. Gray pourtant, dans sa veine non moins avare, a quelque chose de plus curieusement brillant et de plus hardi, je le crois. Les deux ou trois perles qu'on a de lui luisent davantage. Celles de Fontanes, plus radoucies d'aspect, ne sont peut-etre pas de qualite moins fine: le chantre plaintif du _College d'Eton_ n'a rien de mieux que ces simples _Stances a une jeune Anglaise_. [Note 108: _Almanach des Muses_, 1783.--Fontanes, dans son voyage a Londres, d'octobre 1785 a janvier 1780, vit beaucoup le poete Mason, ami et biographe de Gray. Les filles d'un ministre, chez qui il logeait, lui chantaient d'anciens airs ecossais: "Il est tres-vrai, ecrit-il dans une lettre de Londres a son ami Jouhert, que plusieurs hymnes d'Ossian ont encore garde leurs premiers airs. On m'a repete son apostrophe a la lune. La musique ne ressemble a rien de ce que j'ai entendu. Je ne doute pas qu'on ne la trouvat tres-monotone a Paris: je la trouve, moi, pleine de charme. C'est un son lent et doux, qui semble venir du rivage eloigne de la mer et se prolonger parmi des tombeaux."] Une affinite naturelle poussait Fontanes vers les poetes anglais: on doit regretter qu'il n'ait pas suivi plus loin cette veine. Il avait bien plus nettement que Delille le sentiment champetre et melancolique, qui distingue la poesie des Gray, des Goldsmith, des Cowper: son imagination, ou tout se terminait, en aurait tire d'heureux points de vue, et aurait importe, au lieu du descriptif diffus d'alors, des scenes bien touchees et choisies. Mais il aurait fallu pour cela un plus vif mouvement d'innovation et de decouverte que ne s'en permettait Fontanes. Il cotoya la haie du _cottage_, mais il ne la franchit pas. L'anglomanie qui gagnait le detourna de ce qui, chez lui, n'eut jamais ete que juste. De son premier voyage en Angleterre, il rapporta surtout l'aversion de l'opulence lourde, du faste sans delicatesse, de l'art a prix d'or, le degout des parcs anglais, de ces ruines factices, et de cet inculte arrange qu'il a combattu dans son _Verger_. De l'ecole francaise en toutes choses, il ne haissait pas dans le menagement de la nature les allees de Le Notre et les directions de La Quintinie, comme, dans la recitation des vers, il voulait la melopee de Racine. En se gardant de l'abondance brillante de Delille, il negligea la libre fraicheur des poetes anglais paysagistes, desquels il semblait tout voisin. Son descriptif, a lui, est plutot ne de l'Epitre de Boileau a _Antoine_. Son etude de Pope et son projet d'un poeme sur _la Nature_ le conduisirent aisement a son Essai didactique _sur l'Astronomie_: M. de Fontanes n'a rien ecrit de plus eleve. Je sais les inconvenients du genre: on y est presse, comme disait en son temps Manilius, entre la gene des vers et la rigueur du sujet: .....Duplici circumdalus aestu Carminis et rerum........ Il faut exprimer et chanter, sous la loi du rhythme, des lois celestes que la prose, dans sa liberte, n'embrasse deja qu'avec peine. Comme si ces difficultes ne se marquaient pas assez d'elles-memes, le poete, dans sa marche logique et methodique, dans sa penible entree en matiere et jusque dans ce titre d'_Essai_, n'a rien fait pour les dissimuler. Mais combien ce defaut peu evitable est rachete par des beautes de premier ordre! et, d'abord, par un style grave, ferme, soutenu, un peu difficile, mais par la-meme pur de toute cette monnaie poetique effacee du XVIIIe siecle, par un style de bon aloi, que Despreaux eut contre-signe a chaque page, ce qu'il n'eut pas fait toujours, meme pour le style de M. de Fontanes. Cette fois, l'auteur, penetre de la majeste de son sujet, n'a nulle part flechi; il est egal par maint detail, et par l'ensemble il est superieur aux Discours en vers de Voltaire; il atteint en francais, et comme original a son tour, la perfection de Pope en ces matieres, concision, energie: Vers ces globes lointains qu'observa Cassini, Mortel, prends ton essor; monte par la pensee, Et cherche ou du grand Tout la borne fut placee. Laisse apres toi Saturne, approche d'Uranus; Tu l'as quitte? poursuis: des astres inconnus, A l'aurore, au couchant, partout sement ta route; Qu'a ces immensites l'immensite s'ajoute. Vois-tu ces feux lointains? Ose y voler encor: Peut-etre ici, fermant ce vaste compas d'or Qui mesurait des cieux les campagnes profondes, L'eternel Geometre a termine les mondes. Atteins-les: vaine erreur! Fais un pas; a l'instant Un nouveau lieu succede, et l'univers s'etend. Tu t'avances toujours, toujours il t'environne. Quoi! semblable au mortel que sa force abandonne, Dieu, qui ne cesse point d'agir et d'enfanter, Eut dit: "Voici la borne ou je dois m'arreter!" Cette grave et stricte poesie s'anime heureusement, par places, d'un sentiment humain, qui repose de l'aspect de tant de justes orbites et repand une piete toute _virgilienne_ a travers les spheres: Tandis que je me pends en ces reves profonds, Peut-etre un habitant de Venus, de Mercure, De ce globe voisin qui blanchit l'ombre obscure, Se livre a des transports aussi doux que les miens. Ah! si nous rapprochions nos hardis entretiens! Cherche-t-il quelquefois ce globe de la terre, Qui, dans l'espace immense, en un point se resserre? A-t-il pu soupconner qu'en ce sejour de pleurs Rampe un etre immortel qu'ont fletri les douleurs? Et tout ce qui suit.--Le style, dans le detail, arrive quelquefois a un parfait eclat de vraie peinture, a une expression entiere et qui emporte avec elle l'objet: on compte ces vers-la dans notre poesie classique, meme dans Racine, qui en offre peut-etre un moins grand nombre que Boileau: Quand la lune arrondie en cercle lumineux Va, de son frere absent, nous reflechir les feux, Il[109] vous dira pourquoi, d'un crepe enveloppee, _Par l'ombre de la terre elle palit frappee_. [Note 109: Cassini.] En terminant cet Essai qui est devenu un _chant_ ou du moins un _tableau_, le poete invite de plus hardis que lui a l'etude entiere et a la celebration de la nature et des cieux: il se rappelle tout bas ce que Virgile se disait au debut du troisieme livre des Georgiques: Omnia jam vulgala: quis aut Eurysthea durum, Aut illaudati nescit Busiridis aras? Cui non dictus Hylas puer?...... ........................................ ... Tentanda via est, qua me quoque possim Tollere humo, victorque virum volitare per ora. Faut-il offrir toujours, sur la scene epuisee, Des tragiques douleurs la pompe trop usee? Des sentiers moins battus s'ouvrent devant nos pas.[110] [Note 110: On pourrait aussi croire que le poete s'est ressouvenu de Manilius, qui exprime la meme pensee en maint endroit de son poeme des _Astronomiques_, et s'y complait particulierement au debut du livre II. Apres avoir enumere les differents genres de poesie, ce successeur, souvent rival, de Lucrece, ajoute: Omne genus rerum doctae cecinere Sorores: Omnis ad accessus Heliconis sernita trita est, Et jam confusi manant de fontibus amnes, Nec capiunt haustum turbamque ad nota ruentem: Integra quaeramus rorantes prata per herbas. Pourtant Fontanes semble s'etre tenu uniquement a Virgile, a Lucrece, et n'avoir pas assez pris en consideration le poeme de Manilius, duquel il eut pu s'inspirer pour agrandir et feconder son _Essai_. Une fois seulement il s'est rencontre directement avec lui, mais peut-etre par identite d'objet plutot que par imitation: Soleil, ce fut un jour de l'annee eternelle. Aux portes du Chaos Dieu s'avance et t'appelle! Le noir Chaos s'ebranle, et, de ses flancs ouverts, Tout ecumant de feux, tu jaillis dans les airs. De sept rayons premiers ta tete est couronnee: L'antique nuit recule, et par toi detronee. Craignant de rencontrer ton oeil victorieux, Te cede la moitie de l'empire des cieux. Et Manilius, au livre Ier, passant en revue les differentes origines possibles du monde, soit l'absence d'origine, l'eternite, soit la creation du sein du Chaos, dit avec une precision qui certes a aussi sa beaute: Seu permixta Chaos rerum primordia quondam Discrevit partu, mundumque enixa nitentem Fugit in infernas caligo puisa tenebras. Ce _recul_ de l'ombre primitive, aussitot le monde et la lumiere enfantes, est rendu a merveille.--En feuilletant ces livres de Manilius, ou les noms des constellations amenent d'interessants episodes, comme celui d'Andromede, et ou les reveries astrologiques n'etouffent pas tant de beaux passages inspires par le pantheisme, par l'idee de la parente de l'homme avec le ciel et par la conscience sublime des hauts mysteres, on concoit un grand poeme dont, en effet, celui de Fontanes ne serait, que l'_essai_.] Mais nul poete depuis n'a tente ces hauts sentiers, et les descriptifs moins que les autres. Cet _Essai sur l'Astronomie_, qui n'a pas ete classe jusqu'ici comme il le merite, pourrait presque sembler, par sa juste et belle austerite, une critique en exemple, une contre-partie et un contre-poids que Fontanes aurait voulu opposer aux exces et aux abus de l'ecole envahissante. Il a laisse du pur descriptif lui-meme; sa _Maison rustique_ (l'ancien _Verger_ refondu) n'est pas autre chose. N'oublions pas pourtant que ce _Verger_, qui parut en 1788, fort court et un peu presse entre notes et preface, etait encore une protestation indirecte contre la manie du jour, un _sous-amendement_ respectueux au poeme des _Jardins_. Fontanes se sauvait dans le verger pour faire de la opposition, pour jeter en quelque sorte son caillou de derriere les saules. Il s'elevait fort contre ces colifichets soi-disant champetres, contre cette negligence acquise a grands frais, Ou la simplicite n'est qu'un luxe de plus. Ermenonville, avec son _Temple de la Philosophie_ et sa _Tour de Gabrielle_, ne trouvait pas grace absolument devant son gout sans fadaise. L'ouvrage d'un Allemand, Hirschfeld, sur les jardins et les paysages, lui fournissait surtout matiere a gaiete. Le professeur d'esthetique avait conseille au bout du verger un etang, d'ou monterait en choeur le cri des grenouilles, effectivement si harmonieux de loin le soir, dans la tranquillite des airs. Mais cette harmonie, qui sentait trop Aristophane, et que Jean-Baptiste Rousseau n'avait pas rehabilitee, ne revenait guere a Fontanes, non plus que l'etang bourbeux. Il prenait de la occasion pour se jeter sur le germanisme en litterature, et il en prevoyait des lors, il en combattait les consequences en tout genre, avec une vivacite qui prouve encore moins sa prevention extreme que sa promptitude de coup d'oeil et d'avant-gout. Quand vint madame de Stael, elle le trouva tout arme a l'avance et tres-averti. On voit que M. de Fontanes n'etait pas un homme de revolution; aussi la notre de 89 ne l'enleva point d'un entier elan. A trente ans passes, sa situation restee si precaire semblait le pousser en avant: sa moderation d'esprit le retint. Il partagea pourtant avec presque toute la France le premier mouvement et les esperances de l'aurore de 89; l'on a meme un chant de lui sur la fete de la Federation en 90. Mais ce fut sa limite extreme. Des le commencement de 90, il participait avec son ami Flins a la redaction d'un journal, _le Moderateur_, qui remplissait son titre. On distingue difficilement les articles de Fontanes dans cette feuille, qui d'ailleurs a peu vecu; et comme il n'y a que l'esprit general qui en soit remarquable, il importe peu de les distinguer. _Le Moderateur_ suit, avec moins de verve et d'audace, la ligne d'Andre Chenier. J'aime a y voir[111] le chevalier de Pange, cet autre Andre, loue pour ses _Reflexions sur la Delation et sur le Comite des Recherches_. On y devine, a quelques mots jetes ca et la, combien Fontanes jugeait le moment peu favorable aux vers; et il n'etait pas homme a s'armer de l'iambe. Des ebauches de tragedies qu'il concut alors, _Thrasybule, Thamar, Mazaniel_, n'eurent pas de suite et n'aboutirent qu'a quelques scenes. Il quitta Paris peu apres, et, retire a Lyon, il adressait de la cette gracieuse et un peu jeune Epitre a Boisjolin.[112] Un grand calme, un sourire d'imagination y regne. Il a retrouve les champs, il a repris l'etude, et le voila qui resonge a la belle gloire. Dans les conseils qu'il donne, lui-mome il se peint, et, a cette lenteur de poesie qu'il exprime si merveilleusement, on reconnait son propre talent d'abeille: [Note 111: Numero du 13 fevrier 1790.] [Note 112: M. de Boisjolin, traducteur de _la Foret de Windsor_ dans sa jeunesse, et redacteur du Mercure avant 89, longtemps sous-prefet a Louviers mais qui n'a pas cesse d'aimer les lettres. Il est proche parent de nos poetes Deschamps du _Cenacle_, l'aimable Emile et le grave Antony. (1838.)] Comme on voit, quand l'hiver a chasse les frimas, Revoler sur les Heurs l'abeille ranimee, Qui six mois dans sa ruche a langui renfermee, Ainsi revole aux champs, Muse, fille du Ciel! De poetiques fleurs compose un nouveau miel; Laisse les vils frelons qui te livrent la guerre A la hate et sans art petrir un miel vulgaire; Pour toi, saisis l'instant: marque d'un oeil jaloux Le terrain qui produit les parfums les plus doux; Reposant jusqu'au soir sur la tige choisie, Exprime avec lenteur une douce ambroisie, Epure-la sans cesse, et forme pour les cieux Ce breuvage immortel attendu par les Dieux. Je suis porte a placer alors la premiere inspiration de _la Grece sauvee_; je conjecture que l'_Anacharsis_ de l'abbe Barthelemy, dont l'impression sur lui fut si vive, et qu'il celebra dans une epitre, lui en donna idee par contre-coup. Son poeme de _la Grece sauvee_, en effet, eut ete pour la couleur le contemporain du _Voyage d'Anacharsis_, comme sa _Chartreuse_ et son _Jour des Morts_ etaient bien des elegies contemporainesdes _Etudes de la Nature_. Arrive a trente-cinq ans, et songeant a se recueillir enfin dans une oeuvre, Fontanes se disait sans doute un peu pour lui-meme ce qu'il ecrivait a l'abbe Barthelemy: Tandis que le troupeau des ecrivains vulgaires Se fatigue a chercher des succes ephemeres, Et, dans sa folle ambition, Prete une oreille avide a tous les vents contraires De l'inconstante opinion, Le grand homme, puisant aux sources etrangeres, Trente ans medite en paix ses travaux solitaires; Au pied du monument qu'il fut lent a finir Il se repose enfin, sans voir ses adversaires, Et l'oeil fixe sur l'avenir. Mais, au moment ou il reportait son regard vers l'ideal avenir, les orages s'amoncelaient et ne laissaient plus d'horizon. Fontanes se maria a Lyon en 92. Cette union, dans laquelle il devait constamment trouver tant de vertu, de devouement et de merite, fut presque aussitot entouree des plus affreuses images. Le siege de Lyon commenca. Madame de Fontanes accoucha de son premier enfant dans une grange, au moment ou elle fuyait les horreurs de l'incendie. Les bombes des assiegeants tombaient souvent pres du berceau, que le pere dut plus d'une fois changer de place. Il revint a Paris en novembre 93, pour y vivre oublie, lorsque les deputes de Lyon, de _Commune-Affranchie_, charges de denoncer a la Convention de Robespierre les horreurs de Collot-d'Herbois et de Fouche, qui avait fait regretter Couthon, lui vinrent demander d'ecrire leur discours. Il l'ecrivit dans la matinee du 20 decembre; le brave Changeux le lut le jour meme a la barre, d'une voix sonore.[113] [Note 113: Un premier incident d'_etiquette_ signala leur presence au sein de la Convention: dans le _Moniteur_ du 2 nivose an II, qui rend compte de la seance du 30 frimaire, on lit que les petitionnaires se presenterent a la barre _le chapeau sur la tete_. Couthon s'en formalisa et, interrompant Changeux, demanda que tout petitionnaire fut tenu d'oter son chapeau en paraissant devant les representants du peuple. Robespierre prit la parole, et, tout en approuvant Couthon, excusa benignement l'intention des petitionnaires. Ceux-ci donc oterent leur chapeau, et Changeux commenca.] L'effet sur la Convention fut grand. On a compare cet energique langage a celui du paysan du Danube en plein Senat romain. L'art pourtant, qui se derobait, y etait d'autant moins etranger. Fontanes avait adroitement emprunte et prodigue les formes sacramentelles du jour: "Une grande Commune a merite l'indignation nationale: mais qu'avec l'aveu de ses egarements vous parvienne aussi l'expression de ses douleurs et de son repentir! Ce repentir est vrai, profond, unanime; il a devance le moment de la chute des traitres qui nous ont egares." Mais toute cette phraseologie obligee de _peuple magnanime_ et de _traitres_ n'etait qu'une precaution oratoire pour amener la Convention a entendre face a face ceci: "Les premiers deputes (_apres le siege de Lyon_) avaient pris un arrete, a la fois juste, ferme et humain: ils avaient ordonne que les chefs conspirateurs perdissent seuls la tete, et qu'a cet effet on instituat deux Commissions qui, en observant les formes, sauraient distinguer le conspirateur du malheureux qu'avaient entraine l'aveuglement, l'ignorance et surtout la pauvrete. Quatre cents tetes sont tombees dans l'espace d'un mois, en execution des jugements de ces deux Commissions. De nouveaux juges ont paru et se sont plaints que le sang ne coulat point avec assez d'abondance et de promptitude. En consequence, ils ont cree une Commission revolutionnaire, composee de sept membres, chargee de se transporter dans les prisons et de juger, en un moment, le grand nombre de detenus qui les remplissent. A peine le jugement est-il prononce, que ceux qu'il condamne sont exposes en masse au feu du canon charge a mitraille. Ils tombent les uns sur les autres frappes "par la foudre, et, souvent mutiles, ont le malheur de ne perdre, a la premiere decharge, que la moitie de leur vie. Les victimes qui respirent encore, apres avoir subi ce supplice, sont achevees a coups de sabres et de mousquets. La pitie meme d'un sexe faible et sensible a semble un crime: deux femmes ont ete trainees au carcan pour avoir implore la grace de leurs peres, de leurs maris et de leurs enfants. On a defendu la commiseration et les larmes. La nature est forcee de contraindre ses plus justes et ses plus genereux mouvements, sous peine de mort. La douleur n'exagere point ici l'exces de ses maux; ils sont attestes par les proclamations de ceux qui nous frappent. Quatre milles tetes sont encore devouees au meme supplice; elles doivent etre abattues avant la fin de frimaire. Des suppliants ne deviendront point accusateurs: leur desespoir est au comble, mais le respect en retient les eclats; ils n'apportent dans ce sanctuaire que des gemissements et non des murmures." Les murmures, les fremissements eclaterent; ce furent un moment ceux de la pitie. Il est vrai qu'ils durerent peu. En vain Camille Desmoulins hasarda dans son _Vieux Cordelier_ quelques maximes tardives d'humanite. Collot-d'Herbois accourut de Lyon et se justifia.. On mit en arrestation les envoyes lyonnais; on se demandait qui les avait inspires, qui avait pu faire a la Convention, par leur bouche, cette etrange et pathetique surprise. Garat eut le bon gout de deviner et la legerete de nommer Fontanes.[114] [Note 114: Il le nomma au sein du Comite de surete generale.--On peut voir au tome XXX de l'_Histoire parlementaire de la Revolution francaise_, pages 381, 382, 392 et suivantes, les details des deux seances de la Convention, 20 et 21 decembre, et la discussion du chiffre vrai des mitrailles.] Celui-ci ne fut pas arrete, ou du moins il ne le fut que durant trois fois vingt-quatre heures, et par megarde, comme s'etant trouve dans la voiture de M. de Langeac, son ami, a qui on en voulait. Il put obtenir d'etre relache avant qu'on insistat sur son nom. Il quitta Paris et passa le reste de la Terreur cache a Sevran, pres de Livry, chez madame Dufrenoy, et aussi aux Andelys, qu'il revit alors, comme nous l'attestent les vers touchants, et un peu faibles, de son _Vieux Chateau_. Dans ce petit poeme et dans quelques autres pieces qui le suivent en date, comme _les Pyrenees_, le style de M. de Fontanes, il faut le dire, se detend sensiblement, ne se tient plus a cette ferme hauteur qu'avait marquee l'_Essai sur l'Astronomie_. La facilite facheuse du XVIIIe siecle l'emporte. Chaque maniere (meme la bonne, la meilleure, si l'on veut) est voisine d'un defaut. Quand les poetes de l'epoque classique n'y prennent pas garde, ils deviennent aisement prosaiques et languissants, comme les autres de l'ecole contraire tendent tres-vite, s'ils ne se soignent, au boursoufle, au bigarre, ou a l'obscur. L'_Art poetique_ de Boileau, bien autrement _poetique_ par l'execution que par les preceptes; les preceptes et la pratique courante de Voltaire, a force de soumettre la poesie a la meme raison que la prose et au pur bon sens, allaient a remplacer l'inspiration et l'expression poetique par ce qui n'en doit etre que la garantie et la limite. On s'est jete aujourd'hui dans un exces tout contraire, et l'image tient le de du style poetique, comme c'etait la raison precedemment. Mais ni la raison, a proprement parler, ni l'image, en ceci, ne doivent regir. L'expression en poesie doit etre incessamment produite par l'idee actuelle, soumise a l'harmonie de l'ensemble, par le sentiment emu, s'animant, au besoin, de l'image, du son, du mouvement, s'aidant de l'abstrait meme, de tout ce qui lui va, se creant, en un mot, a tout instant sa forme propre et vive, ce que ne fait pas la pure raison. Mais, cela dit, et meme dans ce poeme du _Vieux Chateau_, ou le style de Fontanes est si peu ce que le style poetique devrait etre toujours, une creation continue; meme la, de douces notes se font entendre; ces negligences, ces repetitions d'_aime_, _d'amour_,--d'_amant_, qui reviennent tant de fois a la derniere page, ont leur grace touchante: le secret de l'ame se trahit mieux en ces temps de langueur du talent. Or, ce qu'on suit dans cette serie, aujourd'hui complete, des poesies de Fontanes, soit durant les Terreurs de 93 et de 97, soit plus tard aux annees de sa pompe et de ses grandeurs, c'est le courant d'une ame d'honnete homme, d'une ame affectueuse et excellente, qui se conserve jusqu'au bout et ne tarit pas; les poesies qu'on publie, meme les moins vives, en sont la biographie la plus intime, trop longtemps derobee. Elles me semblent une source couverte, discrete, familiere, trop rare seulement, qui bruissait a peine sous le marbre des degres imperiaux, qui cherchait par amour les gazons caches, et qui, depuis _la Foret de Navarre_ jusqu'a l'ode _sur la Statue de Henri IV_, dans tout son cours voile ou apparent, ne cessa d'etre fidele a certains echos cheris. On a donc publie de lui _le Vieux Chateau_, le poeme des _Pyrenees_, en vue de sa biographie d'ame, sinon de leur merite meme, et quoique ce soit un peu comme si l'on publiait pour la premiere fois _le Voyageur_ de Goldsmith apres que Byron est venu. La Terreur passee, Fontanes put reparaitre, et son nom le designa aussitot a d'honorables choix dans l'oeuvre de reconstruction sociale qui s'essayait. Il se trouva compris sur la liste de l'Institut national des la premiere formation[115], et fut nomme, comme professeur de belles-lettres, a l'Ecole centrale des Quatre-Nations. Dans deux discours de lui, prononces en seance publique au nom des autres professeurs, on trouve deja l'exemple de cette maniere qui lui est propre, comme orateur, de savoir insinuer ses opinions sous le couvert solennel. Dans la seance d'installation, parlant des legislateurs de l'antiquite et de l'importance qu'ils attachaient a l'education, il s'exprimait ainsi: "Les legislateurs anciens regardaient cet art comme le premier de tous, et comme le seul en quelque sorte. Ils ont fait des systemes de moeurs plus que des systemes de lois. Quand ils avaient cree des habitudes et des sentiments dans l'esprit et dans l'ame de leurs concitoyens, ils croyaient leur tache presque achevee. Ils confiaient la garde de leur ouvrage au pouvoir de l'imagination plutot qu'a celui du raisonnement, aux inspirations du coeur humain plutot qu'aux ordres des lois, et l'admiration des siecles a consacre le nom de ces grands hommes. Ils avaient tant de respect pour la toute-puissance des habitudes, qu'ils menagerent meme d'anciens prejuges peu compatibles en apparence avec un nouvel ordre de choses. La Grece et Rome, en passant de l'empire des rois sous celui des archontes ou des consuls, ne virent changer ni leur culte, ni le fond de leurs usages et de leurs moeurs. Les premiers chefs de ces republiques se persuaderent, sans doute, qu'un mepris trop evident de l'autorite des siecles et des traditions affaiblirait la morale en avilissant la vieillesse aux yeux de l'enfance; ils craignirent de porter trop d'atteinte a la majeste des temps et a l'interet des souvenirs. [Note 115: Il le dut surtout a la proposition et a l'instance genereuse de Marie-Joseph Chenier, qui, dans un camp politique oppose, sut toujours etre juste pour un ecrivain qui honorait la meme ecole litteraire.] "La marche de l'esprit moderne a ete plus hardie. Les lumieres de la philosophie ont donne plus de confiance aux fondateurs de notre republique. Tout fut abattu; tout doit etre reconstruit[116]." [Note 116: Une grande partie de ce paragraphe a ete replacee, depuis, dans l'_Eloge de Washington_.] Dans un autre discours de _rentree_, il maintenait, contrairement au prejuge regnant, la preeminence du siecle de Louis XIV, et des grands siecles du gout en general, non-seulement a titre de _gout_, mais aussi a titre de philosophie: "Chez les Latins, si vous exceptez Tacite, les auteurs qu'on appelle du second age, inferieurs pour l'art de la composition, les convenances, l'harmonie et les graces, ont aussi bien moins de substance et de vigueur, de vraie philosophie et d'originalite, que Virgile, Horace, Ciceron et Tite-Live. La France offre les memes resultats. A l'exception de trois ou quatre grands modernes qui appartiennent encore a demi au siecle dernier, vous verrez que Racine, Corneille, La Fontaine, Boileau, Moliere, Pascal, Fenelon, La Bruyere et Bossuet, ont repandu plus d'idees justes et veritablement profondes que ces ecrivains a qui on a donne l'orgueilleuse denomination de _penseurs_, comme si on n'avait pas su penser avant eux avec moins de faste et de recherche." La theorie litteraire de Fontanes est la; son originalite, comme critique, consiste, sur cette fin du XVIIIe siecle, a declarer fausse l'opinion accreditee, "si agreable, disait-il, aux sophistes et aux rheteurs, par laquelle on voudrait se persuader que les siecles du gout n'ont pas ete ceux de la philosophie et de la raison." C'etait proclamer, au nom des Ecoles centrales, precisement le contraire de ce que Garat venait de precher aux Ecoles normales. Il devancait dans sa chaire et preparait honorablement la critique litteraire renouvelee, que le _Genie du Christianisme_ devait bientot illustrer et propager avec gloire. Ainsi, en parlant un jour des moeurs heroiques de _l'Odyssee_, il les comparait aux moeurs des patriarches, et rapprochait Eliezer et Rebecca de Nausicaa. Vite on le denonca la-dessus dans un journal comme contre-revolutionnaire, et on l'y accusa de recevoir des rois de _grosses sommes_ pour professer de telles doctrines. Fontanes ne se renfermait pas, a cette epoque, dans son enseignement; il prenait par sa plume une part plus active et plus hasardeuse au mouvement reactionnaire et, selon lui, reparateur, dont M. Fievee, l'un des acteurs lui-meme, nous a trace recemment le meilleur tableau[117]. Nous le trouvons, avec La Harpe et l'abbe de Vauxcelles, l'un des trois principaux redacteurs du journal _le Memorial_; et, dans sa mesure toujours polie, il poussait comme eux au ralliement et au triomphe des principes et des sentiments que le 13 vendemiaire n'avait pas intimides, et qu'allait frapper tout a l'heure le 18 fructidor. [Note 117: Dans l'_Introduction_ qui precede sa _Correspondance_ avec Bonaparte.] C'etait, durant les mois qui precederent cette journee, une grande polemique universelle, dans laquelle se signalaient, parmi les _monarchiens_, La Harpe, Fontanes, Fievee, Lacretelle, Michaud, ecrivant soit dans _le Memorial_, soit dans _la Quotidienne_, dans _la Gazette francaise_; et, parmi les republicains, Garat, Chenier, Daunou, dans les journaux intitules _la Clef du Cabinet, le Conservateur_; Roederer dans le _Journal de Paris_; Benjamin Constant deja dans des brochures. Le role de Fontanes, au milieu de cette presse animee, devient fort remarquable: la moderation ne cesse pas d'etre son caractere et fait contraste plus d'une fois avec les virulences et les gros mots de ses collaborateurs. Il est pour l'accord des lois et des moeurs, des principes religieux et de la politique, pour le retour des traditions conservatrices, et (ce qui etait rare, ce qui l'est encore) il n'en violait pas l'esprit en les prechant. A part les jacobins, il ne hait ni n'exclut personne: "Des gens qui ne se sont jamais vus, dit-il (28 aout 1797), se battent pour des opinions et croient se detester; ils seraient bien etonnes quelquefois, en se voyant, de ne trouver aucune raison de se hair. Tel adversaire conviendrait mieux au fond que tel allie." En fait de croyances religieuses, il exprime partout l'idee qu'elles sont necessaires aux societes humaines comme aux individus, qu'elles seules remplissent une place qu'a leur defaut envahissent mille tyrans ou mille fantomes; et, a propos des superstitions des incredules, il rappelle de belles paroles que Bonnet lui adressait en sa maison de Genthod, lorsqu'il l'y visitait en 1787: "Il faut laisser des aliments sains a l'imagination humaine, si on ne veut pas qu'elle se nourrisse de poisons[118]." Je trouve, dans ce meme _Memorial_, un parfait et incontestable jugement de Fontanes sur Mirabeau[119], et un autre, bien impartial, sur La Fayette, qu'on croyait encore prisonnier a Olmuetz[120]: s'il exprime simplement une honorable compassion pour le general, il n'a que des paroles d'admiration pour son heroique epouse; de meme qu'en un autre endroit il sait allier a une expression peu flattee sur l'ancien ministre Roland un hommage rendu a l'esprit superieur et aux graces naturelles de madame Roland, avec laquelle il avait eu occasion de passer quelques jours pres de Lyon, en 1791. Enfin, nous trouvons Fontanes (sa ligne de parti etant donnee) aussi sage, aussi juste, aussi parfait de gout qu'on le peut souhaiter envers les personnes, envers toutes... excepte une seule: je veux parler de madame de Stael. Car il la toucha malicieusement bien avant les fameux articles du _Mercure_ en 1800. A plusieurs reprises, dans _le Memorial_, elle revient sous sa plume: en s'attaquant a une brochure de Benjamin Constant[121], il n'hesite pas a la reconnaitre aux endroits les plus vifs, les plus heureux, et c'est pour l'en louer avec une ironie cavaliere que dorenavant, a son egard, il ne desarmera plus. Le piquant des premieres escarmouches fut tel, des ce temps du _Memorial_[122], que plusieurs lettres de reclamations anonymes lui arriverent. En declarant le tort de M. de Fontanes, on sent le besoin de se l'expliquer. [Note 118: _Memorial_ du 1er juillet 1797, article sur les francs-macons et les illumines.--Fontanes, dans son voyage a Geneve, avait ete introduit naturellement pres de Bonnet par M. de Fontanes, pasteur et professeur, qui etait d'une branche de sa famille restee calviniste et Refugiee.] [Note 119: 11 et 12 aout.] [Note 120: 13 juillet.] [Note 121: 20 juin.] [Note 122: Article du 22 juillet et numero du 1er septembre.] Fontanes, comme Racine, comme beaucoup d'ecrivains d'un talent doux, affectueux, tendre, avait tout a cote l'epigramme facile, aceree. Chez lui la goutte de miel lent et pur etait gardee d'un aiguillon tres-vigilant. S'il ne montrait d'ordinaire que de la sensibilite dans le talent, il portait de la passion dans le gout. Il etait, ai-je dit, de l'ecole francaise en tout point: et en effet, tout ce qui, a quelque degre, tenait au germanisme, a l'anglomanie, a l'ideologie, a l'economisme, au jansenisme, tout ce qui sentait l'outre, l'obscur, l'emphatique, se liait dans son esprit par une association rapide et invincible; il voyait de tres-loin et tres-vite: son imagination faisait le reste. En somme, toutes les antipathies qu'on se figure que Voltaire aurait eues si vives durant la Revolution et de nos jours, Fontanes les a eues et nous les represente, et non par routine ni par tradition, mais bien vives, bien senties, bien originales aussi; il etait ne tel. De la famille de Racine par le coeur et par les vers, il touchait a Voltaire par l'esprit et par le ton courant. Tres-aisement son tact fin tressaillait offense, irrite: son accent se faisait moqueur; et, en meme temps, sa veine de poete sensible, et son imagination plutot riante, n'en souffraient pas. Qu'on approuve ou non, il faut convenir que tout cela constitue en M. de Fontanes un ensemble bien varie et qui se tient, une nature, un homme enfin. Or, il n'aimait pas les femmes savantes, les femmes politiques, les femmes philosophes. S'il ne faisait des lors que prevoir et redouter ce qui s'est emancipe depuis, il doit sembler, comme, au reste, en un bon nombre de ses jugements, beaucoup moins etroit que prompt. En admirateur du XVIIe siecle, il permettait sans doute a madame de Sevigne ses lettres, a madame de La Fayette ses tendres romans; il aurait passe a madame de Stael ses _Lettres sur Jean-Jacques_, comme probablement il tolerait ses vers d'elegie chez madame Dufrenoy; mais c'etait la l'exception et l'extreme limite. Une celebrite plus active, l'influence politique surtout, et l'expression metaphysique, le revoltaient chez une femme, et lui paraissaient tellement sortir du sexe, qu'a lui-meme il lui arriva, cette fois, de l'oublier. Madame de Stael ne se vengea qu'en retrouvant a l'instant son role de femme, qu'on l'accusait d'abandonner, et en le marquant par la bonne grace superieure et inalterable de ses reponses[123]. [Note 123: Elle prit soin, par exemple, de citer un vers du _Jour des Morts_ au liv. IV, chap. III, de _Corinne_.] Pour revenir au _Memorial_, l'ensemble de la redaction de Fontanes dans cette feuille nous montre un esprit des lors aussi mur en tout que distingue, qui ne reviendra plus sur ses impressions, et qui, dans la science de la vie, est maitre de ses resultats. La connaissance de cette redaction est precieuse en ce qu'elle nous le revele, a cette epoque d'entiere independance, essentiellement tel, au fond, qu'il se developpera plus tard dans ses roles publics et officiels; avec tous ses principes, ses sentiments, ses aversions meme; journaliste louant deja Washington[124] dans le sens ou, orateur, il le celebrera devant le premier Consul; attaquant deja madame de Stael, avant qu'on le puisse soupconner par la de vouloir complaire a quelqu'un. [Note 124: _Memorial_, 22 aout 1797.] Mais le pressentiment le plus notable de Fontanes, a cette date, est son gout declare pour le general Bonaparte, alors conquerant de l'Italie. Le 15 aout 1797, il lui adresse, dans _le Memorial_, une lettre trop piquante de verve et trop percante de pronostic, pour qu'on ne la reproduise pas. C'est un de ces petits chefs-d'oeuvre de la presse politique, comme il s'en est tant depense et perdu en France depuis _la Satire Menippee_ jusqu'a Carrel: sauvons du moins cette page-la. Le bruit venait de se repandre dans Paris qu'une revolution republicaine avait eclate a Rome et y avait change la forme du gouvernement. "A BONAPARTE. "Brave general, "_Tout a change et tout doit changer encore_, a dit un ecrivain politique de ce siecle, a la tete d'un ouvrage fameux. Vous hatez de plus en plus l'accomplissement de cette prophetie de Raynal. J'ai deja annonce que je ne vous craignais pas, quoique vous commandiez quatre-vingt mille hommes et qu'on veuille nous _faire peur_ en votre nom. Vous aimez la gloire, et cette passion ne s'accommode pas de petites intrigues, et du role d'un conspirateur subalterne auquel on voudrait vous reduire. Il me parait que vous aimez mieux monter au Capitole, et cette place est plus digne de vous. Je crois bien que votre conduite n'est pas conforme aux regles d'une morale tres-severe; mais l'heroisme a ses licences: et Voltaire ne manquerait pas de vous dire que vous faites votre metier d'illustre brigand comme Alexandre et comme Charlemagne. Cela peut suffire a un guerrier de vingt-neuf ans. "Je me promenerais, je le repete, avec la plus grande securite, dans votre camp peuple de braves comme vous, et je conviens qu'il serait fort agreable de vous voir de pres, de suivre votre politique, et meme de la deviner quand vous garderiez le silence. "Savez-vous que, dans mon coin, je m'avise de vous preter de grands desseins? Ils doivent, si je ne me trompe, changer les destinees de l'Europe et de l'Asie. "Toute mon imagination fermente depuis qu'on m'annonce que Rome a change son gouvernement. Cette nouvelle est prematuree sans doute; mais elle pourra bien se realiser tot ou tard. "Vous aviez montre pour la vieillesse et le caractere du chef de l'Eglise des egards qui vous avaient honore. Mais peut-etre esperiez-vous alors que la fin de sa carriere amenerait plus vite le denoument prepare par vos exploits et votre politique. Les Transteverins se sont charges de servir votre impatience, et le Pape, dit-on, vient de perdre toute sa puissance temporelle; je m'imagine que vous transporterez le siege de la nouvelle republique lombarde au milieu de cette Rome pleine d'antiques souvenirs, et qui pourra s'instruire encore sous vous a l'art de conquerir le reste de l'Italie. "On pretend qu'a ce propos le ministre Acton disait naguere au roi de Naples:--_Sire, les Francais ont deja la moitie du pied dans la botte. Encore un coup, et ils l'y feront entrer tout entier_.--Acton pourrait bien avoir raison: qu'en dites-vous? "Mais je soupconne encore de plus vastes combinaisons. Le theatre de l'Italie est deja trop etroit pour la grandeur de vos vues. Je reve souvent a vos correspondances avec les anciens peuples de la Grece, et meme avec leurs pretres, avec leurs _papas_; car, en habile homme, vous avez soin de ne pas vous brouiller avec les opinions religieuses. "Une insurrection des Grecs contre les Turcs qui les oppriment est un evenement tres-probable, si on vous laisse faire, et si Aubert-Dubayet[125] vous seconde. L'insurrection peut se communiquer facilement aux janissaires, et l'histoire ottomane est deja pleine des revolutions tragiques dont ils furent les instruments. [Note 125: Ambassadeur a Constantinople.] "Ainsi, je ne serais point etonne que vous eussiez concu le projet hardi de planter a la fois l'etendard francais sur les murs du Vatican et sur les tours du Serail, dans la capitale des Etats chretiens et dans celle de Mahomet. Ce serait, il faut en convenir, une etrange maniere de renouveler l'empire d'Orient et celui d'Occident. Mais vous m'avez accoutume aux prodiges, et ce qu'il y a de plus invraisemblable est toujours ce qui s'execute le plus facilement depuis l'origine de la Revolution francaise. "Que dire alors du ministre ottoman et de celui de Sa Saintete, qui sont recus le meme jour au Directoire, qui se visitent fraternellement, et qui s'amusent a l'Opera francais, a nos jardins de Bagatelle et de Tivoli, tandis qu'on s'occupe en secret du sort de Rome et de Constantinople? "En verite, brave General, vous devez bien rire quelquefois, du haut de votre gloire, des cabinets de l'Europe et des dupes que vous faites. "Vous preparez de memorables evenements a l'histoire. Il faut l'avouer, si les rentes etaient payees, et si on avait de l'argent, rien ne serait plus interessant au fond que d'assister aux grands spectacles que vous allez donner au monde. L'imagination s'en accommode fort, si l'equite en murmure un peu. "Une seule chose m'embarrasse dans votre politique. Vous creez partout des constitutions republicaines. Il me semble que Rome, dont vous pretendez ressusciter le genie, avait des maximes toutes contraires. Elle se gardait d'elever autour d'elle des republiques rivales de la sienne. Elle aimait mieux s'entourer de gouvernements dont l'action fut moins energique, et flechit plus aisement sous sa volonte. Souvenons-nous de ces vers d'une belle tragedie: Ces lions, que leur maitre avait rendus plus doux, Vont reprendre leur rage et s'elancer sur nous; ............................................... Si Rome est libre enfin, c'est fait de l'Italie, etc. "Mais peut-etre avez-vous la-dessus, comme sur tout le veste, votre arriere-pensee, et vous ne me la direz pas. "J'ai cru pouvoir citer des vers dans une lettre qui vous est adressee: vous aimez les lettres et les arts. C'est un nouveau compliment a vous faire. Les guerriers instruits sont humains; je souhaite que le meme gout se communique a tous vos lieutenants qui savent se battre aussi bien que vous. On dit que vous avez toujours _Ossian_ dans votre poche, mome au milieu des batailles: c'est, en effet, le chantre de la valeur. Vous avez, de plus, consacre un monument a Virgile dans Mantoue, sa patrie. Je vous adresserai donc un vers de Voltaire, en le changeant un peu: J'aime fort les heros, s'ils aiment les poetes. "Je suis un peu poete; vous etes un grand capitaine. Quand vous serez maitre de Constantinople et du Serail, je vous promets de mauvais vers que vous ne lirez pas, et les eloges de toutes les femmes, qui vaudront mieux que les vers pour un heros de votre age. Suivez vos grands projets, et ne revenez surtout a Paris que pour y recevoir des fetes et des applaudissements. F." Si Bonaparte lut la lettre (comme c'est tres-possible), son gout pour Fontanes doit remonter jusque-la[126]. [Note 126: Les Memoires du savant botaniste de Candolle, recemment publies (1862), contiennent une anecdote singuliere sur Fontanes, laquelle se rapporte a cette epoque voisine de fructidor. Sortant du Lycee ou il avait entendu une lecon de La Harpe et revenant a pied avec Fontanes, de Candolle ne put s'empecher de lui exprimer son etonnement du discours violent de La Harpe et de ce qu'il avait l'air d'y applaudir: "Ne vous y trompez pas, lui aurait dit Fontanes; notre but n'est pas de retablir la puissance des pretres, mais il faut frapper l'opinion publique de l'utilite d'une religion, et ensuite nous avons l'intention de pousser la France au protestantisme." De Candolle, qui croit avoir eu a se plaindre plus tard de Fontanes Grand-Maitre, triomphe de la contradiction. Mais Fontanes, en 1797, etait en effet vaguement et politiquement religieux plutot que catholique, et, parlant a un protestant, il dit la une de ces choses en l'air qui traversent l'imagination d'un poete et dont sans doute il ne se souvenait pas le lendemain. Il est possible aussi que de Candolle, en se ressouvenant, ait trop precise le dire de Fontanes. ] Le 18 fructidor, en frappant le journaliste, eut pour effet, par contre-coup, de reveiller en Fontanes le poete, qui se dissipait trop dans cette vie de polemique et de parti. Laissant madame de Fontanes a Paris, il se deroba a la deportation par la fuite, quitta la France, passa par l'Allemagne en Angleterre, et y retrouva M. de Chateaubriand, qu'il avait deja connu en 89. C'est a l'illustre ami de nous dire en ses _Memoires_ (et il l'a fait) cette liaison etroitement nouee dans l'exil, ces entretiens a voix basse au pied de l'abbaye de Westminster, ces doubles confidences du coeur et de la muse; et puis les longs regards ensemble vers _cette Argos dont on se ressouvient toujours, et qui, apres avoir ete quelque temps une grande douceur, devient une grande amertume_. Fontanes n'hesita pas un seul instant a reconnaitre l'etoile a ce jeune et large front. Quand d'autres spirituels emigres, le chevalier de Panat et ce monde leger du XVIIIe siecle, paraissaient douter un peu de l'astre prochain du jeune officier breton, tout reveur et sauvage, Fontanes leur disait: "Laissez, messieurs, "patience! il nous passera tous." Et a son jeune ami il repetait: "Faites-vous illustre." M. de Chateaubriand, a son tour, lui rendait en conseils et en encouragements ce qu'il en recevait; et quand Fontanes, apres avoir repris vivement a la Grece sauvee, semblait en d'autres moments s'en distraire, son ami l'y ramenait sans cesse: "Vous possedez le plus beau talent poetique de la France, et il est bien malheureux que votre paresse soit un obstacle qui retarde la gloire. Songez, mon ami, que les annees peuvent vous surprendre, et qu'au lieu des tableaux immortels que la posterite est en droit d'attendre de vous, vous ne laisserez peut-etre que quelques cartons. C'est une verite indubitable qu'il n'y a qu'un seul talent dans le monde: vous le possedez cet art qui s'assied sur les ruines des empires, et qui seul sort tout entier du vaste tombeau qui devore les peuples et les temps. Est-il possible que vous ne soyez pas touche de tout ce que le Ciel a fait pour vous, et que vous songiez a autre chose qu'a la Grece sauvee?" Ainsi au poete melancolique, delicat, pur, eleve, noble, mais un peu desabuse, parlait l'ardent poete avec grandeur. Ces paroles, tombant dans les heures fecondes du malheur, faisaient une vive et salutaire impression sur Fontanes, et, durant le reste de sa proscription, on le voit tout occupe de son monument. Son imagination se passionnait en ces moments extremes; il ressaisissait en idee la gloire. Il quitta l'Angleterre pour Amsterdam, revint a Hambourg, sejourna a Francfort-sur-le-Mein; ses lettres d'alors peignent plus vivement son ame a nu et ses gouts, du fond de la detresse. Il manquait des livres necessaires, n'avait pour compagnon qu'un petit Virgile qu'il avait achete pres de la Bourse, a Amsterdam; il lui arrivait de rencontrer chez d'honnetes fermiers du Holstein les _Contes moraux_ de Marmontel, mais il n'avait pu trouver un Plutarque dans toute la ville de Hambourg (que n'allait-il tout droit a Klopstock?); et dans ces pays ou son genre d'etudes etait peu goute, il s'estimait comme Ovide au milieu d'une terre barbare. Tant de souffrance etait peu propre a le reconcilier avec l'Allemagne. A travers les mille angoisses, il travaillait a sa _Grece sauvee_, et, comme il l'ecrit, _s'y jetait a corps perdu_. Enviant le sort de Lacretelle et de La Harpe, qui du moins vivaient caches en France (et La Harpe l'avait ete quelque temps chez madame de Fontanes meme), il songeait impatiemment a rentrer: "Je viens de lire une partie du decret; quelque severe qu'il soit, je persiste dans mes idees. Je me cacherai, et je travaillerai au milieu de mes livres. Je n'ai plus qu'un tres-petit nombre d'annees a employer pour l'imagination, je veux en user mieux que des precedentes. Je veux finir mon poeme. Peut-etre me regrettera-t-on quand je ne serai plus, si je laisse quelque monument apres moi..." Son cri perpetuel, en ecrivant a madame de Fontanes et a son ami Joubert, etait: "Ne me laissez point en Allemagne; un coin et des livres en France!... Je ne veux que terminer dans une "cave, au milieu des livres necessaires, mon poeme commence. Quand il sera fini, ils me fusilleront, si tel est leur bon plaisir." Un jour, apprenant qu'au nombre des lieux d'exil pour les deportes, on avait designe l'ile de Corfou, ce ciel de la Grece tout d'un coup lui sourit: "J'ai ete vivement tente d'ecrire a cet effet au Directoire: je ne vois pas qu'il put refuser a un poete deporte, qui mettrait sous ses yeux "plusieurs chants (_il y avait donc des lors plusieurs chants_) d'un poeme sur la Grece, un exil a Corfou, puisqu'il y veut envoyer d'autres individus frappes par le meme decret. Ceci vous parait fou. Mais songez-y bien: qu'est-ce qui n'est pas mieux que Hambourg?" Durant toute cette proscription, Fontanes, luttant contre le flot, et cherchant a tirer son epopee du naufrage, me fait l'effet de Camoens qui souleve ses _Lusiades_ d'un bras courageux: par malheur, la _Grece sauvee_ ne s'en est tiree qu'en lambeaux. Mais, oserai-je le dire? ce furent moins ces rudes annees de l'orage qui lui furent contraires, que les longs espaces du calme retrouve et des grandeurs. Au plus fort de sa lutte et de sa souffrance, et chantant la Grece en automne, le long des brouillards de l'Elbe, ou en hiver, _enferme dans un poele_, comme dit Descartes, Fontanes ecrivait a son ami de Londres qu'il ne serait heureux que lorsque, rentre dans sa patrie, il lui aurait prepare _une ruche et des fleurs a cote des siennes_; et l'ami poete lui repondait: "Si je suis la seconde personne a laquelle vous ayez trouve quelques rapports d'ame avec vous (_l'autre personne etait M. Joubert_), vous etes la premiere qui ayez rempli toutes les conditions que je cherchais dans un homme. Tete, coeur, caractere, j'ai tout trouve en vous a ma guise, et je sens desormais que je vous suis attache pour la vie.... Ne trouvez-vous pas qu'il y ait quelque chose qui parle au coeur dans une liaison commencee par deux Francais malheureux loin de la patrie? Cela ressemble beaucoup a celle de _Rene_ et d'_Outougami_: nous avons jure dans un _desert_ et sur des _tombeaux_." Ainsi se croisaient dans un poetique echange les souvenirs de l'Atlantique et ceux de l'Hymette, les antiques et les nouvelles images. Le 18 brumaire trouva Fontanes deja rentre en France, et qui s'y tenait d'abord cache. Je conjecture que _la Maison rustique_, transformation heureuse de l'ancien _Verger_, est le fruit aimable de ce premier printemps de la patrie. Il ne tarda pourtant pas a vouloir eclaircir sa situation, et il adressa au Consul la lettre suivante, dont la noblesse, la vivacite et, pour ainsi dire, l'attitude s'accordent bien avec la lettre de 1797, et qui ouvre dignement les relations directes de Fontanes avec le grand personnage. "A BONAPARTE. "Je suis opprime, vous etes puissant, je demande justice. La loi du 22 fructidor m'a indirectement compris dans la liste des ecrivains deportes en masse et sans jugement. Mon nom n'y a pas ete rappele. Cependant j'ai souffert, comme si j'avais ete legalement condamne, trente mois de proscription. Vous gouvernez, et je ne suis point encore libre. Plusieurs membres de l'Institut, dont j'etais le confrere avant le 18 fructidor, pourront vous attester que j'ai toujours mis, dans mes opinions et mon style, de la mesure, de la decence et de la sagesse. J'ai lu, dans les seances publiques de ce meme Institut, des fragments d'un long poeme qui ne peut deplaire aux heros, puisque j'y celebre les plus grands exploits de l'antiquite. C'est dans cet ouvrage, dont je m'occupe depuis plusieurs annees, qu'il faut chercher mes principes, et non dans les calomnies des delateurs subalternes qui ne seront plus ecoutes. Si j'ai gemi quelquefois sur les exces de la Revolution, ce n'est point parce qu'elle m'a enleve toute ma fortune et celle de ma famille,[127] mais parce que j'aime passionnement la gloire de ma patrie. Cette gloire est deja en surete, grace a vos exploits militaires. Elle s'accroitra encore par la justice que vous promettez de rendre a tous les opprimes. La voix publique m'apprend que vous n'aimez point les eloges. Les miens auraient l'air trop interesses dans ce moment pour qu'ils fussent dignes de vous et de moi. D'ailleurs, quand j'etais libre, avant le 18 fructidor, on a pu voir, dans le journal auquel je fournissais des articles, que j'ai constamment parle de vous comme la renommee et vos soldats. Je n'en dirai pas plus. L'histoire vous a suffisamment appris que les grands capitaines ont toujours defendu contre l'oppression et l'infortune les amis des arts, et surtout les poetes, dont le coeur est sensible et la voix reconnaissante. 12 nivose an VIII." [Note 127: La fortune de madame de Fontanes fut perdue dans le siege et l'incendie de Lyon: une maison qu'elle possedait fut ecrasee par les bombes; des recouvrements qui lui etaient dus ne vinrent jamais.] On ne s'etonne plus, quand on connait cette lettre, qu'un mois apres le premier Consul ait songe a Fontanes pour le charger de prononcer l'eloge funebre de Washington aux Invalides (20 pluviose, 9 fevrier 1800). Fontanes le composa en trente-six heures, dans toute la verve de sa limpide maniere. Ce noble discours remplit-il toutes les intentions du Consul? A coup sur, l'orateur y remplit ses propres intentions les plus cheres. Une parole moderee, pacifique, compatissante, pieuse au sens antique, s'y faisait entendre devant les guerriers. C'etait, dans ce _Temple de Mars_, quelque chose de ce bienfaisant esprit de Numa, dont parle Plutarque, qui allait s'insinuant comme un doux vent a travers l'Italie, et s'ouvrant les coeurs, le lendemain des jours sauvages de Romulus: "Elles ne sont plus enfin ces pompes barbares, aussi contraires a la politique qu'a l'humanite, ou l'on prodiguait l'insulte au malheur, le mepris a de grandes ruines et la calomnie a des tombeaux." Attestant les Ombres du grand Conde, de Turenne et de Catinat, presentes sous ce dome majestueux, l'orateur les reunissait en idee a celle du heros liberateur: "Si ces guerriers illustres n'ont pas servi la meme cause pendant leur vie, la meme renommee les reunit quand ils ne sont plus. Les opinions, sujettes aux caprices des peuples et des temps, les opinions, partie faible et changeante de notre nature, disparaissent avec nous dans le tombeau: mais la gloire et la vertu restent eternellement." Il insistait sur Catinat; il faisait ressortir l'estime plus forte encore que la gloire; la moderation, la simplicite, le desinteressement, toutes les vertus patriarcales, couronnant et appuyant le triomphe des armes en Washington. En face de _ces hommes prodigieux qui apparaissent d'intervalle en intervalle avec le caractere de la_ _grandeur et de la domination_, il proclamait, comme _non moins utile au gouvernement des Etats qu'a la conduite de la vie, le bon sens_ trop meprise, cette qualite que nous presente le heros americain dans un degre superieur, et qui _donne plus de bonheur que de gloire a ceux qui la possedent comme a ceux qui en ressentent les effets_: "Il me semble que, des hauteurs de ce magnifique dome, Washington crie a toute la France: Peuple magnanime, qui sais si bien honorer la gloire, j'ai vaincu pour l'independance; mais le bonheur de ma patrie fut le prix de cette victoire. Ne te contente pas d'imiter la premiere moitie de ma vie: c'est la seconde qui me recommande aux eloges de la posterite."--Une allusion delicate, rapide, naturellement amenee, allait jusqu'a offrir aux manes de Marie-Antoinette, devant tous ces temoins qu'il y associait, un commencement d'expiation. Si, d'ailleurs, on voulait chercher dans ce discours a inspiration genereuse et clemente, qui remplit eloquemment son objet, une etude approfondie de Washington, et le detail creuse de son caractere, on serait moins satisfait; on ne demandait pas cela alors; l'orateur, dans sa justesse qui n'excede rien, s'est tenu au premier aspect de la physionomie connue: et puis Washington, dans sa bouche, n'est qu'un beau pretexte. Si l'on voulait meme y chercher aujourd'hui de ces traits de forme qui devinent et qui gravent le fond, ce genie d'expression qui cree la pensee, cette nouveaute qui demeure, on courrait risque de n'etre plus assez juste pour la rapidite, le gout, la mesure, la nettete, l'elevation sans effort, l'eclat suffisant, le nombre, tout cet ensemble de qualites appropriees, dont la reunion n'appartient qu'aux maitres. Cette noble harangue de bienvenue, qui ouvrait, pour ainsi dire, le siecle sous des auspices auxquels il allait sitot mentir, ouvrait definitivement la seconde moitie de la carriere de M. de Fontanes. S'il avait ete contrarie sans cesse et battu par le flot montant de la Revolution, il arriva haut du premier jour avec le reflux. Nous n'avons plus qu'un moment pour le trouver encore simple homme de lettres: il est vrai que ce court moment ne fut pas perdu et va nous le montrer sous un nouveau jour. M. de Fontanes, que nous savons poete, devient un critique au _Mercure_. II Il l'etait deja par le discours qui precede l'_Essai sur l'Homme_: mais, ici, il ne se renfermera plus dans un jugement forme a loisir sur des oeuvres passees et deja classees: c'est a la critique actuelle, polemique, irritable, qu'il met la main. Dans ce rapide detroit de l'entree du siecle, il se lance avec decision; d'une part il nie, de l'autre il accueille; il va proclamer avec eclat M. de Chateaubriand, il repousse d'abord madame de Stael. Dans le premier numero du _Mercure_ regenere parut son premier _extrait_ contre le livre de _la Litterature_: on vient de voir sa disposition de longue date envers l'auteur. J'ai moi-meme analyse en detail et apprecie, dans un travail sur madame de Stael,[128] cette polemique de Fontanes. Ne voulant pas imiter un estimable et du reste excellent biographe, qui, dans la _Vie de Fenelon_, est pour Fenelon contre Bossuet, et qui, dans la _Vie de Bossuet_, passe a celui-ci contre Fenelon, je n'ai rien a redire ni a modifier. Seulement, tout ce qui precede explique mieux, de la part de Fontanes, cette spirituelle et eclatante malice de 1800; en etendant le tort sur un plus grand espace, je l'allege d'autant en ce point-la. Qu'y faire d'ailleurs? On relira toujours, en les blamant, les deux articles de Fontanes contre madame de Stael, comme on relit les deux petites lettres de Racine contre Port-Royal: et Racine a de plus contre lui ce que M. de Fontanes n'a pas, l'ingratitude. [Note 128: Voir le volume de _Portraits de Femmes_.] Des la fin de son premier extrait sur le livre de madame de Stael, Fontanes y opposait et citait quelques fragments du _Genie du Christianisme_, non encore publies, et que son ami lui avait adresses de Londres. M. de Chateaubriand arrivait lui-meme en France au mois de mai 1800, et s'appreta a publier. Fontanes, dont les conseils retarderent l'apparition de tout l'ouvrage et determinerent le courageux auteur a une entiere retouche[129], soutint de son presage heureux l'avant-courriere _Atala_[130]; il appuya surtout, par deux extraits[131], le _Genie du Christianisme_ qui se lancait enfin: son suffrage frappait juste plutot que fort, comme il convient a un ami. La critique, en une main habile et puissante, a ce moment decisif de la sortie, est comme ce dieu _Portunus_ des anciens, qui poussait le vaisseau hors du port: Et pater ipse manu magna Portunus euntem Impulit.... [Note 129: Un jour, dans une des discussions vives qui deciderent de la refonte du _Genie du Christianisme_, Fontanes dit a Chateaubriand une de ces paroles qui sifflent et volent au but comme une fleche: "Vous pouvez vous mettre a la tete du siecle qui se leve, et vous vous traineriez a la queue du siecle qui s'en va!"] [Note 130: _Mercure_, germinal an IX.] [Note 131: _Mercure_, germinal et fructidor an X.] On a relu depuis longtemps les articles de Fontanes, recueillis a la suite du _Genie du Christianisme_: pareils encore a ces barques de pilote, qui, apres avoir guide le grand vaisseau a la sortie perilleuse, sont ensuite reprises a son bord et traversent par lui l'Ocean. Je trouve quelques renseignements bien precis sur ce moment litteraire decisif ou parut le _Genie du Christianisme_. L'attention publique etait grandement eveillee par les fragments donnes au _Mercure_, puis, en dernier lieu, par _Atala_. Le parti philosophique, irrite, se tenait a l'affut; le parti religieux se serrait, s'etendait, s'animait comme a une victoire. M. de Bonald venait au corps de bataille, M. de Chateaubriand ne se considerait qu'a l'avant-garde; La Harpe, vieilli, etait en tete de l'artillerie; mais on craignait tout bas que, pour le cas present, _ses lingots, d'un trop gros calibre_, ne portassent pas tres-loin. Fontanes servit la piece en sa place; le coup porta. Dans une seule journee le libraire Migneret vendait pour _mille ecus_, et il parlait deja d'une seconde edition; la premiere etait tiree a quatre mille exemplaires. La Harpe ne connut d'abord le livre que par le premier extrait de Fontanes; il envoya aussitot chercher l'auteur par Migneret. Il etait hors de lui: "Voila de la critique, voila de la litterature! Ah! messieurs les philosophes, vous avez affaire a forte partie! voici deux hommes: le jeune homme (_c'etait Fontanes_) est mon eleve, c'est moi qui l'ai annonce." Et il ajoutait que Fontanes finissait l'antique ecole, et que Chateaubriand en commencait une nouvelle. Il etait meme de l'avis de celui-ci contre Fontanes en faveur du merveilleux chretien reprouve par Boileau. Il passait, sans marchander, sur les hardiesses, sur les incorrections premieres: "Bah! bah! ces gens-la ne voient pas que cela tient a la nature meme de votre talent. Oh! laissez-moi faire, je les ferai crier, je serre dur!" La passion, enlevait ainsi le vieux critique au-dessus de ses propres theories; sa personnalite pourtant, son _moi_ revenait a travers tout, et percait dans sa trompette. Il s'echauffa si fort a son monologue, qu'il tomba a la fin en une espece d'etourdissement. Outre les articles de critique active, Fontanes donna au _Mercure_[132] un morceau sur Thomas, dans lequel l'elegance la plus parfaite exprime les plus incontestables jugements. Il n'y a rien de mieux en cette maniere; c'est du La Harpe fini et perfectionne, et plus que cela; pour une certaine rapidite de gout, c'est du Voltaire. Ainsi, voulant dire de Thomas qu'il savait rarement saisir dans un sujet les points de vue les plus simples et les plus feconds, le critique ajoute: "Il pensait en detail, si l'on peut parler ainsi, et ne s'elevait point assez haut pour trouver ces idees premieres qui font penser toutes les autres." [Note 132: Germinal an X.] Mais Fontanes n'etait deja plus un homme prive. Quelque temps employe sous Lucien au ministere de l'interieur[133], puis nomme depute au Corps legislatif, il fut bientot designe par les suffrages de ses collegues au choix du Consul pour la presidence. Poete d'avant 89, critique de 1800, il va devenir orateur imperial. La meme distinction le suit partout: son nom y gagne et s'etend. Toutefois ces palmes entrecroisees se supplantent un peu et se nuisent. Ce qui augmenta sa consideration de son vivant ne saurait servir egalement sa gloire. [Note 133: Voir sur Fontanes a Morfontaine et au Plessis-Chamant, dans la societe des freres et des soeurs de Bonaparte, les _Souvenirs historiques_ de M. Meneval, tome I, pages 29, 33.] J'irais plus haut peut-etre au Temple de Memoire, Si dans un genre seul j'avais use mes jours, a dit La Fontaine, lequel pourtant n'etait ni Recteur ni president d'aucun Conseil sous Louis XIV. Un avantage demeure, et il est grand: le caractere historique remplace a distance l'interet litteraire palissant. Il n'est pas indifferent, devant la posterite, d'avoir figure au premier rang dans le cortege imperial et d'y avoir compte par sa parole. Ces discours, presentes dans de sobres echantillons, suffisent a marquer l'epoque qu'ils ornerent, et ou ils parurent d'accomplis temoignages de contenance toujours digne, de flatterie toujours decente, et de reserve parfois hardie. M. de Fontanes n'avait nullement partage les idees de la fin du XVIIIe siecle sur la perfectibilite indefinie de l'humanite, et la Revolution l'avait plus que jamais convaincu de la decadence des choses, du moins en France. Il l'a dit dans une belle ode: Helas! plus de bonheur eut suivi l'ignorance! Le monde a paye cher la douteuse esperance D'un meilleur avenir; Tel mourut Pelias, etouffe par tendresse Dans les vapeurs du bain dont la magique ivresse Le devait rajeunir. Apres le bain de sang, apres les triumvirs et leurs proscriptions, que faire? qu'esperer? Le siecle d'Auguste eut ete l'ideal; mais, pour la gloire des lettres, ce siecle d'Auguste, en France, etait deja passe avec celui de Louis XIV. Ainsi desormais c'etait, au mieux, un siecle d'Auguste sans la gloire des lettres, c'etait un siecle des Antonins, qui devenait le meilleur espoir et la plus haute attente de Fontanes. Son imagination, grandement seduite par le glorieux triomphateur, y comptait deja. L'assassinat du duc d'Enghien lui tua son Trajan. Il continua pourtant de servir, enchaine par ses antecedents, par ses devoirs de famille, par sa moderation meme. Il etait _monarchiste_ par gout, par principe: "Un pouvoir unique et permanent convient seul aux grands Etats," disait-il; sa plus grande peur etait l'anarchie. Il resta donc attache au seul pouvoir qui fut possible alors, s'efforcant en toute occasion, et dans la mesure de ses paroles ou meme de ses actes, de lui insinuer, a ce pouvoir trop ensanglante d'une fois, mais non pas desespere, la paix, l'adoucissement, de l'humaniser par les lettres, de le spiritualiser par l'infusion des doctrines sociales et religieuses: Graecia capta ferum victorem cepit... Quand on lit aujourd'hui cette suite de vers ou se decharge et s'exhale son arriere-pensee, l'ode sur _l'Assassinat du Duc d'Enghien_, l'ode sur _l'Enlevement du Pape_, on est frappe de tout ce qu'il dut par moments souffrir et contenir, pour que la surface officielle ne trahit rien au dela de ce qui etait permis. Si l'on ne voyait ses discours publics que de loin, on n'en decouvrirait pas l'accord avec ce fond de pensee, on n'y sentirait pas les intentions secretes et, pour ainsi dire, les nuances d'accent qu'il y glissait, que le maitre saisissait toujours, et dont il s'irrita plus d'une fois; on serait injuste envers Fontanes, comme l'ont ete a plaisir plusieurs de ses contemporains, qui, serviteurs aussi de l'Empire, n'ont jamais su l'etre aussi decemment que lui[134]. [Note 134: Ils ont ete odieux sous le couvert d'autrui, et avec tout le fiel de la haine, dans l'histoire dite de _l'abbe de Montgaillard_: on ne craint pas d'indiquer de telles injures, que detruit l'exces meme du venin et que leur grossierete fletrit.] Pour nous, qui n'avons jamais eu affaire aux rois ni aux empereurs de ce monde, mais qui avons eu maintes fois a nous prononcer devant ces autres rois, non moins ombrageux, ou ces _pretendants_ de la litterature, nous qui savons combien souvent, sous notre plume, la louange apparente n'a ete qu'un conseil assaisonne, nous entrerons de pres dans la pensee de M. de Fontanes, et, d'apres les renseignements les plus precis, les plus divers et les mieux compares, nous tacherons de faire ressortir, a travers les vicissitudes, l'esprit d'une conduite toujours honorable, de marquer, sous l'adresse du langage, les intentions d'un coeur toujours genereux et bon. M. de Fontanes fut president du Corps legislatif depuis le commencement de 1804 jusqu'au commencement de 1810; en tout, six fois porte par ses collegues, six fois nomme par Napoleon; mais, comme tel, il cessa de plaire des 1808, et son changement fut decide. Deja, tout au debut, la mort du duc d'Enghien avait amene une premiere et violente crise. Le 21 mars 1804, de grand matin, Bonaparte le fit appeler, et, le mettant sur le chapitre du duc d'Enghien, lui apprit brusquement l'evenement de la nuit. Fontanes ne contint pas son effroi, son indignation. "Il s'agit bien de cela! lui dit "le Consul Fourcroy va clore apres-demain le Corps legislatif; dans son discours il parlera, comme il doit, du complot reprime; il faut, vous, que, dans le votre, vous y repondiez; il le faut."--"Jamais!" s'ecria Fontanes; et il ajouta que, bien loin de repondre par un mot d'adhesion, il saurait marquer par une nuance expresse, au moins de silence, son improbation d'un tel acte. A cette menace, la colere faillit renverser Bonaparte; ses veines se gonflaient, il suffoquait: ce sont les termes de Fontanes, racontant le jour meme la scene du matin a M. Mole, de la bienveillance de qui nous tenons le detail dans toute sa precision[135]. En effet, deux jours apres (3 germinal), Fourcroy, orateur du gouvernement, alla clore la session du Corps legislatif, et, dans un incroyable discours, il parla des _membres_ de cette FAMILLE DENATUREE "qui auraient voulu noyer la France dans son sang pour pouvoir regner sur elle; mais s'ils osaient souiller de leur presence notre sol, s'ecriait l'orateur, la volonte du Peuple francais est qu'ils y trouvent la mort!" Fontanes repondit a Fourcroy: dans son discours, il n'est question d'un bout a l'autre que du Code civil qu'on venait d'achever, et de l'influence des bonnes lois: "C'est par la, disait-il (et chaque mot, a ce moment, chaque inflexion de voix portait), c'est par la que se recommande encore la memoire de Justinien, _quoiqu'il ait merite de graves reproches_." Et encore: "L'epreuve de l'experience va commencer: qu'ils (_les legislateurs du Code civil_) ne craignent rien pour leur gloire: tout ce qu'ils ont fait de juste et de raisonnable demeurera eternellement; car la raison et la justice sont deux puissances indestructibles qui survivront a toutes les autres[136]." Il y a plus: le lendemain (4 germinal), Fontanes, a la tete de la deputation du Corps legislatif, porta la parole devant le Consul, a qui l'assemblee, en se separant, venait de decerner une statue comme a l'auteur du Code civil (singuliere et sanglante coincidence); il disait: "Citoyen premier Consul, un empire immense repose depuis quatre ans sous l'abri de votre puissante administration. La sage uniformite de vos lois en va reunir de plus en plus tous les habitants." Le discours parut dans le _Moniteur_, et, au lieu de _la sage uniformite_ DE VOS LOIS, on y lisait DE VOS MESURES. Qu'on n'oublie toujours pas le duc d'Enghien fusille quatre jours auparavant: le Consul esperait, par cette fraude, confisquer a la _mesure_ l'approbation du Corps legislatif et de son principal organe. Fontanes, indigne, courut au _Moniteur_, et exigea un _erratum_ qui fut insere le 6 germinal, et qu'on y peut lire imprime en aussi petit texte que possible. Cela fait, il se crut perdu; de meme qu'il avait de ces premiers mouvements qui sont de l'honnete homme avant tout, il avait de ces crises d'imagination qui sont du poete. En ne le jugeant que sur sa parole habile, on se meprendrait tout a fait sur le mouvement de son esprit et sur la vivacite de son ame. Quoi qu'il en soit, il avait quelque lieu ici de redouter ce qui n'arriva pas. Mais Bonaparte fut profondement blesse, et, depuis ce jour, la fortune de Fontanes resta toujours un peu barree par son milieu. Nous sommes si loin de ces temps, que cela aura peine a se comprendre; mais, en effet, si comble qu'il nous paraisse d'emplois et de dignites, certaines faveurs imperiales, alors tres-haut prisees, ne le chercherent jamais. Que sais-je? dotation modique, pas le grand cordon; ce qu'on appelait _les honneurs du Louvre_, qu'il eut jusqu'a la fin a titre de senateur, mais que ne conserva pas madame de Fontanes des qu'il eut cesse d'etre president du Corps legislatif: l'_errata_ du _Moniteur_, au fond, etait toujours la. [Note 135: Ceci confirme et complete sur un point la Notice de M. Roger, qui nous complete nous-meme sur quelques autres points.--Aujourd'hui que M. Roger n'est plus, nous nous permettrons d'ajouter que sa Notice est d'ailleurs tout empreinte d'une couleur royaliste exageree et retroactive; elle sent l'homme de parti. M. Roger n'a jamais ete que cela.] [Note 136: A la facon dont les auteurs de l'_Histoire parlementaire de la Revolution francaise_ parlent de ce discours (tome XXXIX, page 59), on voit qu'au sortir des couleurs fortes et tranchees des epoques anterieures, ils n'ont pas pris la peine d'entrer dans les nuances, ni de les vouloir distinguer.] Un autre _errata_ s'ajouta ensuite au premier, nous le verrons; et, meme en plein Empire, a dater d'un certain moment, il pouvait dire tout bas a sa muse intime dans ses tristesses _de l'Anniversaire_: De tant de voeux trompes fais rougir mon orgueil! Pourtant Fontanes continua, durant quatre annees, de tenir sans apparence de disgrace la presidence du Corps legislatif. Propose a chaque session par les suffrages de ses collegues, il etait choisi par l'Empereur. La situation admise, on avait en lui par excellence l'orateur bienseant. Les discours qu'il prononcait a chaque occasion solennelle tendaient a insinuer au conquerant les idees de la paix et de la gloire civile, mais enveloppees dans des redoublements d'eloges qui n'etaient pas de trop pour faire passer les points delicats. Napoleon avait un vrai gout pour lui, pour sa personne et pour son esprit; et lui-meme, a ces epoques d'Austerlitz et d'Iena, avait, malgre tout, et par son imagination de poete, de tres-grands restes d'admiration pour un tel vainqueur. Mais un orage se forma: Napoleon etait en Espagne, et de la il eut l'idee d'envoyer douze drapeaux conquis sur l'armee d'Estramadure au Corps legislatif, comme _un gage de son estime_. Fontanes, en tete d'une deputation, alla remercier l'Imperatrice: celle-ci, prenant le _gage d'estime_ trop au serieux, repondit qu'elle avait ete tres-satisfaite de voir que le premier sentiment de l'Empereur, dans son triomphe, eut ete pour _le Corps qui representait la Nation_. La-dessus une note, arrivee d'Espagne comme une fleche, et lancee au _Moniteur_, fit une maniere d'_errata_ a la reponse de l'Imperatrice, un _errata_ injurieux et sanglant pour le Corps legislatif, qu'on remettait a sa place de _consultatif_[137]. Fontanes sentit le coup, et dans la seance de cloture du 31 decembre 1808, c'est-a-dire quinze Jours apres l'offense, au nom du Corps blesse, repondant aux orateurs du Gouvernement, et n'epargnant pas les felicitations sur les trophees du vainqueur de l'Ebre, il ajouta: "Mais les paroles dont l'Empereur accompagne l'envoi de ses trophees meritent une attention particuliere: il fait participer a cet honneur les Colleges electoraux. Il ne veut point nous separer d'eux, et nous l'en remercions. Plus le Corps legislatif se confondra dans le peuple, plus il aura de veritable lustre; il n'a pas besoin de distinction, mais d'estime et de confiance..." Et la phrase, en continuant, retournait vite a l'eloge; mais le mot etait dit, le coup etait rendu. Napoleon le sentit avec colere, et des lors il resolut d'eloigner Fontanes de la presidence. L'etablissement de l'Universite, qui se faisait, en cette meme annee, sur de larges bases, lui avait deja paru une occasion naturelle d'y porter Fontanes comme Grand-Maitre, et il songea a l'y confiner; car, si courrouce qu'il fut a certains moments, il ne se fachait jamais avec les hommes que dans la mesure de son interet et de l'usage qu'il pouvait faire d'eux. Il dut pourtant, faute du candidat qu'il voulait lui substituer[138], le subir encore comme president du Corps legislatif durant toute l'annee 1809. Fontanes, toujours president et deja Grand-Maitre, semblait cumuler toutes les dignites, et il etait pourtant en disgrace positive. [Note 137: Mais il faut donner le texte meme, l'incomparable texte de cette Note inseree au _Moniteur_ du 15 decembre 1808, et qui resume, comme une charte, toute la theorie politique de l'Empire: Plusieurs de nos journaux ont imprime que S. M. l'Imperatrice, dans sa reponse a la deputation au Corps legislatif, avait dit qu'elle etait bien aise de voir que le premier sentiment de l'Empereur avait ete pour le Corps legislatif, qui represente la Nation. "S. M. l'Imperatrice n'a point dit cela: elle connait trop bien nos Constitutions, elle sait trop bien que le premier representant de la Nation, c'est l'Empereur; car tout pouvoir vient de Dieu et de la Nation. "Dans l'ordre de nos Constitutions, apres l'Empereur est le Senat; apres le Senat, est le Conseil d'Etat; apres le Conseil d'Etat, est le Corps legislatif; apres le Corps legislatif, viennent chaque tribunal et fonctionnaire public dans l'ordre de ses attributions; car, s'il y avait dans nos Constitutions un Corps representant la Nation, ce Corps serait souverain; les autres ne seraient rien, et ses volontes seraient tout. "La Convention, meme le Corps legislatif (_l'Assemblee legislative_), ont ete representants. Telles etaient nos Constitutions alors. Aussi le President disputa-t-il le fauteuil au Roi, se fondant sur ce principe, que le President de l'Assemblee de la Nation etait avant les Autorites de la Nation. Nos malheurs sont venus en partie de cette exageration d'idees. Ce serait une pretention chimerique, et meme criminelle, que de vouloir representer la Nation avant l'Empereur. "Le Corps legislatif, improprement appele de ce nom, devrait etre appele Conseil legislatif, puisqu'il n'a pas la faculte de faire les lois, n'en ayant pas la proposition. Le Conseil legislatif est donc la reunion des mandataires des Colleges electoraux. On les appelle deputes des departements, parce qu'ils sont nommes par les departements...." Le reste de la Note ne fait que ressasser les memes idees, la meme logique, et dans le meme ton. Cet injurieux bulletin arriva a travers le vote de je ne sais quelle loi fort innocente (une portion du Code d'instruction criminelle, je crois), qui essuya du coup plus de quatre-vingts boules noires; ce qui, de memoire de Corps legislatif, ne s'etait guere vu.] [Note 138: M. de Montesquiou, qui ne fut nomme qu'en 1810.] Il s'y croyait autant et plus que jamais, lorsque, dans l'automne de 1809, une lettre du marechal Duroc lui notifia que l'Empereur l'avait designe pour le voyage de Fontainebleau; c'etait, a une certaine politesse pres, comme les _Fontainebleau_ et les _Marly_ de Louis XIV, et le plus precieux signe de la faveur souveraine. Il se rendit a l'ordre, et, dans la galerie du chateau, apres le defile d'usage, l'Empereur, repassant devant lui, lui dit: _Restez_; et quand ils furent seuls, il continua: "Il y a longtemps que je vous boude, vous avez du vous en apercevoir; j'avais bien raison." Et comme Fontanes s'inclinait en silence, et de l'air de ne pas savoir: "Quoi! vous m'avez donne un soufflet a la face de l'Europe, et sans que je pusse m'en facher... Mais je ne vous en veux plus;... c'est fini." Durant cette annee 1809, Fontanes, comme Grand-Maitre, avait eu a lutter contre toutes sortes de difficultes et de degouts: de perpetuels conflits, soit avec le ministre de l'interieur, duquel il se voulait independant, soit avec Fourcroy, reste directeur de l'instruction publique, et qui ne pouvait se faire a l'idee d'abdiquer, allaient rendre intolerable une situation dans laquelle la bienveillance imperiale ne l'entourait plus. Il offrait vivement sa demission: "D'un cote, ecrivait-il, je vois un ministre qui surveille l'instruction publique, de l'autre un conseiller d'Etat qui la dirige; je cherche la place du Grand-Maitre, et je ne la trouve pas." Il recidiva cette offre pressante de demission jusqu'a trois fois. La troisieme (c'etait sans doute apres le voyage de Fontainebleau), l'Empereur lui dit: "Je n'en veux pas, de votre demission; s'il y a quelque chose a faire, exposez-le-moi dans un memoire; j'en prendrai connaissance moi-meme; j'y repondrai." La rentree ouverte de Fontanes dans les bonnes graces du chef aplanit des lors beaucoup de choses. Des septembre 1808, et aussitot qu'il avait ete nomme Grand-Maitre, Fontanes avait songe a faire de l'Universite l'asile de bien des hommes honorables et instruits, battus par la Revolution, soit membres du clerge, soit debris des anciens Ordres, des Oratoriens, par exemple, pour lesquels il avait conserve une haute idee et une profonde reconnaissance. Ces noms, suivant lui (et il les presentait de la sorte a l'Empereur), etaient des garanties pour les familles, des indications manifestes de l'esprit social et religieux qu'il s'agissait de restaurer. A cette idee generale se joignait chez lui une inspiration de bonte et d'obligeance infinie pour les personnes, qui faisait dans le detail sa direction la plus ordinaire. Il penchait donc pour un Conseil de l'Universite tres-nombreux, et il aurait voulu tout d'abord en remplir les places avec des noms que designaient d'autres services. Ce n'etait pas l'avis de l'Empereur, toujours positif et special. Nous possedons la-dessus une precieuse Note, qui rend les paroles memes prononcees par Napoleon dans une conversation avec M. de Fontanes a Saint-Cloud, le lundi 19 septembre 1808: nous la reproduisons religieusement. Patience! Le cote particulier de la question va vite s'agrandir en meme temps que se creuser sous son coup d'oeil. Ce n'est pas seulement de l'administration en grand, c'est de la nature humaine eclairee par un Machiavel ou un La Rochefoucauld empereur. "Dans une premiere formation, tous les esprits different. Mon opinion est qu'il ne faut pas nommer pendant plusieurs annees les conseillers ordinaires. "Il faut attendre que l'Universite soit organisee comme elle doit l'etre. "Trente conseillers dans une premiere formation ne produiraient que desordre et qu'anarchie. "On a voulu que cette tete opposat une force d'inertie et de resistance aux fausses doctrines et aux systemes dangereux. "Il ne faut donc composer successivement cette tete que d'hommes qui aient parcouru toute la carriere et qui soient au fait de beaucoup de choses. "Les premiers choix sont en quelque sorte faits comme on prend des numeros a la loterie. "Il ne faut pas s'exposer aux chances du hasard. Dans les premieres seances d'un Conseil ainsi nomme, je le repete, tous les esprits different; chacun apporte sa theorie et non son experience. "On ne peut etre bon conseiller qu'apres une carriere faite. "C'est pourquoi j'ai fait moi-meme voyager mes conseillers d'Etat avant de les fixer aupres de moi. Je leur ai fait amasser beaucoup d'observations diverses avant d'ecouter les leurs. "Les inspecteurs, dans ce moment, sont donc vos ouvriers les plus essentiels. C'est par eux que vous pouvez voir et toucher toute votre machine. Ils rapporteront au Conseil beaucoup de faits et d'experience, et c'est la votre grand besoin. Il faut donc les faire courir a franc etrier dans toute la France, et leur recommander de sejourner au moins quinze jours dans les grandes villes. Les bons jugements ne sont que la suite d'examens repetes. "Souvenez-vous que tous les hommes demandent des places. "On ne consulte que son besoin, et jamais son talent. "Peut-etre meme vingt conseillers ordinaires, c'est beaucoup; cela compose la tete du Corps d'elements heterogenes. Le veritable esprit de l'Universite doit etre d'abord dans le petit nombre. Il ne peut se propager que peu a peu, que par beaucoup de prudence, de discretion et d'efforts perseverants. "... Fontanes, savez-vous ce que j'admire le plus dans le monde?... C'est l'impuissance de la force pour organiser quelque chose. "Il n'y a que deux puissances dans le monde, le sabre et l'esprit. "J'entends par l'esprit les institutions civiles et religieuses... A la longue, le sabre est toujours battu par l'esprit." Est-il besoin de faire ressortir tout ce qu'a de prophetique, dans une telle bouche, cet aveu, ce cri eclatant, soudain, jete la comme en _post-scriptum_, sans qu'on nous en donne la liaison avec ce qui precede, sans qu'il y ait eu d'autre liaison peut-etre! vraies paroles d'oracle! O vous tous, Puissants, qui vous croiriez forts sans l'esprit, rappelez-vous toujours qu'en ses heures de miracle, entre Iena et Wagram, c'est ainsi que le sabre a parle[139]. [Note 139: Contradiction et illusion! En meme temps qu'il proclamait cette victoire definitive de l'esprit, Napoleon meconnaissait l'esprit dans sa propre essence, et il croyait que, pour le produire, il suffit de le commander. Je trouve dans les papiers de Fontanes la note suivante, dictee par l'Empereur a Bordeaux le 12 avril 1808, et adressee au ministre de l'interieur. M. Halma, bibliothecaire de l'Imperatrice, avait demande, par une note a l'Empereur, d'etre nomme le continuateur de Velly, Villaret et Garnier; il s'etait propose, en outre, pour continuer l'_Abrege chronologique_ du president Henault. L'Empereur avait renvoye cette proposition au ministre de l'interieur. M. Cretet avait repondu que la demande de M. Halma ne pouvait etre accueillie, par la raison que ce n'etait pas au gouvernement a intervenir dans une semblable entreprise; qu'il fallait la laisser a la disposition des gens de lettres, et qu'il convenait de reserver les encouragements pour des objets d'un plus vaste interet. Informe de cette reponse, l'Empereur prend feu, et dicte la Note secrete que voici: "Je n'approuve pas les principes enonces dans la note du ministre de l'interieur. Ils etaient vrais il y a vingt ans, ils le seront dans soixante: mais ils ne le sont pas aujourd'hui. Velly est le seul auteur un peu detaille qui ait ecrit sur l'histoire de France; l'_Abrege chronologique_ du president Henault est un bon livre classique: il est tres-utile de les continuer l'un et l'autre. Velly finit a Henri IV, et les autres historiens ne vont pas au dela de Louis XIV. _Il est de la plus grande importance_ de s'assurer de l'_esprit_ dans lequel ecriront les continuateurs. La _jeunesse_ ne peut bien juger les faits que d'apres la maniere dont ils lui seront presentes. _La tromper_ en lui retracant des souvenirs, c'est lui preparer des erreurs pour l'avenir. J'ai charge le ministre de la police de veiller a la continuation de Millot, et je desire que les deux ministres se concertent pour faire continuer Velly et le president Henault. Il faut que ce travail soit confie non-seulement a des auteurs d'un vrai talent, mais encore a des hommes attaches, qui presentent les faits sous leur veritable point de vue, et qui preparent une instruction saine, en prenant ces historiens au moment ou ils s'arretent et en conduisant l'histoire jusqu'en l'an VIII. "_Je suis bien loin de compter la depense pour quelque chose_. Il est meme dans mon intention que le ministre fasse comprendre qu'il n'est _aucun_ travail qui puisse _meriter davantage_ ma protection. "Il faut faire sentir a chaque ligne l'influence de la cour de Rome, des billets de confession, de la revocation de l'Edit de Nantes, du ridicule mariage de Louis XIV avec madame de Maintenon, etc. Il faut que la faiblesse qui a precipite les _Valois_ du trone, et celle des _Bourbons_ qui ont laisse echapper de leurs mains les renes du gouvernement, excitent les memes sentiments. "On doit etre juste envers Henri IV, Louis XIII, Louis XIV et Louis XV, mais sans etre adulateur. On doit peindre les massacres de _septembre_ et les horreurs de la Revolution du meme pinceau que l'Inquisition et les massacres des _Seize_. Il faut avoir soin d'eviter toute reaction en parlant de la Revolution. Aucun homme ne pouvait s'y opposer. Le blame n'appartient ni a ceux qui ont peri, ni a ceux qui ont survecu. Il n'etait pas de force individuelle capable de changer les elements et de prevenir les evenements qui naissaient de la nature des choses et des circonstances. "Il faut faire remarquer le desordre perpetuel des finances, le chaos des assemblees provinciales, les pretentions des parlements, le defaut de regle et de ressorts dans l'administration; cette France bigarree, sans unite de lois et d'administration, etant plutot une reunion de vingt royaumes qu'un seul Etat; de sorte qu'on _respire_ en arrivant a l'epoque ou l'on a joui des bienfaits dus a l'unite des lois, d'administration et de territoire. Il faut que la faiblesse constante du gouvernement sous Louis XIV meme, sous Louis XV et sous Louis XVI, inspire _le besoin de soutenir l'ouvrage nouvellement accompli_ et la preponderance acquise. Il faut que le retablissement du culte et des autels inspire la crainte de l'influence d'un _pretre_ etranger ou d'un confesseur ambitieux, qui pourraient parvenir a detruire le repos de la France. "_Il n'y a pas de travail plus important_. Chaque passion, chaque parti, peuvent produire de longs ecrits pour egarer l'opinion; mais un ouvrage tel que Velly, tel que l'_Abrege chronologique_ du president Henault, ne doit avoir qu'un seul continuateur. Lorsque cet ouvrage, bien fait et ecrit dans une bonne direction, aura paru, personne n'aura la volonte et la patience d'en faire un autre, surtout quand, loin d'etre encourage par la police, on sera _decourage_ par elle.--L'_opinion_ exprimee par le ministre, et qui, si elle etait suivie, abandonnerait un tel travail a l'industrie particuliere et aux speculations de quelques libraires, n'est pas bonne et ne pourrait produire que des resultats facheux. "Quant a l'individu qui se presente, la seule question a examiner consiste a, savoir s'il a le talent necessaire, s'il a un bon esprit, et si l'on peut compter sur les sentiments qui guideraient ses recherches et conduiraient sa plume." Tout ce qu'il y a de profondement vrai et de radicalement faux dans cette Note memorable serait matiere a longue meditation. Napoleon decrete l'_esprit_ de l'histoire; c'est heureux qu'il ne decrete pas aussi le talent et la capacite de l'historien. Qu'en dirait Tacite? _Il faut... il faut..._ Ce Tacite aurait ete _decourage_ par la police. On a souvent cite une reponse de Napoleon a Fontanes, quand celui-ci recommandait un jeune homme de haute promesse, en disant: "C'est un beau talent dans un si beau nom!"--"Eh! pour Dieu! monsieur de Fontanes, aurait reparti Napoleon, laissez-nous au moins la republique des lettres!" Je ne sais si le mot a ete dit: il a ete mainte fois repete, et avec variantes: ce sont de ces citations commodes. Mais de quel cote donc (cela fait sourire) _la republique des lettres_ etait-elle en danger, je vous prie?] M. de Fontanes, en vue des generations survenantes, tendait a faire entrer dans l'Universite l'esprit moral, religieux, conservateur, et la plupart de ses choix furent en ce sens. Il proposa ainsi M. de Bonald a l'Empereur comme conseiller a vie, et, durant plus d'un an, il eut a defendre la nomination devant l'Empereur impatient, et presque contre M. de Bonald lui-meme qui ne bougeait de Milhaud. Il eut moins de peine a faire agreer l'excellent M. Eymery de Saint-Sulpice. Il fit nommer conseiller encore le Pere Ballan, oratorien, son ancien professeur de rhetorique; M. Deseze, frere du defenseur de Louis XVI, fut recteur d'academie a Bordeaux. Ces noms en disent assez sur l'esprit des choix. Ceux de M. de Fontanes n'etaient pas d'ailleurs exclusifs; sa bienveillance, par instants quasi naive, les etendait a plaisir, et lui-meme proposa deux fois a la signature de l'Empereur la nomination de M. Arnault, assez peu reconnaissant: "Ah! c'est vous, vous, Fontanes, qui me proposez la nomination d'Arnault, fit l'Empereur a la seconde insistance; allons, a la bonne heure[140]!" Quand M. Frayssinous vit interdire ses conferences de Saint-Sulpice, et se trouva momentanement sans ressources, M. de Fontanes, sur la demande d'une personne amie, le nomma aussitot inspecteur de l'Academie de Paris. Sa generosite n'eut pas meme l'idee qu'il put y avoir inconvenient pour lui-meme a venir ainsi en aide a ceux que l'Empereur frappait. La vie de M. de Fontanes est pleine de ces traits, et cela rachete amplement quelques faiblesses publiques d'un langage, lequel encore, si l'on veut bien se reporter au temps, eut toujours ses reserves et sa decence. [Note 140: M. Arnault, conseiller de l'Universite et a la fois secretaire du Conseil, fut a meme de desservir de tres-pres le Grand-Maitre et de preter secours sous main a la resistance de Fourcroy. Il faut dire pourtant que, dans les Cent-Jours, devenu president du Conseil, il se conduisit bien et avec egards pour les amis de M. de Fontanes dans l'Universite. Il a parle de lui, un peu du bout des levres, mais avec convenance, dans ses _Souvenirs d'un Sexagenaire_, tome I, pages 291-292.] Un jour, a propos des choix trop religieux et royalistes de M. de Fontanes dans l'Universite, l'Empereur le traita un peu rudement devant temoins, comme c'etait sa tactique, puis il le retint seul et lui dit en changeant de ton: "Votre tort, c'est d'etre trop presse; vous allez trop vite; moi, je suis oblige de parler ainsi pour ces regicides qui m'entourent. Tenez, ce matin, j'ai vu mon architecte; il est venu me proposer le plan du _Temple de la Gloire_. Est-ce que vous croyez que je veux faire un _Temple de la Gloire_...? dans Paris?... Non, je veux une eglise, et dans cette eglise il y aura une chapelle expiatoire, et l'on y deposera les restes de Louis XVI et de Marie-Antoinette. Mais il me faut du temps, a cause de ces gens (_il disait un autre mot_) qui m'entourent." Je donne les paroles: les prendra-t-on maintenant pour sinceres? La politique de Bonaparte etait la: tenir en echec les uns par les autres. Le dos tourne a Berlier et au cote de la Revolution, il jetait ceci a l'adresse de Fontanes et des _monarchiens_. En 1811, dans cet intervalle de paix, il s'occupa beaucoup d'Universite. Un jour, dans un conseil preside par l'Empereur, Fontanes, en presence de conseillers d'Etat qu'il jugeait hostiles, eut une prise avec Regnault de Saint-Jean-d'Angely, et il s'emporta jusqu'a briser une ecritoire sur la table du conseil. L'Empereur le congedia immediatement: il rentra chez lui, se jugeant perdu et songeant deja a Vincennes. La soiree se passa en famille dans des transes extremes, dont on n'a plus idee sous les gouvernements constitutionnels. Mais, fort avant dans la soiree, l'Empereur le fit mander et lui dit en l'accueillant d'un air tout aimable: "Vous etes un peu vif, mais vous n'etes pas un mechant homme."--Il se plaisait beaucoup a la conversation de Fontanes, et il lui avait donne les petites entrees. Trois fois par semaine, le soir, Fontanes allait causer aux Tuileries. Au retour dans sa famille, quand il racontait la soiree de tout a l'heure, sa conversation si nette, si pleine de verve, s'animait encore d'un plus vif eclat[141]. Il ne pouvait s'empecher pourtant de trouver, a travers son admiration, que, dans le potentat de genie, percait toujours au fond le soldat qui trone, et il en revenait par comparaison dans son coeur a ses reves de Louis XIV et du bon Henri, au souvenir de ces vieux rois qu'il disait formes d'un sang _genereux et doux_. [Note 141: L'Empereur, dans ces libres entretiens, aimait fort a parler litterature, theatre, et il attaquait volontiers Fontanes sur ces points. Un jour qu'on vantait Talma dans un role: "Qu'en pense Fontanes? dit l'Empereur; il est pour les anciens, lui!"--"Sire, repartit le spirituel contradicteur, Alexandre, Annibal et Cesar ont ete remplaces, mais Le Kain ne l'est pas." Cette severite pour Talma est caracteristique ehez Fontanes, et tient a l'ensemble de ses jugements; il ne voulait pas qu'on brisat trop le vers tragique, non plus que les allees des jardins. Il avait vu Le Kain dans sa premiere jeunesse, et en avait garde une impression incomparable. Il convenait pourtant que, dans l'_Oreste_ et l'_Oedipe_ de Voltaire, Talma etait superieur a Le Kain; ce qui, de sa part, devenait le supreme aveu. Faut-il ajouter qu'il en voulait a Talma d'etre l'objet de je ne sais quelle, phrase de madame de Stael, ou elle disait qu'il avait dans les yeux l'_apotheose du regard_? Et puis Talma s'est beaucoup varie sur les dernieres annees, et a grandi dans des roles modernes. M. de Fontanes, qui s'en tenait aux anciens, s'irritait surtout qu'on en vint a _causer_ comme de la prose le beau vers racinien _un peu chante_.--Souvent, dans ces conversations du soir, l'Empereur indiquait a Fontanes et developpait a plaisir d'etonnants canevas de tragedies historiques; le poete en sortait tout rempli.] Ce que nous tachons la de saisir et d'exprimer dans son melange en pur esprit de verite, ce que Napoleon tout le premier sentait et rendait si parfaitement lorsqu'il ecrivait de Fontanes a M. de Bassano: "Il veut de la royaute, mais pas la notre: il aime Louis XIV et ne fait que consentir a nous," la suite des vers qu'on possede aujourd'hui le dit et l'acheve mieux que nous ne pourrions. Car le haut dignitaire de l'Empire ne cessa jamais d'etre poete, et comme ce berger a la cour, que la fable a chante, et a qui il se compare, il eut toujours sa musette cachee pour confidente. Eh bien! qu'on lise, qu'on se laisse faire! l'explication, l'excuse naturelle naitra. Dans ses vers, si les griefs exprimes contre Bonaparte resterent secrets, les eloges, prodigues tout a cote, ne devinrent pas publics. S'il se garda bien de divulguer l'_Ode au Duc d'Enghien_, il s'abstint aussi de publier l'_Ode sur les Embellissements de Paris_. C'est une consolation pour ceux qui jugent les eloges de ses discours exageres, de les retrouver dans ses poesies, ou ils ont certes deux caracteres parfaitement nobles, la conviction et le secret. Fontanes, sous son manteau d'orateur imperial, n'etait pas une nature de courtisan et de flatteur, comme on l'a tant cru et dit. Un jour, l'Empereur lui demandait de lui reciter des vers, il desirait la piece sur _les Embellissements de Paris_ dont il avait entendu parler: Fontanes lui recita des vers de _la Grece sauvee_ qui etaient plutot republicains.--Un affide de l'Empereur vint un jour et lui dit: "Vous ne publiez rien depuis longtemps, publiez donc des vers, des vers ou il soit question de l'Empereur: il vous en saurait gre, il vous enverrait 100,000 francs, je gage!" Ces sortes de gratifications etaient d'usage sous l'Empire, et elles ne venaient jamais hors de propos a cause des frais enormes de representation qui absorbaient les plus gros appointements. Fontanes raconta l'insinuation a une personne amie, qui lui dit: "Vous pourriez publier les vers sur _les Embellissements de Paris_; ils sont faits, et l'eloge porte juste."--"Oh! je m'en garderais bien, s'ecria-t-il en se frottant les mains comme un enfant; ils seraient trop heureux dans les journaux de pouvoir tomber sur le Grand-Maitre en une occasion qui leur serait permise!"--Il ne publia donc pas _les Embellissements de Paris_, mais il fit imprimer les Stances _a M. de Chateaubriand_, lequel etait peu en agreable odeur[142]. [Note 142: Lors du fameux discours de reception que M. de Chateaubriand ne put prononcer a l'Academie, la contenance de Fontanes fut d'un ami ferme et fidele. On peut lire, au tome II du _Memorial de Sainte-Helene_, la scene dont il fut l'objet a cette occasion, car c'est de lui qu'il s'agit, bien qu'on ne le nomme pas. Dans la suite du _Memorial_, l'auteur a juge a propos d'en venir a l'injure; mais, comme preuve, il ne trouve a citer qu'un trait genereux. Esmenard, qui avait eu, disait-on, de graves torts envers Fontanes, visait a l'Academie. Un academicien ami court chez celui qu'on croyait offense pour s'assurer du fait, declarant qu'en ce cas Esmenard n'aurait pas sa voix: "Tout ce que je puis vous dire, c'est que je lui donne la mienne," repondit Fontanes. Il a plu a l'auteur du _Memorial_ de voir la-dedans une preuve de servilite: "_On peut juger de cet homme_, dit-il, _par le fait suivant_. "A la bonne heure!--Pour completer cet ensemble des relations de Fontanes avec l'Empereur, il y aurait encore a relever les divers traits honorables que M. le chevalier Artaud a consignes avec un zele d'admirateur et d'ami dans son _Histoire de Pie VII_, les courageux et perseverants conseils qui poussaient a restaurer civilement la religion, et a honorer ses ministres devant les peuples; ce mot a echappe a Napoleon dans l'affaire du Sacre: "Il n'y a que vous ici qui ayez le sens commun." Oserons-nous croire pourtant avec M. Artaud (tome II, page 391) que l'ode sur _l'Enlevement du Pape_ ait ete lue a l'Empereur? Il ne faut exagerer dans aucun sens.] Au milieu des affaires et de tant de soins, Fontanes pensait toujours aux vers; la paresse chez lui, en partie reelle, etait aussi, en partie, une reponse commode et un pretexte: il travaillait la-dessous. A diverses reprises, avant ses grandeurs, il avait songe a recueillir et a publier ses oeuvres eparses; il s'en etait occupe en 89, en 96, et de nouveau en 1800. Les volumes meme ont ete vus alors tout imprimes entre ses mains; mais un scrupule le saisit: il les retint, puis les fit detruire. Si ce fut par pressentiment de sa fortune politique, bien lui en prit. Il n'eut peut-etre jamais ete Grand-Maitre, s'il eut paru poete autant qu'il l'etait. Son beau nom litteraire le servit mieux, sans trop de pieces a l'appui. Son poeme de _la Grece sauvee_, qu'il avait pousse si vivement durant les annees de la proscription, ne lui tenait pas moins a coeur dans les embarras de sa vie nouvelle. Force de renoncer a une gloire poetique plus prochaine par des publications courantes, il se rejetait en imagination vers la grande gloire, vers la haute palme des Virgile et des Homere, et y fondait son recours. Il parlait sans cesse, dans l'intimite, de ce poeme qu'il avait fait, presque fait, disait-il;--qu'il faisait toujours! Il en hasardait parfois des fragments a l'Institut. Il en expliquait a ses amis le plan, par malheur trop peu fixe dans leur memoire. Une fois, apres avoir passe six semaines presque sans interruption a Courbevoie, il ecrivit a une personne amie d'y venir, si elle avait un moment: celle-ci accourut. Fontanes lui lut un chant tout entier termine. Comme c'etait au matin et qu'il n'etait ni coiffe ni poudre, sa tete parut plus depouillee de cheveux, et on le lui dit: "Oh! repondit Fontanes, j'en ai encore perdu depuis quinze jours; quand je travaille, _ma tete fume!_" Contraste a relever entre ce feu poetique ardent et ce que de loin on s'est figure de la veine pure et un peu froide de Fontanes!--Fontanes avait l'imagination vive, ardente, _primesautiere_, sous son talent poetique elegant, comme, sous son habilete d'orateur et sa dignite de representation, il avait une inexperience d'enfant en beaucoup de choses, une vraie bonhomie et candeur et mene brusquerie de caractere, le contraire du compasse, comme encore il avait de l'epicurien tout a cote de son respect religieux et de son affection chretienne; il etait plein de ces contrastes, le tout formant quelque chose de naif et de bien sincere. En composant il n'ecrivait jamais; il attendait que l'oeuvre poetique fut achevee et parachevee dans sa tete, et encore il la retenait ainsi en perfection sans la confier au papier. Ses brouillons, quand il s'y decidait, restaient informes, et ce qu'on a de manuscrits n'est le plus souvent qu'une dictee faite par lui a des amis, et sur leur instante priere; plusieurs de ses ouvrages n'ont jamais ete ecrits de sa main. Je ne connaissais Fontanes que d'apres les quelques vers d'ordinaire reproduits, et je me rappelle encore mon impression etonnee lorsque j'entendis, pour la premiere fois, ses odes inedites et d'eloquentes tirades de _la Grece sauvee_, recitees de memoire, apres des annees, par une bouche amie et admiratrice, comme par un rhapsode passionne. Cette derniere tentative des epopees classiques elegantes et polies m'arrivait oralement et toute vive, un peu comme s'il se fut agi, avant Pisistrate, d'un antique chant d'Homere. On s'explique pourtant ainsi comment il a du se perdre bien des portions de _la Grece sauvee_. Et puis, dans son imagination volontiers riante et prompte, Fontanes se figurait peut-etre en avoir acheve plus de chants qu'il n'en tenait en effet. La maniere de travailler, dans l'ecole classique, ressemblait assez, il faut le dire, a la toile de Penelope: on defaisait, on refaisait sans cesse; on s'attardait, on s'oubliait aux _variantes_, au lieu de pousser en avant. On a repare cela depuis: les immenses poemes humanitaires gagnent aujourd'hui de vitesse les simples odes d'autrefois. Quoique les idees sur l'epopee proprement dite et reguliere aient fort muri dans ces derniers temps, et quoique le resultat le plus net de tant de dissertations et d'etudes soit apparemment qu'il n'en faut plus faire, on a fort a regretter que Fontanes n'ait pas donne son dernier mot dans ce genre epique virgilien. Les beautes males et chastes qui marquent son second chant sur Sparte et Leonidas, les beautes mythologiques, mystiques et magnifiquement religieuses du huitieme chant, sur l'initiation de Themistocle aux fetes d'Eleusis, se seraient reproduites et variees en plus d'un endroit. Mais, telle qu'elle est, cette epoque inachevee renouvelle le sort et le naufrage de tant d'autres. Elle est allee rejoindre, dans les limbes litteraires, les poemes persiques de Simonide de Ceos, de Choerilus de Samos [143]. De longue main, Eschyle, dans ses Perses, y a pourvu: c'est lui qui a fait la, une fois pour toutes, l'epopee de Salamine. [Note 143: Ce Choerilus de Samos disait, au debut de son poeme sur les guerres persiques, se plaignant des lors de venir trop tard: O fortunatus quicumque erat illo tempore peritus caotare Musarum famulus, cum intousum erat adhuc pratum! Ce contemporain de la guerre du Peloponnese pensait deja comme La Bruyere a la premiere ligne de ses Caracteres; il sentait tout le poids d'un grand siecle, de plusieurs grands siecles, comme Fontanes. Il y a longtemps que la roue tourne et que le cercle toujours recommence.] Properce, s'adressant en son temps au poete Ponticus, qui faisait une Thebaide et visait au laurier d'Homere, lui disait (liv. I, eleg. vii): Cum tibi Cadmeae dicuntur, Pontice, Thebae Armaque fraternae tristia militiae Atque, ita sim felix, primo contendis Homero, Sint modo fata tuis mollia carminibus....; ce que je traduis ainsi: "O Ponticus! qui seras, j'en reponds, un autre Homere, _pour peu que les destins te laissent achever tes grands vers!_" Et Properce oppose, non sans malice, ses modestes elegies qui prennent les devants pour plus de surete, et gagnent les coeurs. Par bonheur, ici, Fontanes est a la fois le Properce et le Ponticus. Bien qu'on n'ait pas retrouve les quatre livres d'odes dont il parlait a un ami un an avant sa mort, il en a laisse une suffisante quantite de belles, de severes, et surtout de charmantes. Il peut se consoler par ses petits vers, comme Properce, de l'epopee qu'il n'a pas plus achevee que Ponticus. Quatre ou cinq des sonnets de Petrarque me font parfaitement oublier s'il a termine ou non son _Afrique_. Un jour donc que, sur sa terrasse de Courbevoie, Fontanes avait tente vainement de se remettre au grand poeme, il se rabat a la muse d'Horace; et, comme il n'est pas plus heureux cette seconde fois que la premiere, il se plaint doucement a un pecheur qu'il voit revenir de sa poche, les mains vides aussi: Pecheur, qui des flots de la Seine Vers Neuilly remontes le cours, A ta poursuite toujours vaine Les poissons echappent toujours. Tu maudis l'espoir infidele Qui sur le fleuve t'a conduit, Et l'infatigable nacelle Qui t'y promene jour et nuit. Des deux pecheurs de Theocrite Ton sommeil t'offrit le tresor; Helas! desabuse trop vite, Tu vois s'enfuir le songe d'or. Ici, revant sur ma terrasse, Je n'ai pas un sort plus heureux: J'invoque la muse d'Horace, La muse est rebelle a mes voeux. Jouet de son humeur bizarre, Je dois compatir a tes maux; Tiens, que ce faible don repare Le prix qu'attendaient tes travaux. La nuit vient: vers le toit champetre D'un front gai reprends ton chemin, Dors content: tes filets peut-etre Sous leur poids flechiront demain. Demain peut-etre, en cet asile, Au chant de l'oiseau matinal, Mon vers coulera plus facile Que les flots purs de ce canal. Ainsi, au moment ou il dit que la muse d'Horace le fuit, il la ressaisit et la fixe dans l'ode la plus gracieuse. Il dit qu'il ne prend rien, et la maniere dont il le dit devient a l'instant cette fine perle qu'il a l'air de ne plus chercher. De meme, dans une autre petite ode exquise, lorsqu'au lieu de se plaindre, cette fois, de son rien-faire, il s'en console en le savourant: Au bout de mon humble domaine, Six tilleuls au front arrondi, Dominant le cours de la Seine, Balancent une ombre incertaine Qui me cache aux feux du midi. Sans affaire et sans esclavage, Souvent j'y goute un doux repos; Desoccupe comme un sauvage Qu'amuse aupres d'an beau rivage Le flot qui suit toujours les flots. Ici, la reveuse Paresse S'assied les yeux demi-fermes, Et, sous sa main qui me caresse, Une langueur enchanteresse Tient mes sens vaincus et charmes. Des feuillets d'Ovide et d'Horace Flottent epars sur ses genoux; Je lis, je dors, tout soin s'efface, Je ne fais rien, et le jour passe; Cet emploi du jour est si doux! Tandis que d'une paix profonde Je goute ainsi la volupte, Des rimeurs dont le siecle abonde La muse toujours plus feconde Insulte a ma sterilite. Je perds mon temps s'il faut les croire, Eux seuls du siecle sont l'honneur, J'y consens: qu'ils gardent leur gloire; Je perds bien peu pour ma memoire, Je gagne tout pour mon bonheur. Mais ne peut-on pas lui dire comme a Titus: Il n'est pas perdu, o Poete, le jour ou tu as dit si bien que tu le perdais! Dans l'ode _au Pecheur_, un trait touchant et delicat sur lequel je reviens, c'est le _faible don_ que le poete decu donne a son pauvre semblable, plus decu que lui: cette obole doit leur porter bonheur a tous deux. Cet accent du coeur denote dans le poete ce qui etait dans tout l'homme chez Fontanes, une inepuisable humanite, une facilite plutot extreme. Jamais il ne laissa une lettre de pauvre solliciteur sans y repondre; et il n'y repondait pas seulement par un faible don, comme on fait trop souvent en se croyant quitte: il y repondait de sa main avec une delicatesse, un raffinement de bonte: _haud ignara mali_.--On aime, dans un poete virgilien, a entremeler ces considerations au talent, a les en croire voisines. Les petites pieces delicieuses, a la facon d'Horace, nous semblent le plus precieux, le plus sur de l'heritage poetique de Fontanes. Elles sont la plupart datees de Courbevoie, son Tibur: moins en faveur (somme toute et malgre le pardon de Fontainebleau) depuis 1809[144], plus libre par consequent de ses heures, il y courait souvent et y faisait des sejours de plus en plus goutes. Les Stances _a une jeune Anglaise_, qui se rapportaient a un bien ancien souvenir, ne lui sont peut-etre venues que la, dans cette veine heureuse. Purete, sentiment, discretion, tout en fait un petit chef-d'oeuvre, a qui il ne manque que de nous etre arrive par l'antiquite. C'est comme une figure grecque, a lignes extremement simples, une virginale esquisse de la Venuste ou de la Pudeur, a peine tracee dans l'agate par la main de Pyrgotele. IL en faut dire autant de l'ode: _Ou vas-tu, jeune Beaute_? Tout y est d'un Anacreon chaste, sobre et attendri. Fontanes aimait a la reciter aux nouvelles mariees, lorsqu'elles se hasardaient a lui demander des vers: [Note 144: La defaveur cessant, il resta un refroidissement au moins politique, et ce lut un arret definitif de fortune.] Ou vas-tu, jeune Beaute? Bientot Vesper va descendre; Dans cet asile ecarte La nuit pourra te surprendre; Du haut d'un tertre lointain, J'ai vu ton pied clandestin Se glisser sous la bruyere: Souvent ton oeil incertain Se detournait en arriere. Mais ton pas s'est ralenti, Il s'arrete, et lu chancelles; Un bruit sourd a retenti. Tu sens des craintes nouvelles: Est-ce un faon qui te fait peur? Est-ce la voix de ta soeur Qui t'appelle a la veillee? Est-ce un Faune ravisseur Qui souleve la fouillee? Dieux! un jeune homme parait, Dans ces bois il suit la route, T'appelant d'un doigt discret Au plus epais de leur voute: Il s'approche, et tu souris; Diane sous ces abris Derobe son front modeste: Un doux baiser t'est surpris, Les bois m'ont cache le reste. Pan, et la Terre, et Sylvain, En ont pu voir davantage; Jamais ne s'egare en vain Une nymphe de ton age. Les Zephyrs ont murmure, Philomele a soupire Sa chanson melodieuse; Le ciel est plus azure, Venus est plus radieuse. Nymphe aimable, ah! ne crains pas Que mon indiscrete lyre Ose fletrir tes appas En publiant ton delire; J'aimai: j'excuse l'amour. Pars sans bruit: qu'a ton retour Nul echo ne te decele, Et que jusqu'au dernier jour Ton amant te soit fidele! Si, perfide a ses serments, Helas! il devient volage, Du coeur je sais les tourments, Et ma lyre les soulage; Je chanterai dans ces lieux: Des pleurs mouilleront tes yeux Au souvenir du parjure, Mais ces pleurs delicieux D'amour calment la blessure. Dans cette adorable piece, comme le rhythme sert bien l'intention, et tout a la fois exprime le malin, le tendre et le melancolique! Comme cette strophe de neuf vers dejoue a temps et derobe vers la fin la majeste de la strophe de dix, et la piquant, l'excitant d'une rime redoublee, la tourne soudain et l'incline d'une chute aimable a la grace! Fontanes sentait tout le prix du rhythme; il le variait curieusement, il l'inventait. Dans la touchante piece intitulee _Mon Anniversaire_[145], il fait une strophe expres conforme a la marche attristee, resignee et finalement tombante de sa pensee. Il aimait a employer ce rhythme de cinq vers de dix syllabes, depuis si cher a Lamartine, et qui n'avait qu'a peine ete traite encore, soit au XVIIe siecle[146], soit meme au XVIe. Sur les rimes, il a les idees les plus justes; il en aime la richesse, mais sans recherche opiniatre: "Une affectation continue de rimes trop fortes et trop marquees donnerait, pense-t-il[147], une pesante uniformite a la chute de tous les vers." On dirait qu'il entend de loin venir cette strophe magnifique et formidable, trop pareille au guerrier du Moyen Age qui marche tout arme et en qui tout sonne. En garde contre le relachement de Voltaire, il est, lui, pour l'excellent gout de Racine et de Boileau, _qui font naitre une harmonie variee d'un adroit melange de rimes, tantot riches et tantot exactes_. Andre Chenier sur ce point ne pratique pas mieux. [Note 145: L'idee en est prise d'une epigramme d'Archias de Mitylene, mais combien embellie!] [Note 146: Je trouve, au XVIIe siecle, une piece de vers dans ce rhythme, par un abbe de Villiers, _Stances sur la Vieillesse_ (et tout a fait seniles), qu'on lit au tome II de la _Continuation des Memoires de Sallengre_.] [Note 147: Notes de l'_Essai sur l'Homme_.] A Courbevoie, dans un petit cabinet au fond du grand, il y avait le boudoir du poete, le _lectulus_ des anciens: tout y etait simple et brillant (_simplex munditiis_). Les murs se decoraient d'un lambris en bois des iles, espece de luxe alors dans sa nouveaute. Une glace _sans tain_ faisait porte au grand cabinet; la fenetre donnait sur les jardins, et la vue libre allait a l'horizon saisir les fleches elancees de l'abbaye de Saint-Denis. En face d'un canape, seul meuble du gracieux reduit, se trouvait un buste de Venus: elle etait la, l'antique et jeune deesse, pour sourire au nonchalant lecteur quand il posait son Horace au _Donec gratus eram_, quand il reprenait son Platon entr'ouvert a quelque page du _Banquet_. Or, une fois par semaine, le dimanche, M. de Fontanes avait a diner l'Universite, recteurs, conseillers, professeurs, et il faisait admirer sa vue, il ouvrait sans facon le pudique boudoir. Mais le buste de Venus! et dans le cabinet d'un Grand-Maitre! Quelques-uns, vieux ou jeunes, encore jansenistes ou deja doctrinaires, se scandaliserent tout bas, et on le lui redit. De la sa petite ode enchantee: Loin de nous, Censeur hypocrite Qui blames nos ris ingenus! En vain le scrupule s'irrite, Dans ma retraite favorite, J'ai mis le buste de Venus. Je sais trop bien que la volage M'a sans retour abandonne; Il ne sied d'aimer qu'au bel age; Au triste honneur de vivre en sage Mes cheveux blancs m'ont condamne. Je vieillis; mais est-on blamable D'egayer la fuite des ans? Venus, sans loi rien n'est aimable; Viens de ta grace inexprimable Embellir meme le bon sens. L'Illusion enchanteresse M'egare encor dans tes bosquets; Pourquoi rougir de mon ivresse? Jadis les Sages de la Grece T'ont fait asseoir a leurs banquets. Aux graves modes de ma lyre Mele des tons moins serieux; Phebus chante, et le Ciel admire; Mais, si tu daignes lui sourire, Il s'attendrit et chante mieux. Inspire-moi ces vers qu'on aime, Qui, tels que toi, plaisent toujours; Repands-y le charme supreme Et des plaisirs, et des maux meme, Que je t'ai dus dans mes beaux jours. Ainsi, quand d'une fleur nouvelle, Vers le soir, l'eclat s'est fletri, Les airs parfumes autour d'elle Indiquent la place fidele Ou le matin elle a fleuri. Nous saisissons sur le fait la contradiction naive chez Fontanes: le lendemain de cette ode toute grecque, il retrouvait les tons chretiens les plus serieux, les mieux sentis, en deplorant avec M. de Bonald _la Societe sans Religion_[148]. Je l'ai dit, l'epicurien dans le poete etait tout a cote du chretien, et cela si naturellement, si bonnement! il y a en lui du La Fontaine. Ce cabinet favori nous represente bien sa double vue d'imagination: tout pres le buste de Venus, la-bas les clochers de Saint-Denis! [Note 148: Cette belle ode, dans l'intention du poete, devait etre, en effet, dediee a l'illustre penseur.] Ce parfum de simplicite grecque, cet extrait de grace, antique, qu'on respire dans quelques petites odes de Fontanes, le rapproche-t-il d'Andre Chenier? Ce dernier a, certes, plus de puissance et de hardiesse que Fontanes, plus de nouveaute dans son retour vers l'antique; il sait mieux la Grece, et il la pratique plus avant dans ses vallons retires ou sur ses sauvages sommets. Mais Andre Chenier, en sa frequentation meditee, et jusqu'en sa plus libre et sa plus charmante allure, a du studieux a la fois et de l'etrange; il sait ce qu'il fait, et il le veut; son effort d'artiste se marque meme dans son triomphe. Au contraire, dans le petit nombre de pieces par lesquelles il rappelle l'idee de la beaute grecque (les stances _a une jeune Anglaise_, l'ode _a une jeune Beaute, au Buste de Venus, au Pecheur_), Fontanes n'a pas trace d'effort ni de ressouvenir; il a, comme dans la Grece du meilleur temps, l'extreme simplicite de la ligne, l'oubli du tour, quelque chose d'exquis et en meme temps d'infiniment leger dans le parfum. Par ces cinq ou six petites fleurs, il est attique comme sous Xenophon, et pas du tout d'Alexandrie. Si, dans la comparaison avec Chenier a l'endroit de la Grece, Fontanes n'a que cet avantage, on en remarquera du moins la rare qualite. Il y a pourtant des endroits ou il s'essaye directement, lui aussi, a l'imitation de la forme antique: il y reussit dans l'ode _au jeune Patre_, et dans quelques autres. Mais les habitudes du style poetique du XVIIIe et meme du XVIIe siecle, familieres a Fontanes, vont mal avec cette tournure hardie, avec ce relief heureux et rajeunissant, ici necessaire, qu'Andre Chenier possede si bien et qu'atteignit meme Ronsard. Malgre tout, je veux citer comme un bel echantillon du succes de Fontanes dans cette inspiration directe et imprevue de l'antique a travers le plein gout de XVIIIe siecle, la fin d'une ode _contre l'Inconstance_, qu'une convenance rigoureuse a fait retrancher a sa place dans la serie des oeuvres: Cette petite piece est de 89. Le poete se suppose dans la situation de Jupiter, qui, apres maint volage egarement, revient toujours a Junon. En citant, je me place donc avec lui au pied de l'Ida, et le plus que je puis sous le nuage d'Homere: Que l'homme est faible et volage! Je promets d'etre constant, Et du noeud qui me rengage Je m'echappe au meme instant! Insense, rougis de honte! Quels faux plaisirs t'ont flatte! Les jeux impurs d'Amathonte Ne sont pas la Volupte. Cette Nymphe demi-nue En secret recut le jour De la Pudeur ingenue Qu'un soir atteignit l'Amour... Ce n'est point une Menade Qui va, l'oeil etincelant, Des Faunes en embuscade Braver l'essaim petulant. C'est la vierge aimable et pure Qui, loin du jour ennemi, Laisse echapper sa ceinture Et ne cede qu'a demi. Si quelquefois on l'offense, On la calme sans effort, Et sa facile indulgence Fait toujours grace au remord... Tu sais qu'un jour l'Immortelle Qu'Amour meme seconda Vers son epoux infidele Descendit au mont Ida. Jupiter la voit a peine, Que les desirs renaissants, Comme une flamme soudaine, Ont couru dans tous ses sens: "Non, dit-il, jamais Europe, Lo, Leda, Semele, Ceres, Latone, Antiope, D'un tel feu ne m'ont brule! "Viens..." Il se tait, elle hesite, Il la presse avec ardeur; Au Dieu qui la sollicite Elle oppose la pudeur. Un nuage l'environne Et la cache a tous les yeux: De fleurs l'Ida se couronne, Junon cede au Roi des Dieux! Leurs caresses s'entendirent, L'echo ne fut pas discret, Tous les antres les redirent Aux Nymphes de la foret. Soudain, pleurant leur outrage, Elles vont, d'un air confus, S'ensevelir sous l'ombrage De leurs bois les plus touffus. La galanterie spirituelle et vive de Parny, et sa mythologie de Cythere, n'avaient guere accoutume la muse legere du XVIIIe siecle a cette plenitude de ton, a cette richesse d'accent. Au sein d'un Zephyr qui semblait sortir d'une toile de Watteau, on sent tout d'un coup une bouffee d'Homere: De fleurs l'Ida se couronne, Junon cede au Roi des Dieux! Fontanes avait aussi ses retours d'Hesiode: il vient de peindre la _Venus-Junon_; il n'a pas moins rendu, dans un sentiment bien richement antique, la _Venus-Ceres_, si l'on peut ainsi la nommer; c'est au huitieme chant de la _Grece sauvee_: Salut, Ceres, salut! tu nous donnas des lois; Nos arts sont tes bienfaits: ton celeste genie Arracha nos aieux au gland de Chaonie; Et la Religion, fille des immortels, Autour de ta charrue eleva ses autels. Par toi changea l'aspect de la nature entiere. On dit que Jasion, tout couvert de poussiere, Premier des laboureurs, avec loi fut heureux: La hauteur des epis vous deroba tous deux; Et Plutus, qui se plait dans les cites superbes, Naquit de vos amours sur un trone de gerbes. Ce sont la de ces beautes primitives, abondantes, dignes d'Ascree, comme Lucrece les retrouvait dans ses plus beaux vers: l'image demi-nue conserve chastete et grandeur. Vers 1812, Fontanes vieillissant, et enfin resigne a vieillir, eut dans le talent un retour de seve verdissante et comme une seconde jeunesse: Ce vent qui sur nos ames passe Souffle a l'aurore, ou souffle tard. Ces annees du declin de la vie lui furent des saisons de progres poetique et de fertilite dans la production: signe certain d'une nature qui est forte a sa maniere. Qu'on lise son ode sur _la Vieillesse_: il y a exprime le sentiment d'une calme et fructueuse abondance dans une strophe toute pleine et comme toute savoureuse de cette douce maturite: Le temps, mieux que la science, Nous instruit par ses lecons; Aux champs de l'experience J'ai fait de riches moissons; Comme une plante tardive, Le bonheur ne se cultive Qu'en la saison du bon sens: Et, sous une main discrete, Il croitra dans la retraite Que j'ornai pour mes vieux ans. S'il n'a pas plus laisse, il en faut moins accuser sa facilite, au fond, qui etait grande, que sa _main_ trop _discrete_ et sa vue des choses volontiers decouragee. Ce qui met M. de Fontanes au-dessus et a part de cette epoque litteraire de l'Empire, c'est moins la puissance que la qualite de son talent, surtout la qualite de son gout, de son esprit; et par la il etait plus aisement retenu, degoute, qu'excite. On le voit exprimer en maint endroit le peu de cas qu'il faisait de la litterature qui l'environnait. Sous Napoleon, il regrette qu'il n'y ait eu que des Cherile comme sous Alexandre; sous les descendants de Henri IV, il regrette qu'il n'y ait plus, de Malherbe: cette plainte lui echappe une derniere fois dans sa derniere ode. Dans celle qu'il a expressement lancee contre la litterature de 1812, il ne trouve rien de mieux pour lui que d'etre un Silius, c'est-a-dire un adorateur respectueux, et a distance, du culte virgilien et racinien qui se perd. Les soi-disant classiques et vengeurs du grand Siecle le suffoquent; Geoffroy, dans ses injures contre Voltaire et sa grossierete fonciere de cuistre, ne lui parait, avec raison, qu'un violateur de plus. Cette idee de decadence, si habituelle et si essentielle chez lui, honore plus son gout qu'elle ne condamne sa sagacite; et si elle ne le rapproche pas precisement de la litterature qui a suivi, elle le separe, avec distinction de celle d'alors, dans laquelle il n'excepte hautement que le chantre de Cymodocee. Je ne puis m'empecher, en cherchant dans notre histoire litteraire quelque role analogue au sien, de nommer d'abord le cardinal Du Perron. En effet, Du Perron aussi, poete d'une ecole finissante (de celle de Des Portes), eut le merite et la generosite d'apprecier le chef naissant d'une ecole nouvelle, et, le premier, il introduisit Malherbe pres de Henri IV. Bayle a appele Du Perron le procureur-general du Parnasse de son temps, comme qui dirait aujourd'hui le maitre des ceremonies de la litterature. Fontanes, dont on a dit quelque chose de pareil, lui ressemblait par son vif amour pour ce qu'on appelait encore tes Lettres, par sa bienveillance active qui le faisait promoteur des jeunes talents. C'est ainsi qu'il distingua avec bonheur et produisit la precocite brillante de M. Villemain. M. Guizot lui-meme, qui commencait gravement a percer, lui dut sa premiere chaire [149]. Du Perron, comme Fontanes, etait en son temps un oracle souvent cite, un poete rare et plus regrette que lu; apres avoir brille par des essais trop epars, lui aussi il parut a un certain moment quitter la poesie pour les hautes dignites et la representation officielle du gout a la cour. Il est vrai que Fontanes, Grand-Maitre, n'ecrivit pas de gros traites sur l'Eucharistie, et qu'il lui manque, pour plus de rapport avec Du Perron, d'avoir ete cardinal comme l'abbe Maury. Celui-ci meme semble s'etre veritablement charge de certains contrastes beaucoup moins dignes de ressemblance. Pourtant il y a cela encore entre l'hote de Bagnolet et celui de Courbevoie, que la legerete profane et connue de quelques-uns de leurs vers ne nuisit point a la chaleur de leurs manifestations chretiennes et catholiques. Le cardinal Du Perron avait, dans sa jeunesse, ecrit de tendres vers, tels que ceux-ci, a une infidele: M'appeler son triomphe et sa gloire mortelle, Et tant d'autres doux noms choisis pour m'obliger, Indignes de sortir d'un courage [150] fidele, Ou, si soudain apres, l'oubli s'est vu loger! Tu ne me verras plus baigner mon oeil de larmes Pour avoir eprouve le feu de tes regards; Le temps contre tes traits me donnera des armes, Et l'absence et l'oubli reboucheront les dards. Adieu, fertile esprit, source de mes complaintes, Adieu, charmes coulants dont j'etois enchante: Contre le doux venin de ces caresses feintes Le souverain remede est l'incredulite. [Note 149: C'est ainsi encore qu'il poussa tres-vivement, par un article au Journal de l'Empire (8 janvier 1806), et par ses eloges en tout lieu, au succes du debut tout a fait distingue de M. Mole.] [Note 150: Courage, coeur.] Et le theologien vieilli, en les relisant avec pleurs, regrettait aussi, je le crains, la Deesse aux douces amertumes: . . . . . Non est Dea nescia nostri Quae dulcem curis miscet amaritiem; ce qui revient a l'ode de Fontanes: Repands-y le charme supreme Et des plaisirs, et des maux meme, Que je t'ai dus dans mes beaux jours. Mais c'est bien assez pousser ce parallele pour ceux qui ont un peu oublie Du Perron. Pour ceux qui s'en souviendraient trop, ne fermons pas sans rompre. Le Courbevoie de Fontanes se decorait de decence, s'ennoblissait par un certain air de voisinage avec le sejour de Rollin, par un certain culte purifiant des hotes de Baville, de Vignai et de Fresne. Plus loin encore que Du Perron, et a l'extremite de notre horizon litteraire, je ne fais qu'indiquer comme analogue de Fontanes pour cette maniere de role intermediaire, Mellin de Saint-Gelais, elegant et sobre poete, arme de gout, qui, le dernier de l'ecole de Marot, sut se faire respecter de celle de Ronsard, et se maintint dans un fort grand etat de consideration a la cour de Henri II. M. Villemain, d'abord disciple de M. de Fontanes dans la critique qu'il devait bientot rajeunir et renouveler, l'allait visiter quelquefois dans ces annees 1812 et 1813. La chute desormais trop evidente de l'Empire, l'incertitude de ce qui suivrait, redoublaient dans l'ame de M. de Fontanes les tristesses et les reveries du declin: Majoresque cadunt altis de montibus umbrae. Sous le lent nuage sombre, l'entretien delicat et vif n'etait que plus doux. M. de Fontanes avait souvent passe sa journee a relire quelque beau passage de Lucrece et de Virgile; a noter sur les pages blanches intercalees dans chacun de ses volumes favoris quelques reflexions plutot morales que philologiques, quelques essais de traduction fidele: "J'ai travaille ce matin, disait-il; ces vers de Virgile, vous savez: Et varios ponit foetus autumnus, et alte Milis in apricis coquitur vindemia saxis; "ces vers-la ne me plaisent pas dans Delille: _les cotes vineuses, les grappes paresseuses_; voici qui est mieux, je crois: Et des derniers soleils la chaleur affaiblie Sur les coteaux voisins cuit la grappe amollie." Il cherchait par ces sons en i (cuit la grappe amollie) a rendre l'effet murissant des desinences en is du latin. Sa matinee s'etait passee de la sorte sur cette douce note virgilienne, dans cet epicureisme du gout. Ou bien, la serpe en main, soignant ses arbustes et ses fleurs, il avait peut-etre redit, refait en vingt facons ces deux vers de sa _Maison rustique_: L'enclos ou la serpette arrondit le pommier, Ou la treille en grimpant rit aux yeux du fermier; et ce dernier vers enfin, avec ses r si bien redoubles et rapproches, lui avait, a son gre, paru sourire. Ou encore, dans ce verger baigne de la Seine, au bruit de la vague expirante, il avait exprime amoureusement, comme d'un seul soupir, la muse de l'antique idylle, Enflant pres de l'Alphee une flute docile; et ce doux souffle divinement trouve lui avait empli l'ame et l'oreille presque tout un jour, comme tel vers du Lutrin a Boileau [151]. [Note 151: On peut dire de ces vers, comme de tant de vers bien frappes de Boileau, ce que Fontanes a dit lui-meme quelque part dans son _Commentaire_ (imprime) sur J.-B. Rousseau: "Il n'y a pas la ce qu'on "appelle proprement _harmonie imitative_; mais il existe un rapport tres-sensible entre le choix des expressions et le caractere de l'image." On confond un peu tout cela maintenant.] Insensiblement on parlait des choses publiques. M. Villemain avait ete charge d'un Eloge de Duroc qui devait le produire pres de l'Empereur. Il s'y trouvait un portrait de l'aide de camp, piquant, rapide, brillamment enleve; l'autre jour le delicieux causeur, avec une pointe de raillerie, nous le recitait encore; rien que ce portrait-la portait avec lui toute une fortune sous l'Empire; mais y avait-il encore un Empire? Et si M. Villemain, qui deja, dans sa curiosite eveillee, lisait Pitt, Fox, venait a en parler, et se rejetait a l'espoir d'un gouvernement libre et debattu, comme en Angleterre: "Allons, allons, lui disait M. de Fontanes, vous vous gaterez le gout avec toutes ces lectures. Que feriez-vous sous un gouvernement representatif? Bedoch vous passerait!" Mot charmant, dont une moitie au moins reste plus vraie qu'on n'ose le dire! N'est-ce pas surtout dans les gouvernements de majorite, si excellents a la longue pour les garanties et les interets, que le gout souffre et que _les delicats sont malheureux_? La parole vive, spirituelle, brillante, y a son jeu, son succes, je le sais bien; mais, tout a cote, la parole pesante y a son poids. Qu'y faire? On ne peut tout unir. On avance beaucoup sur plusieurs points, on perd sur un autre; l'utile dominant se passe aisement du fin, et le Bedoch (puisque Bedoch il y a) ne se marie que de loin avec le Louis XIV. Nous en conviendrons d'ailleurs, M. de Fontanes n'aimait point assez sans doute les difficultes des choses; il n'en avait pas la patience: et l'on doit regretter pour son beau talent de prose qu'il ne l'ait jamais applique a quelque grand sujet approfondi. L'_Histoire de Louis XI_ qu'il avait commencee est restee imparfaite; une _Histoire de France_, dont il parlait beaucoup, n'a guere ete qu'un projet. Lui-meme cite quelque part Montesquieu, lequel, a propos des lois ripuaires, visigothes et bourguignonnes, dont il debrouille le chaos, se compare a Saturne, _qui devore des pierres_. L'estomac de son esprit, a lui, n'etait pas de cette force-la. Son ami Joubert, en le conviant un peu naivement a la lecture de Marculphe, avait soin toutefois de ne lui conseiller que la preface. Son imagination l'avait fait, avant tout, poete, c'est-a-dire volage. On est curieux de savoir, dans ce role important et prolonge de Fontanes au sein de la litterature, soit avant 89, soit depuis 1800, quelle etait sa relation precise avec Delille. Etait-il disciple, etait-il rival?--Ayant debute en 1780, c'est-a-dire dix ans apres le traducteur des Georgiques, Fontanes le considerait comme maitre, et en toute occasion il lui marqua une respectueuse deference. Mais il est aise de sentir qu'il le loue plus qu'il ne l'adopte, et que, depuis la traduction des Georgiques, il le juge en relachement de gout. D'ailleurs, il appuya l'Homme des Champs dans le Mercure [152]; lorsqu'il s'agit de retablir l'absent boudeur sur la liste de l'Institut, il prit sur lui de faire la demarche, et, sans avoir consulte Delille, il se porta garant de son acceptation. Les choses entre eux en resterent la, dans une mesure parfaitement decente, plus froide pourtant que ces temoignages ne donneraient a penser. Delille n'avait qu'un mediocre empressement vers Fontanes. En poesie et en art, on est dispense d'aimer ses heritiers presomptifs, et Fontanes a pu parfois sembler a Delille un heritier collateral, qui aurait ete quelque peu un assassin, si l'indolent avait voulu. Mais sa poesie craignait le public et la vitre des libraires plus encore que celle du brillant descriptif ne les cherchait. [Note 152: Fructidor an VIII. On y trouve encore un article de lui sur la nouvelle edition des Jardins, fructidor an IX.] On peut se faire aujourd'hui une autre question dont nul ne s'avisait dans le temps: Quelle fut la relation de Fontanes a Millevoye?--Fontanes est un maitre, Millevoye n'est qu'un eleve. Venu aux Ecoles centrales peu apres que la proscription de Fructidor en eut eloigne Fontanes, Millevoye ne put avoir avec lui que des rapports tout a fait rares et inegaux. Mais la consideration, qui est tant pour les contemporains, compte bien peu pour la posterite; celle-ci ne voit que les restes du talent; en recitant _la Chute des Feuilles_, elle songe au _Jour des Morts_, et elle marie les noms. Millevoye n'eut jamais ete pour personne un heritier presomptif bien vivace et bien dangereux: mais Lamartine naissant!... qu'en pensa Fontanes? Il eut le temps, avant de mourir, de lire les premieres _Meditations_: je doute qu'il se soit donne celui de les apprecier. Denue de tout sentiment jaloux, il avait ses idees tres-arretees en poesie francaise et tres-negatives sur l'avenir. Il admettait la regeneration par la prose de Chateaubriand, point par les vers: "_Tous les vers sont faits_, repetait-il souvent avec une sorte de depit involontaire, _tous les vers sont faits!_" c'est-a-dire il n'y a plus a en faire apres Racine. Il s'etait trop redit cela de bonne heure a lui-meme dans sa modestie pour ne pas avoir quelque droit, en finissant, de le redire sur d'autres dans son impatience. Mais nous avons anticipe. Les evenements de 1813 remirent politiquement en evidence M. de Fontanes. Au Senat ou il siegeait depuis sa sortie du Corps legislatif, il fut charge, d'apres le desir connu de l'Empereur, du rapport sur l'etat des negociations entamees avec les puissances coalisees, et sur la rupture de ce qu'on appelle les Conferences de Chatillon. C'etait la premiere fois que Napoleon consultait ou faisait semblant. Le rapport concluait, apres examen des pieces, en invoquant la paix, en la declarant possible et dans les intentions de l'Empereur, mais a la fois en faisant appel a un dernier elan militaire pour l'accelerer. Ceux qui avaient toujours present le discours de 1808 au Corps legislatif, ceux qui, en dernier lieu, partageaient les sentiments de resistance exprimes concurremment par M. Laine, purent trouver ce langage faible: Bonaparte dut le trouver un peu froid et bien mele d'invocations a la paix: dans le temps, en general, il parut digne[153]. 1814 arriva avec ses desastres. M. de Fontanes souffrait beaucoup de cet abaissement de nos armes; il n'aimait guere plus voir en France les cocardes que la litterature d'outre-Rhin[154]. Sa conduite dans tout ce qui va suivre fut celle d'un homme honnete, modere, qui cede, mais qui cede au sentiment, jamais au calcul. [Note 153: On a, au reste, sur les circonstances de ce rapport, plus que des conjectures. La _Revue Retrospective_ du 31 octobre 1835 a publie la _dictee_ de Napoleon par laquelle il tracait a la commission du Senat et au rapporteur le sens de leur examen et presque les termes memes du rapport. Les derniers mots de l'indication imperieuse sont: "Bien devoiler la perfidie anglaise avant de faire un appel au peuple.--Cette fin doit etre une _philippique_." Malgre l'ordre precis, la _philippique_ manque dans le rapport de M. de Fontanes, et la conclusion prend une toute autre couleur, plutot pacifique: l'Empereur ne put donc etre content. La _Revue Retrospective_, qui fait elle-meme cette remarque, n'en tient pas assez compte. Apres tout, le rapporteur, dans le cas present, ne _manoeuvra_ pas tout a fait comme le maitre le voulait; en obeissant, il eluda.] [Note 154: Le trait est essentiel chez Fontanes: au temps meme ou il attaquait le plus vivement le Directoire dans le _Memorial_, il a exprime en toute occasion son peu de gout pour les armes des etrangers et pour leur politique: on pourrait citer particulierement un article du 19 aout 1797, intitule: _Quelques verites au Directoire, a l'Empereur et aux Venitiens_. Par cette maniere d'etre Francais en tout, il restait encore fidele au Louis XIV.] Il avait, je l'ai dit, un grand fonds d'idees monarchiques, une horreur invincible de l'anarchie, un amour de l'ordre, de la stabilite presque a tout prix, et de quelque part qu'elle vint. Le premier article de sa charte etait dans Homere: . . . . [Greek: eis choiranos esto,] [Greek: eis basileus.] . . . . . . Le pire des Etats, c'est l'Etat populaire. Il disait volontiers comme ce sage satrape dans Herodote: _Puissent les ennemis des Perses user de la democratie!_ Il croyait cela vrai des grands Etats modernes, meme des Etats anciens et de ces republiques grecques qui n'avaient acquis, selon lui, une grande gloire que dans les moments ou elles avaient ete gouvernees comme monarchiquement sous un seul chef, Miltiade, Cimon, Themistocle, Pericles. Mais, ce point essentiel pose, le reste avait moins de suite chez lui et variait au gre d'une imagination aisement enthousiaste ou effarouchee, que, par bonheur, fixait en definitive l'influence de la famille. La reputation officielle ment souvent; il l'a remarque lui-meme, et cela peut surtout s'appliquer a lui. Ce serait une illusion de perspective que de faire de M. de Fontanes un politique: encore un coup, c'etait un poete au fond. Son _dessous de cartes_, le voulez-vous savoir? comme disait M. de Pomponne de l'amour de madame de Sevigne pour sa fille. En 1805, president du Corps legislatif, il ne s'occupe en voyage que du poeme des _Pyrenees_ et des Stances a l'ancien manoir de ses peres. En 1815, president du College electoral a Niort, il fait les Stances a la fontaine Du Vivier et aux manes de son frere. Voila le _dessous de cartes_ decouvert: peu de politiques en pourraient laisser voir autant. En 1814, au Senat, il signa la decheance, mais ce ne fut qu'avec une vive emotion, et en prenant beaucoup sur lui; il fallut que M. de Talleyrand le tint quelque temps a part, et, par les raisons de salut public, le decidat. On l'a accuse, je ne sais sur quel fondement, d'avoir redige l'acte meme de decheance, et je n'en crois rien[155]. Mais il n'en est peut-etre pas ainsi d'autres actes importants et memorables d'alors, sous lesquels il y aurait lieu a meilleur droit, et sans avoir besoin d'apologie, d'entrevoir la plume de M. de Fontanes. Cela se concoit: il etait connu par sa propriete de plume et sa mesure; on s'adressait a lui presque necessairement, et il rendait a la politique, dans cette crise, des services de litterateur, services anonymes, inoffensifs, desinteresses, et auxquels il n'attachait lui-meme aucune importance. Mais voici a ce propos une vieille histoire. [Note 155: On croit savoir, au contraire, que la redaction de cet acte est de Lambrechts.] On etait en 1778; deux beaux-esprits qui voulaient percer, M. d'Oigny et M. de Murville, concouraient pour le prix de vers a l'Academie francaise. Quelques jours avant le terme de cloture fixe pour la reception des pieces, M. d'Oigny va trouver M. de Fontanes et lui dit: "Je concours pour le prix, mais ma piece n'est pas encore faite, il y manque une soixantaine de vers; je n'ai pas le temps, faites-les-moi." Et M. de Fontanes les lui fit. M. de Murville, sachant cela, accourt a son tour vers M. de Fontanes: "Ne me refusez pas, je vous en prie, le meme service." Et le service ne fut pas refuse. On ajoute que les passages des deux pieces, que cita avec eloge l'Academie, tomberent juste aux vers de Fontanes. Ce que M. de Fontanes, poete, etait en 1778, il l'etait encore en 1814 et 1815; l'anecdote, au besoin, peut servir de clef[156].--Les sentiments, en tout temps publies ou consignes dans ses vers, font foi de la sincerite avec laquelle, au milieu de ses regrets, il dut accueillir le retour de la race de Henri IV. Encore Grand-Maitre lors de la distribution des prix de 1814, il put, dans son discours, avec un cote de verite qui devenait la plus habile transition, expliquer ainsi l'esprit de l'Universite sous l'Empire: "Resserree dans ses fonctions modestes, elle n'avait point le droit de juger les actes politiques; mais les vraies notions du juste et de l'injuste etaient deposees dans ces ouvrages immortels dont elle interpretait les maximes. Quand le caractere et les sentiments francais pouvaient s'alterer de plus en plus par un melange etranger, elle faisait lire les auteurs qui les rappellent avec le plus de grace et d'energie. L'auteur du _Telemaque_ et Massillon prechaient eloquemment ce qu'elle etait obligee de taire devant le Genie des conquetes, impatient de tout perdre et de se perdre lui-meme dans l'exces de sa propre ambition. En retablissant ainsi l'antiquite des doctrines litteraires, elle a fait assez voir, non sans quelque peril pour elle-meme, sa predilection pour l'antiquite des doctrines politiques. [Note 156: Fontanes, litterateur, aimait l'anonyme ou meme, le pseudonyme. Il publia la premiere fois sa traduction en vers du passage de Juvenal sur Messaline sous le nom de Thomas, et, pour soutenir le jeu, il commenta le morceau avec une part d'eloges. Il essaya d'abord ses vers sur _la Bible_ en les attribuant a Le Franc de Pompignan. Je trouve (dans le catalogue imprime de la bibliotheque de M. de Chateaugiron) une brochure intitulee _Des Assassinats et des Vols politiques, ou des Proscriptions et des Confiscations_, par Th. Raynal (1795), avec l'indication de _Fontanes_, comme en etant l'auteur sous le nom de Raynal; mais ici il y a erreur: l'ouvrage est de Servan. Dans les _Petites Affiches_ ou feuilles d'annonces du 1er thermidor an VI, se trouvent des vers sur une violette donnee dans un bal: Adieu, Violette cherie, Allez preparer mon bonheur.... La piece est signee _Senatnof_, anagramme de Fontanes. Dans le _Journal litteraire_, ou il fut collaborateur de Clement, il signait L, initiale de Louis. Il deviendrait presque piquant de donner le catalogue des journaux de toutes sortes auxquels il a participe, tantot avec Dorat (_Journal des Dames_), tantot avec Linguet ou ses successeurs (_Journal de Politique et de Litterature_), tantot, et je l'ai dit, avec Clement. Avant d'etre au _Memorial_ avec La Harpe et Vauxcelles, il fut un moment a la _Clef du Cabinet_ avec Garat. On n'en finirait pas, si l'on voulait tout rechercher: il serait presque aussi aise de savoir le compte des journaux ou Charles Nodier a mis des articles, et il y faudrait l'investigation bibliographique d'un Beuchot. On comprend maintenant ce que veut dire cette paresse de Fontanes, laquelle n'etait souvent qu'un pret facile et une dispersion active. Rien d'etonnant, quand il eut cesse d'ecrire aux journaux, que son habitude de plume le fasse soupconner derriere plus d'un acte public, dans un temps ou M. de Talleyrand, avec tout son esprit, ne sut jamais rediger lui-meme deux lignes courantes.] Elle s'honore meme des menagements necessaires qu'elle a du garder pour l'interet de la generation naissante; et, sans insulter ce qui vient de disparaitre, elle accueille avec enthousiasme ce qui nous est rendu." Mais, en parlant ainsi, le Grand-Maitre etait deja dans l'apologie et sur la defensive; les attaques, en effet, pleuvaient de tous cotes. Nous avons sous les yeux des brochures ultra-royalistes publiees a cette date, et dans lesquelles il n'est tenu aucun compte a M. de Fontanes de ses efforts constamment religieux et meme monarchiques au sein de l'Universite. Enfin, le 17 fevrier 1815, une ordonnance emanee du ministere Montesquieu detruisit l'Universite imperiale, et, dans la reorganisation qu'on y substituait, M. de Fontanes etait evince. Il l'etait toutefois avec egard et dedommagement; on y rendait hommage, dans le preambule, aux hommes qui avaient sauve les bonnes doctrines au sein de l'enseignement imperial, et qui avaient su le diriger souvent contre le but meme de son institution. L'ordonnance fut promulguee le 21 fevrier, et Napoleon debarquait le 5 mars. Il s'occupait de tout a l'ile d'Elbe, et n'avait pas perdu de vue M. de Fontanes. En passant a Grenoble, il y recut les autorites, et le Corps academique qui en faisait partie; il dit a chacun son mot, et au recteur il parla de l'Universite et du Grand-Maitre:--"Mais, Sire, repondit le recteur, on a detruit votre ouvrage, on nous a enleve M. de Fontanes;" et il raconta l'ordonnance recente.--"Eh bien! dit Napoleon pour le faire parler, et peut-etre aussi n'ayant pas une tres-haute idee de son Grand-Maitre comme administrateur, vous ne devez pas le regretter beaucoup, M. de Fontanes: un poete, a la tete de l'Universite!" Mais le recteur se repandit en eloges[157]. Napoleon crut volontiers que M. de Fontanes, frappe d'hier et mecontent, viendrait a lui. [Note 157: Bien que M. de Fontanes ne fut pas precisement un administrateur, l'Universite, sous sa direction, ne prospera pas moins, grace a l'esprit conciliant, paternel et veritablement ami des lettres, qu'il y inspirait. En face de l'Empereur, et particulierement dans les Conseils d'Universite que celui-ci presida en 1811, et auxquels assistait concurremment le ministre de l'interieur, M. de Fontanes arrivant a la lutte bien prepare, tout plein des tableaux administratifs qu'on lui avait dresses expres et representes le matin meme, etonna souvent le brusque interrogateur par le positif de ses reponses et par l'aisance avec laquelle il paraissait posseder son affaire. Son esprit facile et brillant, peu propre au detail de l'administration, saisissait tres-vite les masses, les resultats; et c'etait justement, dans la discussion, ce qui allait a l'Empereur.] Installe aux Tuileries, il songea a son absence; il en parla. Une personne intimement liee avec M. de Fontanes fut autorisee a l'aller trouver et a lui dire: "Faites une visite aux Tuileries, vous y serez bien recu, et le lendemain vous verrez votre reintegration dans le _Moniteur_."--"Non, repondit-il en se promenant avec agitation: non, je n'irai pas. On m'a dit courtisan, je ne le suis pas. A mon age,... toujours aller de Cesar a Pompee, et de Pompee a Cesar, c'est impossible!"--Et, des qu'il le put, il partit en poste pour echapper plus surement au danger du voisinage. Il n'alla pas a Gand, c'eut ete un parti trop violent, et qu'il n'avait pas pris d'abord: mais il voyagea en Normandie, revit les Andelys, la foret de Navarre, regretta sa jeunesse, et ne revint que lorsque les Cent-Jours etaient trop avances pour qu'on fit attention a lui. Toute cette conduite doit sembler d'autant plus delicate, d'autant plus naturellement noble, que, sans compter son grief recent contre le Gouvernement dechu, son imagination avait ete de nouveau seduite par le miracle du retour; et comme quelqu'un devant lui s'ecriait, en apprenant l'entree a Grenoble ou a Lyon: "Mais c'est effroyable! c'est abominable!"--"Eh! oui, avait-il riposte, et ce qu'il y a de pis, c'est que c'est admirable!" Nous avons franchi les endroits les plus difficiles de la vie politique de M. de Fontanes, et nous avons cherche surtout a expliquer l'homme, a retrouver le poete dans le personnage, sans alterer ni flatter. La pente qui nous reste n'est plus qu'a descendre. Il alla voir a Saint-Denis Louis XVIII revenant, qui l'accueillit bien, comme on le peut croire. Diverses sortes d'egards et de hauts temoignages, le titre de ministre d'Etat et d'autres ne lui manquerent pas. Il ne fit rien d'ailleurs pour reconquerir la situation considerable qu'il avait perdue. Il fut, a la Chambre des pairs, de la minorite indulgente dans le proces du marechal Ney. Les ferveurs de la Chambre de 1815 ne le trouverent que froid: monarchien decide en principe, mais modere en application, il inclina assez vers M. Decazes, tant que M. Decazes ne s'avanca pas trop. Quand il vit le liberalisme naitre, s'organiser, M. de La Fayette nomme a la Chambre elective, il s'effraya du mouvement nouveau qu'il imputait a la faiblesse du systeme, et revira legerement. On le vit, a la Chambre des pairs, parler, dans la motion Barthelemy, pour la modification de la loi des elections qu'il avait votee en fevrier 1817, et bientot soutenir, comme rapporteur, la nouvelle loi en juin 1820. Tout cela lui fait une ligne politique intermediaire, qu'on peut se figurer, en laissant a gauche le semi-liberalisme de M. Decazes, et sans aller a droite jusqu'a la couleur pure du pavillon Marsan. Non pas toutefois qu'il fut sans rapports directs avec le pavillon Marsan meme, et sans affection particuliere pour les personnes; mais il n'eut contribue qu'a moderer. En 1819, une grande douleur le frappa. M. de Saint-Marcellin, jeune officier, plein de qualites aimables et brillantes, mais qui ne portait pas dans ses opinions politiques cette moderation de M. de Fontanes, et de qui M. de Chateaubriand a dit que son indignation avait l'eclat de son courage, fut tue dans un duel, a peine age de vingt-huit ans. La tendresse de M. de Fontanes en recut un coup d'autant plus sensible qu'il dut etre plus renferme. M. de Chateaubriand, a l'epoque ou il forma, avec le duc de Richelieu, le premier ministere Villele, avait voulu retablir la Grande-Maitrise de l'Universite en faveur de M. de Fontanes. Au moment ou il partait pour son ambassade de Berlin, il recut ce billet, le dernier que lui ait ecrit son ami: "Je vous le repete: je n'ai rien espere ni rien desire, ainsi je n'eprouve aucun desappointement. Mais je n'en suis pas moins sensible aux temoignages de votre amitie: ils me rendent plus heureux que toutes les places du monde." Les deux amis s'embrasserent une derniere fois, et ne se revirent, plus. M. de Fontanes fut atteint, le 10 mars 1821, dans la nuit du samedi au dimanche, d'une attaque de goutte a l'estomac, qu'il jugea aussitot serieuse. Il appela son medecin, et fit demander un pretre. Le lendemain, il semblait mieux; apres quelques courtes alternatives, dans l'intervalle desquelles on le retrouva plus vivant d'esprit et de conversation que jamais, l'apoplexie le frappa le mercredi soir. Le pretre vint dans la nuit: le malade, en l'entendant, se reveilla de son assoupissement, et, en reponse aux questions, s'ecria avec ferveur: _"O mon Jesus! mon Jesus!"_ Poete du _Jour des Morts_ et de _la Chartreuse_, tout son coeur revenait dans ce cri supreme. Il expira le samedi 17 mars, a sept heures sonnantes du matin. A deux reprises, dans la premiere nuit du samedi au dimanche, et dans celle du mardi au mercredi, il avait brule, etant seul, des milliers de papiers. Peut-etre des vers, des chants inacheves de son poeme, s'y trouverent-ils compris. Il etait bien disciple de celui qui vouait au feu _l'Eneide_. On doit regretter que les oeuvres de M. de Fontanes n'aient point pu se recueillir et paraitre le lendemain de sa mort: il semble que c'eut ete un moment opportun. Ce qu'on a depuis appele le combat romantique n'etait qu'a peine engage, et sans la pointe de critique qui a suivi. Dans la clarte vive, mais pure, des premieres _Meditations_, se serait doucement detachee et fondue a demi cette teinte poetique particuliere qui distingue le talent de M. de Fontanes, et qui en fait quelque chose de nouveau par le sentiment en meme temps que d'ancien par le ton. Sa strophe, accommodee a Rollin, aurait deplore tout haut la ruine du _Chateau de Colombe_, et note a sa maniere _la Bande noire_, contre laquelle allait tonner Victor Hugo. Les chants de _la Grece sauvee_ auraient pris soudainement un interet de circonstance, et trouve dans le sentiment public eveille un echo inattendu. Aujourd'hui, au contraire, il est tard; plusieurs de ces poesies, qui n'ont jamais paru, ont eu le temps de fleurir et de defleurir dans l'ombre: elles arrivent au jour pour la premiere fois dans une forme deja passee; elles ont manque leur heure. Mais, du moins, il en est quelques-unes pour qui l'heure ne compte pas, simples graces que l'haleine divine a touchees en naissant, et qui ont la jeunesse immortelle. Celles-ci viennent toujours a temps, et d'autant mieux aujourd'hui que l'ardeur de la querelle litteraire a cesse, et qu'on semble dispose par fatigue a quelque retour. Quoi qu'il en soit, ce recueil s'adresse et se confie particulierement a ceux qui ont encore de la piete litteraire. C'est une urne sur un tombeau: qu'y a-t-il d'etonnant que quelques-unes des couronnes de l'autre hier y soient deja fanees? J'y vois une harmonie de plus, un avertissement aux jeunes orgueils de ce qu'il y a de sitot perissable dans chaque gloire. M. de Fontanes represente exactement le type du gout et du talent poetique francais dans leur purete et leur atticisme, sans melange de rien d'etranger, gout racinien, fenelonien, grec par instants, toutefois bien plus latin que grec d'habitude, grec par Horace, latin du temps d'Auguste, voltairien du siecle de Louis XIV. Je crois pouvoir le dire: celui qui n'aurait pas en lui de quoi sentir ce qu'il y a de delicat, d'exquis et d'a peine marque dans les meilleurs morceaux de Fontanes, le petit parfum qui en sort, pourrait avoir mille qualites fortes et brillantes, mais il n'aurait pas une certaine finesse legere, laquelle jusqu'ici n'a manque pourtant a aucun de ceux qui ont excelle a leur tour dans la litterature francaise. Le temps peut-etre est venu ou de telles distinctions doivent cesser, et nous marchons (des voix eloquentes nous l'assurent) a la grande unite, sinon a la confusion, des divers gouts nationaux, a l'alliance, je le veux croire, de tous les atticismes. En attendant, M. de Fontanes nous a semble interessant a regarder de tres-pres. Il etait a maintenir dans la serie litteraire francaise comme la derniere des figures pures, calmes et sans un trait d'alteration, a la veille de ces invasions redoublees et de ce renouvellement par les conquetes. Qu'il vive donc a son rang desormais, paisible dans ce demi-jour de l'histoire litteraire qui n'est pas tout a fait un tombeau! Qu'un reflet prolonge du XVIIe siecle, un de ces reflets qu'on aime, au commencement du XVIIIe, a retrouver au front de Daguesseau, de Rollin, de Racine fils et de l'abbe Prevost, se ranime en tombant sur lui, poete, et le decore d'une douce blancheur! Decembre 1838. J'ai reparle de Fontanes en mainte page de l'ouvrage intitule: _Chateaubriand et son Groupe litteraire..._; il est une partie considerable du sujet. M. JOUBERT[158] [Note 158: _Recueil des Pensees_ de M. Joubert, 1 vol. in-8, Paris, 1838. Imprimerie de Le Normant, rue de Seine, 8.--M. Paul Raynal, neveu de M. Joubert, a depuis publie (1842), en deux volumes et avec un soin tout a fait pieux, les _Pensees_ plus completes, plus correctes, et un choix de lettres de son oncle. Je laisse subsister mon premier jugement, que chacun desormais peut achever et controler.] Bien que les _Pensees_ de l'homme remarquable, dont le nom apparait dans la critique pour la premiere fois, ne soient imprimees que pour l'oeil de l'amitie, et non publiees ni mises en vente, elles sont destinees, ce me semble, a voir tellement s'elargir le cercle des amis, que le public finira par y entrer. Parlons donc de ce volume que solennise d'abord au frontispice le nom de M. de Chateaubriand _editeur_, parlons-en comme s'il etait deja public: trop heureux si nous hations ce moment et si nous provoquions une seconde edition accessible a la juste curiosite de tous lecteurs! Et qu'est-ce donc que M. Joubert? Quel est cet inconnu tout d'un coup ressuscite et devoile par l'amitie, quatorze ans apres sa mort? Qu'a-t-il fait? Quel a ete son role? A-t-il eu un role?--La reponse a ces diverses questions tient peut-etre a des considerations litteraires plus generales qu'on ne croit. M. Joubert a ete l'ami le plus intime de M. de Fontanes et aussi de M. de Chateaubriand. Il avait de l'un et de l'autre; nous le trouvons un lien de plus entre eux: il acheve le groupe. L'attention se reporte aujourd'hui sur M. de Fontanes, et M. Joubert en doit prendre sa part. Les ecrivains illustres, les grands poetes, n'existent guere sans qu'il y ait autour d'eux de ces hommes plutot encore essentiels que secondaires, grands dans leur incomplet, les egaux au dedans par la pensee de ceux qu'ils aiment, qu'ils servent, et qui sont rois par l'art. De loin ou meme de pres, on les perd aisement de vue; au sein de cette gloire voisine, unique et qu'on dirait isolee, ils s'eclipsent, ils disparaissent a jamais, si cette gloire dans sa piete ne detache un rayon distinct et ne le dirige sur l'ami qu'elle absorbe. C'est ce rayon du genie et de l'amitie qui vient de tomber au front de M. Joubert et qui nous le montre. M. Joubert de son vivant n'a jamais ecrit d'ouvrage, ou du moins rien acheve: "_Pas encore_, disait-il quand on le pressait de produire, _pas encore_, il me faut une longue paix." La paix etait venue, ce semble, et alors il disait: "Le Ciel n'avait donne de la force a mon esprit que pour un temps, et le temps est passe." Ainsi, pour lui, pas de milieu: il n'etait pas temps encore, ou il n'etait deja plus temps. Singulier genie toujours en suspens et en peine, qui se peint en ces mots: "Le Ciel n'a mis dans mon intelligence que des rayons, et ne m'a donne pour eloquence que de beaux mots. Je n'ai de force que pour m'elever, et pour vertu qu'une certaine incorruptibilite." Il disait encore, en se rendant compte de lui-meme et de son incapacite a produire: "Je ne puis faire bien qu'avec lenteur et avec une extreme fatigue. Derriere la force de beaucoup de gens il y a de la faiblesse. Derriere ma faiblesse il y a de la force; la faiblesse est dans l'instrument." Mais s'il n'ecrivait pas de livres, il lisait tous ceux des autres, il causait sans fin de ses jugements, de ses impressions: ce n'etait pas un gout simplement delicat et pur que le sien, un gout correctif et negatif de Quintilius et de Patru; c'etait une pensee hardie, provocante, un essor. Imaginez un Diderot qui avait de la purete antique et de la chastete pythagoricienne, _un Platon a coeur de La Fontaine_, a dit M. de Chateaubriand. "Inspirez, mais n'ecrivez pas," dit Le Brun aux femmes.--"C'est, ajoute M. Joubert, ce qu'il faudrait dire aux professeurs (_aux professeurs de ce temps-la_); mais ils veulent ecrire et ne pas ressembler aux Muses." Eh bien! lui, il suivait son conseil, il ressemblait aux Muses. Il etait le public de ses amis, l'orchestre, le chef du choeur qui ecoute et qui frappe la mesure. Il n'y a plus de public aujourd'hui, il n'y a plus d'orchestre; les vrais M. Joubert sont disperses, deplaces; ils ecrivent. Il n'y a plus de Muses, il n'y a plus de juges, tout le monde est dans l'arene. Aujourd'hui toi, demain moi. Je te siffle ou je t'applaudis, je te loue ou je te raille: a charge de revanche! Vous etes orfevre, monsieur Josse.--Tant mieux, dira-t-on, on est juge par ses pairs.--En litterature, je ne suis pas tout a fait de cet avis constitutionnel, je ne crois pas absolument au jury des seuls confreres, ou soi-disant tels, en matiere de gout. L'alliance offensive et defensive de tous les gens de lettres, la societe en commandite de tous les talents, ideal que certaines gens poursuivent, ne me paraitrait pas meme un immense progres, ni precisement le triomphe de la saine critique. Serieusement, la plaie litteraire de ce temps, la ruine de l'ancien bon gout (en attendant le nouveau), c'est que tout le monde ecrit et a la pretention d'ecrire autant et mieux que personne. Au lieu d'avoir affaire a des esprits libres, degages, attentifs, qui s'interessent, qui inspirent, qui contiennent, que rencontre-t-on? des esprits tout envahis d'eux-memes, de leurs pretentions rivales, de leurs interets d'amour-propre, et, pour le dire d'un mot, des esprits trop souvent perdus de tous ces vices les plus hideux de tous que la litterature seule engendre dans ses regions basses. J'y ai souvent pense, et j'aime a me poser cette question quand je lis quelque litterateur plus ou moins en renom aujourd'hui: "Qu'eut-il fait sous Louis XIV? qu'eut-il fait au XVIIIe siecle?" J'ose avouer que, pour un grand nombre, le resultat de mon plus serieux examen, c'est que ces hommes-la, en d'autres temps, n'auraient pas ecrit du tout. Tel qui nous inonde de publications specieuses a la longue, de peintures assez en vogue, et qui ne sont pas detestables, ma foi! aurait ete commis a la gabelle sous quelque intendant de Normandie, ou aurait servi de poignet laborieux a Pussort. Tel qui se pose en critique fringant et de grand ton, en juge irrefragable de la fine fleur de poesie, se serait eleve pour toute litterature (car celui-la eut ete litterateur, je le crois bien) a raconter dans _le Mercure galant_ ce qui se serait dit en voyage au dessert des princes. Un honnete homme, ne pour l'_Almanach du Commerce_, qui aura griffonne jusque-la a grand'peine quelques pages de statistique, s'emparera d'emblee du premier poeme epique qui aura paru, et, s'il est en verve, declarera gravement que l'auteur vient de renouveler la face et d'inventer la forme de la poesie francaise. Je regrette toujours, en voyant quelques-uns de ces jeunes ecrivains a moustache, qui, vers trente ans, a force de se creuser le cerveau, passent du temperament athletique au nerveux, les beaux et braves colonels que cela aurait faits hier encore sous l'Empire. En un mot, ce ne sont en litterature aujourd'hui que vocations factices, inquietes et surexcitees, qui usurpent et font loi. L'elite des connaisseurs n'existe plus, en ce sens que chacun de ceux qui la formeraient est isole et ne sait ou trouver l'oreille de son semblable pour y jeter son mot. Et quand ils sauraient se rencontrer, les delicats, ce qui serait fort agreable pour eux, qu'en resulterait-il pour tous? car, par le bruit, qui se fait, entendrait-on leur demi-mot; et, s'ils elevaient la voix, les voudrait-on reconnaitre? Voila quelques-unes de nos plaies. Au temps de M. Joubert, il n'en etait pas encore ainsi. Deja sans doute les choses se gataient: "Des esprits rudes, remarque-t-il, pourvus de robustes organes, sont entres tout a coup dans la litterature, et ce sont eux qui en pesent les fleurs." La controverse, il le remarque aussi, devenait hideuse dans les journaux; mais l'_amenite_ n'avait pas fui de partout, et il y avait toujours les _belles-lettres_. Lui qui avait besoin, pour deployer ses ailes, _qu'il fit beau_ dans la societe autour de lui, il trouvait a sa portee d'heureux espaces; et j'aime a le considerer comme le type le plus eleve de ces connaisseurs encore repandus alors dans un monde qu'ils charmaient, comme le plus original de ces gens de gout finissants, et parmi ces conseillers et ces juges comme le plus inspirateur. La classe libre d'intelligences actives et vacantes qui se sont succede dans la societe francaise a cote de la litterature qu'elles soutenaient, qu'elles encadraient, et que, jusqu'a un certain point, elles formaient; cette dynastie flottante d'esprits delicats et vifs aujourd'hui perdus, qui a leur maniere ont regne, mais dont le propre est de ne pas laisser de nom, se resume tres-bien pour nous dans un homme et peut s'appeler M. Joubert. Ainsi, de meme que M. de Fontanes a ete veritablement le dernier des poetes classiques, M. Joubert aurait ete le dernier de ces membres associes, mais non moins essentiels, de l'ancienne litterature, de ces ecoutants ecoutes, qui, au premier rang du cercle, y donnaient souvent le ton. Ces deux roles, en effet, se tenaient naturellement, et devaient finir ensemble. Mais, pour ne pas trop preter notre idee generale, et, comme on dit aujourd'hui, notre formule, a celui qui a ete surtout plein de liberte et de vie, prenons l'homme d'un peu plus pres et suivons-le dans ses caprices memes; car nul ne fut moins regulier, plus hardi d'elan et plus excentrique de rayons, que cet excellent homme de gout. La vie de M. Joubert compte moins par les faits que par les idees. Joseph Joubert etait ne le 6 mai 1754, a Montignac en Perigord. Ses amis le croyaient souvent et le disaient ne a Brive, cette patrie du cardinal Dubois: Montignac ou Brive, il aurait du naitre plutot a Scillonte ou dans quelque bourg voisin de Sunium. Il fit ses etudes, et tres-rapidement, dans sa ville natale. Apres avoir, de la, redouble et professe meme quelque temps aux Doctrinaires de Toulouse, il vint jeune et libre a Paris, y connut presque d'abord Fontanes des les annees 1779, 1780; une piece de vers qu'il avait lue, un article de journal qu'il avait ecrit, amenerent entre eux la premiere rencontre qui fut aussitot l'intimite: il avait alors vingt-cinq ans, a peu pres trois ans de plus que son ami. Sa jeunesse dut etre celle d'alors: "Mon ame habite un lieu par ou les passions ont passe, et je les ai toutes connues," nous dit-il plus tard; et encore: "Le temps que je perdais autrefois dans les plaisirs, je le perds aujourd'hui dans les souffrances." Les idees philosophiques l'entrainerent tres-loin: a l'age du retour, il disait: "Mes decouvertes (et chacun a les siennes) m'ont ramene aux prejuges." Ce qu'on appelle aujourd'hui le _pantheisme_ etait tres-familier, on a lieu de le croire, a cette jeunesse de M. Joubert; il l'embrassait dans toute sa profondeur, et, je dirai, dans sa plus seduisante beaute: sans avoir besoin de le poursuivre sur les nuages de l'Allemagne, son imagination antique le concevait naturellement revetu de tout ce premier brillant que lui donna la Grece: "Je n'aime la philosophie et surtout la metaphysique, ni quadrupede, ni bipede: je la veux ailee et chantante." En litterature, les enthousiasmes, les passions, les jugements de M. Joubert le marquaient entre les esprits de son siecle et en vont faire un critique a part. Nous en avons une premiere preuve tout a fait precise par une correspondance de Fontanes avec lui. Fontanes, alors en Angleterre (fin de 1785), et y voyant le grand monde, cherche a ramener son ami a des admirations plus moderees sur les modeles d'outre-Manche: on s'occupait alors en effet de Richardson et meme de Shakspeare a Londres beaucoup moins qu'a Paris: "Encore un coup, lui ecrit Fontanes, la patrie de l'imagination est celle ou vous etes ne. Pour Dieu, ne calomniez point la France a qui vous pouvez faire tant d'honneur." Et il l'engage a choisir dorenavant dans Shakspeare, mais a, relire toute _Athalie_. M. Joubert, a cette epoque, suivait avec ardeur ce mouvement aventureux d'innovation que prechaient Le Tourneur par ses prefaces, Mercier par ses brochures. Il etait de cette jeunesse _delirante_ contre qui La Harpe fulminait. Il avait charge Fontanes de prendre je ne sais quelle information sur le nombre d'editions et de traductions, a Londres, du _Paysan perverti_, et son ami lui repondait: "Assurez hardiment que le conte des quarante editions du _Paysan perverti_ est du meme genre que celui des armees innombrables qui sortaient de Thebes aux cent portes... Les deux romans francais dont on me parle sans cesse, c'est _Gil Blas_ et _Marianne_, et surtout du premier." M. Joubert avait peine a accepter cela. Il se debarrassa vite pourtant de ce qui n'etait pas digne de lui dans ce premier enthousiasme de la jeunesse; cette boue des Mercier et des Retif ne lui passa jamais le talon: il realisa de bonne heure cette haute pensee: "Dans le tempere, et dans tout ce qui est inferieur, on depend malgre soi des temps ou l'on vit, et, malgre qu'on en ait, on parle comme tous ses contemporains. Mais dans le beau et le sublime, et dans tout ce qui y participe en quelque sorte que ce soit, on sort des temps, on ne depend d'aucun, et, dans quelque siecle qu'on vive, on peut etre parfait, seulement avec plus de peine en certains temps que dans d'autres." Il devint un admirable juge du style et du gout francais, mais avec des hauteurs du cote de l'antique qui dominaient et deroutaient un peu les perspectives les plus rapprochees de son siecle. Bien avant De Maistre et ses exagerations sublimes, il disait de Voltaire: "Voltaire a, comme le singe, les mouvements charmants et les traits hideux." "Voltaire avait l'ame d'un singe et l'esprit d'un ange." "Voltaire est l'esprit le plus debauche, et ce qu'il y a de pire, c'est qu'on se debauche avec lui." "Il y a toujours dans Voltaire, au bout d'une habile main, un laid visage." "Voltaire connut la clarte, et se joua dans la lumiere, mais pour l'eparpiller et en briser tous les rayons comme un mechant." Je ne me lasserais pas de citer; et pour le style, pour la poesie de Voltaire, il n'est pas plus dupe que pour le caractere de sa philosophie: "Voltaire entre souvent dans la poesie, mais il en sort aussitot; cet esprit impatient et remuant ne peut pas s'y fixer, ni meme s'y arreter un peu de temps." "Il y a une sorte de nettete et de franchise de style qui tient a l'humeur et au temperament; comme la franchise au caractere. "On peut l'aimer, mais on ne doit pas l'exiger. "Voltaire l'avait, les anciens ne l'avaient pas." Le style de son temps, du XVIIIe siecle, ne lui parait pas l'unique dans la vraie beaute francaise: "Aujourd'hui le style a plus de fermete, mais il a moins de grace; on s'exprime plus nettement et moins agreablement; on articule trop distinctement, pour ainsi dire." Il se souvient du XVIe, du XVIIe siecle et de la Grece; il ajoute avec un sentiment attique des idiotismes: "Il y a, dans la langue francaise, de petits mots dont presque personne ne sait rien faire." Ce _Gil Blas_, que Fontanes lui citait, n'etait son fait qu'a demi: "On peut dire des romans de Le Sage, qu'ils ont l'air d'avoir ete ecrits dans un cafe, par un joueur de dominos, en sortant de la comedie." Il disait de La Harpe: "La facilite et l'abondance avec lesquelles La Harpe parle le langage de la critique lui donnent l'air habile, mais il l'est peu." Il disait d'_Anacharsis_: "Anacharsis donne l'idee d'un beau livre et ne l'est pas." Maintenant on voit, ce me semble, apparaitre, se dresser dans sa hauteur et son peu d'alignement cette rare et originale nature. Il portait dans la critique non ecrite, mais parlee, a cette fin du XVIIIe siecle, quelque chose de l'ecole premiere d'Athenes; l'abbe Arnaud ne lui suffisait pas et lui semblait malgre tout son esprit et son savoir en contre-sens perpetuel avec les anciens. Que n'a-t-il rencontre Andre Chenier, ce jeune Grec contemporain? Comme ils se seraient vite entendus dans un meme culte, dans le sentiment de la forme cherie! Mais M. Joubert etait bien autrement platonicien de tendance et idealiste: "C'est surtout dans la spiritualite des idees que consiste la poesie." "La lyre est en quelque maniere un instrument aile." "La poesie a laquelle Socrate disait que les Dieux l'avaient averti de s'appliquer, doit etre cultivee dans la captivite, dans les infirmites, dans la vieillesse. "C'est celle-la qui est les delices des mourants." "Dieu, ne pouvant pas departir la verite aux Grecs, leur donna la poesie." "Qu'est-ce donc que la poesie? Je n'en sais rien en ce moment; mais je soutiens qu'il se trouve dans tous les mots employes par le vrai poete, pour les yeux un certain phosphore, pour le gout un certain nectar, pour l'attention une ambroisie qui n'est point dans les autres mots." "Les beaux vers sont ceux qui s'exhalent comme des sons ou des parfums." "Il y a des vers qui, par leur caractere, semblent appartenir au regne mineral; ils ont de la ductilite et de l'eclat. "D'autres au regne vegetal; ils ont de la seve. "D'autres enfin appartiennent au regne animal ou anime, et ils ont de la vie. "Les plus beaux sont ceux qui ont de l'ame; ils appartiennent aux trois regnes, mais a la Muse encore plus." C'est le sentiment de cette _Muse_ qui lui inspirait ces jugements d'une _concision ornee_, laquelle fait, selon lui, la beaute unique du style: "Racine:--son elegance est parfaite; mais elle n'est pas supreme comme celle de Virgile." "Notre veritable Homere, l'Homere des Francais, qui le croirait? c'est La Fontaine." "Le talent de J.-B. Rousseau remplit l'intervalle qui se trouve entre La Motte et le vrai poete." Quelle place immense, et d'autant plus petite! ironie charmante! Et la poesie, la beaute sous toutes les formes, il la sentait: "Naturellement, l'ame se chante a elle-meme tout ce qui est beau ou tout ce qui semble tel. "Elle ne se le chante pas toujours avec des vers ou des paroles mesurees, mais avec des expressions et des images ou il y a un certain sens, un certain sentiment, une certaine forme et une certaine couleur qui ont une certaine harmonie l'une avec l'autre et chacune en soi." Par l'attitude de sa pensee, il me fait l'effet d'une colonne antique, solitaire, jetee dans le moderne, et qui n'a jamais eu son temple. Vieux et blanchissant, il se comparait avec grace a un peuplier: "Je ressemble a un peuplier; cet arbre a toujours l'air d'etre jeune, meme quand il est vieux." _Albaque populus_. M. Joubert, jeune encore en 89, vit arriver la Revolution francaise avec des esperances vastes comme son amour des hommes. Il persista longtemps a ne l'envisager que par son cote profitable a l'avenir, et, a travers tout, regenerateur. Lie avec le conventionnel Lakanal, il eut moyen d'etre de bon conseil pour les choses de l'instruction publique le lendemain des jours de terreur et de ruine. Ses idees en philosophie sociale ne se modifierent que par un contre-coup assez eloigne de ce moment: au sortir du 9 thermidor, il parait avoir cru encore aux ressources du gouvernement par (ou avec) le grand nombre: il ecrivait a Fontanes, qui, cache durant quelques mois, reparaissait au grand jour: "Je vous vois ou vous etes avec grand plaisir. Le temps permet aux gens de bien de vivre partout ou ils veulent. La terre et le ciel sont changes. Heureux ceux qui, toujours les memes, sont sortis purs de tant de crimes et sains de tant d'affreux perils! Vive a jamais la liberte!" Noble soupir de delivrance qui s'exhale d'une poitrine genereuse longtemps oppressee! Le chapitre si remarquable de ses _Pensees_, intitule _Politique_, nous le montre revenu a l'autre pole, c'est-a-dire a l'ecole monarchique, a l'ecole de ceux qu'il appelle les sages: "Liberte! liberte! s'ecriait-il alors comme pour reprimander son premier cri; en toutes choses point de liberte; mais en toutes choses justice, et ce sera assez de liberte." Il disait: "Un des plus surs moyens de tuer un arbre est de le dechausser et d'en faire voir les racines. Il en est de meme des institutions; celles qu'on veut conserver, il ne faut pas trop en desenterrer l'origine. Tout commencement est petit" Je dirai encore cette magnifique pensee qui, dans son anachronisme, ressemble a quelque _post-scriptum_ retrouve d'un traite de Platon ou a quelque sentence _doree_ de Pythagore: "La multitude aime la multitude ou la pluralite dans le gouvernement. Les sages y aiment l'unite. "Mais, pour plaire aux sages et pour avoir la perfection, il faut que l'unite ait pour limites celles de sa juste etendue, que ses limites viennent d'elle; ils la veulent eminente pleine, semblable a un disque et non pas semblable a un point." En songeant a ses erreurs, a ce qu'il croyait tel, il ne s'irritait pas; sa bienveillance pour l'humanite n'avait pas souffert: "Philanthropie et repentir, c'est ma devise." Trompe par une ressemblance de nom, nous avons d'abord cru et dit que, comme administrateur du departement de la Seine, il contribua a la formation des _Ecoles centrales_; nous avions sous les yeux un discours qu'un M. Joubert prononca a une rentree solennelle de ces ecoles en l'an V: ce n'etait pas le notre. La seule fonction publique de M. Joubert durant la Revolution consista a etre juge de paix a Monugnac ou ses compatriotes l'avaient rappele; il y resta deux ans, de 90 a 92; puis il revint a Paris et se maria. Nous le suivons d'assez pres dans les annees suivantes par de charmantes lettres a Fontanes, son plus vieil ami, qu'il retrouvait, apres la separation de la Terreur, avec la vivacite d'une reconnaissance: "Je melerai volontiers mes pensees avec les votres, lorsque nous pourrons converser; mais, pour vous rien ecrire qui ait le sens commun, c'est a quoi vous ne devez aucunement vous attendre. J'aime le papier blanc plus que jamais, et je ne veux plus me donner la peine d'exprimer avec soin que des choses dignes d'etre ecrites sur de la soie ou sur l'airain. Je suis menager de mon encre; mais je parle tant que l'on veut. Je me suis prescrit cependant deux ou trois petites reveries dont la continuite m'epuise. Vous verrez que quelque beau jour j'expirerai au milieu d'une belle phrase et plein d'une belle pensee. Cela est d'autant plus probable, que depuis quelque temps je ne travaille a exprimer que des choses inexprimables." Comme ceci est tout a fait inedit et pourra s'ajouter heureusement a une reimpression des _Pensees_, je ne crains pas de transcrire: c'est un regal que de telles pages. M. Joubert continue de s'analyser lui-meme avec une sorte de delices qui sent son voisin bordelais du XVIe siecle, le discoureur des _Essais_: "Je m'occupais ces jours derniers a imaginer nettement comment etait fait mon cerveau. Voici comment je le concois: il est surement compose de la substance la plus pure et a de hauts enfoncements; mais ils ne sont pas tous egaux. Il n'est point du tout propre a toutes sortes d'idees; il ne l'est point aux longs travaux. "Si la moelle en est exquise, l'enveloppe n'en est pas forte. La quantite en est petite, et ses ligaments l'ont uni aux plus mauvais muscles du monde. Cela me rend le gout tres-difficile et la fatigue insupportable. Cela me rend en meme temps opiniatre dans le travail, car je ne puis me reposer que quand j'atteins ce qui m'echappe. Mon ame chasse aux papillons, et cette chasse me tuera. Je ne puis ni rester oisif, ni suffire a mes mouvements. Il en resulte (pour me juger en beau) que je ne suis propre qu'a la perfection. Du moins elle me dedommage lorsque je puis y parvenir, et, d'ailleurs, elle me repose en m'interdisant une foule d'entreprises; car peu d'ouvrages et de matieres sont susceptibles de l'admettre. La perfection m'est analogue, car elle exige la lenteur autant que la vivacite. Elle permet qu'on recommence et rend les pauses necessaires. Je veux, vous dis-je, etre parfait. Il n'y a que cela qui me siee et qui puisse me contenter. Je vais donc me faire une sphere un peu celeste et fort paisible, ou tout me plaise et me rappelle, et de qui la capacite ainsi que la temperature se trouve exactement conforme a la nature et l'etendue de mon pauvre petit cerveau. Je pretends ne plus rien ecrire que dans l'idiome de ce lieu. J'y veux donner a mes pensees plus de purete que d'eclat, sans pourtant bannir les couleurs, car mon esprit en est ami. Quant a ce que l'on nomme force, vigueur, nerf, energie, elan, je pretends ne plus m'en servir que pour monter dans mon etoile. C'est la que je residerai quand je voudrai prendre mon vol; et lorsque j'en redescendrai, pour converser avec les hommes pied a pied et de gre a gre, je ne prendrai jamais la peine de savoir ce que je dirai; comme je fais en ce moment ou je vous souhaite le bonjour." Il y a sans doute quelque chose de fantasque, d'un peu bizarre si l'on veut, dans tout cela: M. Joubert est un humoriste en sourire. Mais meme lorsqu'il y a quelque _affectation_ chez lui (et il n'en est pas exempt), il n'a que celle qui ne deplait pas parce qu'elle est sincere, que lui-meme definit comme tenant plus aux mots, tandis que la _pretention_, au contraire, tient a la vanite de l'ecrivain: "Par l'une l'auteur semble dire seulement au lecteur: _Je veux etre clair_, ou _je veux etre exact_, et alors il ne deplait pas; mais quelquefois il semble dire aussi: _Je veux briller_, et alors on le siffle." Marie depuis juin 93, retire de temps en temps a Villeneuve-sur-Yonne, il y conviait son ami et la famille de son ami; il voudrait avoir a leur offrir, dit-il, une cabane au pied d'un arbre, et il ne trouve de disponible qu'une chaumiere au pied d'un mur. Il parle la-dessus avec un frais sentiment du paysage, avec un tour et une coupe dans les moindres details, qui fait ressembler sa phrase familiere a quelque billet de Ciceron: "Cette chaumiere au pied d'un mur est une maison de cure au pied d'un pont. Vous y auriez notre riviere sous les yeux, notre plaine devant vos pas, nos vignobles en perspective, et un bon quart de notre ciel sur votre tete. Cela est assez attrayant. "Une cour, un petit jardin dont la porte ouvre sur la campagne; des voisins qu'on ne voit jamais, toute une ville a l'autre bord, des bateaux entre les deux rives, et un isolement commode; tout cela est d'assez grand prix, mais aussi vous le payeriez: le site vaut mieux que le lieu." Lorsque, revenu de sa proscription de Fructidor, Fontanes fut reinstalle en France, nous retrouvons M. Joubert en correspondance avec lui. Il le console, en sage tendre, de la mort d'un jeune enfant: "Ces etres d'un jour ne doivent pas etre pleures longuement comme des hommes; mais les larmes qu'ils font couler sont ameres. Je le sens, quand je songe surtout que votre malheur peut, a chaque instant, devenir le mien. Je vous remercie d'y avoir songe. Je ne doute pas qu'en cas pareil vous ne fussiez pret a partager mes sentiments comme je partage les votres. Les consolations sont un secours qu'on se prete et dont tot ou tard chaque homme a besoin a son tour." Il revient de la a sa difficulte d'ecrire, a ses ennuis, a sa sante, a se peindre lui-meme selon ce faible aimable et qu'on lui pardonne; car, si occupe qu'il soit de lui, il a toujours _un coin a loger les autres_: c'est l'esprit et le coeur le plus _hospitaliers_. Il se recite donc en detail a son ami; il se plaint de son esprit qui le maitrise par acces, qui le surmene: madame Victorine de Chastenay disait, en effet, de lui qu'il avait l'air d'une ame qui a rencontre par hasard un corps, et qui s'en tire comme elle peut. Mais aussi il desarconne parfois cette ame, cet esprit, ce cavalier intraitable, et alors il vit des mois entiers _en bete_ (il nous l'assure), sans penser, couche sur sa litiere: "Vous voyez, poursuit-il, que mon existence ne ressemble pas tout a fait a la beatitude et aux ravissements ou vous me supposez plonge. J'en ai quelquefois cependant; et si mes pensees s'inscrivaient toutes seules sur les arbres que je rencontre, a proportion qu'elles se forment et que je passe, vous trouveriez, en venant les dechiffrer dans ce pays-ci apres ma mort, que je vecus par-ci par-la plus Platon que Platon lui-meme: _Platone platonior._" Une de ces pensees, par exemple, qui s'inscrivaient toutes seules sur les arbres, sur quelque vieux tronc bien chenu, tandis qu'il se promenait par les bois un livre a la main, la voulez-vous savoir? la voici; elle lui echappe a la fin de cette meme lettre: "Il me reste a vous dire sur les livres et sur les styles une chose que j'ai toujours oubliee: achetez et lisez les livres faits par les vieillards qui ont su y mettre l'originalite de leur caractere et de leur age. J'en connais quatre ou cinq ou cela est fort remarquable. D'abord le vieil Homere, mais je ne parle pas de lui. Je ne dis rien non plus du vieil Eschyle: vous les connaissez amplement en leur qualite de poetes. Mais procurez-vous un peu Vairon, _Maculphi Formuloe_ (ce Marculphe etait un vieux moine, comme il le dit dans sa preface dont vous pourrez vous contenter); Cornaro, _de la Vie sobre_. J'en connais, je crois, encore un ou deux, mais je n'ai pas le temps de m'en souvenir. Feuilletez ceux que je vous nomme, et vous me direz si vous ne decouvrez pas visiblement, dans leurs mots et dans leurs pensees, des esprits verts, quoique rides, des voix sonores et cassees, l'autorite des cheveux blancs, enfin des tetes de vieillards. Les amateurs de tableaux en mettent toujours dans leurs cabinets; il faut qu'un connaisseur en livres en mette dans sa bibliotheque."--Que vous en semble? Montaigne dirait-il mieux? Vraie pensee de Socrate touchee a la Rembrandt! M. Joubert est un esprit delicat avec des pointes frequentes vers le sublime; car, selon lui, "les esprits delicats sont _tous_ des esprits nes sublimes, qui n'ont pas pu prendre _l'essor_, parce que, ou des organes trop faibles, ou une sante trop variee, ou de trop molles habitudes, ont retenu leurs elans." Charmante et consolante explication! Quelle delicatesse il met a ennoblir les delicats! Il s'y pique d'honneur. Ainsi la qualite du cavalier est bien la meme, ce n'est que le cheval qui a manque. L'annee 1800 lui amena un de ces cavaliers au complet pour ami. M. de Chateaubriand arriva d'Angleterre; il y avait d'avance connu M. Joubert par les recits passionnes de Fontanes; une grande liaison commenca. Les illustres Memoires ont deja fixe en traits d'immortelle jeunesse cette petite et admirable societe d'alors, soit au village de Savigny, soit dans la rue Neuve-du-Luxembourg, Fontanes, M. Joubert, M. de Bonald, M. Mole, cette brillante et courte union d'un moment a l'entree du siecle, avant les systemes produits, les renommees engagees, les emplois publics, tout ce qui separe; cette conversation d'elite, les soirs, autour de madame de Beaumont, de madame de Vintimille: "Helas! se disait-on quelquefois en sortant, ces femmes-la sont les dernieres; elles emporteront leur secret." M. Joubert n'eut d'autres fonctions, sous l'Empire, que dans l'instruction publique, inspecteur, puis conseiller de l'Universite par l'amitie de M. de Fontanes. Il continua de lire, de rever, de causer, de marcher, baton en main, aimant mieux dans tous les temps faire dix lieues qu'ecrire dix lignes; de promener et d'ajourner l'oeuvre, etant de ceux qui sement, et qui ne batissent ni ne fondent: "Quand je luis, je me consomme."--"J'avais besoin de l'age pour apprendre ce que je voulais savoir, et j'aurais besoin de la jeunesse pour bien dire ce que je sais." Au milieu de ces plaintes, sa jeunesse d'imagination rayonnait toujours sur de longues perspectives: De la paix et de l'esperance Il a toujours les yeux sereins, disait de lui Fontanes en chantant sa bienvenue a Courbevoie. Les idees religieuses prenaient sur cet esprit eleve plus d'empire de jour en jour. Au sein de l'orthodoxie la plus fervente, il portait de singuliers restes de ses anciennes audaces philosophiques. A propos de ce beau chapitre de la _Religion_, qui est de la volee de Pascal, M. de Chateaubriand a remarque que jamais pensees n'ont excite de plus grands doutes jusqu'au sein de la foi. Je renvoie au livre; ceux qui en seront avides et dignes sauront bien se le procurer; ils forceront d'ailleurs par leur clameur a ce qu'on le leur donne: il est impossible que de tels elixirs d'ame restent scelles. Il a dit de ce siecle-ci, bien avant tant de declamations et de redites, et avec le plus sublime accent de l'humilite penetree qui a foi en la misericorde: "Dieu a egard aux siecles. Il pardonne aux uns leurs grossieretes, aux autres leurs raffinements. Mal connu par ceux-la, meconnu par ceux-ci, il met a notre decharge, dans ses balances equitables, les superstitions et les incredulites des epoques ou nous vivons. "Nous vivons dans un temps malade; il le voit. Notre intelligence est blessee; il nous pardonnera, si nous lui donnons tout entier ce qui peut nous rester de sain." Il comprenait la piete, _le plus beau et le plus delie de tous les sentiments_, comme on a vu qu'il entendait la poesie; il y voyait des harmonies touchantes avec le dernier age de la vie: "Il n'y a d'heureux par la vieillesse que le vieux pretre et ceux qui lui ressemblent." Il s'elevait et cheminait dans ce bonheur en avancant; la vieillesse lui apparaissait comme purifiee du corps et voisine des Dieux. Il entendait plus distinctement cette voix de la Sagesse, _qui, comme une voix celeste, n'est d'aucun sexe_, cette voix, a lui familiere, des Fenelon et des Platon. "La Sagesse, c'est le repos dans la lumiere!" Mais, comme critique litteraire, il en faut tirer encore certains mots qui s'ajouteraient bien au chapitre des _Ouvrages de l'Esprit_ de La Bruyere, et dont quelques-uns vont droit a nos travers d'aujourd'hui: "Pour bien ecrire, il faut une facilite naturelle et une difficulte acquise." "Il est des mots _amis de la memoire_; ce sont ceux-la qu'il faut employer. La plupart mettent leurs soins a ecrire de telle sorte, qu'on les lise sans obstacle et sans difficulte, et qu'on ne puisse en aucune maniere se souvenir de ce qu'ils ont dit; leurs phrases amusent la voix, l'oreille, l'attention meme, et ne laissent rien apres elles; elles flattent, elles passent comme un son qui sort d'un papier qu'on a feuillete." Ceci s'adresse en arriere a l'ecole de La Harpe, au Voltaire delaye, et, en general, le peril n'est pas aujourd'hui de tomber dans ce coulant. Voici qui nous touche de plus pres: "Avant d'employer un beau mot, faites-lui une place." Avec la quantite de beaux mots qu'on empile, sait-on encore le prix de ces places-la? "L'ordre litteraire et poetique tient a la succession naturelle et libre des mouvements; il faut qu'il y ait entre les parties d'un ouvrage de l'harmonie et des rapports, que tout s'y tienne et que rien ne soit cloue." Maintenant, dans la plupart des ouvrages, les parties ne se tiennent guere; en revanche (je parle des meilleurs), ce ne sont que clous marteles et rives, a tete d'or. A nos poetes lyriques ou epiques, il semble dire: "On n'aime plus que l'esprit colossal." A tel qui violente la langue et qui est pourtant un maitre: "Nous devons reconnaitre pour maitres des mots ceux qui savent _en abuser_, et ceux qui savent en user; mais ceux-ci sont les rois des langues, et ceux-la en sont les _tyrans_."--Oui, tyrans! nos Phalaris ne font-ils pas mugir les pensees dans les mots faconnes et fondus en taureaux d'airain? A tel romancier qui reussit une fois sur cent, je dirai avec lui: "Il ne faut pas seulement qu'un ouvrage soit bon, mais qu'il soit fait par un bon auteur." A tel critique herisse et coupe-jarret, a tel autre aisement fatrassier et sans grace: "Des belles-lettres. Ou n'est pas l'agrement et quelque serenite, la ne sont plus les belles-lettres. "Quelque amenite doit se trouver meme dans la critique; si elle en manque absolument, elle n'est plus litteraire... Ou il n'y a aucune delicatesse, il n'y a point de litterature." A aucune en particulier, mais a toutes en general, ce qui ne peut, certes, blesser personne, dans ce sexe plus ou moins emancipe: "Il est un besoin d'admirer, ordinaire a certaines femmes dans les siecles lettres, et qui est une alteration du besoin d'aimer." Et ces pensees qui semblent dater de ce matin, etaient ecrites il y a quinze ans au moins, avant 1824, epoque ou mourait M. Joubert, age d'environ soixante-dix ans[159]. [Note 159: Soixante-dix ans moins trois jours; il mourut le 3 mai. M. de Chateaubriand dans les _Debats_ du 8 mai, el M. de Bonald dans _la Quotidienne_ du 24, ont consigne leurs publics regrets.] Je n'aurais pas fini de sitot, si j'extrayais tout ce qui, chez lui, s'attache au souvenir et vous suit. Combien de vues fines et profondes sur les anciens, sur leur genre de beaute, leur moderation decente! "On parle de leur imagination: c'est de leur gout qu'il faut parler; lui seul reglait toutes leurs operations, appliquant leur discernement a ce qui est beau et convenable. "Leurs philosophes meme n'etaient que de beaux ecrivains dont le gout etait plus austere." Paul-Louis Courier les jugeait ainsi. Et sur les formes particulieres des styles, sur Ciceron qu'on croit circonspect et presque timide, et qui, par l'expression, est le plus temeraire peut-etre des ecrivains, sur son eloquence claire, mais qui sort _a gros bouillons et cascades quand il le faut_; sur Platon, qui _se perd dans le vide_, mais tellement qu'_on voit le jeu de ses ailes_, qu'on _en entend le bruit_; sur Platon encore et Xenophon, et les autres ecrivains de l'ecole de Socrate, qui ont, dans la phrase, les circuits et _les evolutions du vol des oiseaux_, qui _batissent_ veritablement _des labyrinthes, mais des labyrinthes en l'air_, M. Joubert est inepuisable de vues et perpetuel d'images. Ciceron surtout lui revient souvent, comme Voltaire; il le comprend par tous les aspects et le juge, car lui-meme est un homme de _par-dela_, plus antique de gout: "La facilite est opposee au sublime. Voyez Ciceron, rien ne lui manque que l'obstacle et le saut." "Il y a mille manieres d'appreter et d'assaisonner la parole: Ciceron les aimait toutes." "Ciceron est dans la philosophie une espece de lune; sa doctrine a une lumiere fort douce, mais d'emprunt: cette lumiere est toute grecque. Le Romain l'a donc adoucie et affaiblie." Mais je m'apercois que je me rengage.--Nul livre, en resume, ne couronnerait mieux que celui de M. Joubert cette serie francaise, ouverte aux _Maximes_ de La Rochefoucauld, continuee par Pascal, La Bruyere, Vauvenargues, et qui se rejoint, par cent retours, a Montaigne. Il suffisait, nous disent ceux qui ont eu le bonheur de le connaitre, d'avoir rencontre et entendu une fois M. Joubert, pour qu'il demeurat a jamais grave dans l'esprit: il suffit maintenant pour cela, en ouvrant son volume au hasard, d'avoir lu. Sur quantite de points qui reviennent sans cesse, sur bien des themes eternels, on ne saurait dire mieux ni plus singulierement que lui: "Il n'y a pas, pense-t-il, de musique plus agreable que les _variations_ des airs connus." Or, ses _variations_, a lui, meriteraient bien souvent d'etre retenues comme definitives. Sa pensee a la forme comme le fond, elle fait-image et _apophthegme_. Esperons, a tant de titres, qu'elle aura cours desormais, qu'elle entrera en echange habituel chez les meilleurs, et enfin qu'il verifiera a nos yeux sa propre parole: "Quelques mots dignes de memoire peuvent suffire pour illustrer un grand esprit[160]." 1er Decembre 1838. [Note 160: J'ajoutais, en terminant, quelques conseils de detail relatifs a une future reimpression; ils deviennent inutiles a reproduire, le voeu que j'exprimais ayant ete surabondamment rempli.--(Voir encore sur M. Joubert un article de moi au tome 1er des _Causeries du Lundi_, et l'ouvrage intitule: _Chateaubriand et son Groupe litteraire..._; il revient presque a chaque page.)] LEONARD[161] [Note 161: Cet article a ete donne au _Journal des Debats_ (21 avril 1843), avec destination aux victimes du tremblement de terre de la Guadeloupe: l'humble obole marquee au nom de Leonard revenait de droit a ses infortunes compatriotes.] Dans mon gout bien connu pour les poetes lointains et plus qu'a demi oublies, pour les etoiles qui ont pali, j'avais toujours eu l'idee de revenir en quelques pages sur un auteur aimable dont les tableaux riants ont occupe quelques matinees de notre enfance, et dont les vers faciles et sensibles se sont graves une fois dans nos memoires encore tendres. Mais, tout en bercant ce petit projet, je le laissais dormir avec tant d'autres plus graves et qui ont toute chance de ne jamais eclore. Je ne m'attendais pas que parler de Leonard put redevenir une occasion qu'il fallut saisir au passage, un rapide et triste a-propos. C'est un age en tout assez facheux pour le poete entre dans la posterite (s'il n'est pas decidement du petit nombre des seuls grands et des immortels) que de devenir assez ancien deja pour etre hors de mode et paraitre suranne d'elegance, et de n'etre pas assez vieux toutefois pour qu'on l'aille rechercher a titre de curiosite antique ou de rarete refleurie. La plupart de nos poetes agreables du XVIIIe siecle se trouvent aujourd'hui dans ce cas; ils ne sont pas encore passes a l'etat de poetes du XVIe. Il y a la, pour les noms qui survivent, un age intermediaire, ingrat, qui ne sollicite plus l'interet et appelle plutot une severite injuste et extreme, a peu pres comme, pour les vivants, cet espace assez maussade qui s'etend entre la premiere moitie de la vie et la vieillesse. On n'a plus du tout la fleur; on n'est pas encore respecte et consacre. La renommee posthume des poetes a aussi sa cinquantaine. Leonard y echappera aujourd'hui. Sa destinee incomplete et touchante, revenant se dessiner, comme sur un fond de tableau funebre, dans le malheur commun des siens, rappellera l'interet qu'elle merita d'inspirer tout d'abord, et nul ici ne s'avisera de reprocher l'indulgence. Nicolas-Germain Leonard, ne a la Guadeloupe en 1744, vint tres-jeune en France, y passa la plus grande partie des annees de sa vie, mais il retourna plusieurs fois dans sa patrie premiere. Absent, il y pensa toujours; elle exerca sur lui, a distance et a travers toutes les vicissitudes de fortune, une attraction puissante et pleine de secretes alternatives. Il mettait le pied sur le vaisseau qui devait l'y ramener encore, lorsqu'il expira. Leonard avait dix-huit ans lorsque parut en France (1762) la traduction des Idylles de Gessner par Huber, laquelle obtint un prodigieux succes et enflamma beaucoup d'imaginations naissantes. Les journaux, les recueils du temps, les etrennes et almanachs des Muses furent inondes de traductions et imitations en vers, d'apres la version en prose. Gessner, le libraire-imprimeur de Zurich, devint une des idoles de la jeunesse poetique, comme cet autre imprimeur Richardson pour sa _Clarisse_. De tels contrastes flattaient les gouts du XVIIIe siecle, qui etait dans la meilleure condition d'ailleurs pour adorer l'idylle a laquelle ses moeurs se rapportaient si peu. On eut alors en litterature comme la monnaie de Greuze. Parmi la foule des noms, aujourd'hui oublies, qui se firent remarquer par l'elegance et la douceur des imitations, Leonard fut le premier en date et en talent, Berquin le second. L'idylle, telle que la donnait Gessner et que la reproduisait Leonard, etait simplement la pastorale dans le sens restreint du genre. Le genre idyllique, en effet, peut se concevoir d'une maniere plus etendue, plus conforme, meme dans son ideal, a la realite de la vie et de la nature. M. Fauriel, dans les ingenieuses _Reflexions_ qui precedent sa traduction de _la Partheneide_ de Baggesen, etablit que ce n'est point la condition des personnages representes dans la poesie idyllique qui en constitue l'essence, mais que c'est proprement l'accord de leurs actions avec leurs sentiments, la conformite de la situation avec les desirs humains, en un mot la rencontre harmonieuse d'un certain etat de calme, d'innocence et de bonheur, que la nature comporte peut-etre, bien qu'il soit surtout reserve au reve. Ainsi, dans les grands poemes non idylliques, chacun sait d'admirables morceaux qu'on peut, sans impropriete, qualifier d'idylles, et qui sont, meme en ce genre, les exemples du ton certes le plus eleve et du plus grand caractere. Qu'on se rappelle dans _l'Odyssee_ l'episode charmant de Nausicaa au sortir de la plus affreuse detresse d'Ulysse; dans Virgile, la seconde vie des hommes vertueux sous les ombrages de l'Elysee; dans le Tasse, la fuite d'Herminie chez les bergers du Jourdain; dans Camoens, l'arrivee de Gama a l'ile des Nereides; dans Milton, les amours de l'Eden. En tous ces morceaux, l'emotion se redouble du contraste de ce qui precede ou de ce qui va suivre, du bruit lointain des combats ou des naufrages, et du cercle environnant de toutes les calamites humaines un moment suspendues. Si ideal, si divin que soit le tableau, il garde encore du reel de la vie. Le genre idyllique, du moment qu'il se circonscrit, qu'il s'isole et se definit en lui-meme, devient a l'instant quelque chose de bien moins eleve et de moins fecond. Il y a lieu pourtant dans les poemes d'une certaine etendue qui s'y rapportent, dans _Louise_, dans _Hermann et Dorothee_, a des contrastes menages qui sauvent la monotonie et eloignent l'idee du factice. Cet ecueil est encore evitable dans les pieces plus courtes, dans les simples eglogues et idylles proprement dites, qui, d'ailleurs, permettent bien moins de laisser entrevoir le revers de la destinee et de diversifier les couleurs; mais Theocrite bien souvent, et Goldsmith une fois, y ont reussi. Leonard, s'il ne vient que tres-loin apres eux pour l'originalite du cadre et de la pensee, pour la vigueur et la nouveaute du pinceau, a su du moins conserver du charme par le naturel. Ne sous le ciel des tropiques, au sein d'une nature a part, dont il ne cessa de se ressouvenir avec amour, il ne semble jamais avoir songe a ce que le hasard heureux de cette condition pouvait lui procurer de traits singuliers et nouveaux dans la peinture de ses paysages, dans la decoration de ses scenes champetres. Parny lui-mome et Bertin, en leurs elegies, n'ont guere songe a retremper aux horizons de l'Ile-de-France les descriptions trop affadies de Paphos et de Cythere. En son poeme des _Saisons_, au chant de l'_Ete_, Leonard disait: Quels beaux jours j'ai goutes sur vos rives lointaines, Lieux cheris que mon coeur ne saurait oublier! Antille merveilleuse, ou le baume des plaines Va jusqu'au sein des mers saisir le nautonier! Ramene-moi, Pomone, a ces douces contrees.... Toujours _Pomone_. Et plus loin, en des vers d'ailleurs bien elegants, le poete ajoute: Mais ces riches climats fleurissent en silence; Jamais un chantre aile n'y porte sa cadence: Ils n'ont point Philomele et ses accents si doux, Qui des plaisirs du soir rendent le jour jaloux. Autour de ces rochers ou les vents sont en guerre, Le terrible Typhon a pose son tonnerre.... Passe pour _Philomele_. On peut la rappeler pour dire avec regret que ces printemps eternels ne l'ont pas. Mais s'il s'agit de ces ouragans que rien n'egale, pourquoi ne pas laisser le vieux _Typhon_ sous son Etna? C'est la gloire propre de Bernardin de Saint-Pierre d'avoir, le premier, reproduit et comme decouvert ce nouveau monde eclatant, d'en avoir nomme par leur vrai nom les magnificences, les felicites, les tempetes, dans sa grande et virginale idylle. Leonard, d'ailleurs, en meme temps qu'il epanchait au sein d'un genre riant son ame honnete et sensible, etudiait beaucoup et recherchait tout ce qui pouvait composer et assortir le bouquet pastoral qu'il voulait faire agreer au public. Il ne se tient pas du tout a Gessner; les anciens, Tibulle, Properce, lui fournissent des motifs a demi elegiaques qu'il s'approprie et paraphrase avec une grace affaiblie; il en demande d'autres a Sapho, a Bion et a Moschus; il en emprunte surtout aux Anglais, si riches alors en ce genre de tableaux. L'imitation qu'il a donnee du _Village detruit_, de Goldsmith, a de l'agrement, de l'aisance; et offre mome une sorte de relief, si on evite de la comparer de trop pres avec l'original. En un mot, dans cette carriere ouverte au commencement du siecle par Racine fils et par Voltaire, et suivie si activement en des sens divers par Le Tourneur et Ducis, par Suard et l'abbe Arnaud, Leonard a son tour fait un pas; il est de ceux qui tendent a introduire une veine des litteratures etrangeres modernes dans la notre. Il represente assez bien chez nous un diminutif de Thompson, de Collins, ou mieux un Penrose, quelqu'un de ces doux poetes vicaires de campagne. Mais puisque ce n'est pas, comme chez Andre Chenier, l'art des combinaisons (_junctura pollens_), le procede savant, la fermete des tons et des couleurs qu'on espere trouver en lui, on doit preferer celles de ses pieces ou, a travers les reminiscences de ses modeles, il nous a donne quelques marques directes et attendrissantes, quelques temoignages intimes de lui-meme: _l'Ermitage, le Bonheur, les Regrets, les Deux Ruisseaux_. Un grand evenement de coeur remplit sa jeunesse et semble avoir decide de toute sa destinee. Il aima, il fut aime; mais, au moment de posseder l'objet promis, une mere cruelle et interessee prefera un survenant plus riche. La jeune fille mourut de douleur, non sans avoir senti fuir auparavant sa raison egaree; et lui, il passa de longues annees a gemir amerement en lui-meme, a moduler avec douceur ses regrets. On peut lire cette histoire sous un voile tres-legerement transparent dans le roman qu'il a intitule _la Nouvelle Clementine_. De plus, ses vers a chaque instant la rappellent et en empruntent une teinte melancolique, une note plaintive et bien vraie. Il chante Arpajon et les bords de l'Orge, temoins des serments, et les bosquets de Romainville ou les lilas lui disaient d'esperer. _Felicite passee pour ne plus revenir!_ c'est le refrain de romance qu'il emprunte au vieux Bertaut et qu'il approprie a sa peine. Il ne vit plus desormais, il attend l'heure du soir, la fin de la journee, le moment de la reunion future avec ce qu'il a perdu. Un seul etre me manque et tout est depeuple, il dit a peu pres cela, comme l'a dit le chantre d'Elvire, mais il ne cesse de le repeter, de le croire. Les grands poetes ont en eux de puissantes et aussi de cruelles ressources de consolation; leur ame, comme une terre fertile, se renouvelle presque a plaisir, et elle retrouve plusieurs printemps. Celui qui fit _Werther_ domine sa propre emotion et semble, du haut de son genie, regarder sa sensibilite un moment brisee, comme le rocher qui surplombe regarde a ses pieds l'ecume de la cascade insensee. Le poete plus faible est souvent aussi, le dirai-je? plus sincere, plus vrai. Il prend au serieux la poesie, l'elegie; il la pratique, il en vit, il en meurt: c'est la une bien grande faiblesse, j'en conviens, mais c'est humain et touchant. Une des plus jolies idylles de Leonard est celle des _Deux Ruisseaux_, bien connue sans doute, mais qui merite d'etre citee encore, eclairee comme elle l'est ici par la connaissance que nous avons de son secret douloureux: Daphnis prive de son amante Conta cette fable touchante A ceux qui blamaient ses douleurs: Deux Ruisseaux confondaient leur onde, Et sur un pre seme de fleurs Coulaient dans une paix profonde. Des leur source, aux memes deserts La meme pente les rassemble, Et leurs voeux sont d'aller ensemble S'abimer dans le sein des mers. Faut-il que le destin barbare S'oppose aux plus tendres amours? Ces Ruisseaux trouvent dans leur cours Un roc affreux qui les separe. L'un d'eux, dans son triste abandon, Se dechainait contre sa rive, Et tous les echos du vallon Repondaient a sa voix plaintive. Un passant lui dit brusquement: Pourquoi sur cette molle arene Ne pas murmurer doucement? Ton bruit m'importune et me gene. --N'entends-tu pas, dit le Ruisseau, A l'autre bord de ce coteau, Gemir la moitie de moi-meme? Poursuis ta route, o voyageur! Et demande aux Dieux que ton coeur Ne perde jamais ce qu'il aime. La protection du marquis de Chauvelin, homme de beaucoup d'esprit et poete agreable lui-meme, valut a Leonard un emploi diplomatique qui le retint pendant dix annees environ (1773-1783), tantot comme secretaire de legation, tantot meme comme charge d'affaires aupres du Prince-Eveque de Liege. Le pays etait beau, les fonctions mediocrement assujettissantes; il parait les avoir remplies avec, plus de conscience et d'assiduite que de gout. Je dois aux communications parfaitement obligeantes de M. Mignet, des renseignements plus precis sur cette epoque un peu disparate de la vie de Leonard. Il eut l'honneur d'etre trois fois charge d'affaires durant l'absence de son ministre, M. Sabatier de Cabre; la premiere depuis le 18 novembre 1775 jusqu'au 21 juin 1777; la seconde depuis le 16 mars jusqu'au 9 aout 1778; la troisieme depuis le 9 janvier jusqu'au 8 decembre 1782. C'est a ce moment que, le marquis de Sainte-Croix ayant succede comme ministre plenipotentiaire a M. Sabatier, Leonard se retira et rentra en France. Gretry, dans le meme temps, arrivait a Liege, et y recevait des ovations patriotiques que la correspondance de M. de Sainte-Croix mentionne et que Leonard eut ete heureux d'enregistrer. Les depeches de celui-ci, adressees a M. de Vergennes et conservees au depot des Affaires etrangeres, sont au nombre de soixante; plus de depeches en tout que d'idylles. On s'apercoit aisement, en y jetant les yeux, que le poete diplomate redouble d'efforts, et que, novice en cela peut-etre, il s'applique a justifier par son zele la distinction dont il est honore. Les affaires de la France avec le Prince et les Etats de Liege etaient necessairement tres-petites; affaires surtout de libellistes a poursuivre et de deserteurs a reclamer. Pourtant, par Liege, on avait les communications libres tant avec la Basse-Allemagne, dont cet Etat faisait partie, qu'avec la Hollande, dont les Pays-Bas autrichiens nous tenaient separes. L'interet des Pays-Bas etait de mettre un mur entre la France et Liege pour fermer cette voie d'ecoulement a notre commerce. La France, au contraire, cherchait a faciliter le passage. Aussi presque toutes les depeches de Leonard roulent sur l'execution de certaines routes et chaussees, de certains canaux qui avaient ete stipules par un traite recent. Il faut voir comme le tendre auteur des _Deux Ruisseaux_ s'y evertue. Le Prince-Eveque a l'air d'etre bien dispose pour la France; mais il ne fait pas de ses Etats ce qu'il veut. Ceux-ci tachent de tirer de Versailles un secours d'argent pour les routes demandees. Le chancelier ou chef du ministere du prince est au fond moins favorable que son maitre. Il s'agit de penetrer ses vues, de s'assurer que le secours, si on le donne, sera bien affecte a l'emploi promis. Il y a la un autre _M. de Leonard_ qui n'est pas le notre, mais une espece d'ingenieur du Prince, et qu'il s'agit de capter en tout honneur: une boite d'or avec portrait de Sa Majeste parait produire un effet merveilleux. A travers cela, et dans les intervalles apres tout assez monotones, l'occupation favorite de Leonard etait la composition d'un roman sentimental intitule _Lettres de deux Amants de Lyon_ (Therese et Faldoni), qu'il ne publia qu'a son retour, en France et qui eut dans le temps un succes de larmes. Sous une forme detournee, il y caressait encore le souvenir de ses propres douleurs. L'epigraphe qu'il emprunte a Valere-Maxime declare tout d'abord sa pensee: "Du moment qu'on s'aime de l'amour a la fois le plus passionne et le plus pur, mieux vaut mille fois se voir unis dans la mort que separes dans la vie." Je crois pouvoir rapporter aussi a ce sejour de Liege la jolie piece intitulee _le Nouveau Philemon_, ou figurent Deux ermites voisins des campagnes belgiques. C'est une variante et un peu une parodie de la metamorphose du _Philemon et Baucis_ de La Fontaine. On dirait qu'un grain de gaiete flamande s'y fait sentir. Une versification familiere et charmante, tout a fait digne de Gresset, amene, en se jouant, de spirituels details dans un ton de malice adoucie. On y voit quelle devait etre la nuance d'esprit de l'aimable auteur, quand il s'egayait. Quelques idylles et poesies champetres, composees en ces memes annees, s'ajouterent a une nouvelle et assez jolie edition que donna Leonard (La Haye, 1782). Cette publication litteraire amena un petit incident diplomatique, un cas d'etiquette que je ne veux pas omettre; et, puisque je suis aux sources officielles, voici _in extenso_ la grave depeche du ministre plenipotentiaire, Sabatier de Cabre, au comte de Vergennes (2 janvier 1782): "M. Leonard avait presente la nouvelle edition de ses _Pastorales_ au Prince-Eveque, qui fait autant de cas de sa personne que de ses ouvrages. Son Altesse me prevint hier qu'elle lui destinait une tres-belle tabatiere d'or emaille, et me dit qu'elle allait le faire appeler pour la lui offrir devant moi. Je representai au prince que M. Leonard ne pouvait la recevoir sans votre aveu. Il me parut peine du delai qu'entrainerait cette delicatesse qu'il juge outree, puisque c'est seulement a titre de poete distingue qu'il s'acquitte envers lui du plaisir qu'il a du a la lecture de ses Idylles. "Comme il insistait vivement, j'imaginai de lui proposer de garder moi-meme en depot la tabatiere, jusqu'a ce que M. Leonard et moi eussions eu l'honneur de vous ecrire et de vous demander si vous trouvez bon qu'il l'accepte. Cet expedient a satisfait Son Altesse, a qui M. Leonard a exprime toute sa reconnaissance. J'ai ajoute qu'elle devait etre bien persuadee du regret que j'avais de retarder le bonheur que gouterait M. Leonard, en se parant des temoignages flatteurs de ses bontes et de son estime." M. de Vergennes repondit qu'il ne voyait aucun inconvenient au cadeau, et la tabatiere fut remise. Une tabatiere pour des idylles! Le XVIIIe siecle ne concevait rien de plus galant que ce prix-la: ........Pocula ponam Fagina, caelatum divini opus Alcimedontis[162]. [Note 162: La tabatiere etait alors le meuble indispensable, l'ornement de contenance, la source de l'esprit, _fons leporum_. Quand on reconcilia l'abbe Delille et Rivarol a Hambourg dans l'emigration, ils n'imaginerent rien de mieux que d'echanger leurs tabatieres. Le Prince-Eveque de Liege aurait bien pu dire a Berquin et a Leonard: "_Et vitula tu dignus et hic..._ Vous etes dignes tous les deux de la tabatiere. "Leonard, sur la fin de son sejour a Liege, dut connaitre le jeune baron de Villenfagne qui aimait la litterature, qui se fit editeur des _oeuvres choisies_ du baron de Walef (1779), et qui a depuis publie deux volumes de _Melanges_ (1788 et 1810) sur l'histoire et la litterature tant liegeoises que francaises. J'y ai cherche vainement le nom de Leonard; mais on y lit ce jugement sur le Prince-Eveque, alors regnant: "La Societe d'emulation a pris naissance sous Welbruck; on le determina a s'en declarer le protecteur, mais il fit peu de chose pour consolider cet etablissement. Welbruck etait un prince aimable et leger, qui ne cherchait qu'a, s'amuser, et qui n'a paru favoriser un instant les belles-lettres et les arts que pour imiter ce qu'il voyait faire a presque tous les souverains de l'Europe." (_Melanges_, 1810, page 62.) Nous voila edifies, mieux que nous ne pouvions l'esperer, sur le Leon X de l'endroit. La _Biographie universelle_ (article _Welbruck_) lui est plus favorable. (Voir dans le _Bulletin du Bibliophile belge_, tome IV, page 241, une Notice sur Leonard par M. Ferd. Henaux, 1847.)] Cependant la chaine doree, si legere qu'elle parut, allait peu a l'ame habituellement sensible et reveuse, et, pour tout dire, a l'ame malade de Leonard; plus d'une fois il y fait allusion en ses vers, et toujours pour temoigner la gene secrete et pour accuser l'empreinte. Il regrettait cette chere liberte, comme il disait, Aux dieux de la faveur si follement vendue. Son voeu de poete et de creole se reportait par dela les mers, vers ce berceau natal des Antilles, qui lui semblait receler pour son existence fatiguee le dernier abri du bonheur. Lui-meme, en des vers philosophiques, nous a confesse avec grace le faible de son inconstance: Mais le temps meme a qui tout cede Dans les plus doux abris n'a pu fixer mes pas! Aussi leger que lui, l'homme est toujours, helas! Mecontent de ce qu'il possede Et jaloux de ce qu'il n'a pas. Dans cette triste inquietude On passe ainsi la vie a chercher le bonheur: A quoi sert de changer de lieux et d'habitude, Quand on ne peut changer son coeur? Revenu de Liege a Paris au commencement de 1783, il partit l'annee suivante pour les colonies, ou il passa trois annees, apres lesquelles on le retrouve a Paris en 1787, pret a repartir de nouveau pour la Guadeloupe, mais cette fois avec le titre de lieutenant general de l'Amiraute et de vice-senechal de l'ile. Ainsi la sirene des tropiques l'appelait et le repoussait tour a tour. Des qu'il s'en eloignait, elle reprenait a ses veux tout son charme: telle l'Ile-de-France pour Bernardin de Saint-Pierre, qui de pres l'aima peu, et qui ne nous l'a peinte si belle que de souvenir. Mais pour Leonard, c'etait plus. Il semblait en verite que la patrie fut pour lui la Guadeloupe quand il etait en France, et la France quand il etait a la Guadeloupe. Celle des deux patries qu'il retrouvait devenait vite son exil; le mal du pays en lui ne cessait pas. _Romoe Titur amem ventosus, Tibure Romam_. En ses meilleurs jours, il est pareil encore a ce pasteur de Sicile, dont il emprunte la chanson a Moschus, et auquel il se compare: si la mer est calme, le voila qui convoite le depart et le voyage aux iles Fortunees; mais, des que le vent s'eleve, il se reprend au rivage, a aimer les bruits du pin sonore et l'ombre sure du vallon. Chacun, plus ou moins, est ainsi; chacun a son reve, sa patrie d'au dela, son ile du bonheur. Plus heureux peut-etre quand on n'y aborde jamais! on y croit toujours. Pour Leonard, cette ile avait un nom; il y alla, il en revint, il y retourna pour en revenir encore. Dans cette ame imbue des idees philanthropiques de son siecle, les desappointements furent grands, on le concoit, surtout lorsqu'il eut a exercer des fonctions austeres, a maintenir et a distribuer la justice. Ses fonctions diplomatiques elles-memes ne l'y avaient guere prepare. Lui dont tout le code semblait se resumer d'un mot: _Et moi aussi, je suis pasteur en Arcadie_, il se trouve brusquement transforme en Minos, siegeant, glaive en main, sur un tribunal. La revolution de 89 ne manqua pas d'avoir la-bas son contre-coup, et de susciter des tentatives d'anarchie. Leonard faillit etre assassine; il parait meme qu'il n'echappa que blesse. Degoute encore une fois et de retour en France au printemps de 1792, il exhalait a l'ombre du bois de Romainville ses tristesses dernieres, en des stances qui rappellent les plus doux accents de Chaulieu et de Fontanes; elles sont peu connues, et la generation nouvelle voudra bien me pardonner de les citer assez au long, car ce qui est du coeur ne vieillit pas. Enfin je suis loin des orages! Les Dieux ont pitie de mon sort! O mer, si jamais tu m'engages A fuir les delices du port, Que les tempetes conjurees, Que les flots et les ouragans Me livrent encore aux brigands, Desolateurs de nos contrees! Quel fol espoir trompait mes voeux Dans cette course vagabonde! Le bonheur ne court pas le monde; Il faut vivre ou l'on est heureux. Je reviens de mes longs voyages Charge d'ennuis et de regrets, Fatigue de mes gouts volages, Vide des biens que j'esperais. Dieux des champs! Dieux de l'innocence! Le temps me ramene a vos pieds; J'ai revu le ciel de la France, Et tous mes maux sont oublies. Ainsi le pigeon voyageur, Demi-mort et trainant son aile, Revient, blesse par le chasseur, Au toit de son ami fidele. Devais-je au gre de mes desirs Quitter ces retraites profondes? Avec un luth et des loisirs Qu'allais-je faire sur les ondes? Qu'ai je vu sous de nouveaux cieux? La soif de l'or qui se deplace, Les crimes souillant la surface De quelques marais desastreux. Souvent les Nymphes pastorales Me l'avaient dit dans leur courroux: "Aux regions des Cannibales "Que vas-tu chercher loin de nous?..." Combien de fois dans ma pensee J'ai dit, les yeux baignes de pleurs: Ne verrai-je plus les couleurs Du dieu qui repand la rosee? Les voila, ces jonquilles d'or, Ces violettes parfumees! Jacinthes que j'ai tant aimees, Enfin je vous respire encor! Quelle touchante melodie! C'est Philomele que j'entends. Que ses airs, oublies longtemps, Flattent mon oreille attendrie! J'ai vu le monde et ses miseres; Je suis las de les parcourir. C'est dans ces ombres tutelaires, C'est ici que je veux mourir! Je graverai sur quelque hetre: Adieu fortune, adieu projets! Adieu rocher qui m'as vu naitre! Je renonce a vous pour jamais. Que je puisse cacher ma vie Sous les feuilles d'un arbrisseau, Comme le frele vermisseau Qu'enferme une lige fleurie! Amours, Plaisirs, troupe celeste, Ne pourrai-je vous attirer, Et le dernier bien qui me reste Est-il la douceur de pleurer? Mais, helas! le temps qui m'entraine Va tout changer autour de moi: Deja mon coeur que rien n'enchaine Ne sent que tristesse et qu'effroi... Ce bois meme avec tous ses charmes, Je dois peut-etre l'oublier; Et le temps que j'ai beau prier Me ravira jusqu'a mes larmes. C'etait la le chant de bienvenue qu'il adressait a la France de 92, a cette France du 20 juin, et tout a l'heure du 10 aout, du 2 septembre! il ne tarda pas a se rendre compte de l'anachronisme. On a dit tres-spirituellement des bergeries de Florian qu'il y manquait _le loup_. S'il est absent aussi dans les idylles de Leonard, ce n'est pas que le poete ne l'ait certainement apercu. Il s'est ecrie en finissant: Aux champs comme aux cites, l'homme est partout le meme, Partout faible, inconstant, ou credule, ou pervers, Esclave de son coeur, dupe de ce qu'il aime: Son bonheur que j'ai peint n'etait que dans mes vers. Chose singuliere! et comme pour mieux verifier sa maxime, l'agitation de son coeur le reprit. Ces contrees qu'il venait presque de maudire, ou la haine l'a poursuivi, ou le rossignol ne chante pas, il veut tout d'un coup les revoir. Un mal etrange le commande; rien ne le retient; ses amis ont beau s'opposer a un voyage que sa sante delabree ne permet plus: il part pour Nantes, et y expire le 26 janvier 93, le jour meme fixe pour son embarquement. Il avait quarante-huit ans. Comme Florian, comme Legouve, comme Millevoye, comme bien des talents de cet ordre et de cette famille, Leonard ne put franchir cet age critique pour l'homme sensible, pour le poete aimable, et qui a besoin de la jeunesse. Il ne reussit pas a s'en detacher, a laisser mourir ou s'apaiser en lui ses facultes aimantes et tendres; il mourut avec elles et par elles. Lorsque tant d'autres assistent et survivent a l'affaiblissement de leur sensibilite, a la decheance de leur coeur, il resta en proie au sien, et son nom s'ajoute, clans le martyrologe des poetes, a la liste de ces infortunes frequentes, mais non pas vulgaires. Sa reputation modeste, et qui eut demande pour s'etablir un peu de silence, s'est trouvee comme interceptee dans les grands evenements qui ont suivi. Au sortir de la Revolution, un homme de gout, un poete gracieux, M. Campenon, a pieusement recueilli les Oeuvres completes de l'oncle qui fute son premier maitre et son ami. Passant a la Guadeloupe quelques annees apres la mort de Leonard, une jeune muse, qui n'est autre que madame Valmore, semble avoir recueilli dans l'air quelques notes, devenues plus brulantes, de son souffle melodieux. Qu'aujourd'hui du moins l'horrible ebranlement qui retentit jusqu'a nous aille reveiller un dernier echo sur sa pierre longtemps muette! que cet incendie lugubre eclaire d'un dernier reflet son tombeau! Avril 1843. ALOISIUS BERTRAND[163] [Note 163: Ce morceau a ete ecrit pour servir d'introduction au volume de Bertrand, intitule _Fantaisies a la maniere de Rembrandt et de Callot_, qui s'est publie par les soins de M. Victor Pavie, alors imprimeur-libraire a Angers (1842).] Il doit etre demontre maintenant par assez d'exemples que le mouvement poetique de 1824-1828 n'a pas ete un simple engouement de coterie, le complot de quatre ou cinq tetes, mais l'expression d'un sentiment precoce, rapide, aisement contagieux, qui sut vite rallier, autour des noms principaux, une grande quantite d'autres, secondaires, mais encore notables et distingues. Si la plupart de ces promesses resterent en chemin, si les trop confiants essais n'aboutirent en general a rien de complet ni de superieur, j'aime du moins a y constater, comme cachet, soit dans l'intention, soit dans le faire, quelque chose de _non-mediocre_, et qui meme repousse toute idee de ce mol amoindrissant. La province fut bientot informee du drapeau qui s'arborait a Paris, et, sur une infinite de points a la fois, l'elite de la jeunesse du lieu se hata de repondre par plus d'un signal et par des accents qui n'etaient pas tous des echos. Il suffisait dans chaque ville de deux ou trois jeunes imaginations un peu vives pour donner l'eveil et sonner le tocsin litteraire. Au XVIe siecle, les choses s'etaient ainsi passees lors de la revolution poetique proclamee par Ronsard et Du Bellay: le Mans, Angers, Poitiers, Dijon, avaient aussitot leve leurs recrues et fourni leur contingent. Ainsi, de nos jours, l'aiglon romantique (les ennemis disaient l'orfraie) parut voler assez rapidement de clocher en clocher, et, finalement, a voir le resultat en gros apres une quinzaine d'annees de possession de moins en moins disputee, il semble qu'il y ait conquete. Louis Bertrand, ou, comme il aimait a se poetiser, _Ludovic_, ou plutot encore _Aloisius_ Bertrand, qui nous vint de Dijon vers 1828, est un de ces Jacques Tahureau, de ces Jacques de La Taille, comme en eut aussi la moderne ecole, mis hors de combat, en quelque sorte, des le premier feu de la melee. S'attacher a tracer, a deviner l'histoire des poetes de talent morts avant d'avoir reussi, ce serait vouloir faire, a la guerre, l'histoire de tous les grands generaux tues sous-lieutenants; ou ce serait, en botanique, faire la description des individus plantes dont les beaux germes avortes sont tombes sur le rocher. La nature en tous les ordres n'est pleine que de cela. Mais ici un sort particulier, une fatalite etrange marque et distingue l'infortune du poete dont nous parlons: il a ses stigmates a lui. Si Bertrand fut mort en 1830, vers le temps ou il completait les essais qu'on publie aujourd'hui pour la premiere fois, son cercueil aurait trouve le groupe des amis encore reunis, et sa memoire n'aurait pas manque de cortege. Au lieu de cette opportunite du moins dans le malheur, il survecut obscurement, se fit perdre de vue durant plus de dix annees sans donner signe de vie au public ni aux amis; il se laissa devancer sur tous les points; la mort meme, on peut le dire, la mort dans sa rigueur tardive l'a trompe. Galloix, Farcy, Fontaney, ont comme preleve cette fraicheur d'interet qui s'attache aux funerailles precoces; et en allant mourir, helas! sur le lit de Gilbert apres Hegesippe Moreau, il a presque l'air d'un plagiaire. Nous venons, ses oeuvres en main, protester enfin contre cette serie de mechefs et de contre-temps combles par une terminaison si funeste. Quand meme, en mourant, il ne se serait pas souvenu de nous a cet effet, et ne nous aurait pas expressement nomme pour reparer a son egard et autant qu'il serait en nous, ce qu'il appelait _la felonie du sort_, nous aurions lieu d'y songer tout naturellement. C'est un devoir a chaque groupe litteraire, comme a chaque bataillon en campagne, de retirer et d'enterrer ses morts. Les indifferents, les empresses qui surviennent chaque jour ne demanderaient pas mieux que de les fouler. Patience un moment encore! et honneur avant tout a ceux qui ont aime la poesie jusqu'a en mourir! Louis-Jacques-Napoleon Bertrand naquit le 20 avril 1807, a Ceva en Piemont (alors departement de Montenotte), d'un pere lorrain, capitaine de gendarmerie, et d'une mere italienne. Il revint en France, a la debacle de l'Empire, age d'environ sept ans, et gardant plus d'un souvenir d'Italie. Sa famille s'etablit a Dijon; il y fit ses etudes, y eut pour condisciple notre ami le gracieux et sensible poete Antoine de Latour; mais Bertrand, fidele au gite, suca le sel meme du terroir et se naturalisa tout a fait Bourguignon. Dijon a produit bien des grands hommes; il en est, comme Bossuet, qui sortent du cadre et qui appartiennent simplement a la France. Ceux qui restent en propre a la capitale de la Bourgogne, ce sont le president de Brosses, La Monnoie, Piron, au XVIe siecle Tabourot; ils ont l'accent. Bertrand, a sa maniere, tient d'eux, et jusque dans son romantisme il suit leur veine. Le Dijon qu'il aime sans doute est celui des ducs, celui des chroniques rouvertes par Walter Scott et M. de Barante, le Dijon gothique et chevaleresque, plutot que celui des bourgeois et des vignerons; pourtant il y mele a propos la plaisanterie, la _gausserie_ du cru, et, sous air de Callot et de Rembrandt, on y retrouve du piquant des vieux _noels_. Son originalite consiste precisement a avoir voulu relever et enfermer sous forme d'art severe et de fantaisie exquise ces filets de vin clairet, qui avaient toujours jusque-la coule au hasard et comme par les fentes du tonneau. Destinee bizarre, et qui denote bien l'artiste! il passa presque toute sa vie, il usa sa jeunesse a ciseler en riche matiere mille petites coupes d'une delicatesse infinie et d'une invention minutieuse, pour y verser ce que nos bons aieux buvaient a meme de la gourde ou dans le creux de la main. Il achevait ses etudes en 1827, et deja la poesie le possedait tout entier. Dijon et ses antiquites heroiques, et cette fraiche nature peuplee de legendes, emplissaient son coeur. Les bords de la Suzon et les prairies de l'Armancon le captivaient. La nuit, aux grottes d'Asnieres, bien souvent, lui et quelques amis allaient effrayer les chauves-souris avec des torches et pratiquer un gai sabbat. Un journal distingue paraissait alors a Dijon et y tentait le meme role honorable que remplissait _le Globe_, a Paris. _Le Provincial_, redige par M. Theophile Foisset (l'historien du president de Brosses), surtout par Charles Brugnot, poete d'une vraie valeur, enleve bien prematurement lui-meme en septembre 1831, ouvrit durant quelques mois ses colonnes aux essais du jeune Bertrand[164]. Je retrouve la le premier jet et la premiere forme de tout ce qu'il n'a fait qu'augmenter, retoucher et repolir depuis. C'est dans ce journal qu'il dediait a l'auteur des _Deux Archers_, a l'auteur de _Trilby_, les jolies ballades en prose dont la facon lui coutait autant que des vers. Les vers non plus n'y manquaient pas; je lis, a la date du 10 juillet, _la Chanson du Pelerin qui heurte, pendant la nuit sombre et pluvieuse, a l'huis d'un chatel_; elle etait adressee _au gentil et gracieux trouvere de Lutece, Victor Hugo_, et pouvait sembler une allusion ou requete poetique ingenieuse: [Note 164: Le premier numero, qui parut le 1er mai 1828, contenait, de lui, une petite chronique de l'an 1304, intitulee _Jacques-les-Andelys_, et depuis lors presque dans chaque numero, jusqu'a la fin de septembre, epoque de la suspension du journal, il y insera quelque chose.] --Comte, en qui j'espere, Soient, au nom du Pere Et du Fils, Par tes vaillants roitres Les felons et traitres Deconfits! J'entends un vieux garde, Qui de loin regarde Fuir l'eclair, Qui chante et s'abrite, Seul en sa guerite, Contre l'air. Je vois l'ombre naitre, Pres de la fenetre Du manoir, De dame en cornette Devant l'epinette De bois noir. Et moi, barbe blanche, Un pied sur la planche Du vieux pont, J'ecoute, et personne A mon cor qui sonne Ne repond. --Comte, en qui j'espere, Soient, au nom du Pere, etc. Voila des rimes et un rhythme qui, ce semble, suffiraient a dater la piece a defaut d'autre indication. C'etait le moment de la ballade du _roi Jean_ et de la ballade _a la Lune_, le lendemain de _la Ronde du Sabbat_ et la veille des _Djinns_. L'espiegle _Trilby_ faisait des siennes, et Hoffmann aussi allait operer. Bertrand, dans sa fantaisie melancolique et nocturne, etait fort atteint de ces diableries; on peut dire qu'entre tous il etait et resta feru du lutin, cette fine muse: _Quem tu Melpomene semel...._ Son role eut ete, si ses vers avaient su se rassembler et se publier alors, de reproduire avec un art acheve, et meme superstitieux, de jolis ou grotesques sujets du Moyen-Age finissant, de nous rendre quelques-uns de ces joyaux, j'imagine, comme les Suisses en trouverent a Morat dans le butin de Charles le Temeraire[165]. Bertrand me fait l'effet d'un orfevre ou d'un bijoutier de la Renaissance; un peu d'alchimie par surcroit s'y serait mele, et, a de certains signes et procedes, Nicolas Flamel aurait reconnu son eleve. [Note 165: Je n'en yeux pour temoin que ce chapelet de menus couplets defiles grain a grain en l'honneur de la defunte cite chevaleresque: DIJON. O Dijon, la Tille Des glorieux ducs, Qui portes bequille Dans tes ans caducs! Jeunette et gentille, Tu bus tour a tour Au pot du soudrille Et du troubadour. A la brusquembille Tu jouas jadis Mule, bride, etrille, Et tu les perdis. La grise bastille Aux gris tiercelets Troua ta mantille De trente boulets. Le reitre qui pille Nippes au bahut, Nonnes sous leur grille, Te cassa ton luth. Mais a la cheville Ta main pend encor Serpette el faucille, Rustique tresor. O Dijon, la fille Des glorieux ducs, Qui portes bequille Dans tes ans caducs, Ca, vite une aiguille, Et de ta maison Qu'un vert pampre habille, Recouds le blason! ] En repondant a la precedente ballade du _Pelerin_ et en parlant aussi des autres morceaux inseres dans le _Provincial_, Victor Hugo lui avait ecrit qu'il possedait au plus haut point les secrets de la forme et de la facture, et que _notre Emile Deschamps lui-meme_, le maitre d'alors en ces gentillesses, _s'avouerait egale_. Par malheur Bertrand ne composa pas a ce moment assez de vers de la meme couleur et de la meme saison pour les reunir en volume; mecontent de lui et difficile, il retouchait perpetuellement ceux de la veille; il se creait plus d'entraves peut-etre que la poesie rimee n'en peut supporter. Doue de haut caprice plutot qu'epanche en tendresse, au lieu d'ouvrir sa veine, il distillait de rares stances dont la couleur ensuite l'inquietait. Voici pourtant une charmante piece naturelle et simple, ou s'exprime avec vague le seul genre de sentiment tendre, et bien fantastique encore, que le discret poete ait laisse percer dans ses chants: LA JEUNE FILLE. Est-ce votre amour que tous regrettez? Ma fille, il faudrait autant pleurer un songe." (ATALA). Reveuse et dont la main balance Un vert et flexible rameau, D'ou vient qu'elle pleure en silence, La jeune fille du hameau? Autour de son front je m'etonne De ne plus voir ses myrtes frais; Sont-ils tombes aux jours d'automne Avec les feuilles des forets? Tes compagnes sur la colline T'ont vue hier seule a genoux, O toi qui n'es point orpheline Et qui ne priais pas pour nous! Archange, o sainte messagere, Pourquoi tes pleurs silencieux? Est-ce que la brise legere Ne veut pas t'enlever aux cieux? Ils coulent avec tant de grace, Qu'on ne sait, malgre ta paleur, S'ils laissent une amere trace, Si c'est la joie ou la douleur. Quand tu reprendras solitaire Ton doux vol, soeur d'Alaciel, Dis-moi, la clef de ce mystere, L'emporteras-tu dans le ciel? 30 septembre 1828. Sans pretendre sonder, a mon tour, le secret de cette destinee de poete et mettre la main sur la clef fuyante de son coeur, il me semble, a voir jusqu'a la fin sa solitaire imagination se devorer comme une lampe nocturne et la flamme sans aliment s'egarer chaque soir aux lieux deserts,--il me semble presque certain que cette jeune Fille ideale, cet Ange de poesie, celle que M. de Chateaubriand a baptisee _la Sylphide_, fut reellement le seul etre a qui appartint jamais tout son amour; et comme il l'a dit dans d'autres stances du meme temps: C'est l'Ange envole que je pleure, Qui m'eveillait en me baisant, Dans des songes eclos a l'heure De l'etoile et du ver-luisant. Toi qui fus un si doux mystere, Fantome triste et gracieux, Pourquoi venais-tu sur la terre Comme les Anges sont aux cieux? Pourquoi dans ces plaisirs sans nombre, Oublis du terrestre sejour, Ombre reveuse, aimai-je une Ombre Infidele a l'aube du jour[166]? [Note 166: Plus tard pourtant, si nous en croyons quelques legers indices, il aurait aime moins vaguement, ou cru aimer; mais, meme alors, le meilleur de son coeur dut etre toujours pour l'_Ange_ et pour l'_Ombre_.] De ces premieres saisons de Bertrand, en ce qu'elles avaient de suave, de franc malgre tout et d'heureux, rien ne saurait nous laisser une meilleure idee qu'une page toute naturelle, qu'il a retranchee ensuite de son volume de choix, precisement comme trop naturelle et trop prolongee sans doute, car il aimait a reflechir a l'infini ses impressions et a les concentrer, pour ainsi dire, sous le cristal de l'art. Mais ici nous le prenons sur le fait; ce n'est plus a _l'huis d'un chatel_ que frappe mignardement le pelerin, c'est tout bonnement a la porte d'une ferme, durant une course a travers ces grasses et saines campagnes: "Je n'ai point oublie, raconte-t-il, quel accueil je recus dans une ferme a quelques lieues de Dijon, un, soir d'octobre que l'averse m'avait assailli cheminant au hasard vers la plaine, apres avoir visite les plateaux boises et les _combes_ encore vertes de Chamboeuf[167]. Je heurtai demon baton de houx a la porte secourable, et une jeune paysanne m'introduisit dans une cuisine enfumee, toute claire, toute petillante d'un feu de sarment et de chenevottes. Le maitre du logis me souhaita une bienvenue simple et cordiale; sa moitie me fit changer de linge et preparer un chaudeau, et l'aieul me forca de prendre sa place, au coin du feu, dans le gothique fauteuil de bois de chene que sa culotte (milady me le pardonne!) avait poli comme un miroir. De la, tout en me sechant, je me mis a regarder le tableau que j'avais sous les yeux. Le lendemain etait jour de marche a la ville, ce que n'annoncait que trop bien l'air affaire des habitants de la ferme, qui hataient les preparatifs du depart. La cuisine etait encombree de paniers ou les servantes rangeaient des fromages sur la paille. Ici une courge que la bonne Fee aurait choisie pour en faire un carrosse a Cendrillon, la des sacs de pommes et de poires qui embaumaient la chambre d'une douce odeur de fruits murs, ou des poulets montrant leur rouge crete par les barreaux de leur prison d'osier. Un chasseur arriva, apportant le gibier qu'il avait tue dans la journee; de sa carnassiere qu'il vida sur la table s'echapperent des lievres, des pluviers, des halbrans, dont un plomb cruel avait ensanglante la fourrure ou le plumage. Il essuya complaisamment son fusil, l'enferma dans une robe d'etamine, et l'accrocha au manteau de la cheminee, entre l'epi insigne de ble de Turquie et la branche ordinaire du buis saint. Cependant rentraient d'un pas lourd les valets de charrue, secouant leurs bottes jaunes de la glebe et leurs guetres detrempees. Ils grondaient contre le temps qui retardait le labourage et les semailles. La pluie continuait de battre contre les vitres; les chiens de garde pleuraient piteusement dans la basse-cour. Sur le feu que soufflait l'aieul avec ce tube de fer creux, ustensile oblige de tout foyer rustique, une chaudiere se couronnait d'ecume et de vapeurs au sifflement plaintif des branches d'_etoc_[168] qui se tordaient comme des serpents dans les flammes: c'etait le souper qui cuisait. La nappe mise, chacun s'assit, maitres et domestiques, le couteau et la fourchette en main, moi a la place d'honneur, devant un enorme chateau embastionne de choux et de lard, dont il ne resta pas une miette. Le berger raconta qu'il avait vu le loup. On rit, on gaussa, on goguenarda. Quelles honnetes figures dans ces bonnets de laine bleue! quelles robustes santes dans ces sayons de toile couleur de terreau! Ah! la paix et le bonheur ne sont qu'aux champs. Le metayer et sa femme m'offrirent un lit que j'aurais ete bien fache d'accepter: je voulus passer la nuit dans la creche. Rien de _rembranesque_ comme l'aspect de ce lieu qui servait aussi de grange et de pressoir: des boeufs qui ruminaient leur pitance, des anes qui secouaient l'oreille, des agneaux qui tetaient leur mere, des chevres qui trainaient la mamelle, des patres qui retournaient la litiere a la fourche; et, quand un trait de lumiere enfilait l'ombre des piliers et des voutes, on apercevait confusement des fenils bourres de fourrage, des chariots charges de "gerbes, des cuves regorgeant de raisins, et une lanterne eteinte pendant a une corde. Jamais je n'ai repose plus delicieusement. Je m'endormis au dernier chant du grillon tapi dans ma couche odorante de paille d'orge, et je m'eveillai au premier chant du coq battant de l'aile sur les perchoirs lointains de la ferme."--Et c'est la pourtant ce que, vous, qui le sentez et le depeignez si bien, vous quittez toujours[169]! [Note 167: _Combe_, creux de vallee de toutes parts entouree de montagnes et n'ayant qu'une issue.] [Note 168: _Etoc_, souche morte.] [Note 169: On peut rapprocher celle page de Bertrand de la piece celebre du poete Burns: _Le Samedi soir dans la chaumiere_. On verrait en quoi cette derniere, independamment de la forme poetique, reste encore tres-superieure. Car, la ou Bertrand veut etre surtout pittoresque, Burns se montre en outre cordial, moral, chretien, patriote. Son episode de Jenny introduit et personnifie la chastete de l'emotion; la Bible, lue tout haut, renvoie sur toute la scene une lueur religieuse. Puis viennent ces hautes pensees sur _la grandeur de la vieille Ecosse_ qui s'appuie a de telles images du foyer: _Sic fortis Etruria crevit_. Nul exemple n'est capable de faire mieux saisir le cote quelque peu defectueux de l'ecole et de la maniere que Bertrand adopta et poussa de plus en plus. Meme a ses meilleurs moments, il s'est trop retranche des sources vives.--On ne saurait aussi, a propos de cette page, ne pas se souvenir de l'admirable tableau qui termine l'idylle de Theocrite, _les Thalysies_. Ces trois morceaux en regard appellent bien des pensees. Si enfin l'on y joint le charmant tableau de _l'Euboique_ de Dion Chrysostome et l'arrivee du naufrage dans la cabane du chasseur, on aura au complet tous les sujets de comparaison.] La suspension du _Provincial_ laissait Bertrand libre, et nous le vimes arriver a Paris vers la fin de 1828 ou peut-etre au commencement de 1829. Il ne nous parut pas tout a fait tel que lui-meme s'est plu, dans son _Gaspard de la Nuit_, a se profiler par maniere de caricature: "C'etait un pauvre diable, nous dit-il de Gaspard, dont l'exterieur n'annoncait que miseres et souffrances. J'avais deja remarque, dans le meme jardin, sa redingote rapee qui se boutonnait jusqu'au menton, son feutre deforme que jamais brosse n'avait brosse, ses cheveux longs comme un saule, et peignes comme des broussailles, ses mains decharnees, pareilles a des ossuaires, sa physionomie narquoise, chafouine et maladive, qu'effilait "une barbe nazareenne; et mes conjectures l'avaient charitablement range parmi ces artistes au petit-pied, joueurs de violon et peintres de portraits, qu'une faim irrassasiable et une soif inextinguible condamnent a courir le monde sur la trace du Juif-errant." Nous vimes simplement alors un grand et maigre jeune homme de vingt et un ans, au teint jaune et brun, aux petits yeux noirs tres-vifs, a la physionomie narquoise et fine sans doute, un peu chafouine peut-etre, au long rire silencieux. Il semblait timide ou plutot sauvage. Nous le connaissions a l'avance, et nous crumes d'abord l'avoir apprivoise. Il nous recita, sans trop se faire prier, et d'une voix sautillante, quelques-unes de ses petites ballades en prose, dont le couplet ou le verset exact simulait assez bien la cadence d'un rhythme: on en a eu l'application, depuis, dans le livre traduit des _Pelerins polonais_ et dans les _Paroles d'un Croyant_. Bertrand nous recita, entre autres, la petite drolerie gothique que voici, laquelle se grava a l'instant dans nos memoires, et qui etait comme un avant-gout en miniature du vieux Paris considere magnifiquement du haut des tours de Notre-Dame: LE MACON. LE MAITRE MACON:--"Regardez ces bastions, ces contre-forts: on les dirait construits pour l'eternite." (Schilleb.--_Guillaume Tell_.) Le macon Abraham Knupfer chante, la truelle a la main, dans les airs echafaude, si haut que, lisant les vers gothiques du bourdon, il nivelle de ses pieds et l'eglise aux trente arcs-boutants et la ville aux trente eglises. Il voit les tarasques de pierre vomir l'eau des ardoises dans l'abime confus des galeries, des fenetres, des pendentifs, des clochetons, des tourelles, des toits et des charpentes, que tache d'un point gris l'aile echancree et immobile du tiercelet. Il voit les fortifications qui se decoupent en etoile, la citadelle qui se rengorge comme une geline dans un tourteau, les cours des palais ou le soleil tarit les fontaines, et les cloitres des monasteres ou l'ombre tourne autour des piliers. Les troupes imperiales se sont logees dans le faubourg. Voila qu'un cavalier tambourine la-bas. Abraham Knupfer distingue son chapeau a trois cornes, ses aiguillettes de laine rouge, sa cocarde traversee d'une ganse, et sa queue nouee d'un ruban. Ce qu'il voit encore, ce sont des soudards qui, dans le parc empanache de gigantesques ramees, sur de larges pelouses d'emeraude, criblent de coups d'arquebuse un oiseau de bois fiche a la pointe d'un mai. Et le soir, quand la nef harmonieuse de la cathedrale s'endormit couchee les bras en croix, il apercut de l'echelle, a l'horizon, un village incendie par des gens de guerre, qui flamboyait comme une comete dans l'azur." On aura remarque la precision presque geometrique des termes et l'exquise curiosite pittoresque du vocabulaire. Tout cela est vu et saisi a la loupe. De telles imagettes sont comme le produit du daguerreotype en litterature, avec la couleur en sus. Vers la fin de sa vie, l'ingenieux Bertrand s'occupait beaucoup, en effet, du daguerreotype et de le perfectionner. Il avait reconnu la un procede analogue au sien, et il s'etait, mis a courir apres. Mais alors de telles comparaisons ne venaient pas. Plus d'un de ces jeux gothiques de l'artiste dijonnais pouvait surtout sembler a l'avance une ciselure habilement faite, une moulure enjolivee et savante, destinee a une cathedrale qui etait en train de s'elever. Ou encore c'etait le peintre en vitraux qui coloriait et peignait ses figures par parcelles, en attendant que la grande rosace fut montee. Bertrand nourrissait a cette epoque d'autres projets plus etendus, et il n'entendait que preluder ou peloter, comme on dit, par ces sortes de _bambochades_. Ses amis de Dijon se flattaient de voir bientot paraitre de lui quelque roman historique qui aurait remue leur chere Bourgogne. Mais ces longs efforts suivis n'allaient pas a son haleine, et, comme tant d'organisations ardentes et fines, c'est dans le prelude et dans l'escarmouche qu'il s'est consume. Singuliere, insaisissable nature, que les gens du monde auraient peine a comprendre et que les artistes reconnaitront bien! Reveur, capricieux, fugitif ou plutot fugace, un rien lui suffit pour l'attarder ou le devoyer. Tantot a l'ombre, le long des rues solitaires, on l'eut rencontre rodant et filant d'un air de Pierre Gringoire, Comme un poete qui prend des vers a la pipee. Tantot, les coudes sur la fenetre de sa mansarde, on l'eut surpris par le trou de la serrure causant durant de longues heures avec la pale giroflee du toit. Il avait plus d'un rapport, en ces moments, avec le peintre paysagiste La Berge, mort d'epuisement sur une herbe ou sur une mousse. Mais Bertrand ne s'en tenait pas la, il allait, il errait. _Un rayon l'eblouit, une goutte l'enivre_, et en voila pour des journees. Aussi, meme en ces mois de courte intimite, nous le perdions souvent de vue; il disparaissait, il s'evanouissait pour nous, pour tous, pour ses amis de Dijon, auxquels il ne pouvait plusse decider a ecrire. Dans une lettre du 2 mai 1829, que nous avons sous les yeux, Charles Brugnot lui en faisait reproche d'une maniere touchante, en le rappelant aux champetres images du pays et en le provoquant a plus de confiance et d'abandon: "Vous avez beau faire, mon cher Bertrand, je ne puis m'accoutumer a vous laisser la-bas dans votre imprenable solitude. Quelque obstine que soit votre silence, je l'attribue plutot a votre souffrance morale qu'a l'oubli de ceux qui vous aiment... (Et apres quelques conjectures sur la vie de Paris:) En revanche, mon cher Bertrand, nous avons des promenades a travers champs qui valent peut-etre les soirees d'Emile Deschamps. Nous avons les pechers tout roses sur la cote, et les pruniers, les cerisiers, les pommiers, "tout blancs, tout roses, tout embaumes, ou le rossignol chante; la verdure des premiers bles, qui cache l'alouette tombee des nues, et la solitude de nos _Combes_ qui verdissent et gazouillent. Je voudrais vous apporter ici sur des ailes d'hirondelle, vous deposer a Gouville; la se trouveraient votre mere, votre jolie soeur, deux ou trois de vos amis. Nous dejeunerions sur l'herbe fraiche, nous irions errant tout le jour sur la verdure des bois et des champs; et puis, le soir, vous auriez vos ailes d'hirondelle qui vous reporteraient a votre case de Paris. Ce serait le reveil apres un doux songe.--N'est-ce pas que vous donneriez bien huit jours de Paris pour une journee comme celle-la? "A defaut de promenades, ayons donc des lettres. Retrouvons-nous dans nos lettres. Les indifferents decouragent; les coeurs connus remettent de la chaleur et de la vie dans ceux de leurs amis, quand ils se touchent. Un livre qui connaissait l'homme a dit: _Voe soli!_ Ne vous consumez pas ainsi de tristesse et d'amertume, mon cher Bertrand. Pensez a nous, ecrivez-nous, vous serez soulage!" Ces bonnes paroles l'atteignaient, le touchaient sans doute, mais ne le corrigeaient pas. Il souffrait de ce mal vague qui est celui du siecle, et qui se compliquait pour lui des circonstances particulieres d'une position genee. Un moment, la Revolution de Juillet parut couper court a son anxiete, et ouvrir une carriere a ses sentiments moins contraints; il l'avait accueillie avec transport, et nous le retrouvons a Dijon, durant les deux annees qui suivent, prenant, a cote de son ami Brugnot et meme apres sa mort, une part active et, pour tout dire, ardente, au _Patriote de la Cote-d'Or_. Le reveil ne fut que plus rude; ce _coup de collier_ en politique l'avait mis tout hors d'haleine; l'artiste en lui sentait le besoin de respirer. Par malheur, la litterature elle-meme avait fait tant soit peu naufrage dans la tempete, et si Bertrand avait recherche de ce cote la place du doux nid melodieux, il ne l'aurait plus trouvee. Mais il ne parait pas s'etre soucie de renouer les anciennes relations; le hasard seul nous le fit rencontrer une ou deux fois en ces dix annees; il s'evanouissait de plus en plus. Que faisait-il? a quoi revait-il? Aux memes songes sans doute, aux eternels fantomes que, par contraste avec la realite, il s'attachait a ressaisir de plus pres et a embellir. Il avait repris ses bluettes fantastiques; il les caressait, les remaniait en mille sens, et en voulait composer le plus mignon des chefs-d'oeuvre. On sait, dans l'antique eglogue, le joli tableau de cet enfant qui est tout occupe a cueillir des brins de jonc et a les tresser ensemble, pour en faconner une cage a mettre des cigales. Eh bien! Bertrand etait un de ces preneurs de cigales; et pour entiere ressemblance, comme ce petit berger de Theocrite, il ne s'apercut pas que durant ce temps le renard lui mangeait le dejeuner. "ITEM, _il faut vivre_," comme le repetait souvent un poete notaire de campagne que j'ai connu. La vie materielle revenait chaque jour avec ses exigences, et, si sobres, si modiques que fussent les besoins de Bertrand, il avait a y pourvoir. Je ne suivrai point le pauvre poete en peine dans la quantite de petits journaux oublies auxquels, ca et la, il payait et demandait l'obole. Un drame fantastique, ou, comme il l'avait intitule, un _drame-ballade_, fut presente par lui a M. Harel, directeur de la Porte-Saint-Martin, qui exprima le regret de ne pouvoir l'adaptera son theatre. Un moment il sembla que l'existence de Bertrand allait se regler: il devint secretaire de M. le baron Roederer, qui connaissait de longue main sa famille, et qui eut pour lui des bontes. Mais Bertrand, a ce metier du reve, n'avait guere appris a se trouver capable d'un assujettissement regulier. Et puis, lui rendre service n'etait pas chose si facile. Content de peu et avide de l'infini, il avait une reconnaissance extreme pour ce qu'on lui faisait ou ce qu'on lui voulait de bien; on aurait dit qu'il avait hate d'en emporter le souvenir ou d'en respecter l'esperance, et au moindre pretexte commode, au moindre coin propice, saluant sans bruit et la joie dans le coeur, il fuyait: J'esquive doucement et m'en vais a grands pas, La queue en loup qui fuit, et les yeux contre-bas, Le coeur sautant de joie et triste d'apparence[170].... [Note 170: Mathurin Regnier, satire VIII.] A travers cela il avait trouve, chose rare! et par la seule piperie de son talent, un editeur. Eugene Renduel avait lu le manuscrit des _Fantaisies de Gaspard_, y avait pris gout, et il ne s'agissait plus que de l'imprimer. Mais l'editeur, comme l'auteur, y desirait un certain luxe, des vignettes, je ne sais quoi de trop complet. Bref on attendit, et le manuscrit paye, modiquement paye, mais enfin ayant trouve maitre, continuait, comme ci-devant, de dormir dans le tiroir. Bertrand, une fois l'affaire conclue et le denier touche, s'en etait alle selon sa methode, se voyant deja sur velin et caressant la lueur. Un jour pourtant il revint, et ne trouvant pas l'editeur au gite, il lui laissa pour _memento_ gracieux la jolie piece qui suit: A M. EUGENE RENDUEL. SONNET. Quand le raisin est mur, par un ciel clair et doux, Des l'aube, a mi-coteau rit une foule etrange. C'est qu'alors dans la vigne, et non plus dans la grange, Maitres et serviteurs, joyeux, s'assemblent tous. A votre huis, clos encor, je heurte. Dormez-vous? Le matin vous eveille, eveillant sa voix d'ange. Mon compere, chacun en ce temps-ci vendange; Nous avons une vigne:--eh bien! vendangeons-nous? Mon livre est cette vigne, ou, present de l'automne, La grappe d'or attend, pour couler dans la tonne, Que le pressoir noueux crie enfin avec bruit. J'invite mes voisins, convoques sans trompettes, A s'armer promptement de paniers, de serpettes. Qu'ils tournent le feuillet: sous le pampre est le fruit. 5 octobre 1840. Cependant, a trop attendre, sa vie frele s'etait usee, et cette poetique gaiete d'automne et de vendanges ne devait pas tenir. Une premiere fois, se trouvant pris de la poitrine, il etait entre a la Pitie dans les salles de M. Serres, sans en prevenir personne de ses amis; la delicatesse de son coeur le portait a epargner de la sorte a sa modeste famille des soins difficiles et un spectacle attristant. Durant les huit mois qu'il y resta, il put voir souvent passer M. David le statuaire, qui allait visiter un jeune eleve malade. M. David avait de bonne heure, des 1828, concu pour le talent de Bertrand la plus haute, la plus particuliere estime, et il etait destine a lui temoigner l'interet supreme. Bertrand lui a, depuis, avoue l'avoir reconnu de son lit; mais il s'etait couvert la tete de son drap, en rougissant. Apres une espece de fausse convalescence, il retomba de nouveau tres-malade, et dut entrer a l'hospice Necker vers la mi-mars 1841. Mais, cette fois, sa fierte vaincue ceda aux sentiments affectueux, et il appela aupres de son lit de mort l'artiste eminent et bon, qui, durant les six semaines finales, lui prodigua d'assidus temoignages, recueillit ses paroles fievreuses et transmit ses volontes dernieres. Bertrand mourut dans l'un des premiers jours de mai. M. David suivit seul son cercueil; c'etait la veille de l'Ascension; un orage effroyable grondait; la messe mortuaire etait dite, et le corbillard ne venait pas. Le pretre avait fini par sortir; l'unique ami present gardait les restes abandonnes. Au fond de la chapelle, une soeur de l'hospice decorait de guirlandes un autel pour la fete du lendemain. L'humble nom, du moins, subsistera desormais autre part encore que sur la croix de bois du cimetiere de Vaugirard, ou le meme ami l'a fait tracer. C'est le manuscrit exactement prepare par l'auteur pour l'impression, qui, retire, moyennant accord, des mains du premier editeur, se publie aujourd'hui a Angers sous des auspices fideles; cette resurrection eveillera dans la patrie dijonnaise plus d'un echo. Je n'ai pas a entrer ici dans le detail du volume; je n'ai fait autre chose que le caracteriser par tout ceci, en racontant l'homme meme: depuis la pointe des cheveux jusqu'au bout des ongles, Bertrand est tout entier dans son _Gaspard de la Nuit_. Si j'avais a choisir entre les pieces pour achever l'idee du portrait, au lieu des joujoux gothiques deja indiques, au lieu des tulipes hollandaises et des miniatures sur email de Japon qui ne font faute, je tirerais de preference, du sixieme livre intitule _les Silves_, les trois pages de nature et de sentiment, _Ma Chaumiere, Sur les Rochers de Chevremorte, et Encore un Printemps_. La premiere doit etre d'avant 1830, lorsqu'avec un peu de complaisance on se permettait encore de rever un roi suzerain en son Louvre; les deux autres portent leur date et nous rendent avec une grace exquise le tres-proche reflet d'une realite douloureuse. Les voici donc, et avec leurs epigraphes, pompon en tete; quand on cite le minutieux auteur, il y aurait conscience de rien oublier. MA CHAUMIERE. En automne, les grives viendraient s'y reposer, attirees par les baies au rouge vif du sorbier des oiseleurs. (Le baron R. MONTHERME.) Levant ensuite les yeux, la bonne vieille vit comme la bise tourmentait les arbres et dissipait les traces des corneilles qui sautaient sur la neige autour de la grange. (Le poete allemand Voss.--Idylle XIII.) Ma chaumiere aurait, l'ete, la feuillee des bois pour parasol, et l'automne, pour jardin, au Lord de la fenetre, quelque mousse qui enchasse les perles de la pluie, et quelque giroflee qui fleure l'amande. Mais l'hiver, quel plaisir, quand le matin aurait secoue ses bouquets de givre sur mes vitres gelees, d'apercevoir bien loin, a la lisiere de la foret, un voyageur qui va toujours s'amoindrissant, lui et sa monture, dans la neige et dans la brume! Quel plaisir, le soir, de feuilleter, sous le manteau de la cheminee flambante et parfumee d'une bourree de genievre, les preux et les moines des chroniques, si merveilleusement portraits qu'ils semblent, les uns jouter, les autres prier encore! Et quel plaisir, la nuit, a l'heure douteuse et pale qui precede le point du jour, d'entendre mon coq s'egosiller dans le gelinier et le coq d'une ferme lui repondre faiblement, sentinelle lointaine juchee aux avant-postes du village endormi! Ah! si le roi nous lisait dans son Louvre,--o ma Muse inabritee contre les orages de la vie,--le seigneur suzerain de tant de fiefs qu'il ignore le nombre de ses chateaux, ne nous marchanderait pas une pauvre chaumine! SUR LES ROCHERS DE CHEVREMORTE[171]. [Note 171: A une demi-lieue de Dijon.] Et moi aussi j'ai ete dechire par les epines de ce desert, et j'y laisse chaque jour quelque partie de ma depouille. (_Les Martyrs_, livre X.) Ce n'est point ici qu'on respire la mousse des chenes et les bourgeons du peuplier, ce n'est point ici que les brises et les eaux murmurent d'amour ensemble. Aucun baume, le matin apres la pluie, le soir aux heures de la rosee; et rien, pour charmer l'oreille, que le cri du petit oiseau qui quete un brin d'herbe. Desert qui n'entends plus la voix de Jean-Baptiste! Desert que n'habitent plus ni les ermites ni les colombes! Ainsi mon ame est une solitude ou, sur le bord de l'abime, une main a la vie et l'autre a la mort, je pousse un sanglot desole. Le poete est comme la giroflee qui s'attache frele et odorante au granit, et demande moins de terre que de soleil. Mais, helas! je n'ai plus de soleil, depuis que se sont fermes les yeux si charmants qui rechauffaient mon genie! 22 Juin 1832. ENCORE UN PRINTEMPS. Toutes les pensees, toutes les passions qui agitent le coeur mortel sont les esclaves de l'amour. (COLERIDGE.) Encore un printemps,--encore une goutte de rosee qui se bercera un moment dans mon calice amer, et qui s'en echappera comme une larme. O ma jeunesse! tes joies ont ete glacees par les baisers du temps, mais tes douleurs ont survecu au temps qu'elles ont etouffe sur leur sein. Et vous qui avez parfile la soie de ma vie, o femmes! s'il y a eu dans mon roman d'amour quelqu'un de trompeur, ce n'est pas moi, quelqu'un de trompe, ce n'est pas vous! O printemps! petit oiseau de passage, notre hote d'une saison, qui chantes melancoliquement dans le coeur du poete et dans la ramee du chene! Encore un printemps,--encore un rayon du soleil de mai au front du jeune poete, parmi le monde, au front du vieux chene parmi les bois! Paris, 11 mai 1836. Que conclure, en finissant, de cette infortune de plus ajoutee a tant d'autres pareilles, et y a-t-il quelque chose a conclure? Faut-il pretendre, par ces tristes exemples, corriger les poetes, les guerir de la poesie; et pour eux, natures etranges, le charme du malheur raconte n'est-il pas plutot un appat? Constatons seulement, et pour que les moins entraines y reflechissent, constatons la lutte eternelle, inegale, et que la societe moderne, avec ses industries de toute sorte, n'a fait que rendre plus dure. La fable antique parle d'un berger ou chevrier, Comatas, qui, pour avoir trop souvent sacrifie de ses chevres aux Muses, fut puni par son maitre et enferme dans un coffre ou il devait mourir de faim; mais les abeilles vinrent et le nourrirent de leur miel. Et quand le maitre, quelques temps apres, ouvrit le coffre, il le trouva vivant et tout entoure des suaves rayons. De nos jours, trop souvent aussi, pour avoir voulu sacrifier imprudemment aux Muses, on est mis a la gene et l'on se voit pris comme dans le coffre; mais on y reste brise, et les abeilles ne viennent plus. Juillet 1842. LE COMTE DE SEGUR. Les ecrivains polygraphes sont quelquefois difficiles a classer; s'ils se sont repandus sur une infinite de genres et de sujets, sur l'histoire, la politique du jour, la poesie legere, les essais de critique et les jeux du theatre, on cherche leur centre, un point de vue dominant d'ou l'on puisse les saisir d'un coup d'oeil et les embrasser. Quelquefois ce point de vue manque; le jugement qu'on porte sur eux s'etend alors un peu au hasard et demeure disperse comme leur vie et les productions memes de leur plume. Mais on est heureux lorsqu'a travers cette variete d'emplois et de talents on arrive de tous les cotes, on revient par tous les chemins au moraliste et a l'homme, a une physionomie distincte et vivante qu'on reconnait d'abord et qui sourit. C'est ce qui doit nous rassurer aujourd'hui que nous avons a parler de M. de Segur. Sa longue vie, traversee de tant de vicissitudes, serait interessante a coup sur, peu aisee pourtant a derouler dans son etendue et a rassembler: lui-meme, en la racontant, il s'est arrete apres la periode brillante de sa jeunesse. Ses ouvrages litteraires sont nombreux, divers, nes au gre des mille circonstances: ses oeuvres dites completes ne les renferment pas tout entiers. Mais a travers tout, ce qui importe le plus, l'homme est la pour nous guider et nous rappeler; il reparait en chaque ouvrage et dans les intervalles avec sa nature expressive et bienveillante, avec son esprit net, judicieux et fin, son tour affectueux et leger, sa morale perpetuelle, touchee a peine, cette philosophie aimable de tous les instants qui repand sa douce teinte sur des fortunes si differentes, et qui fait comme l'unite de sa vie. Ses _Memoires_ nous le peignent a ravir durant les quinze dernieres annees de l'ancienne monarchie jusqu'a l'heure ou eclata la Revolution de 89. Ne en 1753, il avait vingt ans a l'avenement de Louis XVI au trone. Lui, le vicomte de Segur son frere, La Fayette, Narbonne, Lauzun, et quelques autres, ils etaient ce que Fontanes appelait les _princes de la jeunesse_. C'est toujours une belle chose d'avoir vingt ans; mais c'est chose doublement belle et heureuse de les avoir au matin d'un regne, au commencement d'une epoque, de se trouver du meme age que son temps, de grandir avec lui, de sentir harmonie et accord dans ce qui nous entoure. Avoir vingt ans en 1800, a la veille de Marengo, quel ideal pour une ame heroique! avoir vingt ans en 1774, quand on tenait a Versailles et a la cour, c'etait moins grandiose, mais bien flatteur encore: on avait la devant soi quinze annees a courir d'une vive, eblouissante et fabuleuse jeunesse. M. de Segur nous fait toucher en mainte page de ses _Memoires_ la reunion de circonstances favorables qui rendait comme unique dans l'histoire ce moment d'illusion et d'esperance. La litterature du XVIIIe siecle avait ete presque en entier consacree a etablir dans l'opinion les droits des peuples, a retrouver et a promulguer les titres du genre humain. Les classes privilegiees avaient, les premieres, accepte avec ardeur ces doctrines grandissantes qui les atteignaient si directement: c'etait generosite a elles, et l'on aime en France a etre genereux. La jeune noblesse, en particulier, se piquait de marcher en avant et de sacrifier de plein gre ce que nul, en fait, ne lui contestait a cette heure et ce que cette bonne grace en elle relevait singulierement. Elle manifestait son adoption des idees nouvelles par toutes sortes d'indices plus ou moins frivoles, par l'anglomanie dans les modes, par la simplicite du _frac_ et des costumes: "Consacrant tout notre temps, dit M. de Segur, a la societe, aux fetes, aux plaisirs, aux devoirs peu assujettissants de la cour et des garnisons, nous jouissions a la fois avec incurie, et des avantages que nous avaient transmis les anciennes institutions, et de la liberte que nous apportaient les nouvelles moeurs: ainsi ces deux regimes flattaient egalement, l'un notre vanite, l'autre nos penchants pour les plaisirs. "Retrouvant dans nos chateaux, avec nos paysans, nos gardes et nos baillis, quelques vestiges de notre ancien pouvoir feodal, jouissant a la cour et a la ville des distinctions de la naissance, eleves par notre nom seul aux grades superieurs dans les camps, et libres desormais de nous meler sans faste et sans entraves a tous nos concitoyens pour gouter les douceurs de l'egalite plebeienne, nous voyions s'ecouler ces courtes annees de notre printemps dans un cercle d'illusions et dans une sorte de bonheur qui, je crois, en aucun temps, n'avait ete destine qu'a nous. Liberte, royaute, aristocratie, democratie, prejuges, raison, nouveaute, philosophie, tout se reunissait pour rendre nos jours heureux, et jamais reveil plus terrible ne fut precede par un sommeil plus doux et par des songes plus seduisants." Ainsi on ne se privait de rien en cet age d'or rapide; on etait aisement prodigue de ce qu'on n'avait pas perdu encore; on cumulait legerement toutes les fleurs. Les gentilshommes faisaient comme ces princes qui se donnent les agrements de l'_incognito_, certains d'etre d'autant plus reconnus et honores. Au sortir d'un duel ou l'on avait blesse un ami, on arrivait au dejeuner de l'abbe Raynal pour y guerroyer contre les prejuges; on etait le soir du quadrille de la Reine apres avoir joui d'une matinee patriarcale de Franklin; on courait se battre en Amerique, et l'on en revenait colonel, pour assister au triomphe des montgolfieres ou aux baquets de Mesmer, et mettre le tout en vaudeville et en chanson. Ce qu'il faut se hater de dire a la louange de ces hommes aimables, de ces courtisans-philosophes si elegants et si accomplis, c'est que, quand vinrent les epreuves serieuses, ils ne se trouverent pas trop au-dessous: la fortune eut beau s'armer de ses foudres et de ses orages, elle echoua le plus souvent contre leur humeur. On sait l'attitude inalterable de Lauzun au pied de l'echafaud, celle de Narbonne au milieu des rigueurs fameuses de cette retraite glacee. Sans avoir eu a se mesurer a ces conjonctures tout a fait extremes, les deux freres Segur, le comte et le vicomte, avec les nuances particulieres qui les distinguaient, surent garder, eux aussi, leur bonne grace et toutes leurs qualites d'esprit, plume en main, dans l'adversite. Ce que ne garderent pas moins, en general, les personnages de cette epoque et de ce rang qui survecurent et dont la vieillesse honoree s'est prolongee jusqu'a nous, c'est une fidelite remarquable, sinon a tous les principes, du moins a l'esprit des doctrines et des moeurs dont s'etait imbue leur jeunesse; c'est le don de sociabilite, la pratique affable, tolerante, presque affectueuse, vraiment liberale, sans ombre de misanthropie et d'amertume, une sorte de confiance souriante et deux fois aimable apres tant de deceptions, et ce trait qui, dans l'homme excellent dont nous parlons, formait plus qu'une qualite vague et etait devenu le fond meme du caractere et une vertu, la bienveillance. Mais ne devancons point les temps; nous sommes a ces annees d'avant la Revolution, lesquelles toutefois il ne faudrait pas juger trop frivoles. Pour M. de Segur, cette epoque peut se partager en deux moities separees par la guerre d'Amerique. A son retour, il entre dans la vie deja serieuse et dans la seconde jeunesse. Jusqu'alors il n'avait fait qu'entremeler avec agrement les camps et la cour, cultiver la litterature legere, et arborer les gouts de son age, non sans profiter vivement de toutes les occasions de s'eclairer ou de se murir au sein de ces inappreciables societes d'alors, qu'il appelle si bien des ecoles brillantes de civilisation. C'est ce serieux dissimule sous des formes aimables qui en faisait le charme principal, et dont le secret s'est perdu depuis. On en retrouve le regret en meme temps que l'expression en plus d'une page des _Memoires_ de M. de Segur; car combien, sous cette plume facile, d'apercus historiques profonds et vrais! Le lecteur amuse qui court est tente de n'en pas saisir toute la reflexion, tant cela est dit aisement. M. de Segur, au retour de sa campagne d'Amerique, rapportait en portefeuille une tragedie en cinq actes de _Coriolan_, qu'il avait composee dans la traversee a bord du _Northumberland_ et qui fut jouee ensuite par ordre de Catherine sur le theatre de l'Ermitage. Quelques contes, des fables, de jolies romances, de gais couplets, lui avaient deja valu les encouragements du duc de Nivernais, du chevalier de Bouflers, et les conseils de Voltaire lui-meme, au dernier voyage du grand poete a Paris. Ce gracieux bagage de famille et de societe[172] offrait a la fin son etiquette et comme son cachet dans une spirituelle approbation et un privilege en parodie qui etaient censes emaner de la jeune epouse de l'auteur, petite-fille d'un illustre chancelier: [Note 172: Une partie se trouve dans les _Melanges_, et le reste dans le _Recueil de Famille_, volume qui n'a eu qu'une demi-publicite.] D'Aguesseau de Segur, par la grace d'amour, L'ornement de Paris, l'ornement de la cour, A tous les gens a qui nous avons l'art de plaire, C'est-a-dire a tous ceux que le bon gout eclaire, Salut, honneur, plaisir, richesse et volupte, Presque point de raison et beaucoup de sante! Notre epoux trop enclin a la metromanie, etc., etc. ............................................ A ces causes voulant bien traiter l'exposant, ............................................ Nous defendons a tous confiseurs, patissiers, Marchands de beurre ainsi qu'a tous les epiciers, De rien envelopper jamais dans cet ouvrage, Quoiqu'a vrai dire il soit tout propre a cet usage; Ou bien paieront dix fois ce qu'alors il vaudra, Modique chatiment qui nul ne ruinera. Voulons que le precis du present privilege Soit ecrit a la fin du livre qu'il protege; Que l'on y fasse foi comme a l'original, Et que les gens de bien n'en disent point de mal. Ordonnons a celui de nos gens qui sait lire De bien executer ce que l'on vient d'ecrire; De soutenir partout prose, vers et couplets, Nonobstant les clameurs, nonobstant les sifflets: Tel est notre plaisir et telle est notre envie. Fait dans notre boudoir, bureau digne d'envie, Le premier jour de l'an sept cent quatre-vingt-un, Et de nos ans un peu plus que le vingt et un. Signe d'Aguesseau, comtesse de Segur. Et plus bas, Laure de Segur. (C'etait la fille de l'auteur, agee alors de moins de trois ans.) Pourtant les depeches ecrites par M. de Segur durant sa campagne d'Amerique avaient donne de sa prudence et de sa finesse d'observation une assez haute idee, pour qu'au retour M. de Vergennes songeat a le demander au marechal son pere, et a le lancer activement dans la carriere des negociations. Le poste qu'on lui destinait au debut etait des plus importants: il s'agissait de representer la France aupres de l'imperatrice Catherine. Les etudes serieuses et positives auxquelles dut se livrer a l'instant le jeune colonel devenu diplomate, temoignaient des ressources de son esprit et marquerent pour lui l'entree des annees laborieuses. Ces annees furent bien brillantes encore durant tout le cours de cette ambassade, ou il sut se concilier la faveur de l'illustre souveraine et servir efficacement les interets de la France. Profitant de l'aigreur naissante qu'excitait contre les Anglais la politique toute prussienne et electorale de leur roi, usant avec adresse de l'acces qu'il s'etait ouvert dans l'esprit du prince Potemkin, il parvint a signer, vers les premiers jours de l'annee 1787, avec les ministres russes, un traite de commerce qui assurait a la France tous les avantages dont jusqu'alors les Anglais avaient exclusivement joui. Ce succes fut, en quelque sorte, personnel a M. de Segur, qui, dans ses _Memoires_ et dans ses divers ecrits, a pu s'en montrer fier a bon droit. Efface a son arrivee par les ministres d'Angleterre et d'Allemagne, il n'avait du qu'a lui-meme, a cet heureux accord de decision et de bonne grace qui ne se rencontre qu'aux meilleurs moments, de se conquerir de plain-pied une consideration dont l'effet s'etendit par degres jusque sur ses demarches politiques. Si quelque interet s'attache aujourd'hui pour nous a cette negociation, il tient tout entier, on le concoit, a la facon dont le negociateur nous la raconte, et au jeu subtil des mobiles qu'il nous fait toucher. La bizarrerie capricieuse du prince Potemkin ne fut pas le moindre ressort au debut de cette petite comedie. Il etait grand questionneur, se piquant fort d'erudition, surtout en matiere ecclesiastique. Ce faible une fois decouvert, M. de Segur n'avait qu'a le mettre sur son sujet favori, qui etait l'origine et les causes du schisme grec, et, l'entendant patiemment discourir durant des heures entieres sur les conciles oecumeniques, il faisait chaque jour de nouveaux progres dans sa confiance. Les autres personnages de la cour ne sont pas moins agreablement dessines. "En s'etendant un peu longuement sur ce sejour en Russie, ecrivions-nous il y a plus de quinze ans deja, lors de l'apparition des _Memoires_, l'auteur ou mieux le spirituel causeur a cede sans doute a plus d'un attrait: la ou lui-meme a rencontre tant de plaisirs et de faveurs qu'il se plait a redire, d'autres qui lui sont chers ont recueilli dans les dangers d'assez glorieux sujets a celebrer. Il y a dans ce rapprochement de famille de quoi faire naitre plus d'une idee et sur la difference des epoques et sur celle des manieres litteraires. En se rappelant les eloquents, les genereux recits du fils, on aime a y associer par comparaison les merites qui recommandent ceux du pere, la mesure insensible du ton, ce style d'un choix si epure, d'une aristocratie si legitime, et toute cette physionomie, si rare de nos jours, qui caracterise dans les lettres la posterite, prete a s'eteindre, des Chesterfield, des Nivernais, des Bouflers[173]." [Note 173: _Globe_, 16 mai 1826.] _Prete a s'eteindre!_ ainsi pouvions-nous ecrire il y a quelques annees encore. Le temps depuis a fait un pas, et cette posterite derniere est a jamais eteinte aujourd'hui. Une partie interessante des _Memoires_ de M. de Segur est consacree aux details du voyage en Crimee ou l'ambassadeur de France eut l'honneur d'accompagner Catherine. Ce voyage romanesque et meme mensonger, tout rempli d'illusions et de prestiges, eut des resultats positifs et des effets historiques. Potemkin n'avait songe, en le combinant, qu'a ses interets de favori; il voulait, a l'aide de cette marche triomphale, enlever sa souveraine a ses rivaux, la fasciner et l'enorgueillir par le spectacle d'une puissance imaginaire, l'_enguirlander_, c'est bien le mot, je crois. Mais ce motif unique et tout particulier ne fut pas compris de loin ni meme de pres; on en supposa d'autres plus graves. Les cabinets etrangers, et meme les ambassadeurs qui etaient de la partie, crurent voir des intentions menacantes sous ces airs de fete, et a force de craindre une agression des Russes contre la Porte, on la fit naitre a l'inverse de la part de celle-ci. M. de Segur sait nous interesser a ce jeu dont il nous montre au doigt point par point le dessous; il en ranime a ravir dans son recit le divertissement et les mille circonstances. Est-ce avant, est-ce apres ce voyage, qu'il eut a poser lui-meme une limite dans les degres de cette faveur personnelle qu'il avait ambitionnee aupres de l'illustre souveraine, faveur precieuse et qu'il ne voulait pourtant pas epuiser? Je crois bien que ce fut avant le voyage et dans l'ete qui preceda la signature de son traite de commerce. On sait que la glorieuse imperatrice n'avait pas seulement des pensees hautes, et qu'elle conserva jusqu'au bout le don des caprices legers. Aimable, jeune, empresse de plaire, il etait naturel que M. de Segur traversat a un moment l'idee auguste et mille fois conquerante. Lorsqu'on le questionnait en souriant la-dessus, il repondait par un de ces recits qui ne font qu'effleurer. Il avait ete invite par l'imperatrice a l'une des residences d'ete, Czarskozelo ou toute autre, et divers indices, jusqu'au choix de l'appartement qu'on lui avait assigne, semblaient annoncer ce qu'avec les reines il est toujours un peu plus difficile de comprendre. Or M. de Segur, charge d'une mission delicate qui etait en bonne voie, tenait apparemment a y reussir sans qu'on put attribuer son succes a une habilete trop en dehors de la politique. Il avait de plus quelques autres raisons sans doute, comme on peut supposer qu'en suggere aisement la morale ou la jeunesse. Mais comment avertir a temps et avec convenance une fantaisie imperieuse qui d'ordinaire marchait assez droit a son but? Comment conjurer sans offense cette bonne grace imminente et son charme menacant? Chaque apres-midi, a une certaine heure, dans les jardins, l'imperatrice faisait sa promenade reguliere: deux allees paralleles etaient separees par une charmille; elle arrivait d'ordinaire par l'une et revenait par l'autre. Un jour, a cette heure meme de la promenade imperiale, M. de Segur imagina de se trouver dans la seconde des allees au moment du detour, et de ne pas s'y trouver seul, mais de se faire apercevoir, comme a l'improviste, prenant ou recevant une legere, une tres-legere marque de familiarite d'une des jolies dames de la cour qu'il n'avait sans doute pas mise dans le secret.--Au diner qui suivit, le front de Semiramis apparut tout charge de nuages et silencieux; vers la fin, s'adressant au jeune ambassadeur, elle lui fit entendre que ses gouts brillants le rappelaient dans la capitale, et qu'il devait supporter impatiemment les ennuis de cette retraite monotone. A quelques objections qu'il essaya, elle coupa court d'un mot qui indiquait sa volonte.--M. de Segur s'inclina et obeit; mais lorsqu'il revit ensuite l'imperatrice, toute bouderie avait disparu: la souveraine et la personne superieure avaient triomphe de la femme. C'est plus que n'en faisaient aux temps heroiques les deesses elles-memes: _Spretoeque injuria formoe_[174]. [Note 174: S'il est vrai, comme on l'a dit, que plus tard, les circonstances europeennes etant changees, Catherine, pour mieux dejouer la mission de M. de Segur a Berlin, ait envoye au roi de Prusse les billets confidentiels dans lesquels l'ambassadeur de France avait autrefois raille les amours de ce neveu du grand Frederic, elle ne fit en cela sans doute que suivre les pratiques constantes d'une politique peu scrupuleuse; mais elle put bien y meler aussi tout bas le plaisir de se venger d'un ancien dedain. Il y a de, ces retours tardifs de l'amour-propre blesse.] Lorsque M. de Segur rentra dans sa patrie apres cinq annees d'absence, la Revolution de 89 venait d'eclater: un autre ordre d'evenements et de conjonctures s'ouvrait au milieu de bien des esperances deja compromises et de bien des craintes deja justifiees. Pour la plupart des hommes de la periode precedente, les reves eblouissants allaient s'evanouir; les rivages d'Utopie et d'Atlantide s'enfuyaient a l'horizon: les voyages en Crimee etaient termines. Les _Memoires_ de M. de Segur finissent la aussi, comme s'il avait voulu les clore sur les derniers souvenirs de sa belle et vive jeunesse. Son role pourtant en ces annees agitees ne fut pas inactif; il suivit honorablement la ligne constitutionnelle ou plusieurs de ses amis le precedaient. Nomme au mois d'avril 91 ambassadeur extraordinaire a Rome en remplacement du cardinal de Bernis, la querelle flagrante avec le Saint-Siege l'empecha de se rendre a sa destination. Il refusa bientot le ministere des affaires etrangeres qui lui fut offert a la sortie de M. de Montmorin; mais il accepta de la part de Louis XVI une mission particuliere a Berlin aupres du roi Frederic-Guillaume. Il ne s'agissait de rien moins qu'apres les conferences de Pilnitz, de detacher doucement le monarque prussien de l'alliance autrichienne, et de le detourner de la guerre. Dans un interessant ouvrage publie en 1801 sur les dix annees de regne de Frederic-Guillaume, M. de Segur a touche les circonstances de cette negociation delicate ou il crut pouvoir se flatter, un tres-court moment, d'avoir reussi. Les _Memoires d'un Homme d'Etat_ sont venus depuis eclairer d'un jour nouveau et par le cote etranger toute cette portion longtemps voilee de la politique europeenne; les mille causes qui dejouerent la diplomatie de M. de Segur, et qui auraient fait echouer tout autre en sa place, y sont parfaitement definies[175]. Le moment etait arrive ou dans ce dechainement de passions violentes et de preventions aveugles, il n'y avait certes aucun deshonneur pour les hommes sages, pour les esprits moderes, a se sentir inhabiles, et impuissants. [Note 175: _Memoires tires des papiers d'un Homme d'Etat_, t. 1, p. 180-194.--Un adversaire et sans aucun doute un ennemi personnel du comte de Segur, Senac de Meilhan, a ecrit, a ce sujet, cette page peu connue: "... La presomption que l'homme est porte a avoir de ses talents et de son esprit faisait croire a plusieurs jeunes gens qu'ils joueraient (en 1789) un role eclatent; mais la Revolution, en mettant en quelque sorte l'homme a nu, faisait evanouir promptement cette illusion, qu'il etait aise de se faire a l'homme de cour, a celui du grand monde, qui se flattait d'obtenir dans l'Assemblee les memes succes que dans la societe. Le ton, les manieres, une certaine elegance qui cache le defaut de solidite, l'art des a-propos, tout cela se trouve sans effet au milieu d'hommes etrangers au grand monde et habitues a reflechir. Le comte de Segur est un exemple frappant de mediocrite demasquee, de presomption dejouee, d'infidelite punie. Les succes qu'il avait eus dans la societe avaient enfle son ambition, il crut avoir dans la Revolution une occasion de s'elever promptement, et se flattant, d'etre l'oracle de l'Assemblee, il quitta une Cour (la Cour de Russie) ou quelques _agrements_ dans l'esprit et des connaissances en litterature lui avaient obtenu un accueil flatteur. Il s'empressa de venir a Paris, arme de sa tragedie de _Coriolan_, d'une douzaine de fables et de cinq a six chansons. Madame de Stael alla au-devant du futur premier ministre, _Jeanne Gray_ a la main, et tous deux s'electriserent en faveur de la democratie; mais bientot le merite du comte fut apprecie a sa valeur, et il fut trop heureux d'obtenir d'etre ministre a Berlin. Traite avec le plus grand mepris dans cette Cour, et prive de l'espoir de jouer un role a Paris, la mort lui parut etre sa seule ressource; mais il porta sur lui une main mal assuree; le courage manqua a ce nouveau Caton, pour achever... L'amour de la vie prevalut, un chirurgien fut appele, et le comte prouva qu'il ne savait ni vivre ni mourir." Quand on a eu affaire dans sa vie a des haines aussi cruelles et aussi envenimees que cette page en fait supposer, on a quelque merite a n'avoir jamais pratique qu'indulgence et bienveillance, comme l'a fait M. de Segur.] Les evenements se precipitaient; M. de Segur et les siens demeurerent attaches au sol de la la France lorsqu'il n'etait deja plus qu'une arene embrasee. Son pere le marechal fut incarcere a la Force, et lui detenu avec sa famille dans une maison de campagne a Chatenay, celle meme ou l'on dit qu'est ne Voltaire. Le volume intitule _Recueil de Famille_ nous le montre, en ces annees de ruine, plein de serenite et de philosophie, adonne aux vertus domestiques, egayant, des que le grand moment de Terreur fut passe, les tristesses et les miseres des etres cheris qui l'entouraient. Son esprit n'avait jamais plus de vivacite que quand il servait son coeur. Chaque evenement, chaque anniversaire de cette vie interieure etait celebre par de petites comedies, par des vaudevilles qu'on jouait entre soi, par de gais ou tendres couplets qui parfois circulaient au dela: quelques personnes de cette societe renaissante se rappellent encore la chanson qui a pour titre: _les Amours de Laure_. En meme temps, des qu'il le put, M. de Segur reprit son role de temoin attentif aux choses publiques; de Chatenay il accourait souvent a Paris; il voyait beaucoup Boissy-d'Anglas et les hommes politiques de cette nuance. S'il ne fut point lui-meme a cette epoque membre des assemblees instituees sous le regime de la Constitution de l'an III, s'il n'eut point l'honneur de compter parmi ceux qui, comme les Simeon, les Portalis, lutterent regulierement pour la cause de l'ordre, de la moderation et des lois, et qui, eux aussi, suivant une expression memorable, faisaient alors au civil leur _Campagne d'Italie_[176], il la fit au dehors du moins et comme en volontaire dans les journaux. Plus d'une fois, m'assure-t-on, dans les moments d'urgence, il preta sa plume aux discours de Boissy-d'Anglas et de ses autres amis. En 1801 enfin, il contribua au retablissement des saines notions historiques et au redressement de l'opinion par deux publications importantes et qui meritent d'etre rappelees. [Note 176: _Eloge de M. Simeon_, par M. le comte Portalis, p. 24.] _La Politique de tous les Cabinets de l'Europe_ sous Louis XV et sous Louis XVI, contenant les ecrits de Favier et la correspondance secrete du comte de Broglie, avait deja paru en 93; mais M. de Segur en donna une edition plus complete, accompagnee de notes et de toutes sortes d'additions qui en font un ouvrage nouveau ou il mit ainsi son propre cachet. La politique exterieure de la France avait subi un changement decisif de systeme lors du traite de Versailles (1756), au debut de la guerre de Sept Ans: de la rivalite jusqu'alors constante avec l'Autriche, on avait passe a une etroite alliance en haine du roi de Prusse et de sa grandeur nouvelle. Les principaux chefs et agents de la diplomatie secrete que Louis XV entretenait a l'insu de son ministere etaient tres-opposes a cette alliance, selon eux decevante et infeconde, avec le cabinet de Vienne, et ils ne cessaient de conseiller le retour aux anciennes traditions ou la France avait puise si longtemps gloire et influence. Ils n'avaient pour cela qu'a enumerer, comme resultats du systeme contraire, les pertes de la derniere guerre, le partage honteux de la Pologne, et a constater une sorte d'abaissement manifeste du cabinet de Versailles dans les conseils de l'Europe. D'une autre part, il etait incontestable que d'habiles ministres, tels que M. de Choiseul et M. de Vergennes, avaient su tirer de cette situation nouvelle, l'un par le Pacte de famille, l'autre a l'epoque de la guerre d'Amerique, des ressources imprevues qui avaient balance les desavantages et repare jusqu'a un certain point l'honneur de notre politique. Eleve a l'ecole de ces deux ministres, M. de Segur oppose frequemment ses vues moderees et judicieuses aux raisonnements un peu exclusifs du comte de Broglie et de Favier, et il en resulte d'heureux eclaircissements. Il nous est toutefois impossible de ne pas admirer la sagacite et presque la prophetie de Favier, quand il insiste sur les inconvenients constants de cette alliance autrichienne qu'on a vue depuis encore si fertile en erreurs et en deceptions: "Il faut, ecrivait-il en faisant allusion au mariage du Dauphin (Louis XVI) et de Marie-Antoinette, il faut avoir peu de connaissance de l'histoire pour croire qu'on puisse en politique se reposer sur les assurances amicales qu'on se prodigue, ou au moment de la formation d'une alliance, ou a celui d'une union faite ou resserree par des mariages. La prudence exige de n'y compter qu'autant que les interets communs s'y trouvent, et l'experience de tous les siecles apprend que ces liaisons de parente sont souvent plus embarrassantes qu'utiles quand les interets sont naturellement opposes."--Un des soins de M. de Segur dans ses notes est de rejoindre, autant que possible, la morale et la politique, et de ne plus les vouloir separer. Voeu honorable, mais qui est plus de mise dans les livres que dans la pratique, meme depuis qu'on croit l'avoir renouvelee! De telles maximes, d'ailleurs, qui n'ont pas pour principe unique l'agrandissement, avaient peu le temps de prendre racine au lendemain du grand Frederic et au debut de Napoleon. Une autre publication de M. de Segur, qui date de la meme annee (1801), est sa _Decade historique_, ou son tableau des dix annees que comprend le regne du roi de Prusse Frederic-Guillaume II (1786-1797). Sous ce titre un peu indecis, l'auteur n'avait sans doute cherche qu'un cadre pour retracer l'histoire des preliminaires de notre Revolution, ses diverses phases au dedans et ses contre-coups au dehors jusqu'a l'epoque de la paix de Bale. On peut soupconner toutefois qu'en y rattachant si expressement en tete le nom assez disparate du roi de Prusse, en serrant de pres avec une exactitude severe le regne de ce champion si empresse de la coalition, qui fut le premier a rengainer l'epee et a deserter dans l'action ses allies compromis, M. de Segur prenait a sa maniere, et comme il lui convenait, sa revanche de la non-reussite de Berlin. Si ce roi eut avec lui des torts de procede, comme on l'a dit et comme vient de le repeter un ecrit recent[177], il les paya dans ce tableau fidele; une plume veridique est une arme aussi. M. de Segur ne l'a jamais eue si ferme, si franchement historique. Ici d'ailleurs comme toujours (est-il besoin de le dire?), et soit qu'il jugeat les affaires du dehors, soit qu'il deroulat les crises revolutionnaires du dedans, il usait d'une equitable mesure. Marie-Joseph Chenier, en parlant de cet ecrit en son _Tableau de la Litterature_, lui a rendu une justice a laquelle ses reserves memes donnent plus de prix. Place a son point de vue modere et purement constitutionnel de 91, l'auteur eut le merite d'exposer les faits interieurs et de faire ressortir ses vues sans trop irriter les passions rivales. Quant au point de vue exterieur et europeen, ce livre d'un diplomate instruit et qui avait tenu en main quelques-uns des premiers fils, commencait pour la premiere fois en France a tirer un coin du voile que les _Memoires d'un Homme d'Etat_ ont, bien plus tard, souleve par l'autre cote. M. d'Hauterive, l'annee precedente, avait publie son ouvrage de l'_Etat de la France a la fin de l'an VIII_. Au sein de cette regeneration universelle d'alors qui s'operait simultanement dans les lois, dans la religion, dans les lettres, les publications de MM. de Segur et d'Hauterive eurent donc leur part; elles contribuerent a remettre sur un bon pied et a restaurer, en quelque sorte, la connaissance historique et diplomatique contemporaine. [Note 177: La Russie en 1839, par M. le marquis de Custine, lettre deuxieme.] Un Gouvernement glorieux s'inaugurait, avide de tous les services brillants et des beaux noms: la place de M. de Segur y etait a l'avance marquee. Successivement nomme au Corps legislatif, a l'Institut, au Conseil d'Etat et au Senat, grand maitre des ceremonies sous l'Empire, nous le perdons de vue a cette epoque au milieu des grandeurs qui le ravissent aux lettres, mais non pas a leur amour ni a leur reconnaissance: une elegie de madame Dufrenoy a consacre le souvenir d'un bienfait, comme il dut en repandre beaucoup et avec une delicatesse de procedes qui n'etait qu'a lui. Il aimait, en donnant, a rappeler ces annees de detresse, ces journees d'humble et intime jouissance ou lui-meme il avait du au travail de sa plume la subsistance de tous les siens. La premiere Restauration traita bien M. de Segur: Louis XVIII, etant comte de Provence, avait voulu etre pour lui un ami, que dis-je? un _frere d'armes_[178]. Dans les Cent-Jours, M. de Segur n'eut d'autre tort que celui de croire qu'il pourrait revoir en face l'Empereur et se delier. Lorsqu'on veut rompre avec une maitresse imperieuse et longtemps adoree, il ne faut pas affronter sa presence: sinon, un geste, un coup d'oeil suffisent, et l'on a repris ses liens. M. de Segur, le lendemain du merveilleux retour de l'ile d'Elbe, s'etait rendu aux Tuileries pour y porter ses hommages et comptant bien y faire agreer ses excuses: il en revint ce qu'il avait ete auparavant, c'est-a-dire grand-maitre des ceremonies. La seconde Restauration se vengea avec durete, et durant trois annees M. de Segur, depouille de ses dignites, de ses pensions, de son siege a la Chambre des pairs, dut recourir de nouveau a sa plume qui ne lui fit point defaut. C'est alors qu'il composa son _Histoire universelle_, simple, nette, instructive, anterieure a bien des systemes et a bon droit estimee. Dans une _Lettre a mes enfants et a mes petits-enfants_, placee en tete du manuscrit de cette Histoire tout entier ecrit de la main de madame de Segur, on lit ces paroles touchantes: [Note 178: On peut voir dans les _Memoires_ l'anecdote du bal de l'Opera.] Paris, ce 1er decembre 1817. "Je n'ai pas de fortune a vous leguer; celle que je tenais de mes peres m'a ete enlevee par la Revolution, et j'ai ete prive par le Gouvernement royal de presque toute celle que je devais a mes travaux et aux services rendus a ma patrie... "Je vous legue ce manuscrit: il est tel que je l'ai dicte du premier jet, sans ponctuation, sans corrections; le public a l'ouvrage tel que je l'ai corrige; mais j'ai voulu deposer dans vos mains ce manuscrit comme je l'ai dicte, et je desire que l'aine de ma famille le conserve toujours religieusement. "C'est un legs precieux, honorable, sacre... J'avais perdu par une goutte sereine un oeil dans la guerre d'Amerique; de longs travaux avaient affaibli l'autre; les medecins me menacaient de le perdre, si je l'exercais trop. Cependant la ruine de ma fortune me rendait le travail indispensable; je me decidai a ecrire cet ouvrage; et, pour me conserver la vue, ma femme, votre tendre et vertueuse mere,... elevee dans toutes les delicatesses du grand monde, agee de soixante ans, presque toujours souffrante,... me servant de secretaire avec une constance et une patience inimitables, a ecrit de sa main, d'abord toutes les notes qui m'ont servi a rediger, et ensuite tout ce livre: ainsi toute cette _Histoire universelle_ a ete tracee par sa main..." Cette _Histoire universelle_ qui aboutissait a la fin du Bas-Empire avait pour suite naturelle une _Histoire de France_, et M. de Segur se decida a l'entreprendre: il l'a poussee jusqu'au regne de Louis XI inclusivement. En louant les qualites saines de jugement, de composition et de diction qui ne cessent de recommander ce long et utile travail, nous n'essayerons pas de le discuter par comparaison avec tant d'autres plus modernes qui ont eu pour but et meme pour pretention de renouveler presque tous les aspects d'un si vaste champ. Mais ce nous est un vif regret que l'auteur, eut-il du courir sur certains intervalles, n'ait pu mener son oeuvre jusqu'a travers le XVIIIe siecle; nul n'etait plus designe que lui pour retracer la suite et l'ensemble politique de ce temps encore neuf a peindre par cet aspect; il s'y fut montre original en restant lui-meme. M. de Segur se delassait de ces travaux severes par des morceaux plus courts, par des Essais d'observation et de causerie qui, inseres d'abord dans plusieurs journaux, ont ete recueillis sous le titre de _Galerie morale et politique_ (1817-1823): cet ouvrage, ou l'auteur apparait aussi peu que possible et ou l'homme se decouvre au naturel, etait aussi celui des siens qu'il preferait. Nous partageons de grand coeur cette predilection. M. de Segur prend la sa place au rang de nos moralistes les plus fins et les plus aimables; on a comme la monnaie, la petite monnaie blanche de Montaigne, du Saint-Evremond sans affeterie, du Nivernais excellent. Je ne sais qui a dit de Nicole qu'il reussissait particulierement dans les sujets moyens qui ne fourniraient pas tout a fait la matiere d'un sermon. M. de Segur reussit volontiers de meme dans quelques-uns de ces petits sujets qui feraient aussi bien le refrain d'un couplet philosophique et qui lui fournissent un Essai:--_Rien de trop!_--_Arretez-vous donc!_--On est embarrasse avec lui de citer, parce que cette causerie plait surtout par sa grace courante et qu'elle s'insinue plus qu'elle ne mord. Son frere le vicomte, avec moins de fond, avait plus de trait et de pointe: M. de Segur est plutot un esprit uni, orne, nuance; il ne sort pas des tons adoucis. N'allez rien demander non plus de bien imprevu, de bien surprenant, a la morale qu'il propose; Horace, Voltaire et bien d'autres y ont passe avant lui; c'est celle d'un Aristippe non egoiste et affectueux. Il ne croit pas pouvoir changer l'homme, il ne se pique meme pas de le sonder trop a fond; mais il le sent tel qu'il est, et il tache d'en tirer parti. Il sait le mal, mais il y glisse plutot que d'enfoncer, et il vous incline au mieux, au possible. Sa morale est surtout usuelle. A cote des exemples a la Plutarque dont il l'autorise, et qui feraient un peu trop lieu-commun en se prolongeant, arrive un souvenir d'hier, un mot de Catherine, une de ces anecdotes de XVIIIe siecle que M. de Segur conte si bien; on passe avec lui d'Epaminondas a l'abbe de Breteuil, et le tout s'assaisonne, et l'on rentre en souriant dans le reel de la vie. Un des Essais nous le resume surtout et nous le rend dans sa physionomie habituelle et dans l'esprit qui ne cessait de l'animer; c'est le morceau sur la _Bienveillance_: "Il est une vertu, dit-il, la plus douce et la plus eclairee de toutes, un sentiment genereux plus actif que le devoir, plus universel que la bienfaisance, plus obligeant que la bonte..." Qu'on lise le reste de l'Essai, on l'y trouvera tout entier. La bienveillance, comme il l'entend, n'est autre que la _charite_ secularisee, se souvenant et se rapprochant de son etymologie de _grace_, telle qu'il l'avait entrevue dans sa jeunesse chez madame Geoffrin, telle qu'il l'eut pu designer non moins heureusement par un nom plus moderne de femme dont c'est le don accompli et l'immortelle couronne[179]. [Note 179: Madame Recamier.] Ces pages agreables et sensibles de la Galerie eurent leur recompense que les livres de morale n'obtiennent pas toujours. Si elles firent alors plaisir a beaucoup, elles firent du bien a quelques-uns. L'indulgence pratique et communicative qu'elles respirent ne fut pas toute sterile. Un jour, en avril 1822, M. de Segur recut une lettre timbree de Montpellier dont voici quelques extraits: "Monsieur le comte, Souffrez qu'un inconnu vous rende un hommage qui doit au moins avoir cela de flatteur pour vous, que vous y reconnaitrez, j'en suis sur, le langage de la verite. Jouet d'une basse et odieuse intrigue... (et ici suivent quelques details particuliers)...,--le temps me vengera, me disais-je, c'est inevitable; et je brulais du desir de voir ce temps s'ecouler, et mon ame se livrait a un sentiment haineux, a un espoir, a un desir de vengeance qui troublaient toutes mes facultes morales, qui minaient, qui consumaient toutes mes facultes physiques... j'etais malheureux, bien malheureux. J'eus occasion de lire votre _Galerie morale et politique_: bientot un peu de calme entra dans mon sein; je suivais avec interet le voyageur que vous guidez dans l'orageux passage de la vie; j'aurais voulu l'etre, ce voyageur, je le devins. Je reconnus aisement avec vous que les maladies de l'ame, plus cruelles que celles du corps, nous otent toute tranquillite; je ne l'eprouvais que trop. Bientot vous m'apprites qu'_il etait douteux que ma haine fit a mes ennemis le mal que je leur souhaitais, que ce qui etait seulement certain etait le mal qu'elle me faisait a moi-meme_. Vous m'exhortates a pardonner, a rendre le bien pour le mal, a _montrer a ceux qui me haissaient leur injustice, en leur prouvant mes vertus, a les forcer ainsi a l'admiration, a la reconnaissance_, et vous m'assurates du plus beau triomphe qu'une ame genereuse put souhaiter... J'eus le bonheur de pleurer et bientot le courage de combattre. Ce combat ne fut pas long, ni meme bien penible... Je l'ai remporte, ce triomphe, il est complet. La serenite rentree dans mon ame se peignit bientot dans mes regards, et je vois deja dans les yeux de ceux que j'appelais mes ennemis un etonnement et un sentiment de regret, de honte et de compassion bienveillante qui va presque a l'admiration et au respect... je suis heureux, bien heureux. Un seul regret eut encore un peu altere ce bonheur; ma reconnaissance pour mon guide, pour mon bienfaiteur, m'eut pese, si je n'avais pu la lui faire connaitre..." Rentre a la Chambre des pairs au moment ou M. Decazes usait de sa faveur pour ramener du moins quelque conciliation entre tant de violences contradictoires, M. de Segur passa les onze dernieres annees de sa vie dans un loisir occupe, dans les travaux ou les delassements litteraires, entremeles aux devoirs politiques que les circonstances d'alors imposaient a tous les hommes d'un liberalisme eclaire. Le succes de ses _Memoires_ fut grand et dut le tenter a une continuation que tous desiraient: ce fut peut-etre bon gout a lui de laisser les lecteurs sur ce regret et d'en rester pour son compte aux annees brillantes et sans melange. Ce fut a coup sur une noble action que de se refuser a quelques instances plus pressantes; le libraire-editeur ne lui demandait qu'un quatrieme volume qu'il aurait intitule _Empire_. La somme qu'il offrait etait telle que le permettaient alors les ressources opulentes de la librairie et le concert merveilleux de l'interet public: trente billets de 1,000 fr. le jour de la remise du manuscrit. M. de Segur n'hesita point un moment: "Je dois tout a l'Empereur, disait-il dans l'intimite; quoique je n'aie que du bien personnel a en dire, il y aurait des faits toutefois qui seraient inevitables; il y en aurait d'autres qui seraient mal interpretes et qui pourraient actuellement servir d'arme a ses ennemis et tourner contre sa memoire.--Oh! plus tard, je ne dis pas." M. de Segur mourut[180] au lendemain du triomphe de Juillet. Quinze jours auparavant, un matin, sur son canape, quatre vieillards etaient assis, lui, le general La Fayette, le general Mathieu Dumas et M. de Barbe-Marbois; le plus jeune des quatre etait septuagenaire; ils causaient ensemble de la situation politique et de leurs craintes, des revolutions qu'ils avaient vues et de celles qu'ils presageaient encore. C'etait un spectacle touchant et inexprimable pour qui l'a pu surprendre, que cet entretien prudent, fin et doux, que ces vieillesses amies dont l'une allait etre bien jeune encore, et dont aucune n'etait lassee. [Note 180: Le 27 aout 1830.] Mais j'aime mieux finir sur un trait plus humble, plus assorti a la morale familiere dont M. de Segur n'etait un si fidele et si persuasif organe que parce qu'il la pratiqua. Sa bonte de coeur attentive et delicate ne se dementit pas un seul jour au milieu des souffrances souvent tres-vives qui precederent sa fin. Un jour qu'il dictait selon sa coutume, son secretaire distrait peut-etre, ou entendant mal la voix deja alteree, lui fit repeter le meme mot deux et trois fois; a la troisieme, un mouvement de vivacite et d'humeur echappa. La dictee continuant, M. de Segur eut soin d'adresser a plusieurs reprises la parole au jeune homme, comme pour couvrir ce mouvement involontaire; mais il put deviner, a l'accent un peu emu des reponses, l'impression penible qu'il avait causee. La dictee s'achevait et le secretaire finissait d'ecrire, lorsque tout d'un coup il apercut le vieillard de soixante-dix-huit ans qui s'etait leve du canape ou il reposait et qui s'approchait de lui en tatonnant: "Mon ami, je vous ai fait tout a l'heure de la peine, pardonnez-moi." Ce furent ses paroles. Le secretaire, bien digne d'ailleurs d'un tel temoignage, ne put que saisir cette main venerable qui le cherchait, en la baignant de larmes. Je ne sais si je m'abuse, mais un tel trait bien simple, si on l'omettait quand on en a connaissance, ferait faute au portrait du moraliste, et l'on n'aurait pas tout entier devant les yeux l'auteur de l'Essai sur la Bienveillance. 15 mai 1843. JOSEPH DE MAISTRE. En tardant si longtemps, depuis la premiere promesse que nous en avions faite[181], a venir parler de cet homme celebre, de ce grand theoricien theocratique, il semble que, sans l'avoir cherche, nous ayons aujourd'hui rencontre une occasion de circonstance et presque un a-propos. Les Discussions religieuses, qui font ce qu'elles peuvent pour se reveiller autour de nous, viennent rendre ou preter a tout ce qui concerne le comte de Maistre une sorte d'interet present que ce nom si a part et orgueilleusement solitaire n'a jamais connu, et dont il peut, certes, se passer. Pour nous, nous n'essayerons pas de le meler plus qu'il ne convient a ces querelles, qu'il surmonte de toute la hauteur de sa venue precoce et de son genie. Nous l'etudierons d'abord en lui-meme, nous y reconnaitrons et nous y suivrons de pres l'homme antique, immuable, a certains egards prophetique, le grand homme de bien qui a senti le premier et proclame avec une incomparable energie ce qui allait si fort manquer aux societes modernes en cette crise de regeneration universelle. En le prenant des le berceau, dans son education, dans sa carriere et sa nationalite exterieures et contigues a la France, nous aurons deja fait la part de bien des exagerations ou il a paru tomber, et sur lesquelles, d'ici, le parti adversaire l'a voulu uniquement saisir. Ces exagerations pourtant, en ce qu'elles ont de trop reel, nous les poursuivrons aussi, nous les denoncerons dans la tournure meme de son talent, dans l'absolu de son caractere; nous en mettrons, s'il se peut, a nu la racine. Heureux si, dans ce travail respectueux et sincere, nous prouvons aux admirateurs, je dirai presque aux coreligionnaires de l'auguste et vertueux theoricien, que nous ne l'avons pas meconnu, et si en meme temps nous maintenons devant le public impartial les droits desormais imprescriptibles du bon sens, de la libre critique et de l'humaine tolerance! [Note 181: Voir l'etude sur le comte Xavier de Maistre, inseree dans la _Revue des deux Mondes_, numero du Ier mai 1839; on ne l'a pas mise dans ce volume, d'apres la regle qu'on s'est posee de n'y pas faire entrer de vivants.--(Cette etude sur le comte Xavier est entree depuis dans le tome II des _Portraits contemporains_, 1846.)] I L'aine du comte Xavier et l'un des plus eloquents ecrivains de notre litterature, le comte Joseph-Marie de Maistre, naquit a Chambery le 1er avril 1753. Voltaire, a Ferney, ne se doutait pas, en face du Mont-Blanc, que la grandissait, que de la sortirait un jour son redoutable ennemi, son moqueur le plus acere. Le pere du futur vengeur, magistrat considere, apres des charges actives noblement remplies, etait devenu president au senat de Savoie[182]; son grand-pere maternel, le senateur de Motz, gentilhomme du Bugey, qui n'avait eu que des filles, s'attacha a ce petit-fils, et toute la sollicitude des deux familles se reunit complaisamment sur la tete du jeune aine, qui devait porter si haut leur esperance[183]. Des l'age de cinq ans, l'enfant eut un instituteur particulier, qui, deux fois par jour, apres son travail, le conduisait dans le cabinet de son grand-pere de Motz. La nourriture d'etude etait forte, antique, et tenait des habitudes du XVIe siecle, mieux conservees en Savoie que partout ailleurs. L'esprit du grand jurisconsulte Favre n'avait pas cesse de hanter ces vieilles maisons parlementaires. Tout concourait ainsi, des le debut, a faire de M. de Maistre ce qu'il apparait si imperieusement dans ses ecrits, le magistrat-gentilhomme, l'heritier et le representant du droit patricien et fecial, comme dit Ballanche. [Note 182: J'emprunte beaucoup, pour les details positifs, a l'_Eloge_ insere au tome XXVII des _Memoires de l'Academie des Sciences de Turin_, et qui fut prononce en janvier 1822 par M. Raymond, physicien et ingenieur distingue de Savoie: c'est la plus exacte notice qu'on ait ecrite sur la vie qui nous occupe.] [Note 183: Outre le comte Xavier, M. de Maistre eut trois freres, un eveque et deux militaires, gens distingues a tous egards, mais que rien d'ailleurs ne rattache plus particulierement a lui.] Tout enfant, il eut une impression tres-vive et qui ne s'effaca jamais: c'etait l'epoque ou l'on supprimait en France l'ordre des jesuites (1764); cet evenement faisait grand bruit, et l'enfant, qui en avait entendu parler tout autour de lui, sautait pendant sa recreation en criant: _On a chasse les jesuites!_ Sa mere l'entendit et l'arreta: "Ne parlez jamais ainsi, lui dit-elle; vous comprendrez un jour que c'est un des plus grands malheurs pour la religion." Cette parole et le ton dont elle fut prononcee lui resterent toujours presents; il etait de ces jeunes ames ou tout se grave. Les conseils des jesuites de Chambery, amis de sa famille et tres-consultes par elle, entrerent aussi pour beaucoup dans son instruction; la reconnaissance se mela naturellement chez lui a ce que par la suite, en ecrivant d'eux, la doctrine lui suggera[184]. [Note 184: Voir dans le _Principe generateur_ les beaux paragraphes XXXV et XXXVI.] Quoique eleve sous une tutelle particuliere et domestique, il parait avoir suivi en meme temps les cours du college de Chambery; un jour, en effet, me raconte-t-on[185], un ecolier l'ayant defie sur sa memoire, qu'il avait extraordinaire, il releva le gant et tint le pari: il s'agissait de reciter tout un livre de _l'Eneide_, le lendemain, en presence du college assemble. M. de Maistre ne fit pas une faute et l'emporta. En 1818, un vieil ecclesiastique rappelait au comte Joseph cet exploit de college: "Eh bien! cure, lui repondit-il, croiriez-vous que je serais homme a vous reciter sur l'heure ce meme livre de _l'Eneide_ aussi couramment qu'alors?" Telle etait la force d'empreinte de sa memoire; rien de ce qu'il y avait depose et classe ne s'effacait plus. Il avait coutume de comparer son cerveau a un vaste casier a tiroirs numerotes qu'il tirait selon le cours de la conversation, pour y puiser les souvenirs d'histoire, de poesie, de philologie et de sciences, qui s'y trouvaient en reserve. Cette puissance, cette capacite de memoire, quand elle ne fait pas obstruction et qu'elle obeit simplement a la volonte, est le propre de toutes les fortes tetes, de tous les grands esprits. [Note 185: Je ne crois pas commettre une indiscretion et je remplis un devoir rigoureux de reconnaissance en declarant que je dois infiniment, pour toute cette premiere partie de mon travail, a M. le comte Eugene de Costa, compatriote de M. de Maistre; mais je crois sentir encore plus qu'envers d'aussi delicates natures la seule maniere de reconnaitre ce qu'on leur doit est d'en bien user.] Et pour suivre l'image: plus le casier est plein, plus les tiroirs nombreux, separes par de minces et impenetrables cloisons, prets a se mouvoir chacun independamment des autres et a ne s'ouvrir que dans la mesure ou on le veut, et mieux aussi la tete peut se dire organisee. A vingt ans, M. de Maistre avait pris tous ses grades a l'universite de Turin. L'annee suivante, en 1774, il entra comme substitut-avocat-fiscal-general surnumeraire (c'est le titre exact) au senat de Savoie, et il suivit les divers degres de cette carriere du ministere public jusqu'a ce qu'en avril 1788 il fut promu au siege de senateur, comme qui dirait conseiller au parlement: c'est dans cette position que la Revolution francaise le saisit. Des renseignements puises a la meilleure des sources nous permettent d'assurer qu'il etait entre dans cette vie parlementaire et magistrale un peu contre son gout, mais qu'il s'y voua par devoir. Son emotion, toutes les fois qu'il s'agissait d'une condamnation capitale, etait vive: il n'hesitait pas dans la sentence quand il la croyait dictee par la conscience et par la verite; mais ses scrupules, son anxiete a ce sujet, dementent assez ceux qui, s'emparant de quelque lambeau de page etincelante, auraient voulu faire, de l'ecrivain entraine une ame peu humaine. Lors de la restauration de la maison de Savoie, il ne voulut pas rentrer dans cette carriere de judicature ni reprendre la responsabilite du sang a verser. Il faut qu'on s'accoutume de bonne heure avec nous a ces contrastes, sans lesquels on ne comprendrait rien au vrai comte de Maistre, a celui qui a vecu et qui n'est pas du tout l'ogre de messieurs du _Constitutionnel_ d'alors, mais un homme dont tous ceux qui l'ont connu vantent l'amabilite et dont plusieurs ont goute les vertus interieures, vertus _resultant_ (comme on me le disait tres-bien) _de sa soumission parfaite_: intolerant au dehors, tout arme et invincible plume en main, parce qu'il ne sacrifiait rien de ses croyances, il etait, ajoute-t-on, aimable et charmant au dedans, parce qu'il sacrifiait sa volonte. Eblouissant, seduisant comme on peut le croire, et meme tres-souvent gai dans la conversation, il y portait toutefois par moments une vivacite de timbre et de ton, quelque chose de _vibrante_, comme disent les Italiens, et l'accent seul en montant aurait semble usurper une superiorite "qui ne m'appartient pas plus qu'a tout autre," s'empressait-il bien vite de confesser avec grace. Mais revenons. Voue de bonne heure a des occupations qu'il n'eut pas naturellement preferees, il sut reserver pour les etudes qui lui etaient cheres les moindres parcelles de son temps, avec une economie austere et invariable. Il ne se deplacait jamais sans but, il ne sortait jamais sans motif: de toute sa vie, nous dit M. Raymond, il ne lui est arrive d'aller a la promenade.--Helas! combien different de tant d'esprits de nos jours qui n'ont jamais fait autre chose dans leur vie qu'aller a la promenade soir et matin!--Il est vrai qu'il poussait cela un peu loin; l'avouerai-je? il repondait un jour en riant a quelques personnes qui l'engageaient a venir avec elles jouir d'un soleil de printemps: "Le soleil! je puis m'en faire un dans ma chambre avec un chassis huile et une chandelle derriere!" Il plaisantait sans doute en parlant ainsi; il trahissait pourtant sa vraie pensee. Intelligence platonique, vivant au pur soleil des idees, il ne voyait volontiers dans ce flambeau de notre univers qu'une, lanterne de plus, un moment allumee pour la caverne des ombres. On devine aussi a ce moi une nature positive que n'a du entamer ni attendrir en aucun temps la reverie. Rever, nous le savons trop, c'est niaiser delicieusement, c'est vivre a la merci du souffle et du nuage, c'est laisser couler les heures vagues et amusees ou l'ennui plus cher encore. Lui donc, comme Pline l'Ancien, auquel en cela on l'a justement compare, il n'aurait pas perdu une minute de temps utile, meme pendant ses repas. Son regime fut de bonne heure fixe: il travaillait regulierement quinze heures par jour, et ne se delassait d'un travail que par l'autre, aide a cet effet par une attention vigoureuse et par une grande force de constitution physique. M. Royer-Collard remarque excellemment que ce qui manque le plus aujourd'hui, c'est dans l'ordre moral le _respect_, et dans l'ordre intellectuel l'_attention_. Certes M. de Maistre n'a pas fait defaut a l'une plus qu'a l'autre de ces deux rares conditions, mais encore moins, s'il est possible, a la derniere. Cette faculte d'attention, comme la memoire qui en est le resultat, constitue un signe et un don inseparable des natures predestinees. Durant son sejour a Petersbourg, moins distrait par d'autres devoirs, M. de Maistre ne quittait plus l'etude. Il avait une table ou un fauteuil tournant: on lui servait a diner sans que souvent il lachat le livre, puis, le diner depeche, il faisait demi-tour et continuait le travail a peine interrompu. N'oublions pas, comme trait bien essentiel, qu'a quelque heure et dans quelque circonstance qu'une personne de sa famille entrat, elle le trouvait toujours heureux du derangement, ou plutot non pas meme derange, mais bon, affectueux et souriant. Aussi, lorsque j'eus l'honneur d'interroger de ce cote, les termes d'amabilite parfaite et de _bonte tendre_ furent ceux par lesquels on me repondit tout d'abord, et ils etaient prononces avec un accent emu, penetre, qui deja m'en confirmait le sens et qui m'apprenait beaucoup: "La plus belle partie de sa vie est la partie cachee et qu'on ne dira pas!" Ainsi donc ce jeune magistrat, si oppose par sa nuance religieuse a notre vieille race parlementaire et gallicane des L'Hopital et des de Thou, si superieur parla gravite des moeurs a cette autre posterite plus recente et bien docte encore de nos gentilshommes de robe, de Brosses ou Montesquieu, M. de Maistre etait autant verse qu'aucun d'eux dans les hautes etudes; il vaquait tout le jour aux fonctions de sa charge, a l'approfondissement du droit, et il lisait Pindare en grec, les soirs. Une certaine gaiete, qu'on n'aurait jamais attendue, y ajoutait pourtant par acces sa pointe et le rapprochait des notres, de nos excellents personnages d'autrefois. Vers 1820, un tres-jeune homme qui etait recu chez M. de Maistre, et qui s'effrayait de lui voir entre les mains quelque tome tout grec de Pindare ou de Platon, fut un jour fort etonne de lui entendre chanter de sa voix la plus joviale et la plus fausse quelques couplets du vieux temps, la Tentation de saint Antoine, par exemple. Et je me rappelle ma propre surprise a moi-meme lorsque, interrogeant un poete illustre sur M. de Maistre qu'il avait fort connu, il m'en parla d'abord comme d'un conteur presque facetieux et de belle humeur. Comme ecrivain de marque, M. de Maistre ne se produisit qu'apres l'age de quarante ans. Quoiqu'il eut donne quelques opuscules auparavant, ses _Considerations_ sur la Revolution francaise, en 96, furent son premier coup d'eclat et de maitre. Son talent d'ecrivain sortit tout brillant et colore du milieu de ses fortes etudes, comme un fleuve deja grand s'elance du sein d'un lac austere. On aime pourtant a suivre les sources et les lenteurs mysterieuses des eaux aux flancs du rocher. Ces quarante premieres annees de preparation, d'accumulation et de profondeur, ne nous ont pas encore tout dit. Quoiqu'on ait peu de renseignements sur la nature des travaux qui remplirent avec le plus de suite ses loisirs de magistrat, on peut conjecturer sans trop d'erreur que les questions de philosophie religieuse l'occupaient des lors beaucoup. Ayant perdu, par l'effet des evenements de 92, un amas enorme de recueils manuscrits, M. de Maistre les regrettait extremement plus tard lorsqu'il ecrivit ses _Soirees_, et disait que les pages qu'il en aurait tirees auraient porte au double les developpements donnes a certaines questions dans ce dernier ouvrage. Fut-il tout d'abord ce que ses brillants ecrits l'ont montre, theoricien intrepide d'une pensee qui contredisait si absolument celle de son siecle? Sa vie et sa doctrine n'eurent-elles qu'une seule et meme teneur entiere et rigide en toute leur duree? ou bien M. de Maistre eut-il en effet, lui aussi, une epoque de tatonnement et d'apprentissage, une jeunesse? Il serait trop extraordinaire qu'il eut commence d'emblee par une opposition si brusque a tout ce qui circulait. Les grands esprits apprennent vite, mais ils apprennent; ils reculent, ils ensevelissent leurs sources, mais ils en ont. Le temps des purs prophetes et des jeunes Daniels est passe; c'est a l'ecole de l'histoire, a celle de l'experience pratique et presente que se forment les sages et les mieux voyants. Deux discours de M. de Maistre, l'un publie lorsqu'il n'avait que vingt-deux ans, et l'autre prononce quand il en avait vingt-quatre, vont nous le produire au debut, ayant deja l'instinct du style et du nombre, mais des plus rhetoriciens encore, assez imbu des idees ou du moins de la phraseologie du jour, et tout a fait l'un des jeunes contemporains de Voltaire et de Jean-Jacques finissants. Le premier opuscule qu'on ait de lui, publie a Chambery en 1775, a pour sujet et pour titre l'_Eloge de Victor-Amedee III_, duc de Savoie, roi de Sardaigne, de Chypre et de Jerusalem, prince de Piemont, avec cette epigraphe: _Detestables flatteurs, present le plus funeste_, etc. Le candide panegyriste en effet, s'abandonne avec ivresse, mais il ne flatte pas. Dans cette espece d'epithalame adresse au pere et au roi au moment du mariage de son fils Charles-Emmanuel avec Clotilde de France et pour feter leur voyage en Savoie, le jeune substitut epanche en prose poetique sa fidelite exaltee envers son souverain. Il vante les vertus patriarcales de l'epoux: "...A qui vais-je parler? Quoi? dans le XVIIIe siecle je vanterai les douceurs de l'amour conjugal?... Eh bien! je parlerai..." Et il raconte l'anecdote de l'etranger qu'il conduit a travers les appartements du palais et qui, arrive dans le cabinet du roi, dit: "Je ne vois point le lit du roi."--"Monsieur, lui repondis-je, nous ne savons ce que c'est que le lit du _roi_; mais si vous voulez voir celui du _mari de_ la _reine_, passons dans l'appartement de Ferdinande..." Il loue la religion du roi, il le loue de faire disparaitre l'ignorance: l'enthousiasme, alors de rigueur, pour l'agriculture, pour les lumieres, circule au milieu de ce culte de la religion conserve. Ce sont des declamations sur les travaux construits: "Une digue immense arrete le Rhone pret a engloutir les coteaux delicieux de Chautagne. Cruelle Isere, tu rendras la proie..." On noterait, si l'on voulait, quelques contrastes fortuits et piquants avec ce qu'il ecrira plus tard: "J'avoue cependant qu'il y a dans tous les pays des hommes dont on ne saurait acheter les services trop cher: ce sont les _histrions_, les _saltimbanques_, les _delateurs_, les _eunuques_, les _archers_, les BOURREAUX, les _traitants_.... Car, ces gens-la n'ayant rien de commun avec l'honneur, on n'a que de l'argent a leur donner." Le bourreau place entre les tratants et les histrions! il le mettra plus a part une autre fois. Il loue encore le prince d'etre l'_eveque exterieur_, comme on disait de Constantin, de se montrer egalement eloigne du relachement et de la severite; et parlant des pays ou l'accusation d'irreligion se renouvelle sans cesse parce qu'elle est toujours sure d'etre ecoutee: "Que dis-je? n'a-t-on pas pousse l'extravagance et la cruaute jusqu'a allumer des buchers, jusqu'a faire couler le sang au nom du Dieu tres-bon? Sacrifices mille fois plus horribles que ceux que nos ancetres offraient a l'affreux Teutates, car cette idole insensible n'avait jamais dit aux hommes: Vous ne tuerez point, vous etes tous freres; je vous hairai si vous ne vous aimez pas." Le voeu de tolerance cher au XVIIIe siecle trouve la son echo. En meme temps l'auteur, qui n'a pas encore toute sa coherence, s'eleve contre les incredules "qui reclament a grands cris la liberte de penser... Qu'est-ce qui les empeche de penser? Ce sont les discours, ce sont les ecrits que Victor defend avec raison." Tout a cote, La Fayette lui-meme n'aurait pas desavoue la ferveur de cet elan sur la guerre d'Amerique: "La liberte, insultee en Europe, a pris son vol vers un autre hemisphere; elle plane sur les glaces du Canada, elle arme le paisible Pennsylvanien, et du milieu de Philadelphie elle crie aux Anglais: Pourquoi m'avez-vous outragee, vous qui vous vantez de n'etre grands que par moi?"--Le tout finit et se couronne par un pompeux eloge de la France: "Charles, Clotilde, augustes epoux, vous allez retracer a nos yeux les vertus de Ferdinande et de Victor!... Confondons les interets des deux Etats, et que les Francais s'accoutument a se croire nos concitoyens. Toujours ce peuple aimable aura de nouveaux droits sur nos coeurs; chez lui, les graces s'allient a la grandeur; la raison n'est jamais triste; la valeur n'est jamais feroce, et les roses d'Anacreon se melent aux panaches guerriers des Du Guesclin..." M. de Maistre pensera toujours, plus qu'il n'en voudrait convenir, a la France et a Paris, a cette Athenes absente qu'il saluait si gracieusement au debut; mais il la peindra tout a l'heure moins anacreontique et un peu moins couleur de rose. La _lune de miel_ ne dura pas. Le second opuscule qui se rapporte a ces annees est un discours (reste manuscrit) que M. de Maistre prononca, en 1777, devant le senat de Savoie, a l'une de ces rentrees solennelles ou le jeune substitut avait la parole au nom du ministere public; d'apres les extraits qu'on veut bien m'en transmettre, je n'y puis voir qu'une amplification de parquet _sur les devoirs du magistrat_. Si l'on cherchait a y surprendre les premieres impressions, les premieres emotions de l'homme public et de l'ecrivain, on devrait y reconnaitre surtout l'influence de Rousseau. Les locutions familieres au philosophe de Geneve. l'_Etre des etres_, l'_Etre supreme_, et surtout la _vertu_, y sont prodiguees; le mot de _prejuges_ resonne souvent. Certains souvenirs des republiques grecques y figurent et trahissent a la fois l'inexperience et la generosite du jeune homme. Je ne donnerai ici qu'un passage decisif en ce qu'il prouve que l'auteur, a ce moment, n'etait point encore du tout revenu des idees generalement courantes sur le pacte ou contrat social: "Sans doute, messieurs, tous les hommes ont des devoirs a remplir; mais que ces devoirs sont differents par leur importance et leur etendue! Representez-vous la naissance de la societe; voyez ces hommes, las du pouvoir de tout faire, reunis en foule autour des autels sacres de la patrie qui vient de naitre, tous abdiquent volontairement une partie de leur liberte; tous consentent a faire courber les volontes particulieres sous le sceptre de la volonte generale; la hierarchie sociale va se former; chaque place impose des devoirs; mais ne vous semble-t-il pas, messieurs, qu'on demande davantage a ceux qui doivent influer plus particulierement sur le sort de leurs semblables, qu'on exige d'eux un serment particulier, et qu'on ne leur confie qu'en tremblant le pouvoir de faire de grands maux? "Voyez le ministre des autels qui s'avance le premier: "Je connais dit-il, toute l'autorite que mon caractere va me donner sur les peuples; mais vous ne gemirez point de m'en avoir revetu. Ministre de paix, de clemence et de _charite_, la douceur respirera sur mon front; toutes les vertus paisibles seront dans mon coeur; charge de reconcilier le ciel et la terre, jamais je n'avilirai ces fonctions. Auguste interprete de Dieu parmi vous, on ne se deliera point des oracles qu'il rendra par ma bouche, car je ne le ferai jamais parler pour mes interets." Il est evident qu'il y a, dans ce portrait du ministre de paix, comme une reminiscence peu lointaine du _Vicaire savoyard_. Apres le pretre, l'orateur fait intervenir le guerrier, puis le magistrat, dont les devoirs sont le theme auquel particulierement il s'attache. Mais jusqu'a present le de Maistre que nous cherchons et que nous admirons n'est point encore trouve. Les annees qui s'ecoulerent jusqu'au coup de tocsin de la Revolution francaise le laisserent tel sans doute, etudiant et meditant beaucoup, murissant lentement, mais ne se revelant pas tout entier aux autres ni probablement a lui-meme. Rien ne faisait pressentir l'illustration litteraire et philosophique, a la fois tardive et soudaine, dont il allait se couronner. C'etait un magistrat fort distingue, non pas precisement (quoi qu'en ait dit quelqu'un de bien spirituel) un _melange de courtisan et de militaire_: il n'avait de militaire que son sang de gentilhomme, et du courtisan il n'avait rien du tout. Dans cette espece meme de mercuriale dont nous parlions tout a l'heure, nous pourrions citer, sur l'independance et le stoicisme imposes au magistrat, des paroles significatives qui denoteraient toute autre chose que le partisan du bon plaisir royal[186]. [Note 186: "... Qu'on ne dise pas, messieurs, qu'il est maintenant inutile de nous elever a ce degre de hauteur que nous admirons chez les grands hommes des temps passes, puisque nous ne serons jamais dans le cas de faire usage de cette force prodigieuse. Il est vrai que, sous le regne de rois sages et eclaires, les circonstances n'exigent pas de grands sacrifices, parce qu'on ne voit pas de grandes injustices; mais il en est que les meilleurs souverains ne sauraient prevenir; et si quelqu'un ose assurer qu'en remplissant ses devoirs avec une inflexibilite philosophique, on ne court jamais aucun danger, a coup sur cet homme-la n'a jamais ouvert les yeux. D'ailleurs, messieurs, la vertu est une force constante, un etat habituel de l'ame, tout a fait independant des circonstances. Le sage, au sein du calme, fait toutes les dispositions qu'exige la tempete, et quand Titus est sur le trone, il est pret a tout, comme si le sceptre de Neron pesait sur sa tete...] L'est-il jamais devenu depuis lors dans le sens positif qu'on lui impute? il y aurait lieu, en avancant, de le contester. Ce qui n'est pas douteux, c'est que M. de Maistre passait, non seulement dans sa jeunesse, mais beaucoup plus tard, tout pres de la Revolution, pour adopter les idees nouvelles, les opinions _liberales_. Dans quel sens et jusqu'a quel point? c'est ce qu'il a ete impossible d'eclaircir, et l'on n'a pu recueillir a ce sujet que la particularite que voici: Trop de latitude accordee au pouvoir militaire en matiere civile avant amene quelques abus dans une petite ville de Savoie, M. de Maistre temoigna assez hautement sa desapprobation pour s'attirer, de la part de l'autorite superieure a Turin, une vive reprimande. Peu de temps apres, lorsque la Savoie fut envahie, il trouva piquant de se disculper, au moyen de cette lettre ministerielle, du reproche de _servilisme_ que lui lancait quelque partisan de la nouvelle republique, quelque fougueux Allobroge de fraiche date. L'abbe Raynal etant venu a Aix en Savoie, M. de Maistre, fort jeune encore, alla le voir avec quelques amis; mais une premiere visite suffit a la connaissance: l'absence de dignite dans l'homme le detrompa vite (s'il en etait besoin) des declamations philanthropiques de l'historien. Du reste aucun evenement proprement dit, ayant trait a la vie exterieure de M. de Maistre en ces annees, n'a laisse de souvenir; sa situation etait plus que jamais assise, un mariage vertueux avait acheve de la fixer; il aurait pu consumer, enfouir ainsi dans l'etude, dans la meditation, dans ces sortes d'extraits volumineux qu'on fait pour soi-meme et auxquels manque toujours la derniere main, cette foule de pensees et de tresors dont on n'aurait jamais demele le titre ni le poids; il aurait pu, en un mot, ne jamais devenir le grand ecrivain que nous savons, quand la Revolution francaise eclata et vint degager en lui le talent, en frapper l'effigie, y mettre le casque et le glaive. L'armee francaise, sous les ordres de Montesquiou, envahit la Savoie le 22 septembre 1792. Fidele a son prince, le senateur de Maistre partit de Chambery le lendemain 23; desirant neanmoins juger par lui-meme de l'_ordre_ nouveau, et profitant d'un decret de sommation adresse aux emigres, il revint au mois de janvier 93: c'est durant ce sejour hasardeux qu'il eut sans doute a faire usage, pour sa justification, de la lettre ministerielle dont on a parle. Suffisamment edifie sur le regime de liberte, il quitta de nouveau la Savoie en avril, et se retira a Lausanne, comme dans un vis-a-vis et sur un observatoire commode. Il passa dans cette ville, de tout temps si eclairee et si ornee alors d'etrangers de distinction, trois annees entieres, et ne rentra en Piemont qu'au commencement de 97. Le roi Victor-Ame lui donna pour mission a Lausanne de correspondre avec le bureau des affaires etrangeres; et de transmettre ses observations sur la marche des evenements en France et alentour. Les depeches de M. de Maistre etaient soigneusement recueillies par les ministres etrangers residant a Turin, et devenaient de la sorte un document europeen. Bonaparte, nous apprend M. Raymond, trouva par la suite cette correspondance tout entiere dans les archives de Venise. Qu'est-elle devenue? Elle aurait, comme etude de l'homme, bien du prix. Devant rendre compte aux autres de ses impressions successives, M. de Maistre atteignit vite a toute la hauteur de ses pensees. Plusieurs ecrits imprimes viennent, au reste, suppleer a ce qui nous manque et nous mettre entre les mains le fil qui desormais ne cesse plus. M. de Maistre publia successivement vers cette epoque: 1 deg. Des _Lettres d'un Royaliste savoisien a ses Compatriotes_. M. Raymond n'en indique que deux, mais j'ai eu sous les yeux la _quatrieme_; elles parurent d'avril a juillet 1793. 2 deg. Un _Discours a madame la marquise de C. (Costa)_ sur la vie et la mort de son fils Alexis-Louis-Eugene de Costa, lieutenant au corps des grenadiers royaux de Sa Majeste le roi de Sardaigne, mort, age de seize ans, a Turin, le 21 mai 1794, d'une blessure recue, le 27 avril precedent, a l'attaque du Col-Ardent (Turin, 1794), avec cette epigraphe: Frutto senil insu 'l giovenil flore. (TASSE.) C'est aussi en cette meme annee 94 que se publiait par les soins du comte Joseph, parrain et tuteur du livre, le charmant _Voyage autour de ma Chambre_ de son aimable frere. Ces annees de sejour a Lausanne, on le voit, furent fecondes. 3 deg. _Jean-Claude Tetu, maire de Montagnole, district de Chambery_, a ses chers concitoyens les habitants du Mont-Blanc, salut et bon sens! (Date de Montagnole, le 10 aout 1795). 4 deg. _Memoire sur les pretendus Emigres savoisiens_, dedie a la Nation francaise et a ses legislateurs. (Date du 15 juillet 1796). Cette annee 96 est celle ou parurent, a Neufchatel d'abord, les _Considerations sur la France_, par lesquelles M. de Maistre entrait decidement dans la publicite europeenne et devenait l'oracle eloquent d'une doctrine; mais les ecrits que je viens d'enumerer, et tres-differents des deux productions de jeunesse precedemment citees, restent la preface naturelle, l'introduction explicative et immediate des _Considerations_. Il y aura interet a parcourir, a connaitre par extraits ces pamphlets et brochures devenus tres-rares, et qui meme, sans une bienveillance toute particuliere qui est venue au-devant de mes desirs, me fussent sans doute demeures introuvables et inconnus. Je n'ai eu sous les yeux que la _quatrieme Lettre d'un Royaliste savoisien a ses Compatriotes_, datee du 3 juillet 1793; je ne parlerai donc que de celle-ci, qui avait ete precedee necessairement de trois autres, et qui semblait meme reclamer une suite. La revolution est consommee en Savoie depuis l'invasion de septembre 1792; l'auteur dit aux siens: Voyez et _comparez_. L'objet de cette quatrieme lettre est enonce en tete: _Idee des lois et du gouvernement de Sa Majeste le roi de Sardaigne, avec quelques reflexions sur la Savoie en particulier_. "Heureux, lit-on au debut, heureux les peuples dont on ne parle pas! Le bonheur politique, comme le bonheur domestique, n'est pas dans le bruit; il est le fils de la paix, de la tranquillite, des moeurs, du respect pour les anciennes maximes du gouvernement, et de ces coutumes venerables qui tournent les lois en habitudes et l'obeissance en instinct." Et l'auteur montre que tel a ete le caractere constant et le regime de la maison de Savoie, en qui il loue surtout le talent de gouverner sans jamais se brouiller avec l'opinion. Il commence par citer quelques-unes des declamations proferees et publiees a l'occasion de l'_Assemblee generale des Allobroges_, "la raison eternelle et la souverainete du peuple ayant exerce dans cette Assemblee nationale des Allobroges l'empire supreme que les armes francaises leur avaient reconquis." Il ne manque pas les invectives burlesques contre ces institutions qui sacrifiaient le sang et les sueurs du peuple a l'entretien des palais et des chateaux (les palais de Savoie!). A ces banales insultes l'auteur oppose le tableau de ce qu'etait ce gouvernement modere et paternel: il montre en Savoie le clerge et la noblesse ne formant pas de corps separe dans l'Etat; les libertes de l'Eglise gallicane observees par opposition a ce qui avait lieu en Piemont; le haut clerge sans faste, exemplaire de moeurs; le _bas_ clerge (expression qui etait inconnue) jouissant de toute consideration, et la noblesse elle-meme paraissant assez souvent dans cette classe des simples cures. Quant a cette noblesse proprement dite, elle avait des privileges sans doute, mais des privileges tres-limites; la qualite de noble etait avant tout un titre honorifique qui obligeait plus etroitement envers l'Etat. Chaque jour les grands emplois faisaient entrer dans la noblesse des hommes, qui obtenaient ainsi une illustration marquee, sans devenir pourtant tout d'un coup les egaux des gentilshommes de race: "La noblesse est une semence precieuse que le souverain peut creer, mais son pouvoir ne s'etend pas plus loin; c'est au temps et a l'opinion qu'il appartient de la feconder." Suivent des details de l'ancienne organisation locale.--Le roi de Sardaigne avait publie un celebre edit du 19 decembre 1771, pour l'affranchissement des terres en Savoie et l'extinction des droits feodaux. Depuis plus de vingt ans, le tribunal superieur charge de cette operation delicate n'avait jamais suspendu ses fonctions.--Mais, a chaque instant, des vues lumineuses et de haute politique generale sillonnent le sujet et elargissent les horizons: "Il est bon, dit le publiciste, en tout ceci purement judicieux, qu'une quantite considerable de nobles se jette dans toutes les carrieres en concurrence avec le second ordre; non-seulement la noblesse illustre les emplois qu'elle occupe, mais par sa presence elle unit tous les etats, et par son influence elle empeche tous les corps dont elle fait partie de se cantonner... C'est ainsi qu'en Angleterre la portion de la noblesse qui entre dans la Chambre des communes tempere l'acrete deletere du principe democratique qui doit essentiellement y resider, et qui _brulerait_ infailliblement la Constitution sans cet amalgame precieux." Et plus loin: "Observez en passant qu'un des grands avantages de la noblesse, c'est qu'il y ait dans l'Etat quelque chose de plus precieux que l'or[187]." [Note 187: Ceci commence a se faire sentir. Je dirai plus: en France, le triomphe de la classe moyenne et d'une certaine elite eclairee, mais pleine de sa propre opinion, nous a appris qu'il etait bon aussi pour l'agrement qu'il y eut, dans la societe quelque chose, non pas de plus precieux que l'esprit, mais de non fonde exclusivement sur l'esprit, j'entends un certain esprit fier de lui-meme et de sa doctrine.] Il raille de ce bon rire, qui s'essaye d'abord comme en famille, ses compatriotes devenus les _citoyens tricolores_, et se moque des raisonnements sur les assignats: "Lorsque je lis des raisonnements de cette force, je suis tente de pardonner a Juvenal d'avoir dit en parlant d'un sot de son temps: _Ciceronem Allobroga dixit_[188]; et a Thomas Corneille d'avoir dit dans une comedie en parlant d'un autre sot: _Il est pis qu'Allobroge_." Mais deja il passe a tout moment la frontiere et ne se retient pas sur le compte de la grande nation: "Quand on voit ces pretendus legislateurs de la France prendre des institutions anglaises sur leur sol natal et les transporter brusquement chez eux, on ne peut s'empecher de songer a ce general romain qui fit enlever un cadran solaire a Syracuse et vint le placer a Rome, sans s'inquieter le moins du monde de la latitude. Ce qui rend cependant la comparaison inexacte, c'est que le bon general ne savait pas l'astronomie." [Note 188: Satire VII; il s'agit d'un certain Rufus qui traitait Ciceron d'Allobroge, comme qui dirait de Racine qu'il est un Beotien ou un cretin.] Sur la justice il y a d'assez belles choses, rien qui sente le peintre futur du _bourreau_. Il rappelle toutefois que, lorsqu'on parlait des prisonniers d'Etat renfermes a Miolans, unique prison de ce genre en Savoie, on etait plutot tente de s'en prendre au trop de clemence du prince; que trop souvent les prisons d'Etat autorisaient les erreurs de cette clemence, qu'elles derobaient celui qui etait plutot du au gibet ou aux galeres, "et faisaient oublier cette maxime d'un homme celebre, la plus belle chose peut-etre que les hommes aient jamais dite: _La justice est la bienfaisance des rois_."--Plus loin, a propos des prisons de Chambery, il se plait a faire ressortir le temoignage favorable de l'envoye du Ciel, Howard. Ainsi, sur cette theorie de la rigueur, il n'a pas encore de parti pris. Il appelle de tous ses voeux, en finissant, la restauration de Victor-Ame et s'eleve avec passion, avec ironie deja, contre les ambitieux voisins qui tant de fois, et au commencement du XVIIe siecle et depuis lors, ont trouble cet heureux pays: "Rejetez loin de vous ces theories absurdes qu'on vous envoie de France comme des verites eternelles et qui ne sont que les reves funestes d'une vanite immorale. Quoi! tous les hommes sont faits pour le meme gouvernement, et ce gouvernement est la democratie pure! Quoi! la royaute est une tyrannie! Quoi! tous les politiques se sont trompes depuis Aristote jusqu'a Montesquieu!... Non, ce n'est point sur la terre la moins fertile en decouvertes qu'on a vu ce que l'univers n'avait jamais su voir, ce n'est point de la fange du _Manege_ que la Providence a fait germer des verites inconnues a tous les siecles: ......... Sterilesne elegit arenas Ut caneret paucis, mersitque hoe _pulvere_ verum?"[189] [Note 189: Lucain, livre IX. C'est Caton qui dit admirablement cela de l'oracle d'Ammon au milieu des sables.] Et suit un eloge de la monarchie en une de ces images qui vont devenir familieres a l'ecrivain et qui saisissent la pensee comme les yeux: "La monarchie est reellement, s'il est permis de s'exprimer ainsi, une _aristocratie tournante_ qui eleve successivement toutes les familles de l'Etat; tous les honneurs, tous les emplois sont places au bout d'une espece de lice ou tout le monde a droit de courir; c'est assez pour que personne n'ait droit de se plaindre. Le _Roi_ est le juge des courses."--Que vous en semble? A voir s'ouvrir cette lice grandiose et presque olympique dont Montesquieu eut envie avec la justesse le relief eclatant, il devient clair que le lecteur de Pindare n'a point perdu ses veilles, et que M. de Maistre est deja trouve. Le _Discours a madame la marquise de Costa_ nous le rend avec des defauts de jeunesse et presque de rhetorique encore, qui tiennent au genre; mais en meme temps on ne perd pas longtemps de vue l'ecrivain nouveau, le penseur original et hardi qui se decele, qui se dresse par endroits et va decidement triompher. Les premieres pages sont un peu dans l'imitation et le ton de Voltaire faisant l'eloge funebre des officiers morts pendant la campagne de 1741, dans le ton de Vauvenargues lui-meme deplorant la perte de son jeune et si interessant ami Hippolyte de Seytres. L'auteur ne vient pas pour distraire, il ne veut pas munie consoler, il ne veut que s'attrister avec une mere. Il celebre des le debut l'education morale par opposition a l'education scientifique:--Laisser murir le caractere sous le toit paternel,--ne pas repandre l'enfance au dehors. L'homme moral est plus tot forme qu'on ne croit. Au reste, aucun systeme d'education ne saurait etre generalise: ici on appliqua l'amour; Eugene etait son nom, _le Bien-ne_. Le panegyriste s'etend un peu sur les anecdotes d'enfance, _puerilia_: un jour, on trouva l'enfant occupe a souffler de toutes ses forces le feu dans une chambre sans lumiere: "Je travaille, dit-il, pour faire revenir mon _negre_," il appelait ainsi son ombre.--Eugene fut un enfant _preserve_. Il cultive les arts, la peinture. Est-ce a Geneve qu'il va suivre ses etudes? La periphrase l'indiquerait, mais le nom n'y est pas; l'auteur en est encore aux periphrases comme plus elegantes. Des pensees elevees et politiques se font jour a travers cette gracieuse declamation. Eugene, selon l'usage, entre au sortir de l'enfance dans la carriere militaire: "Il ne depend point de nous de creer les coutumes; elles nous commandent. Leurs suites morales et politiques sont l'affaire du Souverain; la notre est de les suivre paisiblement et de ne jamais declamer contre elles."--Et sur la purete de moeurs d'Eugene dans sa vie de garnison: "Pour lui le mauvais exemple etait nul, ou changeait de nature; il n'avait d'autre effet que de le porter a la vertu, par un mouvement plus rapide, compose de l'attrait du bien et de l'action repulsive du mal sur cette ame pure comme la lumiere." Au moment ou la Revolution eclate, on dirait que l'auteur lui emprunte son plus mauvais style pour la peindre: "Un epouvantable volcan s'etait ouvert a Paris: bientot son cratere eut pour dimension le diametre de la France, et les terres voisines commencerent a trembler. O ma patrie! o peuple infortune!..." Et ailleurs: "Aussi vile que feroce, jamais elle (la Revolution) ne sut ennoblir un crime ni se faire servir par un grand homme; c'est dans les pourritures du patriciat, c'est surtout parmi les suppots detestables ou les ecoliers ridicules du philosophisme, c'est dans l'antre de la chicane et de l'agiotage qu'elle avait choisi ses adeptes et ses apotres." Ce style-la, loin d'etre du bon de Maistre, n'est que du mauvais La Mennais. Voici qui est mieux: "Mais c'est precisement parce que la Revolution francaise, dans ses bases, est le comble de l'absurdite et de la corruption morale, qu'elle est eminemment dangereuse pour les peuples. La sante n'est pas _contagieuse_; c'est la maladie qui l'est trop souvent. Cette Revolution bien definie n'est qu'une expansion de l'orgueil immoral debarrasse de tous ses liens; de la cet epouvantable proselytisme qui agite l'Europe entiere. L'orgueil est immense de sa nature: il detruit tout ce qui n'est pas assez fort pour le comprimer; de la encore les succes de ce proselytisme. Quelle digue opposer a une doctrine qui s'adressa d'abord aux passions les plus cheres du coeur humain, et qui, avant les dures lecons de l'experience, n'avait contre elle que les sages? La souverainete du peuple, la liberte, l'egalite, le renversement de toute subordination, le droit a toute sorte d'autorite: quelles douces illusions! La foule comprend ces dogmes, donc ils sont faux; elle les aime, donc, ils sont mauvais. N'importe! elle les comprend, elle les aime. Souverains, tremblez sur vos trones!" Le contre-coup retentit en Savoie; la, ce n'aurait ete qu'une querelle de famille; mais Paris convoite les pauvres montagnes: un petit nombre de _scelerats_ (je copie) repond au cri d'appel. Le roi, se croyant menace, arme. Le 22 septembre 1792, la Savoie est envahie par l'armee francaise, et le Piemont pres de l'etre. Apres la defense du Saint-Bernard (1793), Eugene, grievement malade, court des dangers: il semblait "que la Providence voulut tenir ses parents continuellement en alarmes sur lui et, pour ainsi dire, les _accoutumer a le perdre_." Il passe les quartiers d'hiver de 93-94 a Asti. Mais le genie de Bonaparte prelude deja a ses prochaines destinees d'Italie, et dicte les operations de la campagne qui va s'ouvrir.[190] Des le 6 avril 94, eclate l'attaque generale des Francais sur toute la chaine du comte de Nice. Le 27, Eugene, se trouvant avec sa compagnie au sommet de la _Saccarella_, qui domine le _Col-Ardent_, marche a l'attaque de ce dernier poste, et y recoit une balle a la jambe; ses grenadiers l'emportent; trois semaines apres, a Turin, il succombe des suites de sa blessure.--Au moment de sa mort, "son ame, _naturellement chretienne_, se tourna vers le Ciel... Il pria pour ses parents, les nomma tous et ne plaignit qu'eux." [Note 190: _Memoires_ de Napoleon, tome I, page 61.] Un passage du recit rend avec beaute ce tableau des morts chretiennes dont on etait desaccoutume depuis si longtemps en notre litterature, et que le genie de M. de Chateaubriand, quelques annees apres, devait remettre en si glorieux et si pathetique honneur: "L'orage de la Revolution avait pousse jusqu'a Turin un solitaire de l'ordre de la Trappe. L'homme de Dieu, present a ce spectacle, defendait de la part du Ciel la tristesse et les pleurs. Separe de la terre avant le temps, il ne pouvait plus descendre jusqu'aux faiblesses de la nature; il accusait nos voeux indiscrets et notre tendresse cruelle; il n'osait point unir ses prieres aux notres: il ne savait pas s'il etait permis de desirer la guerison de l'ange. Son enthousiasme religieux effraya celle qui vous remplacait aupres de votre fils (une belle-soeur de Mme de Costa); elle pria l'anachorete exalte de diriger ailleurs ses pensees et de ne former aucun voeu dans son coeur, _de peur que son desir ne fut une priere_: beau mouvement de tendresse, et bien digne d'un coeur parent de celui d'Eugene!" L'auteur adresse et approprie a son heros cette apostrophe celebre de Tacite a Agricola, reproduite elle-meme de celle de Ciceron a l'orateur Crassus: "Heureux Eugene! le Ciel ne t'a rien refuse, puisqu'il t'a donne de vivre sans tache et de mourir a propos.--Il n'a point vu, madame, les derniers crimes... Il n'a point vu en Piemont la trahison... Il n'a point vu l'auguste Clotilde sous l'habit du deuil et de la penitence..." Mais voici le _finale_ qui s'eleve, se detache en pleine originalite, et devient enfin et tout a fait du grand de Maistre: "Il faut avoir le courage de l'avouer, madame, longtemps nous n'avons point compris la Revolution dont nous sommes les temoins, longtemps nous l'avons prise pour un evenement; nous etions dans l'erreur: c'est une epoque, et malheur aux generations qui assistent aux epoques du monde! Heureux mille fois les hommes qui ne sont appeles a contempler que dans l'histoire les grandes revolutions, les guerres generales, les fievres de l'opinion, les fureurs des partis, les chocs des empires et les funerailles des nations! Heureux les hommes qui passent sur la terre dans un de ces moments de repos qui servent d'intervalle aux convulsions d'une nature condamnee et souffrante!--Fuyons, madame; _Encelade se tourne_.--Mais ou fuir? Ne sommes-nous pas attaches par tous les liens de l'amour et du devoir? Souffrons plutot, souffrons avec une resignation reflechie: si nous savons unir notre raison a la Raison eternelle, au lieu de n'etre que des _patients_, nous serons au moins des _victimes_. "Certainement, madame, ce chaos finira, et probablement par des moyens tout a fait imprevus. Peut-etre meme pourrait-on deja, sans temerite, indiquer quelques traits des plans futurs qui paraissent decretes.[191] Mais par combien de malheurs la generation presente achetera-t-elle le calme pour elle et pour celle qui la suivra? C'est ce qu'il n'est pas possible de prevoir. En attendant, rien ne nous empeche de contempler deja un spectacle frappant, celui de la foule des grands coupables immoles les uns par les autres avec une precision vraiment surnaturelle. Je sens que la raison humaine fremit a la vue de ces flots de sang innocent qui se mele a celui des coupables. Les maux de tout genre qui nous accablent sont terribles, surtout pour les aveugles qui disent que _tout est bien_, et qui refusent de voir dans tout cet univers un etat violent, absolument _contre nature_ dans toute l'energie du terme. Pour nous, madame, contentons-nous de savoir que tout a sa raison que nous connaitrons un jour; ne nous fatiguons point a chercher les _pourquoi_, meme lorsqu'il serait possible de les entrevoir. La nature des etres, les operations de l'intelligence et les bornes des possibles nous sont inconnues. Au lieu de nous depiter follement contre un ordre de choses que nous ne comprenons pas, attachons-nous aux verites pratiques. Songeons que l'epithete de _tres-bon_ est necessairement attachee a celle de _tres-grand_; et c'est assez pour nous: nous comprendrons que sous l'empire de l'Etre qui reunit ces deux qualites, tous les maux dont nous sommes les temoins ou les victimes ne peuvent etre que des actes de justice ou des moyens de regeneration egalement necessaires. N'est-ce pas lui qui a dit, par la bouche de l'un de ses envoyes: _Je vous aime d'un amour eternel_? Cette parole doit nous servir de solution generale pour toutes les enigmes qui pourraient scandaliser notre ignorance. Attaches a un point de l'espace et du temps, nous avons la manie de rapporter tout a ce point; nous sommes tout a la fois ridicules et coupables." [Note 191: Toute l'oeuvre prochaine, l'oeuvre philosophique et theosophique de De Maistre, va sortir de la: c'est le premier instant ou on la voit poindre.] En terminant, l'auteur s'adresse encore a l'_Ombre cherie_ d'Eugene et retombe un peu dans la declamation, au moins pour la forme; mais les germes de son systeme de reversibilite et d'ordre providentiel viennent de se montrer et n'ont plus qu'a pousser leur developpement. Comme saint Augustin, en presence des epouvantables catastrophes de son siecle, il concoit sa _Cite de Dieu_. Cite etrange chez l'un comme chez l'autre, plus belle de titre et de conception que justifiable de detail, dans laquelle le bon sens, la sagesse humaine, trouvent a s'achopper presque a chaque pas, mais ou les esprits vraiment religieux se satisferont de quelques hautes clartes! Le pamphlet publie et distribue a Chambery en aout 95, sous le nom de _Jean-Claude Tetu_, est une Provinciale savoyarde a la portee du peuple, une petite lettre de Paul-Louis en style du cru. Partant le sel en est gros et gris, mais il y en a sous la trivialite. Il s'agit de profiter du nouveau bail reclame par la France au sujet de la Constitution de l'an III, pour reveiller l'opinion royaliste dans le pays et pour pousser a une Restauration: "..... Nous avons tous sur le coeur cette triste comedie de 1792, lorsqu'une poignee de vauriens, qui se faisaient appeler _la nation_, ecrivirent a Paris que nous voulions etre Francais. Vous savez tous devant Dieu qu'il n'en etait rien, et comme quoi nous fumes tous libres de dire non, a la charge de dire _oui_?[192] [Note 192: Il est bon, en histoire, de controler les recits l'un par l'autre, de se placer tour a tour sur chacun des revers des monts. Croirait-on bien, par exemple, a lire ces assertions positives, qu'il s'agit du meme fait que l'historien de la Revolution francaise a resume si couramment avec son agreable vivacite? "Tandis que ses lieutenants poursuivaient les troupes sardes, Montesquiou se porta a Chambery le 28 septembre, et y fit son entree triomphale, a la grande satisfaction des habitants, qui aimaient la liberte en vrais enfants des montagnes, et la France comme des hommes qui parlent la meme langue, ont les memes moeurs et appartiennent au meme bassin. Il forma aussitot une assemblee de Savoisiens pour y faire deliberer une question qui ne pouvait pas etre douteuse, celle de la reunion a la France." (Thiers, tome III). Claude Tetu va essayer de repondre dans ce qui suit a cette derniere opinion si specieuse. L'historien victorieux nous a dit la journee de l'entree triomphale; M. de Maistre, l'un des battus, nous racontera tout a l'heure le lendemain et le _tous-les-jours_. Or, voici une belle occasion de donner un dementi a ceux qui nous firent parler mal a propos. Aujourd'hui, nous ne sommes plus si epouvantes que nous l'etions alors; nous avons un peu repris nos sens. Croyez-moi, disons tout rondement que nous n'en voulons plus. Vous croirez peut-etre qu'il y a de l'imprudence a parler si clair? Au contraire, vous pourrez par la faire grand plaisir a la C. N. (Convention nationale). Tout le monde sait assez qu'elle a besoin et partant envie de la paix. Or, cette reunion a la France la gene, et le voeu de la nation, quoiqu'il n'ait jamais existe que dans la boite a l'encre du citoyen _Gorin_,[193] forme cependant un obstacle tres-fort aux yeux de la C. N., qui est retenue par le point d'honneur plus que par la valeur de notre pays. [Note 193: L'imprimeur du departement.] En lui disant la verite, vous la mettrez a l'aise, et elle vous en saura gre: ce raisonnement est clair comme de l'eau de roche. Mais supposons qu'elle pense autrement, qu'elle veuille a tout prix garder la Savoie et qu'elle y reussisse, que vous arriverait-il pour avoir dit que vous regrettez votre ancien souverain? Il vous arriverait d'etre particulierement estimes et cheris par la C. N. elle-meme. Tout le monde ne sait-il pas qu'on aime les gens fideles partout ou ils se trouvent? Quand il y a de la revolte, de l'impertinence ou de l'insurgerie, a la bonne heure que les maitres se fachent; mais quand on parle poliment, chacun est libre de dire sa raison; on peut tirer son chapeau devant le drapeau tricolore et dire qu'on a de l'amitie pour la croix blanche. Par Dieu! chacun a son gout peut-etre!--En disant qu'on aime les poires, meprise-t-on les pommes? Si la C. N. vous gardait meme apres cette declaration, elle vous aimerait comme ses yeux; c'est moi qui vous le dis. Mais ce n'est pas tout. Quand meme nous demeurerions Francais, il ne faut pas croire que ce fut pour longtemps; un peu plus tot, un peu plus lard, la chose volee revient toujours a son maitre. La Savoie est au roi de Sardaigne depuis huit cents ans, personne ne peut lui faire une anicroche la-dessus; pourquoi la lui garderait-on? Parce qu'on la lui a prise, apparemment. Quelle chienne de raison! Demandez au tribunal criminel du district, vous verrez ce qu'il vous en dira. La Savoie a bien ete prise d'autres fois. On l'a gardee trois ans, cinq ans, sept ans, trente ans, mais toujours elle est revenue. Il en sera de meme cette fois. Le roi de France qui etait avant celui qui etait avant le dernier, fut un grand fier-a-bras, a ce que tout le monde dit: c'est une chose sure qu'il faisait peur a tout le monde, et cependant, quoiqu'il convoitat la Savoie et qu'il s'evertuat beaucoup pour l'avoir, il ne put jamais en passer son envie. Dans ma jeunesse, je ne comprenais pas pourquoi notre petite Savoie n'etait pas une province de France, et comment cette _drumille_ avait pu vivre si longtemps a cote d'un gros brochet sans etre croquee; mais, en y pensant depuis, j'ai vu combien feu ma grand'mere avait raison quand elle me disait: _Jean-Claude, mon ami, quand tu< ne comprends pas quelque chose, fie-toi a celui qui a fait le manche des cerises_. La Savoie n'est pas a la France parce qu'il ne faut pas qu'elle soit a la France. Si les Francais la possedaient, l'Italie serait flambee; ils batiraient dans notre pays des forteresses a tout bout de champ; ils feraient des chemins larges comme la grande allee du _Verney_ jusque sur nos plus hautes montagnes.[194] A la place de l'hospice Saint-Bernard, ou l'on donne la soupe aux pelerins, il y aurait une bonne citadelle avec des canons et de la poudre, et toute la diablerie que vous savez; et puis, au premier moment d'une guerre, ce serait une benediction de les voir degringoler de l'autre cote! Soyez surs qu'ils y descendraient les mains dans leurs poches, et, quand une fois on est en Piemont, les gens qui savent un peu comment le monde est fait, disent que ce n'est plus qu'une promenade. Si M. l'empereur etait assez grue pour souffrir que ces gaillards gardassent la Savoie, il ferait tout aussi bien de les mettre en garnison a Milan. [Note 194: Verifie par le Simplon.] Mais tandis que la Savoie est au roi de Sardaigne, on ne peut pas etre surpris en Italie. Diantre! c'est bien different d'etre dans un pays ou d'y aller. Et nos bons amis les Suisses, croyez-vous qu'ils soient bien amuses d'entendre les tambours des Francais de l'autre cote du lac? Les Genevois, qui ne sont que des marmousets, les fatiguent deja passablement; jugez comme ils ont envie de toucher de tous cotes la republique francaise! Surement les Francais ne pourraient pas leur faire un plus grand plaisir que de s'en aller d'ou ils sont venus. Les Suisses et les Savoyards sont cousins, ils font leurs fromages en paix et ne se font point d'ombrage. Que les grands seigneurs demeurent chez eux et ne viennent pas casser nos pots! Il faudra donc rendre la Savoie parce que tout le monde voudra qu'on la rende, et quand la C. N. aurait les griffes assez fortes pour la retenir dans le moment present, croyez-vous que ce fut pour longtemps? Bah! les choses forcees ne durent jamais. Le courage des Francais fait plaisir a voir, mais ne vous laissez pas leurrer par cette lanterne magique. Vous savez que lorsqu'on se rosse un jour de _vogue_, surtout lorsqu'on est un peu gris, on ne sent pas les coups; mais c'est le lendemain qu'on se trouve bleu par-ci et bleu par-la, qu'on se sent roide comme le manche d'une fourche, et qu'il n'y a pas moyen de mettre un pied devant l'autre. "Quand la France sera froide, vous l'entendrez crier." Ce sont la, il me semble, de ces accents vibrants qui denotent que, meme sous le masque du Jacques Bonhomme et du Sancho de son pays, M. de Maistre ne peut pas se deguiser longtemps. Plus loin, pour exprimer que les Francais ne sont pas encore gueris ni pres de guerir du mal revolutionnaire: "S'ils etaient veritablement ennuyes d'etre malades, dit-il, est-ce qu'ils ne se donneraient pas tous le mot pour faire venir de la _theriaque de Venise?_" Louis XVIII, comme on sait, etait alors a Venise. Le maire de Montagnole continue de prendre ses compatriotes par tous les bouts, par l'enumeration de tous leurs griefs, en reservant pour le dernier coup l'interet de la religion catholique si cher aux populations. Je continue de citer tout ce qui me parait un peu saillant, ce pamphlet curieux etant parfaitement inconnu et introuvable aujourd'hui: "Il y a plus de deux cents ans qu'il y eut deja un tapage en France pour les affaires de huguenots. Notre cure en parlait un jour avec M. le chatelain: il appelait cela la _Digne_ ou la _Ligue_, ou la _Figue_, enfin quelque chose en _igue_. Mais c'etait diabolique. Il disait que celle machine dura je ne sais combien de temps, trente ou quarante ans, je crois. Sainte Vierge Marie! cela ne fait-il pas dresser les cheveux? C'est bien pire aujourd'hui, puisqu'alors il y avait des rois, des princes, des seigneurs, des parlements, en un mot tout ce qu'il fallait pour faire la besogne apres la folie passee; mais a present que tout le royaume est en loques, ce sera le diable a confesser pour tout refaire. Serait-il possible que nous fussions meles la-dedans? _Libera nos, Dominus_. "Vous croyez peut-etre, vous autres petits messieurs qui avez des habits de drap d'Elbeuf et des boutons d'acier, que c'est pour vous que le four chauffe, et que vous serez toujours les maitres? Ah bien! oui, fiez-vous-y. On a deja fait main-basse sur les'municipalites de campagne, ainsi adieu aux rois de village! il n'y a plus de districts, ainsi adieu aux rois de petites villes! ne voyez-vous pas comme tout s'achemine a vous rendre des zeros en chiffre? Quand tout sera tranquille, le peuple donnera les places a ceux que vous teniez en prison; et si, pendant cette tempete, quelques champignons sont sortis de terre, vous n'y gagnerez rien, car les _ci-apres_ sont bien plus insolents que les _ci-devant_. "On vous amuse aussi en vous parlant de la suppression des impots. Sans doute qu'on n'ose pas mettre le peuple de mauvaise humeur dans ce moment, pour raison; mais seriez-vous assez simples pour croire que, des qu'on sera maitre de lui, on ne vous chargera pas comme des mulets du Mont-Cenis? La C. N. a fait tant d'assignats! tant d'assignats! que si on les collait tous par les bords, il y aurait de quoi couvrir la France de papier. Malgre ce qu'on en a brule dans toutes les gazettes, il en reste pour 14 milliards: or, savez-vous ce que c'est que 14 milliards? Pour faire celle somme en numeraire, il faudrait autant de louis qu'il y a de grains de ble en 455 sacs, mesure de Chambery, pesant chacun 140 livres poids de marc. Le citoyen _Ginollet_, ci-devant collecteur de la taille, qui sait l'arithmetique comme son _Pater_, a fait ce compte sur ma table. "Mais toutes ces debauches de papier ne peuvent durer, et a la fin, pour faire face aux depenses, on vous demandera l'argent que vous avez, et meme celui que vous n'avez pas. "Enfin, comme il faut toujours garder la meilleure raison pour la derniere, tenez pour certain que, si vous demeurez Francais, vous serez prives de votre religion. La C. N., disent certaines personnes, a promis la liberte du culte: oui; mais vous savez bien qu'on n'a rien tenu de ce qu'on vous avait promis. Souvenez-vous de ce qui se passa lorsqu'on etablit l'Eglise constitutionnelle. Il n'y eut qu'un cri en Savoie contre cette manipulation ecclesiastique; mais vos electeurs eurent beau protester, on ne les ecouta pas, et le jour qu'ils s'assemblerent pour l'election de ce drole d'eveque qui nous a tant fait rire avant de nous faire pleurer, un des representants du peuple dit expressement que, _si les electeurs raisonnaient, on ferait conduire deux pieces de canon a la porte de la cathedrale_: voila comment on fut libre. "Nous avons d'ailleurs un bon temoin de ce qui se passa. Gregoire, l'un des representants, n'a-t-il pas dit formellement, dans le sermon qu'il a debite a la tribune de la Convention sur la liberte des cultes: _Nous avons promis de votre part la liberte du culte aux habitants du Mont-Blanc, et nous les avons trompes?_ "C'est clair, cela; mais ce que ce bon apotre n'a pas dit, c'est qu'il etait venu en Savoie tout justement pour y faire ce qu'il a blame dans les autres. "Ce n'est pas seulement le culte de la deesse Raison dont nous ne voulons pas: nous ne voulons rien de nouveau, rien, ce qui s'appelle rien. On nous l'avait promis; pourquoi nous a-t-on trompes? "Je l'entendis, ce cure d'Embremenil, le 16 fevrier 1793, lorsqu'il se donna tant de peine dans la cathedrale de Chambery pour nous prouver que l'Eglise constitutionnelle etait catholique. Son discours emberlucoqua beaucoup de gens; mais, quoiqu'il ait de l'esprit comme quatre, il ne me fit pas reculer de l'epaisseur d'un cheveu. Quand je le vis en chaire, sans surplis, avec une cravate noire, ayant a cote de lui un chapeau rond au lieu d'un bonnet a houppe, et nous disant _citoyen_ au lieu de _mes freres_ ou _mon cher auditeur_, je me dis d'abord en moi-meme: _Cet homme est schismatique_. "En effet, quelle apparence que le bon Dieu n'ait fait la religion que pour les esprits pointus, et qu'il n'y ait pas quelque maniere facile de connaitre ce qui est faux? Quand il viendra quelque grivois d'_apotre_ vous precher un _Credo_ de sa facon, au lieu de s'embarquer dans de grands alibi-forains qui font tourner la tete, vous n'avez, qu'a le regarder bien attentivement; je veux ne moissonner de ma vie si vous ne decouvrez pas sur sa personne quelque chose d'heretique, ne fut-ce qu'un bouton de veste. "Mais, baste! la C. N. se moque de l'Eglise constitutionnelle, ce n'est pas l'embarras; le mal est qu'elle deteste la notre et qu'elle n'en veut point. Ainsi c'est a vous de voir si vous voulez vous trouver sans religion. "La liberte du culte qu'on vous a promise depuis quelque temps, n'est qu'une farce. Si vous etes catholiques, essayez un peu de jeter a la poste une lettre adressee _a Sa Saintete, le Pape, a Rome_, vous verrez si elle arrivera. "C'est cependant drole qu'un catholique ne puisse pas ecrire au Pape! "Et vos eveques, ou sont-ils? et vos pretres, pourquoi ne vous les rend-on pas? Est-ce agir rondement de promettre une Eglise catholique, et de bannir les pretres catholiques?--Mais, dira-t-on, nous en avons en Savoie.--Oui, ils y sont a leurs perils et risques. On les a calomnies, insultes, emprisonnes, fusilles. On recommencera demain, aujourd'hui, quand on voudra. On n'a point revoque la loi qui les deporte ni celle qui confisque leurs biens, apres une loi solennelle qui leur permettait de les administrer par procureur. "Ne vous laissez donc pas tromper: la rancune contre notre religion est toujours la meme, et, si l'on a fait quelque chose en sa faveur, ce n'est pas par amitie, ce n'est pas par justice, c'est par crainte. Les gens de l'_ouest_[195] n'ont pas voulu demordre, il a bien fallu accorder quelque chose, mais c'est bien a contre-coeur et de mauvaise grace. [Note 195: Les Bretons, les Vendeens.] "Boissy-d'Anglas est, a ce qu'on dit, un des bons enfants de l'Assemblee; je ne crois pas qu'il aime a tourmenter son prochain. Cependant, quand il fit son rapport sur la liberte du culte, au nom des trois comites, il dit tout net que les interets de la religion etaient _des chimeres_. Il ajouta: "Je ne veux point decider s'il faut une religion aux hommes..., s'il faut creer pour eux des illusions et laisser des opinions erronees devenir la regle de leur conduite. C'est a la philosophie a eclairer l'espece humaine et a bannir de dessus la terre les longues erreurs qui l'ont dominee. C'est par l'instruction que seront gueries toutes les MALADIES de l'esprit humain. Bientot vous ne les connaitrez que pour les mepriser, ces dogmes absurdes, enfants de l'erreur et de la crainte: bientot la religion des Socrate, des Marc-Aurele, des Ciceron, sera la seule religion du monde.... Ainsi vous preparerez le seul regne de la philosophie.... Vous couronnerez avec certitude la revolution commencee par la philosophie." "Il faudrait avoir les yeux poches pour ne pas voir ici un homme en colere, qui se console du decret dans la preface. "Je mentirais au reste si j'assurais que je comprends tout ce morceau, et que je connais les trois theologiens dont il parle; mais je gagerais bien a tout hasard mes deux charrues contre un exemplaire de la nouvelle Constitution, que Socrate, Marc-Aurele et Ciceron etaient protestants." L'objection contre les _trois theologiens_ pouvait porter coup en Savoie, a cette date de 1795; hors de la elle n'est que gaie. Et ceci n'est pas, autant qu'on pourrait bien le croire, un accident du genre. Certes M. de Maistre, par le fond habituel de sa pensee, restera toujours un ecrivain profondement serieux; mais pourtant on n'a pas fait en lui la part de ce qui tres-souvent dans le detail n'est que gai. On y aurait gagne de le voir beaucoup plus au naturel et moins terrible. La derniere des brochures preliminaires de M. de Maistre, que j'aie a analyser, est son _Memoire sur les pretendus Emigres savoisiens_ (1796). Ici, comme il s'adresse a la legislature de France, il sait prendre le ton convenable, bien qu'energique, et non sans quelques-uns encore de ces eclats de parole qui vont devenir le cachet inseparable de son talent. C'est d'abord tout un tableau de la Terreur en sa malheureuse patrie. Puisque les grands historiens s'occupent si peu de ces verites de detail, de ces bagatelles provinciales et locales, qui generaient leurs evolutions, qu'on veuille bien permettre au biographe de ne pas les negliger. Les Francais, comme on l'a dit, etant entres en Savoie le 22 septembre 1792, on ne vit, pendant un mois, que ce qu'on voit dans toutes les conquetes; mais bientot, les assemblees primaires ayant ete convoquees, elles nommerent des deputes qui se reunirent a Chambery sous le nom d'Assemblee nationale des Allobroges. L'homme influent dans cette Assemblee qui ne siegea que huit jours, celui qui dirigea tout, et dicta presque tous les decrets, fut le depute Simond, de Rumilli dans le Mont-Blanc, ci-devant pretre, guillotine en 1794. Une loi de cette Assemblee invita tous les citoyens _qui avaient emigre des le 1er aout_ 1792 a reprendre leur domicile dans le terme de deux mois, sous peine de confiscation de tous leurs biens. On antidatait l'emigration, comme on voit, et on la faisait meme anterieure a l'entree des Francais dans le pays: c'etait pour atteindre certains grands proprietaires. Les militaires firent leur devoir et resterent a leur poste, fideles a leurs serments. Presque tous les autres (et M. de Maistre de ce nombre), les femmes surtout et les enfants, rentrerent en Savoie sur la foi de l'Assemblee. Au coeur de l'hiver, ils arriverent en foule et reprirent domicile dans le delai qui s'etait prolonge jusqu'au 27 janvier 93; mais, au lieu de la tranquillite qu'ils avaient droit d'attendre, ils ne trouverent qu'une persecution cruelle. L'auteur du memoire, temoin oculaire, en signale les hideuses particularites qui ne sont qu'une variante de ce qui se passait alors universellement; on emprisonne les hommes d'une part, les femmes de l'autre; on separe les meres et les enfants; on separe les epoux: "C'etait, disait le representant Albitte, pour satisfaire a la decence. La cruaute dans le cours de cette Revolution a souvent eu, s'ecrie l'auteur, la fantaisie de plaisanter: on croit voir rire l'Enfer: il est moins effrayant quand il hurle." Le reglement des prisons destinees a enfermer les suspects les accuse d'un crime tout nouveau, d'etre _coalises_ de VOLONTE _avec les ennemis de la republique_; sur quoi l'auteur ajoute: "Caligula ne punissait que les reves, il oublia les desirs!" Le 1er septembre 1793, tout d'un coup, en vertu d'une determination soudaine, a minuit, on tire les detenus de prison et on les transporte sur des charrettes de Chambery a Grenoble, ou ils manquent en arrivant d'etre massacres par la populace. Puis un autre caprice les ramene de Grenoble a Chambery: le 9 thermidor les sauve: "Sans le 9 thermidor, dit l'auteur du memoire, c'est une opinion universelle dans le departement du Mont-Blanc, tous les prisonniers devaient etre egorges." Dans un moment si terrible, il arriva ce qui devait arriver: tous ceux qui purent s'echapper le firent et se refugierent soit en Piemont, soit en pays neutre. Et ici l'auteur invoquant les actes memes de la Convention apres le 9 thermidor, demontre que ces emigres par force majeure ne sont pas des emigres. Redevenue libre, la Convention, dans sa seance du 9 mars 1795, disait anatheme au coup d'Etat du 31 mai qui avait proscrit les pretendus federalistes.--Une nouvelle loi (celle du 22 prairial) vint au secours des malheureux qui n'avaient fui la terre de liberte que pour echapper a la hache de Robespierre: elle rappelait ceux qui s'etaient soustraits depuis le 31 mai 93. L'auteur discute avec fermete et eloquence pour reclamer le benefice de cette loi en faveur des pretendus emigres savoisiens. Il s'adresse, en terminant, aux Conseils, il apostrophe le Directoire executif et le rappelle a la clemence et a la justice au debut d'un regime nouveau. M. de Maistre est ici le Lally-Tolendal de sa contree, comme dans son pamphlet de _Claude Tetu_ il s'en etait montre par avance le Paul-Louis Courier. Ces preliminaires une fois accomplis, cette dette payee, et comme tout echauffe encore de sa guerre de montagnes, il sort enfin de la politique locale et s'eleve au role de publiciste europeen par ses _Considerations sur la France_. L'aspect change: ce n'est plus a un _Vendeen de Savoie_ qu'on va avoir affaire, c'est a un contemplateur plutot stoique et presque desinteresse. On a souvent admire comment M. de Maistre, un etranger, avait si bien, je veux dire si fermement juge du premier coup, et de si haut, la Revolution francaise; c'est, on vient de le faire assez comprendre, qu'il n'y etait pas etranger, c'est qu'il l'avait subie et soufferte dans le detail; il ne l'a si bien jugee en grand que parce qu'il en avait pati _de tres-pres_, et en meme temps _de cote_. La double position (outre le genie) etait necessaire. A un certain moment, il a pu se detacher de la question locale et planer du dehors sur l'ensemble. Nous allons l'y suivre et le considerer dans cette phase nouvelle, definitive. Jusqu'ici il nous a suffi de le faire connaitre graduellement et de le produire, non absolu encore, par des extraits, par des analyses, en nous effacant. Malgre notre desir et notre insuffisance, il nous sera difficile de continuer a faire de meme, et de contenir tout jugement contradictoire en face de l'intolerance frequente des siens. II Trois ecrivains du plus grand renom debutaient alors a peu pres au meme moment, chacun de son cote, sous l'impulsion excitante de la Revolution francaise, et on les peut voir d'ici s'agiter, se lever sous le nuage immense, comme pour y demeler l'oracle: on reconnait madame de Stael, M. de Maistre, et M. de Chateaubriand. Le plus jeune des trois, le seul meme qui fut a son vrai debut, M. de Chateaubriand, en ce fameux _Essai sur les Revolutions_, versant a flots le torrent de son imagination encore vierge et la plenitude de ses lectures, revelait deja, sous une forme un peu sauvage, la richesse primitive d'une nature qui sut associer plus tard bien des contraires; d'admirables eclairs sillonnent a tout instant les sentiers qu'il complique a plaisir et qu'il entre-croise; a travers ces rapprochements perpetuels avec l'antiquite, jaillissent des coups d'oeil singulierement justes sur les hommes du present: lui-meme, apres tout, l'auteur de _Rene_ comme des _Etudes_, l'eclaireur inquiet, eblouissant, le songeur infatigable, il est bien reste, jusque sous la majeste de l'age, l'homme de ce premier ecrit. Madame de Stael, qui, a la rigueur, avait deja debute par ses _Lettres sur Jean-Jacques_, et qui devait accomplir un jour sa course genereuse par ses eloquentes et si sages _Considerations_, laissait echapper alors ses reflexions, ou plutot ses emotions sur les choses presentes, dans son livre _de l'Influence des Passions sur le Bonheur_; mais ce titre purement sentimental couvrait une foule de pensees vives et profondes, qui, meme en politique, penetraient bien avant. M. de Maistre, enfin, dont nous avons surpris les vrais debuts anterieurs, eclatait pour la premiere fois par un ecrit etonnant, que les annees n'ont fait, a beaucoup d'egards, que confirmer dans sa prophetique hardiesse, et qui demeure la pierre angulaire de tout ce qu'il a tente d'edifier depuis. Des le premier mot, il indique le point de vue ou il se place: comme Montesquieu, il commence par l'enonce des rapports les plus eleves, mais c'est en les eclairant de la Providence: "Nous sommes tous attaches au trone de l'Etre supreme par "une chaine souple, qui nous retient sans nous asservir." Ce sont les voies de la Providence dans la Revolution francaise que l'auteur se propose de sonder par ses conjectures et de devoiler autant qu'il est permis. L'originalite de la tentative se marque d'elle-meme. Le XVIIIe siecle ne nous a pas accoutumes a ces regards d'en haut, perdus en France depuis Bossuet. Pour etre juste toutefois, il convient de rappeler qu'un homme que M. de Maistre a beaucoup lu tout en s'en moquant un peu, _le Philosophe inconnu_, Saint-Martin publiait, a la date de l'an III (1795), sa _Lettre a un Ami_, ou _Considerations politiques, philosophiques et religieuses sur la Revolution francaise_, curieux opuscule dans lequel le point de vue providentiel est formellement pose[196]. Que M. de Maistre ait lu cette Lettre de Saint-Martin au moment meme ou elle fut publiee, on n'en saurait guere douter, parce qu'elle dut parvenir tres-vite a Lausanne, ou se trouvait alors un petit noyau organise de mystiques, dont le plus connu, Dutoit-Membrini, venait de mourir precisement en ces annees. Or, si l'on suppose M. de Maistre recevant, ainsi qu'il est tres-probable, la communication de cette brochure dans le temps ou il ecrivait son pamphlet de _Claude Tetu_, mur comme il etait sur la question et tout echauffe par le prelude, il lui suffit d'un eclair, pour l'enflammer; il dut se dire a l'instant, dans sa conception rapide, que c'etait le cas de refaire la brochure de Saint-Martin, non plus avec cette mollesse et cette fadeur a demi inintelligible, non dans un esprit particulier de mysticisme et dans une phraseologie beate qui tenait du jargon, mais avec franchise, nettete, autorite, en s'adressant aux hommes du temps dans un langage qui portat coup et avec des aiguillons sanglants qui ne leur donneraient pas envie de rire. [Note 196: Et pour que l'on comprenne mieux dans quel sens analogue a celui de M. de Maistre, voici ce qu'apres un preambule sur ses principes spiritualistes et sur la liberte morale, Saint-Martin disait a son ami: "Supposant donc... toutes ces bases etablies et toutes ces verites reconnues entre nous deux, je reviens, apres cette legere excursion, me reunir a toi, te parler comme a un croyant, te faire, dans ton langage, ma profession de foi sur la Revolution francaise, et t'exposer pourquoi je pense que la Providence s'en mele, soit directement, soit indirectement, et par consequent pourquoi je ne doute pas que cette Revolution n'atteigne a son terme, puisqu'il ne convient pas que la Providence soit decue et qu'elle recule." "En considerant la Revolution francaise des son origine, et au moment ou a commence son explosion, je ne trouve rien a quoi je puisse mieux la comparer qu'a une image abregee du Jugement dernier, ou les trompettes expriment les sons imposants qu'une voix superieure leur fait prononcer, ou toutes les puissances de la terre et des cieux sont ebranlees, et ou les justes et les mechants recoivent dans un instant leur recompense; car, independamment des crises par lesquelles la nature physique sembla prophetiser d'avance cette Revolution, n'avons-nous pas vu, lorsqu'elle a eclate, toutes les grandeurs et tous les ordres de l'Etat fuir rapidement, presses par la seule terreur, et sans qu'il y eut d'autre force qu'une main invisible qui les poursuivit? N'avons-nous pas vu, dis-je, les opprimes reprendre, comme par un pouvoir surnaturel, tous les droits que l'injustice avait usurpes sur eux? "Quand on la contemple, cette Revolution, dans son ensemble et dans la rapidite de son mouvement, et surtout quand on la rapproche de notre caractere national, qui est si eloigne de concevoir, et peut-etre de pouvoir suivre de pareils plans, on est tente de la comparer a une sorte de feerie et a une operation magique; ce qui a fait dire a quelqu'un qu'il n'y aurait que la meme main cachee qui a dirige la Revolution qui put en ecrire l'histoire. "Quand on la contemple dans ses details, on voit que, quoiqu'elle frappe a la fois sur tous les ordres de la France, il est bien clair qu'elle frappe encore plus fortement sur le clerge..." Et il poursuit en s'attachant a exposer le mode de vengeance providentielle sur le clerge dans le sens qu'il entend. M. de Maistre, lui, l'entendait un peu differemment; mais peu importent ces varietes: la donnee providentielle est la meme.] Les dates, les circonstances locales, l'analogie du point de vue general et meme d'un certain ordre d'idees aux premieres pages, tout concourt a preter a cette conjecture une vraisemblance que rien d'ailleurs ne dement [197]. [Note 197: Voir ce qui est dit de Saint-Martin en divers endroits des _Soirees de Saint-Petersbourg_, particulierement dans le onzieme Entretien.--Il est aussi un beau passage d'une lettre de Bolingbroke a Swift (6 mai 1730), qui se rattache naturellement, et sans tant de mysticisme, au livre des _Considerations_ de De Maistre. Bolingbroke parle d'un ecrit de Pope et du bien qui peut en resulter pour le genre humain: "J'ai pense quelquefois, dit-il, que si les predicateurs, les bourreaux, et les auteurs qui ecrivent sur la morale, arretent ou meme retardent un peu les progres du vice, ils font tout ce dont la nature humaine est capable; une reformation reelle ne saurait etre produite par des moyens ordinaires: elle en exige qui puissent servir a la fois de chatiments et de lecons; c'est par des calamites nationales qu'une corruption nationale doit se guerir."] Les _Considerations sur la France_ peuvent elles-memes etre considerees sous plus d'un aspect. Celui qui domine, cette idee de gouvernement providentiel dont nous parlons, qui s'y Jessine en deux ou trois grands chapitres, et que l'auteur reprendra plus tard avec predilection et raffinement, ne se produit ici que justifie par la grandeur meme de la catastrophe: la voix de Dieu s'elance toute majestueuse du milieu des orages du Sinai. En quoi la nation francaise est coupable; en quoi les Ordres immoles ont merite de l'etre; comment il y a solidarite au sein du meme Ordre, comment la peine du coupable est reversible jusque sur l'innocent, et le merite de celui-ci reversible a son tour sur la tete de l'autre; quelle mysterieuse vertu fut de tout temps attachee au sacrifice et a l'effusion du sang humain sur la terre; quelle effrayante depense il s'en est fait depuis l'origine jusqu'aux derniers temps, a ce point que "le genre humain peut etre considere comme un arbre qu'une main invisible taille sans relache, et qui va toujours en gagnant sous la faux divine:"--telles sont les hautes questions, tels les dogmes redoutables que remue en passant l'esprit religieux de l'auteur; et a la facon dont il les souleve, nul, apres l'avoir lu, meme parmi les incredules, ne sera tente de railler. M. de Maistre, en ses _Considerations_ et ailleurs, est, de tous les ecrivains religieux, celui peut-etre qui nous oblige a nous representer de la maniere la plus concevable, la plus presente et la plus terrible, le _Jugement dernier_; il donne a penser la-dessus, meme aux sceptiques blases de nos jours, parce qu'il fait concevoir l'inevitable fin et le _coup de filet_ du reseau universel, d'une maniere ordonnee, toute spirituelle, tout appropriee aux intelligences severes. Il nous met presque dans l'alternative ou de ne croire a aucune loi regulatrice, ou de croire avec lui. En s'emportant dans ce vigoureux ecrit a des assertions extremes, intemperantes, en ne voulant voir que le caractere purement _satanique_ de la Revolution, il garde pourtant, s'il est permis d'employer a son egard un tel mot sans offense, une certaine _mesure_; ses conjectures du moins observent encore, par rapport a ce qu'elles deviendront plus tard, une sorte de modestie que j'aime a relever: "...Il n'y a point, dit-il en un beau passage[198], il n'y a point de chatiment qui ne purifie, il n'y a point de desordre que l'_Amour eternel_ ne tourne contre le principe du mal. Il est doux, au milieu du renversement general, de pressentir les plans de la Divinite[199]. Jamais nous ne verrons tout pendant notre voyage, et souvent nous nous tromperons; mais dans toutes les sciences possibles, excepte les sciences exactes, ne sommes-nous pas reduits a conjecturer? et si nos conjectures sont plausibles, si elles ont pour elles l'analogie, si elles s'appuient sur des idees universelles, si surtout elles sont consolantes et propres a nous rendre meilleurs, que leur manque-t-il? Si elles ne sont pas vraies, elles sont bonnes; ou plutot, puisqu'elles sont bonnes, ne sont-elles pas vraies?" [Note 198: Chap. III.] [Note 199: C'est son _Suave mari magno_...., mais non point ici sans une veritable onction de christianisme.] Un second aspect des _Considerations_, c'est celui des evenements positifs et des jugements historiques que l'auteur y a appliques; on n'en saurait assez admirer la sagacite et la portee precise. Une foule de vues qui n'ont prevalu et n'ont ete verifiees que par la suite apparaissent la pour la premiere fois; l'auteur, en ayant l'air de tirer a bout portant dans la melee, a prevenu et indique d'avance les visees de l'histoire. Aussi, tous ceux qui ont passe apres lui dans l'etude de ces temps l'ont-ils pris, meme ses adversaires politiques, en haute et singuliere estime. M. de Maistre a tres-bien vu le premier que, le mouvement revolutionnaire une fois etabli, la France et la _monarchie_ (c'est-a-dire l'integrite des Etats du _roi futur_) ne pouvaient etre sauvees que par le jacobinisme[200]. Le discours ideal qu'il prete (chap. II) a un guerrier au milieu des camps, pour exhorter ses compagnons d'armes a sauver la France et le royaume _quand meme_, est d'une eloquence politique qui parle d'elle-meme a toutes les ames: il conclut par ces paroles si souvent citees, et que M. Mignet inscrivait, il y a pres de vingt ans, en tete de son histoire: "Mais nos neveux, qui s'embarrasseront tres-peu de nos souffrances et qui danseront sur nos tombeaux, riront de notre ignorance actuelle; ils se consoleront aisement des exces que nous avons vus, et qui auront conserve l'integrite _du plus beau royaume apres celui du Ciel_."--Le role, la _fonction_, la magistrature de la France entre toutes les nations d'Europe n'a ete nulle part plus magnifiquement reconnue. Langue universelle, esprit de proselytisme, il y voit les deux instruments et comme les deux _bras_ toujours en action pour remuer le monde. [Note 200: C'est aussi l'opinion formelle d'un connaisseur tres-interesse dans la question, de celui qui n'est autre que ce premier roi _futur_ (j'en demande bien pardon a M. de Maistre).--Voir les _Memoires_ de Napoleon, tome I, page 4.] Un troisieme et remarquable aspect qui, dans les _Considerations_, se rattache au precedent, et qui prouve a quel point l'auteur avait bien vu, c'est le nombre de conjectures, de promesses, et meme de predictions qui se sont trouvees justifiees. Sous la question, toute civile et politique en apparence qu'elle etait devenue, il decouvre le caractere religieux, le sens theologique si verifie par ce qui s'est produit a nos yeux depuis quarante ans, et lors de la grande reaction de 1800, et dans ce mouvement actuel, persistant et encore inepuise des esprits. Il ne craint pas de poser le grand dilemme dans toute sa rigueur: "Si la Providence _efface_, sans doute c'est pour _ecrire_... Je suis si persuade des verites que je defends, que lorsque je considere l'affaiblissement general des principes moraux, la divergence des opinions, l'ebranlement des souverainetes qui manquent de base, l'immensite de nos besoins et l'inanite de nos moyens, il me semble que tout vrai philosophe doit opter entre ces deux hypotheses, ou qu'il va se former une nouvelle religion, ou que le christianisme sera rajeuni de quelque maniere extraordinaire. C'est entre ces deux suppositions qu'il faut choisir, suivant le parti qu'on a pris sur la verite du christianisme." S'il se prononce dans les pages qui suivent, et avec une incomparable eloquence, pour le triomphe immortel de ce christianisme tant combattu, il a du moins donne jour a la perspective sur le _rajeunissement_. Je sais bien qu'il l'interpretait pour son compte en un sens rigoureux et orthodoxe, mais de plus libres que lui peuvent varier en idee la nuance. En 1796, M. de Maistre predisait sans marchander une Restauration et en dictait d'avance le bulletin avec l'ordre et la marche de la ceremonie. Le chapitre intitule: _Comment se fera la Contre-revolution si elle arrive?_ est charmant, vrai, piquant. On a pour conclusion derniere une suite d'extraits de Hume sur la fin du Long-Parlement a l'agonie, la veille de la restauration des Stuarts. Est-il besoin de remarquer que l'auteur oublie de pousser assez loin la citation et l'allusion, qu'il s'arrete avant 1688, avant Guillaume et la _Declaration des droits?_ On pourrait, des cet ecrit, noter chez M. de Maistre une tendance a predire qui est devenue par la suite une forme extreme de sa pensee, un faible, je dirai presque un tic dans un esprit si serieux. A propos de la ville de Washington, qu'on avait decide de batir expres pour en faire le siege du Congres: "On a choisi, dit-il, l'emplacement le plus avantageux sur le bord d'un grand fleuve; on a arrete que la ville s'appellerait _Washington_; la place de tous les edifices publics est marquee, et le plan de la _Cite-reine_ circule deja dans toute l'Europe. Essentiellement il n'y a rien la qui passe les bornes du pouvoir humain; on peut bien batir une ville. Neanmoins, il y a trop de deliberation, trop _d'humanite_ dans cette affaire, et l'on pourrait gager mille contre un que la ville ne se batira pas, ou qu'elle ne s'appellera pas _Washington_, ou que le Congres n'y residera pas." Beaucoup des predictions de M. de Maistre (ne l'oublions pas) ne sont ainsi que des _gageures_. De la part d'un esprit vif, hardi, resolu, cet entrainement s'explique a merveille. Qu'on se figure l'effet que durent produire et les evenements religieux de 1800-1804, et les evenements politiques de 1814, sur celui meme qui les avait si pleinement conjectures. A force d'avoir predit juste, il se trouve naturellement en veine, et souvent alors il en dit trop. On a releve les predictions de lui qui ont reussi; on ferait une liste piquante des autres. Ainsi, celle de tout a l'heure sur la ville de Washington, ainsi a la fin du Pape [201]: "Souvent j'ai entretenu des hommes qui avaient vecu longtemps en Grece et qui en avaient particulierement etudie les habitants. Je les ai trouves tous d'accord sur ce point, c'est que jamais il ne sera possible d'etablir une souverainete grecque... Je ne demande qu'a me tromper; mais aucun oeil humain ne saurait apercevoir la fin du servage de la Grece, et s'il venait a cesser, qui sait ce qui arriverait?"--Eh! mon Dieu!--ni plus ni moins,--le roi Othon. [Note 201: Livre IV, chapitre xi.] Cette intrepidite d'assertions au futur amene dans le detail de singulieres discordances qui font sourire, et qui, j'en suis certain (mais voila que je fais comme lui), s'il pouvait se relire aujourd'hui de sang-froid, le feraient sourire lui-meme. Predisant dans ses _Considerations_ les bienfaits de la future restauration royale, il s'ecriait: "Pour retablir l'ordre, le roi convoquera toutes les vertus; il le voudra sans doute, mais, par la nature meme des choses, il y sera force.... Les hommes estimables viendront d'eux-memes se placer aux postes ou ils peuvent etre utiles...." Voila un ideal de 1814 et de 1815, une vraie idylle politique que j'aurais crue a l'usage seulement des credules et des niais du parti. Si l'on osait retourner contre l'illustre auteur ses armes d'ironie, ce serait le cas de se le permettre: A mon gre le De Maistre est joli quelquefois. Et dans la preface du _Pape_, datee de mai 1817, lorsqu'il s'ecrie: "Le sacerdoce doit etre l'objet principal de la pensee souveraine. Si j'avais sous les yeux le tableau des ordinations, je pourrais predire de grands evenements...." En effet, sur ce tableau des ordinations, il aurait trouve, parmi les noms de la noblesse francaise qu'il y cherchait, celui de l'abbe-duc de Rohan. Fertile matiere a de grands evenements Futurs!--Mais n'anticipons pas. Rappele de Lausanne en Piemont au commencement de 1797, M. de Maistre n'y retourna que pour assister aux vicissitudes de sa patrie et a la ruine de son souverain. Lorsqu'il vit Charles-Emmanuel IV, qui venait de succeder a Victor-Amedee III, oblige d'abandonner ses Etats de terre-ferme, il se refugia lui-meme a Venise. M. Raymond a conserve des details touchants sur la pauvrete et la serenite du noble exile en cette crise extreme. Loge avec sa femme et ses deux enfants dans une seule piece du rez-de-chaussee a l'hotel du resident d'Autriche, qui n'avait pu lui faire accepter davantage, il s'y livrait encore a l'etude, a la meditation, et le soir, quand son hote (le comte de Kevenhueller), le cardinal Maury et d'autres personnages distingues, venaient s'y asseoir aupres de lui, il les etonnait par l'etendue de son coup d'oeil et sa vigueur d'esperance: "Tout ceci, disait-il, n'est qu'un mouvement de la vague; demain peut-etre elle nous portera trop haut, et c'est alors qu'il sera difficile de gouverner." Apres diverses fluctuations resultant des evenements, M. de Maistre fut mande en Sardaigne par son souverain et nomme regent de la Grande-Chancellerie de ce royaume ainsi reduit. Le 12 janvier 1800, il arriva a Cagliari, la capitale, et y remplit les fonctions multipliees que comportait sa charge, jusqu'a ce qu'en septembre 1802 il fut nomme ministre plenipotentiaire a la cour de Saint-Petersbourg. Durant ce sejour a Cagliari, ses travaux litteraires durent necessairement s'interrompre; il trouva pourtant moyen, sinon d'ecrire, du moins d'etudier encore. Il y avait a Cagliari, raconte M. Raymond, un religieux dominicain, Lithuanien de nation et professeur de langues orientales. Chaque jour M. de Maistre avait a peine acheve son repas que le Pere Hintz (c'etait le nom du savant) arrivait charge de vieux livres, et des dissertations s'etablissaient a fond entre eux sur le grec, l'hebreu, le copte. M. de Maistre y renouvela et y fortifia ses connaissances philologiques deja si etendues, attentif a remonter sans cesse aux racines cachees et ne separant jamais de la lettre l'esprit. La matiere des _Soirees de Saint-Petersbourg_ se prepare. En quittant la Sardaigne, il passa par Rome et y recut la benediction du Saint-Pere, lui le plus veritablement _romain_ de ses fils. Arrive a Saint-Petersbourg le 13 mai 1803, il n'en devait plus repartir que quatorze ans apres, le 27 mai 1817. Tout ce qui nous reste a examiner de sa carriere litteraire est la. S'il ne publia en effet, dans cet intervalle, que l'opuscule sur le _Principe generateur des Constitutions politiques_, il y composa tous ses autres ouvrages, le _Pape_, les _Soirees_, (sauf la derniere ecrite a Turin), le _Bacon_, etc., etc. Il etait parti seul et demeura ainsi plusieurs annees sans avoir pres de lui sa famille, de sorte que sa vie d'homme d'etude et de savant n'etait guere interrompue. Ses fonctions diplomatiques d'ailleurs ne lui prenaient que peu de temps; il representait son souverain, alors si appauvri, honorifiquement et, autant dire, gratuitement. Je ne veux citer qu'un trait de sa loyaute desinteressee a l'usage des monarchies, meme des monarchies representatives. Un jour, a titre d'indemnite pour des vaisseaux sardes captures, on vint lui compter cent mille livres de la part de l'empereur; il les envoya a son roi.--"Qu'en avez-vous fait?" lui demanda quelques temps apres le general charge de les lui remettre.--"Je les ai envoyees a mon souverain." "Bah! ce n'etait pas pour les envoyer qu'on vous les avait donnees."--Quant a lui, il lui suffisait d'avoir un peu de representation pour l'honneur de son maitre: souvent il dinait seul, avec du pain sec. C'est ainsi que savent vivre ceux qui croient. Comme diplomate pratique, il n'est pas difficile de se figurer son caractere: "Le comte de Maistre est le seul homme qui dise tout haut ce qu'il pense, et sans qu'il y ait jamais Imprudence", ainsi s'exprimait un collegue qui avait traite avec lui. Il ne s'inquietait pas de cacher son ame, mais de l'avoir nette: "Je n'ai que mon mouchoir dans ma poche, disait-il; si on vient a me le toucher, peu m'importe! Ah! si j'avais un pistolet, ce serait autre chose, je pourrais craindre l'accident." Mais c'est a l'ecrivain qu'il nous faut revenir et nous attacher. L'ecrivain pourtant ne serait pas assez explique dans toutes les circonstances, si nous ne nous occupions encore de l'homme. La plupart des ecrits de M. de Maistre, en effet, ont ete composes dans la solitude, sans public, comme par un penseur ardent, anime, qui cause avec lui-meme. Dans son long sejour en Russie, ce noble esprit, si vif, si continuellement aiguise par le travail et l'etude, n'a presque jamais ete averti, n'a presque jamais rencontre personne en conversation qui lui dit _Hola_! Qu'y a-t-il d'etonnant qu'il se soit mainte fois echappe a trop dire, a trop pousser ses _ultra-verites?_ On m'a lu, il y a quelques annees, une belle lettre de lui, qu'il ecrivit a une dame de Vienne en reponse a des representations et a des conseils qu'elle lui avait adresses sur certains defauts de son caractere; la maniere dont il s'executait et s'excusait m'a paru a la fois aimable et ferme, d'une verite tout a fait charmante. Je regrette de n'avoir pas ete mis a meme de publier cette page qui m'avait ete si precieuse a entendre; mais voici ce que j'ai pu recueillir aupres de quelques personnes bien competentes qui, a cette seconde epoque de sa vie, l'ont beaucoup connu, et dont je voudrais combiner les depositions, sans trop en alterer le mouvement et la vie. Je resume un peu a batons rompus: patience! la physionomie, a la fin, ressortira. Il n'ecrit que tard, on le sait, par occasion, pour rediger ses idees; savant jurisconsulte, tenant par ce cote encore a Rome, la ville du droit, il ne se considere que comme un amateur plume en main, et n'en va que plus ferme, comme ces novices qui, dans le duel, vous enferrent d'emblee avec l'epee. Du XVIe siecle par ses fortes etudes, il est du XVIIIe par les saillies et par le trait qu'il ne neglige pas, qu'il recherche meme. Vu de ce profil, c'est, si vous le voulez, un tres-bel esprit, nerveux, brillant et mondain, qui a lu beaucoup d'in-folios et qui les cite: le gout peut trouver a y redire; les allusions aux choses lues et les citations sont trop frequentes. En conversation, il se montrait encore superieur a ses ecrits; ce qui s'y laisse voir de saillant, de roide, d'un peu mauvais gout parfois, venait mieux a point et comme en jeu dans la parole meme, et supporte par sa personne. Il avait, on l'a dit, de la grace, de l'amabilite, pourtant toujours des duretes tres-aisement, des que s'emouvaient certaines verites. Il lui echappait de dire a des personnes, capables d'ailleurs de l'entendre, lorsqu'elles tenaient bon et avaient l'air de contester: "Je ne concois pas qu'on n'entende pas cela _quand on a une tete sur les epaules_." On a remarque que dans la conversation, quand il ne discutait pas, ou meme quand il discutait, il n'entendait guere les reponses; il etait, tour a tour et tres-vite, ou tres-anime ou tres-endormi: tres-anime quand il parlait, volontiers endormi quand on lui repondait: puis, sitot qu'on se taisait, il rouvrait son oeil le plus vif et reprenait de plus belle[202]. Il ne jouait jamais en conversation que le role d'attaquant, comme dans ses livres. [Note 202: Un soir, a Petersbourg, le prince Viasemski entra chez M. de Maistre, qu'il trouva dormant en famille, et M. de Tourguenef, qui etait venu en visite, voyant ce sommeil, avait pris le parti de dormir aussi; le prince, homme d'esprit et poete, rendit ce concert d'un trait: "De Maistre dort, lui quatrieme (a quatre), et Tourguenef a lui tout seul." Cela fait une jolie epigramme russe, mais les epigrammes sont intraduisibles; il faut nous en tenir a notre La Fontaine: Son chien dormait aussi, comme aussi sa musette. ] Vivant, il n'a pas eu d'ecole; il n'exerca que des influences individuelles, rares. S'il y gagna d'ignorer la popularite, meme la gloire, et d'echapper au disciple, cette proie et cette lepre du grand homme, c'est un avantage qu'il paya par d'autres inconvenients. Pour explication de ses defauts, de ses exces spirituels, de ce ton roide et tranchant, il faut penser a la solitude ou il vivait, a ce manque d'un enseignement, toujours reciproque, ou l'esprit enseignant se corrige a son tour et prend mesure sur celui qu'il veut former, a l'absence frequente de discussion ou meme d'intelligence egale autour de lui. Dans ce desert habituel, il ne savait pas combien sa voix etait haute et percante, car rien ne lui renvoyait sa voix. Une de ses expressions favorites, et qui lui revenait bien souvent, etait a _brule-pourpoint_. C'etait le secret de sa tactique qui lui echappait, c'etait son geste; il faisait ainsi: il s'avancait seul contre toute une armee ennemie, le defi a la bouche, et tirait droit au chef _a brule-pourpoint_. Il s'attaquait a la gloire, au triomphe, et de la des exces de represailles. Dans la detresse spirituelle de Rome, c'etait le Scevola chretien, et que trois cents autres ne suivaient pas. On perdrait soi-meme la juste mesure si on le voulait juger sur le pied d'un philosophe impartial. Il y a de la guerre dans son fait, du Voltaire encore. C'est la place reprise d'assaut sur Voltaire a la pointe de l'epee du gentilhomme. L'assaut est brillant, meurtrier; mais j'en suis bien fache pour la place, le gentilhomme valeureux ne la gardera pas. "Il y a des jours ou l'esprit s'eveille au matin, l'epee hors du fourreau, et voudrait tout saccager." On est tente parfois d'appliquer cette pensee a ce pur esprit, si aiguise, si militant; on se le represente, sentinelle comme perdue en cette lointaine Russie, s'eveillant le matin tout en flamme, en fureur de verite, dans son cabinet solitaire, ne sachant ou frapper d'abord, mais voulant tout saccager de ce qu'il croit l'erreur, tout reconquerir et venger comme avec le glaive de l'Archange. Dans l'ordre secondaire des verites historiques, il n'a pas menage les coups en tous sens et les paradoxes; on sait trop le plus celebre sur l'Inquisition espagnole, cette institution _salutaire_; c'etaient des consequences forcees qu'il tirait en haine du lieu-commun. Il y avait conviction encore chez lui, mais conviction instantanee et moins essentielle: "Dans toutes les questions, ecrivait-il a une amie, j'ai deux ambitions: la premiere, le croirez-vous? _ce n'est pas d'avoir raison_, c'est de forcer l'auditeur benevole de savoir ce qu'il dit." Quant a l'auditeur _non benevole_, il n'etait pas fache de le mettre hors d'etat de savoir ce qu'il disait. Il faut surtout voir, dans la plupart de ses paradoxes, des chicanes d'erudition, des contre-parties neuves qu'il faisait a la declamation du ses adversaires, pour les jeter en colere et hors d'eux-memes: c'etait un dementi bien retentissant qu'il leur lancait jusque sur leur point le plus fort, pour les faire delirer. A _insolent insolent et demi_. Il y a de ces esprits eleves, hardis, meme insolents (je repete ce mot inevitable), qui ne vous enfoncent ainsi la verite que par leurs pointes. On la trouve aussitot comme par opposition a eux; mais, sans eux et sans leur insulte, on ne l'aurait pas trouvee. On pourrait citer nombre de ces verites dues a de Maistre, auxquelles on ne se serai! jamais eleve graduellement et progressivement en partant du point de vue liberal. Il vous fait brusquement sauter, on s'ecrie; on revient un peu en deca, on y est. C'est sans doute ce qu'il avait voulu. Il voulait s'egayer aussi; il avait sa verve. Il disait souvent a l'un de ses amis en le consultant a propos des _Soirees de Saint-Petersbourg_: "Mettons cela, ajoutons cela encore, ca les fera enrager la-bas." Il ecrivait a un autre: "Laissons-leur cet os a ronger."--_La-bas_, c'est-a-dire Paris, Paris et l'esprit qui y regnait; c'etait pour lui a la fois Carthage a detruire, Athenes a narguer, sinon a charmer. Athenes, qui aime avant tout qu'on s'occupe d'elle, quand ce serait pour l'insulter et pour la battre, Athenes s'est montree reconnaissante. Au fait, il aimait la France, quoiqu'il ne dut jamais venir a Paris que quelques jours sur la fin. Il se sentait heureux quand il pouvait dire _nous_; il est vrai que ce bonheur-la lui fut accorde bien rarement. Sa colere ressemblait tout a fait a celle de l'Ecriture: "Mettez-vous en colere et ne pechez pas." C'etait un tonnerre en vue du soleil de verite et dans les spheres sereines, la colere de l'intelligence pure. Il eut vu Bacon, qu'au premier mot de rencontre et d'accord, au moindre signe commun dans le meme symbole, il lui aurait saute au cou. On l'a pu trouver bien dur pour les protestants; il a l'air, en verite, de ne les admettre a aucun degre comme chretiens, comme freres. On cite son mot presque affreux a Mme de Stael, qui le voyant a Saint-Petersbourg, le voulut mettre sur l'Eglise anglicane et sur ses beautes: "Eh bien, oui, madame, je conviendrai qu'elle est parmi les Eglises protestantes ce qu'est l'orang-outang parmi les singes." Ce qui doit choquer dans ce mot n'est pas ce qui tombe sur l'Eglise anglicane, laquelle cumule en effet toutes les cupidites et les hypocrisies. Pourtant on peut opposer de M. de Maistre un beau et touchant passage dans le _Principe generateur_[203]. Insistant sur la necessite d'un interprete vivant et d'un pontife de verite: "Nous seuls, dit-il, croyons a la _parole_, tandis que nos _chers ennemis_ s'obstinent a ne croire qu'a l'_ecriture_.... Si la _parole_ eternellement vivante ne vivifie l'ecriture, jamais celle-ci ne deviendra _parole_, c'est-a-dire _vie_. Que d'autres invoquent donc tant qu'il leur plaira la parole muette, nous rirons en paix de ce _faux Dieu_, attendant toujours avec une tendre impatience le moment ou ses partisans detrompes se jetteront dans nos bras, ouverts bientot depuis trois siecles." Tout ce passage est d'un bel accent. [Note 203: Paragraphe XXII.] Particulierement lie a Lausanne et a Geneve avec beaucoup d'_heretiques_, il sut cultiver et garder jusqu'a la fin leur amitie. Un jour qu'il avait parle avec beaucoup de feu contre les premiers fauteurs de la Revolution, Mme Huber (de Geneve) lui dit: "Oh! mon cher comte, promettez-moi qu'avec votre plume si aceree vous n'ecrirez jamais contre M. Necker personnellement." Elle etait un peu cousine de M. Necker. Il promit. A quelque temps de la, vers 1819, a l'occasion, je crois, du congres de Carlsbad ou d'Aix-la-Chapelle, parut une brochure de l'abbe de Pradt ou M. Necker etait maltraite. On crut un moment que M. de Maistre en etait l'auteur. Quelqu'un le dit a Mme Huber: "Eh bien! votre comte de Maistre, il vous a bien tenu parole...."Elle repondit: "Je n'ai pas lu le livre ni ne le lirai; mais si M. Necker y est attaque, il n'est pas du comte de Maistre, car il n'a en tout que sa parole." Belle certitude morale en amitie, de la part d'un de ces _chers ennemis!_ M. de Maistre, me dit-on encore, etait a certains egards un homme inconsequent: il se plaisait a tout, a toute lecture, au trait qui l'attirait. On raconte que Sieyes et M. de Tracy lisaient perpetuellement Voltaire; quand la lecture etait finie, ils recommencaient; ils disaient l'un et l'autre que tous les principaux resultats etaient la. M. de Maistre, sans le lire sans doute ainsi par edification, l'ouvrait souvent aussi et par divertissement, pour se mettre en humeur. Telle femme de ses amies n'a connu beaucoup de Voltaire que par lui. Mais c'etait a son imagination qu'il accordait ce plaisir, sans jamais laisser entamer l'idee ni la foi. Excursion faite, la conclusion rigoureuse revenait toujours. Sous ce dernier aspect, on peut le donner comme le plus consequent des hommes, celui de tous chez qui la foi, l'idee acceptee et crue, etait le plus devenue la substance et faisait le plus veritablement loi. A quelque point de la circonference qu'on le prit, sur toutes les parties et dans tous les points de son etre et de sa vie, sa foi entiere etait a l'instant presente, s'assimilant tout du vrai, et en chaque doctrine qui se presentait, martinisme ou autre, separant le faux comme a l'aide d'un centre discernant et d'un foyer epurateur; _discrimen acre_. Ici point de concessions, de doutes, d'influence vaguement recue, de limites indecises. L'omnipresence de sa foi y pourvoyait. Si j'en crois de bons temoins, il merite d'etre reconnu celui de tous les hommes peut-etre en qui un tel phenomene s'est le plus rencontre et qui s'est le moins permis. Sa parole semblait aller libre et mordante, sa pensee etait sure, sa vie grave; vraiment religieux dans la pratique, il n'avait rien de ce qu'on appelle _devot_. Sur les choses purement politiques, il avait une conviction qu'on pourrait dire secondaire, un peu de ce mepris ultra-montain a l'endroit des puissances par ou a commence feu l'abbe de La Mennais. Il pourrait bien m'etre arrive, ecrit-il quelque part tres-ingenieusement, le meme malheur qu'a Diomede, qui, en poursuivant un ennemi devant Troie, se trouva avoir blesse une divinite.--Il est persuade qu'a choses nouvelles il faut hommes nouveaux, et qu'apres la Restauration les vieux et lui-meme sont hors de pratique.--On lui parlait un jour de quelque defaut d'un de ses souverains: "Un prince, repondit-il, est ce que le fait la nature; le meilleur est celui qu'on a." Il disait encore: "Je voudrais me mettre entre les rois et les peuples, pour dire aux peuples: _Les abus valent mieux que les revolutions_; et aux rois: _Les abus amenent les revolutions_." A l'article de Rome, il n'a nul doute; il accorde tout, et plus meme que certains Romains ne voudraient [204]. Ce fameux passage des _Soirees_ sur un esprit nouveau, sur une inspiration religieuse nouvelle, a ete interprete dans le sens le plus contraire au sien, et il s'en serait revolte, affirment ses amis les plus chers, s'il avait vecu: "Ce serait la pensee la plus capable de reveiller sa cendre, si elle pouvait etre reveillee par nos bruits." Il accordait tout a Rome et tellement, qu'il lui accordait cette evolution nouvelle _qu'elle se suggererait a elle-meme_; mais il ne l'admettait pas hors de la [205]. [Note 204: Voir ci-apres _l'Appendice_, a la fin du present volume.] [Note 205: Il faut convenir pourtant que la phrase est telle qu'on a pu s'y meprendre; la voici un peu construite et condensee, comme l'on fait toujours lorsqu'on tire a soi: "Il faut nous tenir prets pour un evenement immense dans _l'ordre divin_, vers lequel nous marchons avec une vitesse acceleree qui doit frapper tous les observateurs. _Il n'y a plus de religion sur la terre, le genre humain ne peut rester en cet etat_.... Mais attendez que l'AFFINITE NATURELLE DE LA RELIGION ET DE LA SCIENCE les reunisse dans la tete d'un seul homme de genie. L'apparition de cet homme ne saurait etre eloignee, et _peut-etre meme existe-t-il deja_. Celui-la sera fameux et mettra fin au XVIIIe siecle, qui dure toujours, car les siecles intellectuels ne se reglent pas sur le calendrier, comme les siecles proprement dits.... Tout annonce je ne sais quelle grande unite vers laquelle nous marchons a grands pas." (_Soirees de Saint-Petersbourg_, tome II, pages 279, 288, 294, edition de 1831, Lyon.) Cette phrase fameuse, un peu composite, je le repete, a ete citee et commentee dans les _Lettres_ d'Eugene Rodrigue, mort tres-jeune, et l'un des plus vigoureux penseurs de l'ecole saint-simonienne.] Il eut ete attentif, m'assure-t-on, a plusieurs des jeunes tentatives; il l'etait toutes les fois qu'il ne voyait pas hostilite decidee. Il jugeait par lui-meme, et discernait, sans paresse, sans prejuges; l'originalite se retrouvait en chacun de ses Jugements.--Au reste, il n'a guere eu rien a voir a aucune de ces tentatives que nous appelons _notres_; il etait disparu auparavant. Contemporain du XVIIIe siecle, il l'a toujours en presence. Quand il dit _notre siecle_, c'est de celui-la qu'il s'agit pour lui. Revenons un peu a ses ouvrages. La Revolution francaise fut son grand moment, son point de maturite et d'initiation clairvoyante. Tout ce qui etait la, meme a travers la poussiere, meme dans le sang, il le vit bien; mais ce qui se prepara ensuite, il n'etait plus a cote pour l'observer. De la ses opinions de plus en plus particulieres. Son esprit confine en Russie, dans ce belvedere trop lointain, continua de conclure, de pousser sa pointe et de faire son chemin tout seul. Quand il se trouva a Paris un moment, en 1817, sa montre ne marquait plus du tout la meme heure que la France: etait-ce a l'horloge des Tuileries qu'etait toute l'erreur? Il est donne au genie de beaucoup prevoir et deviner; rien toutefois n'est tel que de voir et d'observer en meme temps. Si M. de Maistre a compris d'emblee, a ce degre de justesse, la Revolution francaise, c'est, nous l'avons assez montre, qu'il l'avait vue de pres et sentie a fond par sa propre experience douloureuse. Ce fut la sa grande inspiration originale et vraie. A mesure qu'il s'en eloigne, il va s'enfoncant dans la prediction; il croit sentir en lui _je ne sais qu'elle force indefinissable_, ce que nous appellerions l'entrain d'une grande nature en verve. L'impulsion est donnee; comme Jeanne d'Arc continua de combattre, il continue de predire apres que le Dieu, c'est-a-dire le rayon juste du moment, s'est retire de lui. Le voila (o infirmite humaine!) qui se monte d'autant plus fort et qui tombe dans l'excentrique, dans le particulier, dans le paradoxe spirituel, etincelant, mystique et hautain, encore seme d'apercus, de lueurs merveilleuses, mais non plus fecond ni frappant en plein dans le but. A Petersbourg, il est seul ou n'a affaire qu'a des esprits absolus. La solitude entete; l'aurore boreale illumine; il ecrit n'etant qu'a un _pole_. Or, en toute verite, il faut, pour l'embrasser, tenir a la fois les deux poles et l'entre-deux. Dans ce palais des glaces qu'il habite, les objets se reflechissent aisement sous des angles qui pretent a l'illusion. Ce qui est certain, c'est qu'il ne voit plus la France que de loin, par les grands evenements exterieurs: ce qui s'y engendre et s'y prepare de nouveau, ce qui demain y doit vivre et n'a pas de nom encore, il ne le sait pas. Rien d'etonnant donc, rien d'injurieux a M. Le Maistre, que de reconnaitre qu'il lui est arrive, a cet esprit si eleve et si avide des hautes verites, la meme chose qu'on a precisement remarquee de certains empereurs et conquerants: il a eu ses deux phases. Dans la premiere, s'il ne marche pas _avec_, il marche droit du moins _sur_ son temps; il le contredit, il le croise, en le devancant, en l'expliquant. Dans la seconde, il veut pousser son oeuvre individuelle, qu'il croit universelle, son pur paradoxe absolu; il veut faire retrograder ou devier son temps, il le violente; ce ne sont plus que des eclats. En mai 1809, il achevait d'ecrire son petit traite sur le _Principe generateur des Constitutions politiques_. C'est le premier ouvrage de lui qui s'echappa de son portefeuille apres son long silence; il le publia a Saint-Petersbourg dans les premiers mois de 1814[206]. Un exemplaire en vint en France aux mains de M. de Bonald, un peu apres la Charte: furieux contre la concession royale, le theoricien de la _Legislation primitive_ n'eut rien de plus presse que de faire reimprimer le _Principe generateur_ par maniere de contre-partie et de refutation _ad hoc_. Louis XVIII, l'auguste auteur, pique dans sa plus belle page, en voulut a M. de Maistre, auquel autrefois il avait ecrit une lettre de compliments a l'epoque des _Considerations_. M. de Maistre, apprenant cet imbroglio, s'empressa d'ecrire a M. de Blacas pour se justifier de tout dessein de refutation; il invoqua les deux grandes preuves, _l'alibi_ et _l'art de verifier les dates_: il etait a Saint-Petersbourg, il y ecrivait l'ouvrage en 1809, il l'y publiait au commencement de 1814, avant que Louis XVIII fut rentre en France. Comme procede, il avait parfaitement raison, et il demeurait absous. Mais, au fond, M. de Bonald ne s'etait pas trompe sur la portee de l'ouvrage, qu'il avait pris au bond. Le _Principe generateur_, a chaque page, est comme un soufflet donne a la Charte et a nos constitutions ecrites. [Note 206: M. de Saint-Victor (preface des _Soirees_) dit que le _Principe generateur_ fut publie a Saint-Petersbourg des 1810; l'exact Querard le porte a cette annee egalement; mais je crois que c'est une meprise qui provient de la date mise a l'ouvrage (mai 1809). L'auteur dit positivement dans la preface qu'il garde son opuscule en portefeuille depuis cinq ans.] Deja dans les _Considerations_, M. de Maistre avait fort insiste sur l'ancienne constitution monarchique ecrite _es-coeurs_ des Francais; il revient expressement ici sur l'origine _divine_ de toute constitution destinee a vivre. Nourri de l'antiquite, abreuve a ses hautes sources et a ses sacres reservoirs, il comprend la force et nous revele le genie inherent des legislateurs primitifs, des Lycurgue, des Pythagore. Il est lui-meme, comme esprit, de cette lignee des Pythagore et des Platon; il en retrouve et en fait puissamment sentir l'inspiration politique et civile, voisine du sanctuaire; en ce sens on a eu raison de dire ce beau mot, qu'il est le _Prophete du passe_[207]. [Note 207: Ballanche, _Prolegomenes_.] Mais un autre ordre de temps est venu; de nouvelles conditions generales ont ete introduites dans le monde; un Lycurgue s'y briserait. Il faut subir son temps pour agir sur lui. M. de Maistre ne voit que les principes antiques, et les voyant vivants et pratiques (avec moins de rigueur pourtant qu'il ne le dit) dans le passe, dans un passe recent, il a l'air de croire qu'on pourra les replanter exactement tels ou a peu pres dans l'avenir, dans un avenir prochain; il se trompe. Ces principes, autrefois et hier encore vivants, ainsi replantes, deviennent aussi abstraits et aussi morts que ceux des constitutionistes et des faiseurs sur papier dont il se moque. On ne replante pas a volonte les grands et vieux arbres; et des nouveaux, c'est le cas, pour le refuter, de dire avec lui: Rien de grand n'a de grand commencement, _crescit occulto velut arbor cevo._ En effet, a travers ce qu'il appelle un pur interregne, un chaos, quelque chose en dessous s'est peniblement forme, ou du moins triture, petri, prepare; c'est ce quelque chose de nouveau et de mixte qui doit faire le fond du prochain regime et qui doit vivre. Il manquait a M. de Maistre, absent, de l'avoir vu de pres, _encore sans nom_ (car le nom de tiers-etat dont Sieyes l'avait baptise au debut n'etait que l'ancien). La Constitution de l'an III, dont l'auteur des _Considerations_ se moque, tenait deja compte a sa maniere, autant qu'elle le pouvait dans l'effervescence, de cette _moyenne_ encore informe de la nation que les journees de Fructidor et autres coups d'Etat refoulerent. Le Consulat surtout en tint compte et s'y fonda; l'Empire a la fin la meconnut tout a fait et se perdit. C'est egalement pour avoir meconnu ce quelque chose de mixte qu'elle avait tant contribue a creer et a organiser, que la Restauration a peri; c'est parce qu'il le respecte, qu'il l'accommode, et qu'en gros il le contente, que le regime present est en train de vivre. Il oublie meme un peu trop de le diriger, et il y cede trop.--Soit.--C'est le defaut contraire au precedent.--Ce n'est pas un tres noble regime, dira-t-on, qu'un tel regime representatif et monarchique, avec une seule heredite, sans aristocratie veritable, sans democratie entiere et Franche.--Non: mais c'est un regime sense, modere, tolerable assurement, et, qui plus est, assez heureux.--Mais vivra-t-il? s'ecriera le theoricien absolu; qu'on ne me parle pas de cet enfant au maillot! Combien a-t-il d'annees? Qu'on attende!--Oui, on attendra. Je ne repondrai point que cette forme de gouvernement elle-meme ne soit une preparation, un intervalle, une transition a de plus souveraines. Mais toutes les formes de gouvernement en sont la. Il suffit qu'elles vivent avec honneur un certain laps d'annees, et qu'elles procurent durant ce temps a un certain nombre de generations repos et bonheur, de la maniere dont celles-ci l'entendent. Apres quoi ces formes passent, elles se brisent, elles se transforment. Les historiens, les theoriciens viennent alors, les degagent de ce qui les neutralisait souvent et les voilait aux yeux des contemporains, et en font a leur tour des principes et des systemes qu'ils opposent aux nouvelles formes naissantes et a peine ebauchees. Ainsi va le monde; et, pour qui a la tournure d'esprit religieuse, il y a moyen encore, dans tout cela, de retrouver Dieu.--Je crois avoir repondu fort terre-a-terre, mais non pas trop indirectement, a la doctrine du _Principe generateur_. En traduisant et en publiant (1816) avec des additions et des notes le traite de Plutarque sur _les Delais de la Justice divine dans la Punition des Coupables_, M. de Maistre donnait la mesure de la largeur et de la spiritualite de son christianisme; en se faisant l'introducteur et comme l'hote genereux du sage paien, il disait a tous que les bras toujours ouverts de son Christ n'etaient pas etroits. Son fameux ouvrage du _Pape_, publie en 1819, semblait au contraire retrecir et rehausser singulierement le seuil du temple. Il n'aurait voulu que le rendre a jamais stable et visible, en le fondant sur le rocher. M. de Maistre fut conduit a son livre du _Pape_ par sa force logique. Il etait penetre du gouvernement temporel de la Providence et en avait vu les coups de foudre dans notre Revolution; mais, au lieu de se borner a reconnaitre et a constater, il s'avisa de vouloir compter en quelque sorte ces coups, d'en sonder la loi mysterieuse et de remonter au dessein supreme. Son esprit positif et precis ne pouvait s'accommoder d'une vague idee et d'un a-peu-pres de Providence, ne se manifestant que ca et la. Or, pour faire cette Providence complete et vigilante, et sans cesse unie a l'homme, il fallait lui trouver un organe et un oracle permanent. Il n'etait pas homme, comme les mystiques, comme Saint-Martin et les autres, a supposer je ne sais quelle petite Eglise secrete et quelle franc-maconnerie a voix basse, dont le sacerdoce catholique n'eut ete qu'un simulacre sans vertu, une ombre degradee et epaissie. Quant aux protestants et aux chretiens libres, dissemines, croyant a la Bible sans interprete, c'est-a-dire, selon lui, a l'ecriture sans la parole et sans la vie, il ne s'y arretait meme pas. Pour lui, le siege et l'instrument de la chose sacree devait etre manifeste et usuel, visible et accessible a toute la terre; ce ne pouvait etre que Rome; et comme les objections abondaient, il se fit fort de les lever historiquement, dogmatiquement, et de tout expliquer: tour de force dont il s'est acquitte moyennant quelques exploits incroyables de raisonnement, moyennant surtout quelques entorses ca et la a l'exactitude et a l'impartialite historiques, comme Voltaire, Daunou et les autres detracteurs en ont donne dans l'autre sens; mais les entorses de De Maistre sont magnifiques et a la Michel-Ange. Les autres, les enrages et les malins, n'ont donne que des crocs-en-jambe. Je sais tout ce qu'on peut opposer de front et dans le detail a une pareille theorie et a l'histoire qu'elle suppose et qu'elle impose. De ce qu'une chose, selon qu'il le croit, est necessaire pour le salut moral du genre humain, M. de Maistre en conclut qu'elle est et qu'elle est vraie. Ce raisonnement est heroique, il mene loin. Chaque esprit systematique, au nom du meme raisonnement, va nous apporter sa promesse ou sa menace. M. de Maistre nous dira que, lui, il ne reve pas, qu'il y a possession pour son idee, qu'il y a le fait subsistant et reconnu; mais ce fait lui-meme est une question. Pourtant, jusque dans l'exces de sa theorie pontificale, M. de Maistre ne faisait encore que marquer sa foi vive et a tout prix au gouvernement providentiel. Bien des historiens et des philosophes nous parlent dans leurs discours officiels de la Providence, de laquelle ils ne se preoccupent pas du tout ailleurs, ne la prenant que comme il prennent leur toque ou leur bonnet de ceremonie. Le probleme qui consiste a chercher a cette Providence un signe distinct, un fanal terrestre, auquel on puisse la reconnaitre pour s'y diriger, demeure tout entier pendant et nous ecrase. Les politiques, (je ne les en blame pas) et tous les interesses qui font semblant de croire ont beau voiler l'abime rouvert, l'anxiete douloureuse de bien des ames le trahit. Entre une Rome a laquelle on ne croit plus qu'assez difficilement, et une Providence philosophique qui n'est guere qu'un mot vague pour les discours d'apparat, bien des esprits inquiets et sinceres se refugient dans une sorte de religion de la nature et de l'ordre absolu, qui a deja essaye plusieurs costumes en ces derniers temps. I1 n'entre dans mon dessein ni dans mes moyens de discuter historiquement un livre tel que celui du _Pape_; dogmatiquement, ce n'est point aux sceptiques qu'il s'adresse, la _couleuvre_ serait trop forte du premier coup. C'est aux chretiens plus ou moins separes et pourtant fideles encore a la hierarchie, c'est aux catholiques gallicans, aux episcopaux anglicans, aux Eglises grecques photiennes, qu'il va chercher querelle directe et faire la lecon. Le style en est grand, male, eclaire d'images, simple d'ordinaire, avec des taches d'affectation; si on peut noter du mauvais gout par points, on n'y rencontre jamais du moins de declamation ni de phrases. Il y a du _sophiste_, a-t-on dit; soit; mais il n'y a jamais de _rheteur._ Arrangez cela comme vous voudrez. Quelles que soient les croyances ou les non-croyances du lecteur, il ne peut qu'admirer historiquement le beau passage (livre II, chapitre V) sur la translation de l'empire a Constantinople et sur la _fable_ de la donation, qui est _tres-vraie_. De telles vues, dont ce livre offre maint exemple, rachetent bien de petits exces. Un resultat incontestable qu'aura obtenu M. de Maistre, c'est qu'on n'ecrira plus sur la papaute apres lui, comme on se serait permis de le faire auparavant. On y regardera desormais a deux fois, on s'avancera en vue du brillant et provoquant defenseur, sous l'inspection de sa grande ombre. Tout en le combattant, on l'abordera, on le suivra. En se faisant attaquer par ceux qui viennent apres, il les amene sur son terrain, il les traine a la remorque. N'est-ce pas une partie de ce qu'il a voulu? Un fait positif et piquant, c'est que, dans ce terrible ouvrage du _Pape_, beaucoup de choses ont ete (qui le croirait?) _adoucies_, plus d'un trait relatif a Bossuet, par exemple. J'ai eu l'honneur de connaitre a Lyon le savant respectable et modeste [208] que M. de Maistre n'avait jamais vu, mais a qui il avait accorde entiere confiance; ce fut par ses soins que, dans cette ville toute religieuse, foyer de librairie catholique pour le Midi et la Savoie, se prepara l'edition du _Pape_ et de plusieurs des ecrits qui suivirent. Une correspondance reguliere s'etait engagee, dans laquelle le consciencieux editeur ne menageait pas les objections, les critiques; M. de Maistre s'y montrait bien souvent docile, et avec une remarquable facilite, denue en effet de toute pretention litteraire proprement dite, comme un homme du monde dont ce n'etait pas le metier. Il n'y avait que les cas reserves ou l'idee de ces _damnes_ Parisiens lui revenait en tete et le faisait insister sur sa phrase: "Laissons cela, ils aimeront cela;" ou bien: "Bah! _laissons-leur cet os a ronger_." Je prends plaisir a repeter ce mot qui est une clef essentielle dans le De Maistre. [Note 208: M. Deplace. Voir sur cet homme de bien la tres-utile Notice de M. Collombel, laquelle confirme et developpe pleinement nos assertions. J'en donne un extrait dans l'_Appendice_ ci-apres, a la fin de ce volume.] Le livre intitule _de l'Eglise gallicane dans son rapport avec le souverain Pontife_ n'est qu'un appendice du _Pape_. Ecrit en 1817 a la fin du sejour en Russie, il ne parut qu'en 1821, vers le temps de la mort de l'auteur, qui en avait dispose lui-meme la publication par une preface d'aout 1820. c'est dans ce fameux pamphlet qu'il s'attaque plus expressement a Bossuet et a Pascal, a Port-Royal et au jansenisme. Le chapitre dans lequel j'ai du examiner et refuter cette polemique fait partie de l'ouvrage sur Port-Royal que je continue, et il est tout entier ecrit depuis longtemps. Dans un sujet que j'ai etudie assez a fond et sur un terrain circonscrit ou je me sens le pied solide, je ne crains pas d'affronter, de choquer M. de Maistre, qui y arrive avec quelque peu de cette legerete et de ce bel air superficiel qu'il a reproche a tant d'autres. Mais detacher et donner ici ce chapitre serait chose impossible pour l'etendue, et meme peu assortie pour le ton. Quand je fais le portrait d'un personnage, et tant que je le fais, je me considere toujours un peu comme chez lui; je tache de ne point le flatter, mais parfois je le menage; dans tous les cas, je l'entoure de soins et d'une sorte de deference, pour le faire parler, pour le bien entendre, pour lui rendre cette justice bienveillante qui le plus souvent ne s'eclaire que de pres. Lorsqu'une fois cette tache est remplie, je me retrouve au-dehors, je suis en mesure de m'exprimer plus librement, me souvenant toujours, s'il est possible, de ce que j'ai dit et juge; mais je parle plus haut, s'il est besoin, et du ton que m'inspire la rencontre. Telle est ma morale en ce genre de critique et de _portraiture_ litteraire; c'est ainsi que j'observe les _moeurs_ de mon sujet. Les Soirees de _Saint-Petersbourg_ suivirent de pres l'_Eglise gallicane_, et parurent la meme annee (1821). Il ne leur manque, pour etre completes, que quelques pages du dernier Entretien, et une autre Soiree de conclusion que l'auteur voulait ajouter sur la Russie, par reconnaissance de l'hospitalite qu'il y avait trouvee. Les _Soirees_ sont le plus beau livre de M. de Maistre [209], le plus durable, celui qui s'adresse a la classe la plus nombreuse de lecteurs libres et intelligents. On ne lit plus Bonald, on relit comme au premier jour son libre et mordant cooperateur. Chez lui, l'imagination et la couleur au sein d'une haute pensee rendent a jamais presents les eternels problemes. L'origine du mal, l'origine des langues, les destinees futures de l'humanite,--pourquoi la guerre?--pourquoi le juste souffre?--qu'est-ce que le sacrifice?--qu'est-ce que la priere?--l'auteur s'attaque a tous ces _pourquoi_, les perce en tous sens et les tourmente: il en fait jaillir de belles visions. La forme d'entretien amene a chaque pas la variete, l'imprevu, met en jeu l'erudition, justifie la boutade et le sarcasme, tout en laissant jour a l'effusion et a l'eloquence. Le _chevalier_, le Francais, homme du monde et honnete homme, c'est le bon sens noble, ouvert et loyal; le _senateur_, le Russe-grec, c'est la science elevee, religieuse, un peu subtile et irreguliere, c'est l'elan philosophique; le _comte_ est ou veut etre le theosophe prudent et rigoureux: on a, dans ce concert des trois, quelque chose d'un Platon chretien. Celui qui consent a se laisser emporter dans cette sphere superieure, et a diriger son regard selon le rayon, sent par degres, en montant, de grandes difficultes s'aplanir, et bien des notes discordantes d'ici-bas s'apaiser en harmonie. [Note 209: "Les Soirees sont mon ouvrage cheri. _J'y ai verse ma tete_; ainsi, monsieur, vous y verrez peu de chose peut-etre, mais au moins tout ce que je sais." Lettre du comte de Maistre u M. Deplace, du 11 decembre 1820.] En lisant les _Soirees_, on se demande involontairement: M. de Maistre etait-il donc un pur catholique du passe? Ne se rattachait-il par aucune vue, par aucun eclair, a ce christianisme futur dont M. de Chateaubriand lui-meme, en ses derniers ecrits, semble ne pas repudier la venue [210], dont M. Ballanche a semble, des l'abord, ouir et repeter avec douceur les Vagues echos? M. de Maistre, malgre tout ce qu'on peut dire, en croyant bien n'en pas etre, et en protestant contre, n'y conspirait-il point, autant que personne, par mainte pensee hautement echappee? Et s'il n'y a rien de nouveau en lui, comment se fait-il que, sur ses drapeaux, la plus novatrice des sectes religieuses de notre age ait pu inscrire a son heure tant de paroles prophetiques, a lui empruntees, pour manifeste et pour devise? [Note 210: Voir les _Etudes historiques_, chapitre de l'_exposition_ "Le christianisme n'est point le cercle inflexible de Bossuet; c'est un cercle qui s'etend a mesure que la societe se developpe..."] Ce sont la des questions que nous posons a peine, mais qui se levent devant nous; et comme la lecture de De Maistre met, bon gre mal gre, en train de predire, nous nous risquerons a ajouter: Quoi qu'il puisse arriver dans un avenir quelconque, et meme (pour ne reculer devant aucune prevision), meme si quelque chose en religion devait definitivement triompher qui ne fut pas le catholicisme pur, que ce fut une convergence de toutes les opinions et croyances chretiennes, ou toute autre espece de communion, De Maistre aurait encore assez bien compris l'alternative a l'heure de crise, il aurait assez ouvert les perspectives profondes et assez plonge avant son regard, pour s'honorer a jamais, comme genie, aux yeux des generations futures vivant sous une autre loi; il ne leur paraitrait a aucun titre un Julien refractaire, mais bien plutot encore une maniere de prophete a contre-coeur comme Cassandre, une sibylle merveilleuse. C'est trop nous hasarder a ces extremites d'horizon ou l'absurde et le possible se touchent; rentrons vite dans la limite qui nous convient. Qu'on ne vienne pas tant s'etonner, apres les Soirees, que M. de Maistre, etranger, ait si bien ecrit dans notre langue: quand on est de cette taille comme ecrivain, on a droit de n'etre pas traite avec cette condescendance. Compatriote de saint Francois de Sales, il ecrit dans sa langue, qui se trouve en mome temps la notre, dans une langue posterieure a celle de Montesquieu, et qui tient de celle-ci pour les beautes comme pour les defauts. Son style, je le repete, est ferme, eleve, simple; c'est un des grands styles du temps. S'il y a du Seneque, comme on l'a remarque ingenieusement, ou donc n'y en a-t-il pas aujourd'hui? Mais chez lui les defauts de gout, notez-le bien, ne sont que passagers, pas beaucoup plus forts, apres tout, que ceux de Montesquieu lui-meme. Et ce style a l'avantage d'etre tout d'une piece, portant en soi ses defauts, sans rien de plaque comme chez d'autres talents qu'a bon droit encore on admire. Sans doute M. de Maistre manque essentiellement d'une qualite qui fait le charme principal des ecrits de son frere.--une certaine naivete gracieuse et negligente, la _molle atque facetum_, l'_aphelia_. Je tiens de bonne source que la premiere fois qu'il eut entre les mains le _Voyage autour de ma Chambre_, il n'en sentit pas toute la finesse legere. Il y avait meme fait des corrections et ajoute des developpements qui nuisaient singulierement a l'atticisme de ce charmant opuscule; mais il eut assez de confiance dans le gout d'une femme, d'une amie, qu'il voyait alors beaucoup a Lausanne, pour sacrifier ses corrections et retablir le _Voyage_, a peu de chose pres, dans sa simplicite primitive. Lorsque plus tard a Saint-Petersbourg, en 1812, il en donna une nouvelle edition en y joignant _le Lepreux_, il y mit une preface spirituelle assurement, mais un peu roide et pretentieuse dans son persiflage. Montesquieu, encore une fois, a-t-il pu s'empecher d'etre guinde dans le _Temple de Gnide_? M. Villemain nous a appris que cette gracieuse navigation sur la Newa, qui fait comme l'entree en scene et la bordure des _Soirees_, est de la plume du comte Xavier: alliance delicate! deference touchante! Il s'agissait d'un paysage; M. de Maistre ne s'etait pas cru capable de le peindre. Je voile ses _Lettres sur l'Inquisition_ (1822); on les passerait a peine a un homme d'esprit, tres-nerveux, qui aurait ete condamne a subir du _Dulaure_ toute sa vie. En insistant outre mesure sur un sujet odieux et penible que la declamation avait exploite sans doute, et ou peut-etre il y avait des amendements historiques a proposer, M. de Maistre a trop oublie que, la ou il s'agit de sang verse et de tortures, la discussion extreme, le _summum jus_ a tort. Il est des endroits sensibles de l'humanite qu'il ne faut pas retourner rudement, pas plus que, dans un hopital, certaines plaies du malade, pour se donner le plaisir de faire une demonstration theorique et anatomique exacte. On trouve, assure-t-on, chez les casuistes de tous les ordres et de toutes les robes, bien de ces subtilites et de ces saletes que Pascal a denoncees particulierement chez les Reverends Peres; on trouverait, je le crois, dans les greffes des anciens Parlements, beaucoup de ces horreurs qu'on est convenu d'imputer surtout a l'Inquisition; mais qu'importe? il est un degre de recidive et d'habitude ou l'on endosse _tres-justement_ (pour parler comme de Maistre) les delits du voisin, et ou l'on paye pour les autres: Escobar ni l'Inquisition ne s'en releveront. Pour le _Bacon_, c'est autre chose, et, si maltraite qu'il ait pu paraitre du fait de notre auteur, il est de force a soutenir l'assaut. M. de Maistre n'a pas ete amene d'emblee a combattre Bacon, pas plus que Voltaire. Extraordinairement frappe de la Revolution francaise (il faut toujours en revenir la), l'ayant jugee _satanique_ dans son esprit, il en vint a se retourner contre Rousseau d'abord, puis surtout contre Voltaire, comme etant le grand auteur _satanique_ et anti-chretien. Quant a Bacon, il y mit plus de temps et de detours; il aimait evidemment a le lire et a le citer. Cette belle parole du moraliste, que _la religion est l'aromate qui empeche la science de se corrompre_, lui revient souvent. Pourtant, il nous l'avoue, a voir les eloges universels et assourdissants decernes a Bacon par tout le XVIIIe siecle encyclopedique, il entra en vehemente suspicion a son egard, et depuis ce moment le proces du chancelier commenca. Il l'avait _pince_ deja en plus d'un passage des _Soirees_; mais ce n'etait pas incidemment qu'il pouvait avoir raison d'un tel accuse; passe pour Locke, simple bourgeois en philosophie, dont il avait fait justice en un Entretien [211]. [Note 211: Dans le VIe. C'est dans le Ve qu'il avait commence a accoster Bacon, a lui porter tant de piquantes atteintes: "Bacon fut un barometre qui annonca le beau temps, et, parce qu'il l'annoncait, on crut qu'il l'avait fait." Et lorsque, ne voulant pas de lui pour _soleil_, il essaie de se rabattre a une _aurore_: "Et meme, ajoute-t-il, on pourrait y trouver de l'exageration, car lorsque Bacon se _leva_, il etait au moins dix heures du matin." Une telle escarmouche aurait paru a tout autre un combat, mais, pour de Maistre, c'etait peloter en attendant partie.] M. de Maistre a comme un sens particulier, excellent, pour penetrer les ennemis cauteleux du christianisme (Hume, Gibbon), pour les demasquer dans leurs circuits et leurs ruses. Il crut voir en Bacon un tel adversaire tout fourre d'hermine, et des lors il se fit devoir et plaisir de le montrer nu. On a beaucoup dit que c'etait une maladresse de diminuer le nombre des grands partisans pretendus du christianisme et d'en retrancher Bacon, que c'etait tirer sur ses troupes. Pure sensiblerie, selon de Maistre, et, pour parler a sa maniere, franche simplicite, si ce n'est duplicite. C'est, en effet, traiter le christianisme comme un docteur son malade qui a besoin de menagements et d'etre dorlote. Cet ordre de considerations anodines ne fait rien a l'affaire, a la verite, qui est de savoir si Bacon a invente ou non une methode, et dans quelle vue il la voulait, et ou cela menait. Des qu'une fois De Maistre interroge, il est evident qu'il se ressouvient de son metier de magistrat; il n'a point appris a proceder comme nos bons jures. La maniere si habituelle en ce monde de prendre les choses par la queue est l'oppose de la sienne, qui allait d'abord au chef, a la racine. Il faudrait, pour examiner la valeur des accusations sans nombre qu'il intente a Bacon, y employer tout un volume. Le fait est que Bacon a ete tres-peu defendu. Les chefs de l'ecole eclectique regnante n'ont pas ete faches de voir tomber sur la joue du precurseur de Locke ce soufflet solennel qu'ils ne se seraient pas charges eux-memes de lui donner [212]. Je n'ai pas assez lu ni etudie Bacon pour avoir droit d'exprimer sur son compte une idee complete; mais toutes les fois que dans ma jeunesse curieuse, provoque, harcele par les eloges en quelque sorte fanatiques que je voyais decerner invariablement a Bacon en tete de chaque preface, dans tout livre de physique, de physiologie et de philosophie, j'essayai de l'aborder, je fus assez surpris d'y trouver un tout autre homme que celui de la methode experimentale stricte et simple qu'on preconisait [213]; j'y trouvai un heureux, abondant et un peu confus ecrivain, plein d'idees et de vues dont quelques-unes hasardees et meme superstitieuses, mais surtout riche de projets ingenieux, d'apercus attrayants (_hints_, _impetus_), d'observations morales revetues d'une belle forme, dorees d'une belle veine, et capables de faire axiome avec eclat. Une telle gloire, ou l'imagination a sa part dans la science pour la feconder, en vaut bien une autre, ce me semble. [Note 212: L'attaque de De Maistre a plutot mis en train contre Bacon. M. F. Huet, dans une these ingenieuse (1838), s'est attache a evincer tout a fait Bacon, comme autorite, du domaine de la philosophie intellectuelle; il lui a refuse toute initiative essentielle en cette partie. Un tel resultat semble bien tranchant, bien absolu. M. Riaux, qui a mis une judicieuse introduction aux Oeuvres de Bacon (Charpentier, 1843), s'est tenu dans un milieu plus specieux, plus vraisemblable. Il faut regretter que l'utile et savant travail de M. Bouillet (_Oeuvres_ de Bacon, 1834) ait paru avant l'attaque de De Maistre. J'indiquerai encore un sage article de M. Diodati (_Bibliotheque universelle de Geneve_, janvier 1837). Dans le journal _l'Europeen_ (fevrier 1837), M. Buchez a fait aussi de bonnes remarques, entre autres celle-ci, que jusqu'a present on citait Bacon a tort et a travers, et qu'un resultat de l'ouvrage de M. de Maistre sera du moins qu'on n'osera plus invoquer l'oracle conteste qu'en pleine connaissance de cause.] [Note 213: Quelques-uns des purs de l'extreme XVIIIeme siecle, qui y avaient regarde de tres-pres (comme Daunou), estimaient moins Bacon, mais c'etait un secret qu'on se gardait.] M. de Maistre n'etait pas homme a y rester insensible, et il se serait maintenu, on peut l'affirmer, plus favorable a Bacon, s'il n'avait aussi ete impatiente de tout ce qu'on a debite de lieux-communs a son propos. C'est bien la l'effet, par exemple, que devait produire Garat, le faiseur disert de prefaces et de programmes, a son cours des anciennes Ecoles normales: il trouva moyen de mettre hors des gonds l'excellent Saint-Martin, l'un des eleves, lequel, tout pacifique qu'il etait, l'attaqua sur ses pretentions baconiennes avec chaleur et, qui plus est, nettete, mais en rendant tout respect a Bacon [214].--Beaucoup des paradoxes et des sorties de M. de Maistre sont ainsi (faut-il le repeter?) les eclats d'un homme d'esprit impatiente d'avoir entendu durant des heures force sottises, et qui n'y tient plus; les nerfs s'en melent: il va lui-meme au dela du but, comme pour faire payer l'arriere de son ennui. [Note 214: Voir au tome III des Seances des _Ecoles normales_ (edit. de 1801), page 113; Saint-Martin y marque energiquement combien personne ne ressemble moins au simple et mince Condillac que l'ample et fertile Bacon: "Quoiqu'il me laisse beaucoup de choses a desirer, il est neanmoins pour moi, non-seulement moins repoussant que Condillac, mais encore cent degres au-dessus... Je suis bien sur que j'aurais ete entendu de lui, et j'ai lieu de croire que je ne l'aurais pas ete de Condillac.... Aussi l'on voit bien qu'il vous gene un peu. Apres vous etre etabli son disciple, vous n'approchez de son ecole que sobrement et avec precaution."] Cet examen de Bacon, publie seulement en 1836, aurait-il ete modifie, complete, c'est-a-dire adouci par lui, s'il l'avait lui-meme donne au public? On y sent, au ton de la querelle, un _tete-a-tete_ de cabinet et toute la liberte du huis clos. On m'assure qu'il le considerait comme un ouvrage termine, _sauf la preface qu'il avait dans la tete_, disait-il toujours. Pensons du moins qu'il aurait soigneusement verifie sur place tous les textes, afin d'eviter le reproche d'avoir quelquefois prete, par aggravation, au sens de celui qu'il inculpait. Dans aucun de ses livres d'ailleurs, M. de Maistre ne se montre plus brillamment et plus profondement lui-meme. Les chapitres des _causes finales_ et de l'_union de la religion et de la science_ renferment sur l'ordre et la proportion de l'univers, sur l'art, sur la peinture chretienne, sur le beau, quelques-unes, certes, des plus belles pages qui aient jamais ete ecrites dans une langue humaine. On y lit cette definition qu'il faudrait graver en lettres d'or, et qui explique, helas! si bien l'absence de son objet en de certains ages: "_Le Beau_, dans tous les "genres imaginables, _est ce qui plait a la vertu eclairee_." Intelligence platonique, M. de Maistre a compris et defini Aristote comme pas un de l'ecole ne l'eut fait; on sent de quel avantage pour lui c'a ete de pratiquer de pres et sans intermediaire ces hauts modeles [215]; ni Bonald, ni Lamennais [216], ni aucun de ce bord catholique, n'a ete trempe de forte science comme lui. Et il sent l'antiquite non-seulement dans Aristote, non-seulement dans Platon et Pythagore, mais jusque dans celui qu'il appelle, avec un melange de respect et de charme, _le docte et elegant Ovide_. Puis, tout en goutant ces savoureuses douceurs, il ne s'y laisse point _piper_ ni amuser; il veut le sens, le but serieux. Si abeille qu'il soit, c'est a la ruche qu'il revient toujours. Un de ses plus vrais griefs contre Bacon, c'est qu'il le voit comme une _plume de paon_ de la philosophie, un bel-esprit amoureux de l'expression et content quand il a dit: _les Georgiques de l'ame_. [Note 215: Il voulut tout lire a la source; il apprit l'allemand pour mieux penetrer tout Kant. Sur un exemplaire de ce philosophe, il avait ecrit en tete: _Placo putrefactus_.] [Note 216: Quand je parle de Lamennais dans cet article, il va sans dire que c'est toujours du Lamennais d'avant _George Sand_, d'un Lamennais antediluvien; ils lurent en correspondance, de Maistre et lui. "M. de Maistre pourtant (et l'eloquent novateur s'en plaignait) ne comprenait pas son second volume de l'_Indifference_," ce qui signifie qu'il lui faisait des objections et n'entrait pas volontiers dans cette methode un peu trop scolastique et logique avec son esprit platonicien. Au reste, il est trop clair aujourd'hui qu'ils n'ont jamais du s'entendre pleinement. Quant a M. de Bonald, M. de Maistre ne le vit jamais, mais ils s'ecrivaient aussi; l'ouvrage du _Pape_ lui fut adresse par l'auteur en offrande avec une epigramme de Martial, un _xenion_. Voila le gentil Martial en bien grave message.] En cela meme nous croyons que M. de Maistre se montre infiniment trop severe. Et nous aussi, simple historien litteraire, il est un cote par lequel nous ne saurions assez venerer Bacon et le saluer, comme notre premier guide et inventeur. Qu'on lise, au livre II _De Augmentis Scientiarum_, le chapitre IV, dans lequel, distinguant les differentes especes d'histoire civile, 1 deg. l'ecclesiastique ou sacree, 2 deg. la civile proprement dite, 3 deg. la litteraire, il s'attache a dessiner le cadre de celle-ci, comme entierement absente. "Et pourtant, dit-il avec cet eclat ingenieux qui lui est propre, l'histoire du monde denuee de cette partie essentielle, c'est la statue de Polypheme a qui on aurait arrache son oeil." Tout le plan qu'il trace dans cette page est admirable d'ordre et de soins, de conseils de detail, et n'a pas cesse d'etre le programme de tout historien, de tout biographe litteraire digne de ce nom. Il sait tres-bien insister sur ce qu'il ne s'agit pas ici de proceder _a la maniere des critiques, de perdre son temps a louer ou a blamer_, mais qu'il importe de raconter, d'expliquer les choses elles-memes _historiquement_, avec _intervention sobre de jugements_. Il insiste encore sur ce qu'il ne s'agit pas seulement de compiler, de prendre chez les historiens et les critiques une matiere toute digeree, mais de saisir par ordre les livres essentiels, les monuments principaux, chacun dans son moment, et alors, non pas en les lisant jusqu'au bout et tout entiers, mais en les _degustant_, en sachant en saisir l'objet, le style, la methode, d'evoquer par une sorte d'enchantement magique le _genie_ litteraire d'un temps.--Et cela, il le conseille, non point pour la pure gloire des lettres, non pour le pur amour ardent qu'il leur porte (bien qu'il en soit devore), non par pure curiosite poussee a l'extreme (avis a nous autres, amateurs trop minutieux!), mais dans un but plus serieux et plus grave, pour suggerer aux doctes dans l'usage et l'administration de leur science un meilleur regime, de meilleures methodes, une prudence et une sagacite plus eclairees. "Il y a lieu, ajoute-t-il en concluant, de se donner le spectacle des mouvements et des perturbations, des bonnes et des mauvaises veines, dans l'ordre intellectuel comme dans l'ordre civil, et d'en profiter."--Ainsi s'exprime Bacon en termes formels, et ce n'est que de nos jours, et depuis tres-peu d'annees, qu'en France une telle histoire est ebauchee a grand'-peine! Nous donc, son disciple aussi, son disciple libre et respectueux, si notre voix avait la moindre valeur en tel sujet, au milieu de voix si hautes et si imposantes, nous lui dirions: "Consolez-vous, Ombre illustre! ils avaient voulu faire de vous un chef de leur ecole, un precurseur d'eux-memes, et vous avaient tire a eux, ajuste a leur taille, et presente sous un jour etroit, faux et dans lequel, en vous idolatrant sans cesse, ils vous avaient diminue. D'autres sont venus qui ont defait tout cela, qui vous ont rejete de leur philosophie, laquelle (je leur en demande bien pardon), pour etre plus savante et moins maigre que la precedente, me semble bien artificielle aussi. Consolez-vous encore une fois d'etre hors de toutes ces questions d'ecole, car qui dit _ecole_ dit une chose officielle, convenue et a demi mensongere, et qui, d'un cote ou d'un autre, croulera. Excommunie par de Maistre qui croyait, peu accueilli par les heritiers de ce Descartes _qui ne doutait de rien_, restez, vous, ce que vous etiez,--un libre et hardi investigateur de toute noble etude, un amateur eclaire de toute connaissance et de toute belle pensee, un ecrivain eclatant et percant, dont les mots honorent tous les sentiers ou vous avez passe, et avec qui l'on trouve a s'enrichir chaque jour, dans quelque voie que l'on s'engage. Restez vous-meme, o Bacon! et, quelle qu'ait ete votre vie avec ses torts et ses infortunes, soyez salue a jamais un des auteurs originaux les plus a consulter, un des moralistes les plus relus, un des bienfaiteurs, en un mot, de l'humaine culture!" Pendant son sejour en Russie, M. de Maistre entretenait une vaste correspondance. Un grand nombre des lettres qu'il ecrivait, par le serieux des questions et le developpement qu'il y donne, seraient dignes de l'impression. On en a pu juger d'apres le peu qui s'est echappe ca et la, et qu'on a publie dans divers journaux [217]. A tous les tresors de la science et du talent, M. de Maistre joignait une sensibilite exquise, qu'il portait dans les plus simples relations de la vie. Admirateur passionne des femmes, il trouvait dans ce commerce pur une sorte de charme ideal pour sa vie austere; il recherchait volontiers leur suffrage et se plaisait a cultiver leur amitie. Une bienveillance precieuse nous a permis d'extraire quelques passages d'une de ces correspondances, qui date des annees 1812-1814. Je prendrai presque au hasard; l'homme saisi dans l'intimite achevera de s'y dessiner. [Note 217: Voir _le Memorial catholique_, juin et juillet 1824; le journal _la Presse_, 8 novembre 1836; _l'Institut catholique_, recueil mensuel qui se publie a Lyon, tome IV, aout 1843, etc., etc.] "..... Je me tiens tres-honore (ecrivait-il donc a une spirituelle jeune dame) de vous avoir appris un mot; mais ce qui me serait un peu plus agreable, ce serait de jouir avec vous de la chose meme dont je n'ai pu vous apprendre que le nom. _Castelliser_ avec votre famille serait pour moi un etat extremement doux, et puisque vous y seriez, il faudrait bien prendre patience; mais, helas! il n'y a plus de chateau pour moi. La foudre a tout frappe; il ne me reste que des coeurs; c'est une grande propriete quand ils sont petris comme le votre. L'estime que vous voulez bien m'accorder est mise par moi au rang de ces possessions precieuses qu'heureusement personne n'a droit de confisquer. Je cultiverai toujours avec empressement un sentiment aussi honorable pour moi. Jadis les chevaliers errants protegeaient les dames; aujourd'hui c'est aux dames a proteger les chevaliers errants: ainsi, trouvez bon que je me place sous votre _suzerainete_." ".... Je gemis comme vous de cette folle obstination de notre ami--, qui aime mieux manquer de tout a Paris que d'etre ici a sa place, au sein d'une grande et honorable aisance; mais regardez-y bien, vous y verrez la demonstration de ce que j'ai eu l'honneur de vous dire mille fois: je suis moins sur de la regle de trois, et meme de mon estime pour vous, que je ne le suis d'un profond ulcere dans le fond de ce coeur plie et replie, ou personne ne voit goutte. Ce monde n'est qu'une representation; partout on met les apparences a la place des motifs, de maniere que nous ne connaissons les causes de rien. Ce qui acheve de tout embrouiller, c'est que la verite se mele parfois au mensonge. Mais ou? mais quand? mais a quelle dose? C'est ce qu'on ignore. Rien n'empeche que l'acteur qui joue _Orosmane_ sur les planches ne soit reellement amoureux de _Zaire_; alors donc lorsqu'il lui dira: Je veux avec exces vous aimer et vous plaire, il dit la verite. Mais s'il avait envie de l'etrangler, son art aurait imite le meme accent, _tant les comediens imitent bien l'homme_! Nous, de notre cote, nous deployons le meme talent dans le drame du monde, _tant l'homme imite bien le comedien_! Comment se tirer de la?" "....Je me suis occupe sans cesse de vous, je puis vous l'assurer, des que j'ai eu connaissance de l'incommodite de M. votre pere. Je voulais et je ne voulais pas vous ecrire, je voulais et je ne voulais pas aller a Czarskozelo... Ah! le vilain monde! souffrances si l'on aime, souffrances si l'on n'aime pas. Quelques gouttes de miel, comme dit Chateaubriand, dans une coupe d'absinthe.--Bois, mon enfant, c'est pour te guerir.--Bien oblige; cependant, j'aimerais mieux du sucre.--A propos de sucre, j'ai recu votre lettre du...." Je saute par-ci par-la quelques petites phrases un peu bien precieuses et manierees; mais ce qui parait tel au lecteur a souvent ete une pure plaisanterie agreable de societe: "....Que dire de ce que nous voyons? rien. _Et quel temps fut jamais plus fertile en miracles_? Nous en verrons d'autres, tenez cela pour sur, et ne croyez pas que rien finisse comme on l'imagine. Les Francais seront flagelles, tourmentes, massacres, rien n'est plus juste, mais point du tout humilies. Sans les autres, et peut-etre malgre les autres, ils feront...--Eh! quoi donc?--Ah! madame, tout ce qu'il faut et tout ce qu'on n'attendait pas. Voila un vers qui est tombe de ma plume, mais n'ayez pas peur de la rime, c'est bien assez de la raison." "Que vous aurez de choses a nous dire (1813), et que j'aurai pour mon compte de plaisir a vous entendre! Je vous ai envie celui de parcourir un pays si interessant (la Prusse probablement) dans un moment d'enthousiasme et d'inspiration. Je ne cesserai de le dire comme de le croire, l'homme ne vaut que parce qu'il croit. Qui ne croit rien ne vaut rien. Ce n'est pas qu'il faille croire des sornettes; mais toujours vaudrait-il mieux croire trop que ne croire rien. Nous en parlerons plus longuement. Quel immense sujet, madame, que les considerations politiques dans leurs rapports avec de plus hautes considerations! Tout se tient, tout s'accroche, tout se marie; et lors meme que l'ensemble echappe a nos faibles yeux, c'est une consolation cependant de savoir que cet ensemble existe, et de lui rendre hommage dans l'auguste brouillard ou il se cache [218].--Depuis que vous nous avez quittes, j'ai beaucoup griffonne, mais je ne suis pas tente de faire une visite a M. Antoine Pluchard [219]. Il n'y a point ici un theatre pour parler un certain langage. Le grand theatre [220] est maintenant ferme, et qui sait _si_ et _quand_ et _comment_ il se rouvrira? [Note 218: Voila l'expression humble et vraie d'une sorte d'obscurite humaine jusqu'au sein de la foi; il en a tenu trop peu de compte dans ses ecrits.--Se rappeler pourtant le beau passage assez analogue des _Considerations_, que j'ai cite au commencement de cet article.] [Note 219: Le libraire-imprimeur a Petersbourg.] [Note 220: Toujours la France.] Je travaille, en attendant, tout comme si le monde devait me donner audience, mais sans aucun projet quelconque que celui de laisser tout a Rodolphe [221]. Si par hasard, pendant que je me promene encore sur cette pauvre planete, il se presentait un de ces moments d'a-propos sur lesquels le tact ne se trompe guere, je dirais a mes chiffons: _Partez, muscade_! mais, quoique je regarde comme sur que ce moment arrivera, cependant son importance me persuade "qu'il est encore fort eloigne." [Note 221: Son fils, qui servait alors dans les armees coalisees.] On n'est pas fache de surprendre son opinion sur Napoleon et les generaux allies qui le combattent (1814): "Au moment ou je vous ecris, je n'ai point encore de lettres de Rodolphe. Malgre tout ce qu'on me dit, je suis fort en peine, non pas tant pour cette blessure de Troyes que pour tout ce qui a suivi; car il fait chaud dans cette France. Tout ce qui se passe me rappelle la fameuse reponse faite a Charles-Quint par un gentilhomme francais son prisonnier.--_Monsieur un tel, combien y a-t-il d'ici a Paris?--Sire_, CINQ JOURNEES, avec une profonde reverence.--Au reste, madame, apres le congres qui a donne _a notre ami_ Napoleon les deux choses dont il avait le plus besoin, le temps et l'opinion, on n'a le droit de s'etonner de rien. Il faut avouer aussi que cet aimable homme ne sait pas mal son metier. Je tremble en voyant les manoeuvres de cet enrage et son ascendant incroyable sur les esprits. Quand j'entends parler dans les salons de Petersbourg de ses fautes et de la superiorite de nos generaux, je me sens le gosier serre par je ne sais quel rire convulsif aimable comme la cravate d'un pendu." On n'aurait jamais su mieux definir le rire _sarcastique_ et meprisant, tel qu'il se le passe quelquefois.--Sur la bigarrure de Petersbourg en ces annees de refoulement et de refuge, il a son anecdote piquante: "... Voulez-vous que je vous conte a mon tour quelque chose dans le genre du _salmigondis_? Le samedi-saint, un jeune negre de la cote de Congo a ete baptise dans l'eglise catholique de Saint-Petersbourg: le celebrant etait un jesuite portugais; la marraine, la premiere dame d'honneur de la feue reine de France, madame la princesse de Tarente; le parrain, le ministre du roi de Sardaigne. Le neophyte a ete interroge et a repondu en anglais.--_Do you believe?_--_I believe_.--En verite, ceci ne peut se voir que dans ce pays, a cette epoque." Mais, pour derniere citation, voici une reflexion d'ironique et haute melancolie que lui inspire la vue d'une pauvre jeune fille qui se meurt: "La jeunesse disparaissant dans sa fleur a quelque chose de particulierement terrible; on dirait que c'est une injustice. Ah! le vilain monde! j'ai toujours dit qu'il ne pourrait aller si nous avions le sens commun. Si nous venions a reflechir bien serieusement qu'une vie commune de vingt-cinq ans nous a ete donnee pour etre partagee entre nous, comme il plait a la loi inconnue qui mene tout, et que, si vous atteignez vingt-six ans, c'est une preuve qu'un autre est mort a vingt-quatre, en verite chacun se coucherait et daignerait a peine s'habiller. C'est notre folie qui fait tout aller. L'un se marie, l'autre donne une bataille, un troisieme batit, sans penser le moins du monde qu'il ne verra point ses enfants, qu'il n'entendra pas le _Te Deum_, et qu'il ne logera jamais chez lui. N'importe! tout marche, et c'est assez." En mai 1817, M. de Maistre disait adieu a Saint-Petersbourg, pour rentrer dans, sa patrie. L'empereur Alexandre lui temoigna par mille distinctions flatteuses et charmantes, comme il savait aisement les rendre, tout le cas qu'il faisait de lui. Un des vaisseaux de la flotte, qui partait alors pour la France, fut mis a sa disposition: "Une circonstance aussi inattendue, ecrivait-il, m'envoie a Paris, ville tres-connue, et que cependant, selon les apparences, je ne devais jamais connaitre." Il y sejourna bien peu de temps: arrive a Paris le 24 juin, il etait rendu a Turin le 22 aout. Toutes les dignites et les plus hautes fonctions l'y attendaient. Independamment du titre de Premier President, il eut la charge de ministre d'Etat et de regent de la Grande-Chancellerie. Mais la face encore si incandescente de l'Europe et le sol qui tremblait sur bien des points n'etaient pas propres a donner du calme a ce noble esprit excite; ses illuminations sombres ne faisaient que gagner en avancant: il avait de ces tristesses de Moise et de tous les sublimes mortels qui ont trop vu. Dans une lettre du 5 septembre 1818 au chevalier de..., il ecrivait: "Combien l'homme est malheureux! examinez bien; vous verrez que, depuis l'age de la maturite, il n'y a plus de veritable joie pour lui. Dans l'enfance, dans l'adolescence, on a devant soi l'avenir et les illusions; mais, a mon age, que reste-t-il? On se demande: Qu'ai-je vu? Des folies et des crimes. On se demande encore: Et que verrai-je? Meme reponse, encore plus douloureuse. C'est a cette epoque surtout que tout espoir nous est defendu. Nes fort mal a propos, trop tot ou trop tard, nous avons essuye toutes les horreurs de la tempete sans pouvoir jouir de ce soleil qui ne se levera que sur nos tombes. Surement, Dieu n'a pas remue tant de choses pour ne rien faire; mais, franchement, meritons-nous de voir de plus beaux jours, nous que rien n'a pu convertir, je ne dis pas a la religion, mais au bon sens, et qui ne sommes pas meilleurs que si nous n'avions vu aucuns miracles? "Plusieurs personnes m'ont fait l'honneur de m'adresser la meme question que je lis dans votre lettre: _Pourquoi n'ecrivez-vous pas sur l'etat actuel des choses?_ Je fais toujours la meme reponse: du temps de la _canaillocratie_, je pouvais, a mes risques et perils, dire leurs verites a ces inconcevables souverains; mais, aujourd'hui, ceux qui se trompent sont de trop bonne maison pour qu'on puisse se permettre de leur dire la verite. La Revolution est bien plus terrible que du temps de Robespierre; en s'elevant, elle s'est raffinee. La difference est du mercure au sublime corrosif. Je ne vous dis rien de l'horrible corruption des esprits; vous en touchez vous-meme les principaux symptomes. Le mal est tel, qu'il annonce evidemment une explosion divine. _Mais quand? mais comment? Ah! ce n'est pas a nous de connaitre le temps_, etc." Cette perspective d'une explosion prochaine etait devenue son idee fixe. A le voir avec la tete haute toujours decouverte, ses beaux cheveux blancs et son verbe ardent, enflamme, il avait l'air d'un prophete: "C'est comme notre Etna, disait un jour un seigneur sicilien qui sortait de causer avec lui, il a la neige sur la tete et le feu dans la bouche: _Pare il nostro Etna: la neve in testa ed il fuoco in bocca_." Peu de temps avant sa mort, il ecrivait a un de ses amis de France: "Je sens que mon esprit et ma sante s'affaiblissent tous les jours. _Hic jacet_, voila ce qui va bientot me rester de tous les biens de ce monde. _Je finis avec l'Europe, c'est s'en aller en bonne compagnie_."--On m'assure pourtant que ce fut six semaines seulement avant sa mort qu'il ecrivit ce fameux portrait de Voltaire pour le mettre dans les _Soirees_, au IVe Entretien deja compose. Vers la fin de decembre 1820, de graves symptomes se declarerent; sa demarche, ordinairement si ferme et si rapide, devint chancelante, et on n'osait plus le laisser sortir seul: "Nous nous apercevions bien qu'il perdait ses forces, ecrivait un temoin ami, mais nous etions loin de le croire en danger; nous supposions plutot cet affaiblissement du a l'age, dont les effets se hataient plus que d'ordinaire et s'accumulaient plus rapidement. Mais lui, quoiqu'il n'eut aucune maladie, il se sentait frappe a mort. Je me rappelle que j'avais commence son portrait, et que, voulant le mettre dans son costume de chancelier, il me promit de venir, je "crois, le jour de l'an ou il devait faire sa cour au roi. Il vint en effet; et comme je lui disais qu'il n'aurait pas du venir ce jour-la, car il paraissait tres-fatigue d'avoir monte notre escalier, il me repondit, en baissant la voix pour que sa fille qui l'accompagnait ne l'entendit pas: _J'ai voulu venir aujourd'hui, car je ne pourrai plus revenir_, et cela avec un sourire si calme et si naturel que l'on aurait cru qu'il s'agissait d'un petit secret qui aurait pu causer quelque contrariete. En effet, il cessa de faire des visites; mais il continuait a s'occuper et a travailler comme a son ordinaire; il n'avait ni fievre ni aucune maladie appreciable, seulement un degout de la nourriture qui augmentait de jour en jour, sans pourtant qu'elle lui fit mal. Il s'affaiblissait si visiblement, que sa famille s'alarmait, et les medecins aussi, parce qu'ils ne pouvaient en deviner la cause. Je passais chez lui presque toutes les soirees, et je lui ai entendu faire plusieurs fois allusion a sa mort prochaine, et toujours de la meme maniere, c'est-a-dire avec une paix admirable et le soin de menager sa famille, pour laquelle il n'avait jamais ete si tendre et si affectueux. Il s'est fait administrer deux fois, pendant le mois qui a precede sa mort" (dont une fois le 29 janvier, jour de la fete de saint Francois de Sales). Et ailleurs, dans une lettre de source encore plus intime, on lit ces details qui conduisent de plus en plus pres et jusqu'a la fin: "Nous osions cependant nous livrer quelquefois a l'esperance, parce que ses facultes morales n'avaient jamais ete si vives ni si prodigieuses; pendant cinquante jours qu'a dure sa maladie, il n'a cesse de s'occuper des affaires de sa charge, de ses affaires domestiques, de la litterature et de la politique; il nous a dicte plus de cinquante lettres, et trouvait un grand plaisir dans les lectures continuelles que nous lui faisions. Etonne lui-meme de ce que son esprit ne se ressentait point de la faiblesse de son corps, il nous disait en riant: _Vous serez fort surpris de ne trouver plus un jour dans ce lit qu'un pur esprit_. "Les bonnes oeuvres n'ont jamais cesse de l'occuper, et il versa beaucoup de larmes, quelques jours avant sa mort, en apprenant qu'une pauvre femme qu'il avait recommandee au ministre des finances venait de recevoir une somme considerable: une joie pure colora pour la derniere fois son noble visage, et, regardant le ciel, il remercia Dieu avec attendrissement..." Il expira le 26 fevrier 1821, a l'age de pres de soixante-huit ans. Les annees qui ont suivi, en confirmant quelques-unes de ses vues et en en contredisant certaines autres, n'ont fait qu'elever de plus en plus haut son nom et l'autorite de son esprit parmi les hommes. Il est meme arrive que, lui aussi, lui si isole de son vivant et si dedaigneux de la vogue, il a eu en France une espece d'ecole, et qu'on s'est mis a le celebrer, a le contrefaire par lieu-commun. L'histoire de son influence posthume serait assez longue, assez compliquee, et, ce me semble, fastidieuse a faire aujourd'hui. C'est de lui surtout qu'il serait exact de dire ce qu'il a dit lui-meme de tout ecrivain, d'apres Platon, que la parole ecrite ne represente pas toute la parole vive et vraie de l'homme, _car son pere n'est plus la pour la defendre_. M. de Maistre me parait, de tous les ecrivains, le moins fait pour le disciple servile et qui le prend a la lettre: il l'egare. Mais il est fait surtout pour l'adversaire intelligent et sincere: il le provoque, il le redresse. Et pour parler a sa maniere, on ne craindrait pas de dire, dut-on faire regarder d'un certain cote, que le disciple qui s'attache aux termes memes de De Maistre et le suit au pied de la lettre est _bete_. La bete a l'inconvenient de ne venir jamais seule; elle introduit le fripon. Mais coupons vite avec cette queue facheuse et parfaitement indigne d'un sujet si noble et si grand; tenons-nous jusqu'au bout en presence de la haute, de l'integre et venerable figure. Rappelons-nous a son propos ce que Bossuet a dit de Rance dont on venait denoncer les exagerations, et appliquons-lui surtout en pleine certitude ce beau mot de Saint-Cyran sur saint Bernard: "C'a ete _un vrai gentilhomme chretien_." Juillet-Aout 1843. (Comme article essentiel a joindre a celui-ci sur le comte de Maistre, voir ce que j'ai ecrit lors de la publication de ses Lettres, au tome IV des _Causeries du Lundi_; et sur sa _Correspondance diplomatique_, un article dans le _Moniteur_ du 3 decembre 1860. Voir aussi _Port-Royal_, tome III, livre III, chap. xiv.) GABRIEL NAUDE Il me semble difficile, lorsqu'on est arrive en quelque endroit nouveau, en quelque coin du monde, pour s'y etablir et y vivre quelque temps, de ne pas s'enquerir tout d'abord de l'histoire du lieu (et, si obscur, si isole qu'il soit, c'est bien rare qu'il n'en ait point): quels hommes y ont passe, s'y sont assis a leur tour; quels l'ont fonde, donjon ou clocher, maison d'etude ou de priere; quels y ont grave leur nom sur le mur, ou seulement y ont laisse un vague echo dans les bois. Ce passe une fois ressaisi, ces hotes invisibles et silencieux une fois reconnus, on jouit mieux, ce semble, du sejour, on le possede alors veritablement, et le _Genius loci_, que notre hommage a rendu propice, anime doucement chaque objet, y met l'ame secrete, et accompagne desormais tous nos pas. Ainsi surtout doit-on faire s'il s'agit d'un lieu de quelque renom, d'une fondation destinee precisement a perpetuer la memoire des hommes et des choses. C'est ce que je n'ai eu garde de negliger pour notre bibliotheque Mazarine, depuis qu'un indulgent loisir m'y a fait asseoir, et que le regime du plus aimable des administrateurs [222] nous y rend les douceurs d'Evandre; je me suis senti sollicite du premier jour a rechercher l'histoire des predecesseurs. Un de ces derniers, M. Petit-Radel, a ecrit fort savamment (je dirais peut-etre un autre mot si ce n'etait, lui aussi, un ancetre) l'historique de l'etablissement qu'il administrait. Fondation de Mazarin, mais n'ayant ete livree au public dans le local et sous la forme actuelle que bien apres lui, desservie durant tout le XVIIIe siecle par une dynastie purement theologique de docteurs en Sorbonne, cette bibliotheque s'ouvrit, au moment de la Revolution, u des noms de conservateurs un peu melanges. La, Sylvain Marechal siegea; il fallut purifier la place. La, Palissot, vieillard souriant, revenu de la satire, se consola dans le voisinage de l'Institut de ne pouvoir pas en etre. Boullers, nomme un instant pour lui succeder en 1814, n'y parut jamais: il se contenta d'envoyer demander le premier jour, par un reste de vieille habitude, ou etaient les ecuries et remises du logement de Palissot, afin d'y loger sans doute les chevaux qu'il n'avait plus. Montjoie, l'auteur des _Quatre Espagnols_, si oublie, ne prit que le temps d'y entrer, de s'en rejouir et d'y mourir. Mais tous ces hotes passagers qui ne pourraient qu'egayer d'une anecdote un fond si grave, que sont-ils aupres du fondateur meme, je veux dire le bibliothecaire de Mazarin et le grand bibliographe d'alors, ce Gabriel Naude dont le cachet est la partout sous nos yeux, dont l'esprit se represente a chaque instant dans le choix des livres et s'y peint comme dans son oeuvre? C'est a lui que je m'attacherai aujourd'hui, moins encore au savant qu'a l'homme; moi, le dernier venu et le plus indigne de sa posterite directe, je veux gagner mon titre d'heritier et lui consacrer, a lui le grand sceptique, cet article tout pieux, au moins en ce sens-la. [Note 222: M. de Feletz.] Un de nos jeunes et curieux amis a fait, il y a bien des annees deja, une etude de Naude en cette _Revue_ [223]; il s'est applique a toute sa vie, s'est etendu sur ses divers ouvrages, et a pris plaisir autour de l'erudit. C'est au moraliste, au penseur, que je vise plutot ici; c'est l'esprit de la personne et le procede de cet esprit que je vais m'efforcer de degager, de faire saillir de dessous la croute d'erudition assez epaisse qui le recouvre. Tout est dans Bayle, a-t-on dit, mais il faut l'en tirer pour l'y voir. Combien ce mot est-il plus vrai de Naude encore, lequel n'a ni point de vue apparent ni relief saisissable, et qui etouffe son idee comme a dessein sous une masse de citations et de digressions! Il s'agit, dans ce bloc confus et presque informe, de retrouver et de tailler le buste de l'homme. Au bout d'une des salles de la Mazarine un buste de lui existe en marbre, et fait pendant a celui de Racine; j'ai souvent admire le contraste, et je ne sais si c'est ce que l'ordonnateur a voulu marquer: ce sont bien certainement les deux esprits qui se ressemblent le moins, les deux ecrivains qui se produisent le plus contrairement; l'un encore tout farci de gaulois, cousu de grec et de latin, et d'une diction veritablement polyglotte, l'autre le plus elegant et le plus poli; celui-ci le plus noble de visage et si beau, celui-la si fin. Il y a de quoi passer entre les deux. Mais le point ou je voudrais relever et voir placer le buste de Naude, c'est a son vrai lieu, entre Charron, ou mieux entre Montaigne et Bayle: il fait le noeud de l'un a l'autre, un tres gros noeud, assez dur a delier, mais qui en vaut la peine. Otez encore une fois l'enveloppe et l'ecorce, je resume le sens et j'appelle mon auteur par son vrai nom: un sceptique moraliste sous masque d'erudit. [Note 223: _Revue des Deux Mondes_, 15 aout 1836, article de M. Labitte.] Gabriel Naude est qualifie _Parisien_, en tete de ses livres, selon la vieille mode, Parisien comme Charron, comme Villon. Il naquit en fevrier 1609, sur la paroisse Saint-Mery, de parents bourgeois, qui, voyant ses heureuses dispositions, le mirent de bonne heure aux etudes. On cite d'ordinaire ses deux maitres de philosophie, celebres pour le temps, Frey et Padet; mais il serait plus essentiel de rappeler ce que Guy Patin, son ami de jeunesse, nous apprend. Celui-ci, ayant a s'expliquer sur les sentiments religieux de Naude, ecrivait a Spon [224]: "Tant que je l'ai pu connoitre, il m'a semble fort indifferent dans le choix de la religion et avoir appris cela a Rome, tandis qu'il y a demeure douze bonnes annees; et meme je me souviens de lui avoir oui dire qu'il avoit autrefois eu pour maitre un certain professeur de rhetorique au college de Navarre, nomme M. Belurgey, natif de Flavigny "en Bourgogne, qu'il prisoit fort..." Or, ce professeur de rhetorique se vantait notoirement d'etre de la religion de Lucrece, de Pline, et des grands hommes de l'antiquite; pour article unique de foi, on l'entendit alleguer souvent certain choeur de Seneque dans la _Troade_: "Bref, ajoute Guy Patin, M. Naude avoit ete disciple d'un tel maitre," et il conclut en citant ce vers expressif du Mantouan que tous les biographes devraient mediter: Qui viret in foliis venit a radicibus humor. Cherchez bien, cette humeur et cette seve qui verdoie diversement dans le feuillage, elle provient de la racine. [Note 224: _Nouveau Recueil de Lettres choisies de Guy Patin_, tome V, page 283.] Le XVIe siecle finissait d'hier quand Naude naquit. On se figure difficilement ce que devait paraitre cette feconde et forte epoque aux yeux de ceux qui en sortaient, qui en heritaient, et pour qui elle etait veritablement le dernier et grand siecle. Il faut voir comme Naude s'en exprime en toute occasion; les admirateurs du XVIIIe siecle n'en disaient pas plus a l'issue de leur age fameux. Tant de decouvertes successives et croissantes, canons, imprimeries, horloges, un continent nouveau, tout recemment l'economie des cieux cedant ses secrets aux observations d'un Tycho-Brahe et aux lunettes d'un Galilee, voila ce que Naude, jeune, avide de toute connaissance, eut d'abord a considerer, et il s'en exalte avec Bacon. On aime a l'entendre proclamer _la felicite de notre dernier siecle_, et on sourit en songeant que c'est celui meme duquel nos litterateurs instruits d'il y a trente ans s'accordaient a parler comme d'une epoque presque barbare. La ressource de l'humanite, en avancant, est de se debarrasser du bagage trop pesant et d'oublier: ainsi elle trouve moyen de se redonner par intervalles un peu de fraicheur et une soif de nouveaute. Cardan, Pic de la Mirandole, Scaliger, ces colosses de science, ou mieux, pour parler comme notre auteur, ces _preux de pedanterie_, aussi merveilleux et plus vrais que ceux de la Table-Ronde, etaient donc les maitres familiers de Naude et les rudes jouteurs auxquels avait affaire incessamment son adolescence. Quant a ceux qui avaient ecrit en francais, tels que Bodin, Charron et Montaigne, il n'y pouvait voir que ses compagnons de plaisir, tant c'etait facilite de les aborder au prix des autres. Le XVIe siecle (on avait droit de le croire a l'immensite de l'inventaire) avait et possedait tout,--tout, hormis ce seul petit fruit assez capricieux, qui ne vient, on ne sait pourquoi, qu'a de certaines saisons et a de certaines expositions de soleil, je veux dire le bon gout, ce present des Graces [225]. [Note 225: S'il l'eut sur un point, ce fut en architecture et sculpture sous les Valois, pas en une autre branche.] Le bon gout dans les choses litteraires, et la methode, cet autre bon gout qui est particulier aux sciences, le XVIe siecle n'en sut point le prix ni l'usage. Galilee seul fit exception comme savant, et offrit l'instrument exact a l'age qui succeda. Auparavant, la confusion tout le long du chemin compromettait la recherche, et encombrait en fin de compte la decouverte. L'astronomie de ces temps continuait de se meler a l'astrologie, la chimie a l'alchimie, la geometrie aux nombres mystiques; la physique n'avait pas fait divorce avec les charlatans. Ce n'etait pas le vulgaire seul qui parlait de magie. Les superstitions de toutes sortes trouvaient place a cote de l'audace de la pensee et jusque dans l'incredulite philosophique. Les plus grands esprits, Cardan, Bodin, Agrippa, Postel, inclinent par moments au vertige et aux chimeres. Le resultat de cette vaste epoque effervescente a son lendemain et aupres des esprits rassis, judicieux, critiques, qui l'embrasseraient par la lecture, devait etre naturellement le doute, au moins le doute moral, philosophique; et de toutes parts le XVIe siecle finissant l'engendra. On avait tout dit, tout pense, tout reve; on avait exprime les idees et les recherches en toute espece de style, dans une langue en general forte, mais chargee et bigarree a l'exces. Qu'y avait-il a faire desormais? Quelques ecrivains, mediocrement penseurs, doues seulement d'une vive sagacite litteraire, ouvrirent des l'abord une ere nouvelle pour l'expression; le gout, qui implique le choix et l'exclusion, les poussa a se procurer l'elegance a tout prix et a rompre avec les richesses memes d'un passe dont ils n'auraient su se rendre maitres. Ainsi opererent Malherbe et Balzac. Quant au fond meme des idees, la revolution fut plus lente a se produire; on continua de vivre sur le XVIe siecle et sur ses resultats, jusqu'a ce que Descartes vint decreter a son tour l'oubli du passe, l'abolition de cette science genante, et recommencer a de nouveaux frais avec la simplicite de son coup d'oeil et l'eclair de son genie. Naude, lui, n'avait aucun de ces caracteres qui etaient propres au siecle nouveau; il ne se souciait en rien de l'expression litteraire, il ne s'en doutait meme pas; et pour ce qui est d'innover et de rencherir en fait de systeme, s'il avait jamais pense a le faire, c'eut ete dans les lignes memes et comme dans la poussee du XVIe siecle, en reprenant quelque grande conception de l'antiquite et en greffant la hardiesse sur l'erudition. Mais s'il eut a un moment ces velleites d'enthousiasme, comme semble l'attester son admiration de jeune homme pour Campanella, elles furent courtes chez lui; il retomba vite a l'etat de lecteur contemplatif et critique, notant et tirant la moralite de chaque chose, repassant tout bas les paroles des sages, et, pour verite favorite, se donnant surtout le divertissement et le mepris de chaque erreur. Naude appartient essentiellement a cette race de sceptiques et academiques d'alors, dont on ne sait s'ils sont plus doctes ou plus penseurs, etudiant tout, doutant de tout entre eux, que Descartes est venu ruiner en etablissant d'autorite une philosophie spiritualiste, croyante dans une certaine mesure, et capable de supporter le grand jour devant la religion [226]. A voir l'anarchie morale qui regnait durant le premier tiers du siecle, et l'impuissance d'en sortir en continuant la tradition, on apprecie l'importance de cette brusque reforme cartesienne a titre d'institution publique de la philosophie. Quant a l'autre espece de sagesse plus a huis-clos et dans la chambre, qui ne s'enseigne pas, qui ne se professe pas, qui n'est pas une methode, mais un resultat, pas un debut ni une promesse, mais une habitude et une fin, et de laquelle il faut repeter avec Seneque: _Bona mens non emitur, non commodatur_, c'est-a-dire qu'elle est une maturite toute personnelle de l'esprit, on peut s'en tenir a Gabriel Naude. [Note 226: Le dernier des sceptiques erudits de cette race de Naude et de beaucoup le plus mitige et le plus elegant, quoiqu'au fond y tenant par les racines, c'est Huet, le tres-docte eveque d'Avranches. Il combattit Descartes sur la certitude et reprit en main la these de Sanchez: _Quod nihil scitur_. Mais chez Huet on peut dire que le scepticisme a moins l'air encore d'etre deguise qu'enchevetre dans l'erudition; on ne sait trop jusqu'ou il l'etend et a quel point juste sa religion s'y concilie. Son manteau d'eveque recouvre presque tout. La portee reelle de son esprit est restee douteuse au milieu de cette immensite de savoir et de cette longanimite d'indifference. Il y aurait un beau travail a faire sur lui.] Nul, en son temps, ne l'a pratiquee mieux que lui et dans les vraies conditions du genre, a petit bruit, sans amour-propre, sans montre, a l'abri des gros livres et comme sous le triple retranchement des catalogues; car, avec lui, c'est derriere tout cela qu'il la faut chercher. Au sortir de sa philosophie, pendant laquelle se noua sa liaison avec Guy Patin, il s'adonna a l'etude de la medecine, d'abord sous M. Moreau. C'etait en 1622. Sa reputation de capacite et de science s'etendait deja hors des ecoles. Il avait publie un petit livre, le _Marfore_ ou discours contre les libelles, dont je ne parlerai pas, attendu que je ne sais personne qui l'ait lu ni vu. Le president de Mesmes, de cette famille de Mecenes qui avait nourri Passerat et qui devait adopter Voiture, le prit pour son bibliothecaire. Il parait que Naude quitta cette place un peu assujettissante pour aller etudier a Padoue, en 1626; il en fut rappele par la mort de son pere. En 1628, la Faculte de medecine le choisit pour faire le discours latin d'apparat, proprement dit le _paranymphe_, qui etait d'usage a la reception des licencies; c'etait une grande solennite scholaire. Avant de leur decerner le bonnet doctoral ou, comme on disait, le laurier, et de les lancer dans le monde, la Faculte, en bonne mere, les faisait louer et preconiser en public. Ils etaient neuf cette fois, parmi lesquels des noms plus tard celebres, Brayer, Guenaut, Rainssant. Naude s'acquitta de son office avec splendeur; il prit comme corps de sujet, independamment des neuf petits panegyriques, l'antiquite de l'Ecole de medecine de Paris. On fut si content de sa harangue en beau latin fleuri, plus que ciceronien et panache de vers latins en guise de peroraison, qu'on l'admit tout d'une voix a compter lui-meme parmi les candidats a la licence, de laquelle il s'etait trouve exclu par son voyage d'Italie. Peu apres, Pierre Du Puy, qui l'estimait fort, parla de lui au cardinal de Bagni, ancien nonce en France, qui avait besoin d'un bibliothecaire et secretaire. Naude s'attacha a ce cardinal, et le suivit en Italie a la fin de 1630 ou au commencement de 1631; il y resta onze annees pleines, n'etant revenu a Paris qu'en mars 1642, pour y etre bibliothecaire de Richelieu, puis de Mazarin. Les cardinaux et les bibliotheques, ce furent la, comme on voit, le constant abri et comme le gite de Naude. Ces onze ou douze annees d'Italie et de Rome durent avoir grande influence sur lui et sur ses habitudes d'esprit; mais on peut dire qu'il y etait bien prepare par la nature. Il suffira pour cela de parcourir quelques-uns des ecrits qu'il publia anterieurement. Avant de les lire et de les citer, une remarque pourtant, une precaution est necessaire. Pour Naude qui debute vers 1623, et qui s'en va passer hors de France de longues annees, Malherbe ni Balzac ne sont guere jamais venus. Il ecrit en francais, sauf l'esprit et le sens, comme le Pere Garassus ou comme le Pere Petau, quand ce dernier s'en mele. Naude y ajoutait des traits de plume a la Mlle Gournay, meme des fleurettes parfois a la Camus pour le joli des citations. Camus, Mlle Gournay, Garassus et Petau, ce sont ses vrais contemporains en style francais (si francais il y a). S'il appelle Montaigne _le Seneque de la France_, il n'en profite guere que pour s'accorder les citations latines a son exemple. Il prise Charron plus qu'il ne l'imite en ecrivant. En fait de poetes modernes, il les ignore. Il parle de la _Pleiade_ comme etant venue _depuis peu_, et Du Hartas, le grand encyclopedique, parait seul lui avoir ete tres-present; il le met dans son projet de Bibliotheque en tiers avec le Tasse et l'Arioste aupres d'Homere et de Virgile. Guillaume Colletet, ce rimeur ne suranne, est son seul poete moderne contemporain. Dans une lettre de Rome, _Janus Erythreus_, c'est-a-dire Rossi, parlant d'un dernier voyage qu'y fit Naude en 1643, pendant lequel le bibliothecaire infatigable achetait des livres a la toise pour le cardinal Mazarin et vidait tous les magasins de bouquinistes, nous le represente, au sortir de ces coups de main, tout poudreux lui-meme de la tete aux pieds, tout rempli de toiles d'araignees a sa barbe, a ses cheveux, a ses habits, tellement que ni brosses ni epoussettes semblaient n'y pouvoir suffire. Eh bien! le style de Naude (il faut d'abord s'y faire) est plein de toiles d'araignees comme sa personne. Encore une fois, ce n'est pas une raison pour se detourner; il vaut la peine qu'on l'accoste sous ce costume. Rien de moins _scholar_ au fond et de moins pedant que lui; il verifie, aussi bien que Bayle, ce mot de Nicole, que le pedantisme est un vice, non de robe, mais d'esprit; et, se rendant justice a lui-meme au chapitre 1er de ses _Coups d'Etat_, il a pu dire: ".....Car il est vrai que j'ai cultive les Muses sans les trop caresser, et me suis assez plu aux etudes sans trop m'y engager. J'ai passe par la philosophie scholastique sans devenir eristique, et par celle des plus vieux et modernes sans me partialiser: Nullius addictus jurare in verba magistri. "Seneque m'a plus servi qu'Aristote; Plutarque que Platon; Juvenal et Horace qu'Homere et Virgile; Montaigne et Charron que tous les precedents... Le pedantisme a bien pu gagner quelque chose, pendant sept ou huit ans que j'ai demeure dans les colleges, sur mon corps et facons de faire exterieures, mais je me puis vanter assurement qu'il n'a rien empiete sur mon esprit. La nature, Dieu merci, ne lui a pas ete maratre." Son premier ecrit francais connu (je laisse de cote l'introuvable _Marfore_) est son _Instruction a la France sur la verite de l'histoire des Freres de la Rose-Croix_, publiee en 1623. Vers cette annee-la, en effet, "le roi etant a Fontainebleau, le royaume tranquille et Mansfeld [227] trop eloigne pour en avoir tous les jours des nouvelles, l'on manquoit de discours sur le change," enfin les sujets de conversations par toutes les compagnies etaient epuises, lorsqu'un mystificateur ou un fou s'avisa de remuer tout Paris par une affiche placardee aux coins de rue et qui annoncait la venue mysterieuse des freres Rose-Croix pour tirer les hommes _d'erreur de mort_, et reveler le grand secret final. Ces Rose-Croix se rattachaient sans doute a la societe de freres que Bacon dit avoir existe a Paris, et dont il raconte une seance [228]. C'est cette mystification et cette fourberie des promesses de l'affiche que Naude entreprend de refuter et d'eclaircir. Apres s'etre raille, au debut, de l'eternelle badauderie des Francais, il explique tres-bien comment cette chimere, cette credulite, contagieuse des Rose-Croix a pu naitre de l'enivrement d'invention qui suivit le XVIe siecle. Apres tant de nouveautes que l'age des derniers parents avait vues sortir, on arrivait aisement a se persuader qu'il n'y avait plus qu'une seule decouverte et qu'une seule merveille qui en meritat le nom. _La nature, jouant de son reste_, ramassait toutes ses forces pour produire ce dernier bouquet d'illumination et d'artifice. A lire quelques-uns des arguments de Naude, on croirait (sauf le style un peu different) lire certaines boutades de Charles Nodier raillant les sectes novatrices de notre age, les saint-simoniens ou autres. Sous la plume des deux railleurs, l'exemple de Postel, de ses ineffables reveries et de sa mere Jeanne, qui devait emanciper, racheter les femmes (car Jesus-Christ, disait Postel, n'avait rachete que les hommes), revient souvent comme limite extreme des folies savantes. Le Postel fut present de bonne heure a Naude pour lui prouver que tout se peut dire et croire, pour lui apprendre a se mefier de la sottise humaine, jusqu'en de grands esprits et au sein de la plus haute doctrine. A l'age de vingt-trois ans, Naude nous parait deja dans ce livre ce qu'il sera toute sa vie, revenu et gueri de l'ambition des nouveautes ou il s'etait _fantasie_ d'abord, se rabattant au passe de preference et aux opinions des anciens, visant a se refugier, a penetrer de plus en plus dans la verite secrete et entre sages, _sub rosa_, comme il dit [229]. Le chapitre VII, dans lequel il commente a sa guise le conseil d'Aristote, _que celui qui veut se rejouir sans tristesse n'a qu'a recourir a la philosophie_, nous le montre, au milieu de cette fougue du temps, savourant ce profond plaisir du sceptique qui consiste a voir se jouer a ses pieds l'erreur humaine, et laissant du premier jour echapper ce que, vingt-cinq ans plus tard, il exprimera si energiquement dans le _Mascurat_: "Car, a te dire vrai, Saint-Ange, l'une des plus grandes satisfactions que j'aie en ce monde, est de decouvrir, soit par ma lecture, ou par un peu de jugement que Dieu m'a donne, la faussete et l'absurdite de toutes ces opinions populaires qui entrainent de temps en temps les villes et les provinces entieres en des abimes de folie et d'extravagances." Aussi quelle pitie pour lui que la Fronde, et que toutes les frondes! Il fut servi a souhait durant sa vie. [Note 227: Un des grands generaux de la guerre de Trente Ans, qui guerroyait alors dans les Pays-Bas ou en Westphalie.] [Note 228: Voir de Maistre, _Examen de Bacon_, tome I, page 94.] [Note 229: La rose, dans l'antiquite, etait l'embleme a la fois du plaisir et du mystere; c'est pourquoi on la suspendait aux festins: Est rosa flos Veneris, eujus quo furte laterent, Harpocrati matris dona dicavil Amor. Inde rosam mensis* hospes suspendit amicis, Conviva ut sub ea dicta taceuda sciat. Naude, qui cite cette epigramme dans la preface de ses _Rose-Croix_, l'a remise depuis dans son _Mascurat_, et en a fait la plus jolie page de ce gros in-4 deg.: "La fable ancienne ou moderne dit que le Dieu d'Amour lit present au Dieu du Silence, Harpocrate, d'une belle fleur de rose, lorsque personne n'en avoit encore vu et qu'elle etoit toute nouvelle, afin qu'il ne decouvrit point les secretes pratiques et conversations de Venus sa mere; et que l'on a pris de la occasion de pendre une rose es chambres ou les amis et parents se festinent et se rejouissent, afin que, sous l'assurance que cette rose leur donne que leurs discours ne seront point eventes, ils puissent dire tout ce que bon leur semble."--Cette devotion du silence a encore inspire a Naude une jolie epigramme, la seule meme assez gracieuse qu'on trouve dans le recueil de ses vers. C'est un discours suppose dans la bouche d'un _Faune_ pour avertir les promeneurs a l'entree d'un petit bois qui faisait partie de son domaine de Gentilly: Nunc animis linguisque viti, juvenesque favete, etc. Avec Naude on a, en fait de sagesse, le _sub rosa_ exactement oppose a l'_ex cathedra_.--Un moderne des plus modernes, qui, assurement, ne connaissait pas l'epigramme et l'historiette mythologique de la _Rose_, l'elegant et brillant comte d'Orsay, a dit un mot qui en rend a merveille l'esprit et qui en est pour nous le meilleur commentaire. Ruine et crible de dettes, on lui conseillait d'ecrire ses _Memoires_ et de raconter tant de choses curieuses qu'il savait sur la haute societe, dans laquelle il avait passe sa vie; un libraire de Londres lui promettait bien des guinees pour cela; quelques amis meme le pressaient: "Non, c'est impossible, repondit le comte: je ne trahirai jamais des gens avec qui j'ai dine."--Le comte d'Orsay et Gabriel Naude! qu'importe le costume? les galantes ames se rencontrent.] Bien qu'en plus d'un passage de ce livre sur les Rose-Croix, la religion chretienne ne semble pas suffisamment distinguee de ce qui est touche tout a cote, il apparait assez clairement que l'auteur ne favorise en rien les nouveautes religieuses qui ont trouble le royaume et porte atteinte a la foi des aieux. Il incline pour l'ordre politique avant tout, pour la raison d'Etat, et, tout en se conservant sceptique, il se prepare a etre tres-romain. L'_Apologie pour tous les grands personnages qui ont ete faussement soupconnes de magie_, publiee en 1625, est un livre tres-savant dont le sujet, pour nous des plus bizarres, ne peut s'expliquer que par la grossierete des prejuges d'alentour. Il s'agit tout simplement de prouver que Zoroastre, Orphee, Pythagore, Numa, Virgile, etc., etc., _e tutti_, n'etaient point des sorciers ni des magiciens au sens vulgaire, et que s'ils peuvent s'appeler _mages_, c'est suivant la signification irreprochable et pure de la plus divine sagesse. On a besoin, pour comprendre que ce livre de Naude a ete utile et presque courageux, de se representer l'etat des opinions en France au moment ou il parut. On etait alors dans une sorte d'epidemie de sorcellerie entre le proces dela marechale d'Ancre et celui d'Urbain Grandier. Ce courant de folles idees, ce souffle aveugle dans l'air, attisait plus d'un bucher. Atrocite ici, mauvais gout la. On melait les sorciers a tout, meme aux elegies d'amour, et non pas, croyez-le bien, a la facon de l'antiquite. Ogier, a vingt ans, composait une heroide a l'imitation d'Ovide sur la sotte histoire que voici et qui courait, dit-il, tout Paris: "Un M. de F., apres des recherches passionnees, epouse Mlle de P., fille de beaucoup de merite, mais peu accommodee des biens de la fortune, puis incontinent apres son mariage l'abandonne lachement. Ses parents favorisent son divorce, disent qu'il a ete _ensorcele_, etc." C'etaient la les sujets a la mode, les gentillesses dans les belles compagnies. Le XVIe siecle, si grand et si fertile qu'il eut ete pour les esprits des doctes et pour les penseurs, avait laisse au vulgaire et, pour parler plus simplement, au public, toute sa rouille; il ne l'avait pas civilise. Le public, a son tour, on peut le dire, n'avait pas civilise non plus les savants. Scaliger et Cardan, les deux plus grands personnages modernes selon Naude, les deux seuls qu'on put opposer aux plus signales des anciens, avaient pousse le plagiat de l'antiquite jusqu'a parler d'une facon presque serieuse de leurs _demons_ familiers, et jusqu'a se donner l'air d'y croire. Ainsi la moyenne des esprits restait grossiere, et la sublimite des elus se montrait sauvage. On n'avait a compter dans chaque ordre qu'avec les inities et les profes. J'ai dit que le XVIe siecle possedait tout, mais c'etait en bloc; la science s'y faisait en gros, en grand, et ne s'y debitait pas. Il fallait pour cet echange mutuel entre tout le monde et quelques-uns et pour ce second travail de la dissemination des lumieres la lente action de deux siecles, une langue a l'usage de tous, non plus latine ni pedantesque, l'influence paisible et bienfaisante des chefs-d'oeuvre, un frottement prolonge de societe, et la cooperation gracieuse d'un sexe que les Saumoise de tout temps n'ont apprecie que trop peu; en un mot il fallait, apres Scaliger, que vinssent Mme de La Fayette et Voltaire. En 1624, le Pere Garassus avait publie le livre de la _Doctrine curieuse des Beaux-Esprits modernes_, dans lequel il cherchait partout des libertins et des athees; Naude put en prendre l'idee de venger, par contre-partie, les grands esprits de l'antiquite qui avaient, d'ailleurs ete compromis, il nous l'apprend positivement, dans les suites de cette querelle. Une brochure publiee au sujet du livre de Garasse avait traite Virgile de _necromancien et d'enchanteur_ au sens de l'enchanteur Merlin. Naude en tira pretexte pour son _Apologie_. Il serait trop fastidieux de le suivre dans les contes a dormir debout qu'il se croit oblige de discuter, et dans la rude guerre qu'il y fait a de stupides demonographes. Nous admettons d'emblee que la nymphe Egerie n'etait pas un _demon succube_, et aussi que le grand chien noir de Corneille Agrippa n'etait pas le diable en personne. Ce qui se marque plus volontiers pour nous dans le livre, et peut nous y interesser encore, c'est un gout de science recule et recele du vulgaire, et le tenant a distance lui et ses sottes opinions, c'est le culte secret d'une sagesse qui, comme il le dit, n'aime pas a _se profaner_. Naude a dedain, par-dessus tout, de la foule moutonniere et du grand nombre: il se plait a repeter avec Seneque: _Non tam bene cum rebus humanis geritur ut meliora pluribus placeant_, Les choses humaines ne se trouvent pas si bien partagees que ce soit le mieux qui agree au plus grand nombre [230]. Il parait tres-persuade "que notre esprit rampe bien plus facilement qu'il ne s'essore, et que, pour le delivrer de toutes ces chimeres, il le faut emanciper, le mettre en pleine et entiere possession de son bien, et lui faire exercer son office qui est de croire et respecter l'histoire ecclesiastique, raisonner sur la naturelle, et toujours douter de la civile." Pour preuve de soumission a l'histoire ecclesiastique, tout aussitot apres ce passage il entame un petit eloge de l'empereur Julien, "de cet empereur, dit-il, autant decrie pour son apostasie que renomme pour plusieurs vertus et perfections qui lui ont ete particulieres [231]." L'histoire ecclesiastique ainsi exceptee, il est evident qu'en toute matiere, civile du moins et naturelle, Naude fait volontiers une double part, l'une de la sottise et de la credulite des masses, l'autre de la singuliere industrie de quelques habiles. Il croit surtout a la credulite humaine, et s'en retire en repetant pour son compte: [Note 230: Il reitere et developpe cette pensee avec une rare energie au chapitre IV de ses _Coups d'Etat_: "....Ses plus belles parties (de la populace) sont d'etre inconstante et variable, approuver et improuver quelque chose en meme temps, courir toujours d'un contraire a l'autre, croire de leger, se mutiner promptement, toujours gronder et murmurer; bref, tout ce qu'elle pense n'est que vanite, tout ce qu'elle dit est faux et absurde, ce qu'elle improuve est bon, ce qu'elle approuve'mauvais, ce qu'elle loue infame, et tout ce qu'elle fait et entreprend n'est que pure folie." Ce sont de telles manieres de voir, avec leur accompagnement politique et religieux, qui faisaient dire plaisamment a Guy Patin que son ami Naude etait un grand _puritain_; il entendait par la fort _epure_ des idees ordinaires.] [Note 231: _Apologie_, chap. VIII.] ......Credat Judaeus Apella, Non ego........... La science humaine dans tout son fin et son retors et son _deniaise_, pour parler comme lui, voila l'objet propre, le champ unique de Naude. J'allais ajouter qu'il y a une chose a laquelle il n'a rien compris et dont il ne s'est jamais doute, pour peu qu'elle existe encore, c'est l'autre science, celle du Saint et du Divin; et qu'il semble tout a fait se ranger a cet axiome volontiers cite par lui et emprunte des jurisconsultes: _Idem judicium de iis quae non sunt et quae non apparent_, Ce qu'on ne peut saisir est comme non avenu et merite d'etre juge comme n'existant pas[232]. Mais j'irais trop loin en parlant ainsi; on ne saurait trop se mefier de ces jugements absolus en telle matiere, et l'_Apologie_ renferme sur Zoroastre, Orphee et Pythagore, sur toutes ces belles ames calomniees, ces genies des lettres, Omnes coelieolas, omnes supera alla tenentes, des pages elevees, presque eloquentes, qui indiquent chez lui le sentiment ou du moins l'intelligence du Saint plus que je n'aurais cru. Il pense avec Montaigne trop de bien de Plutarque, il l'estime trop hautement le plus judicieux auteur du monde, pour fifre entierement denue d'une certaine connaissance religieuse dont Plutarque a ete comme le depositaire et le supreme pontife chez les paiens. Bien que cette disposition reparaisse tres-peu chez Naude, et que je doive avec lui la negliger dans ce qui suit, qu'il me suffise d'en avoir marque l'eclair et d'avoir entrevu de ce cote comme un horizon. [Note 232: "Les eaux de Sainte-Reine ne font point de miracles. Il y a longtemps que je suis de l'avis de feu notre bon ami M. Naude, qui disoit que, pour n'etre trompe, il ne falloit admettre ni prediction, ni mystere, ni vision, ni miracles." Guy Patin (_Nouvelles Lettres a Spon_, tome II, page 183).] Deux ans apres l'_Apologie_, il donna un petit opuscule qui nous sied mieux et ou il se peint directement dans son vrai jour: _Advis pour dresser une Bibliotheque_, presente a M. le president de Mesmes (1627). Compose, on le voit, en vue d'un patron, comme la plupart de ses autres ecrits, celui-ci du moins nous traduit la plus chere des pensees de l'auteur, sa veritable et intime passion. Naude n'en eut qu'une, mais il l'eut toute sa vie, et avec les caracteres de constance, d'enthousiasme et de devouement qui conviennent aux genereuses entreprises. Sa passion a lui, son ideal, ce fut la bibliotheque, une certaine bibliotheque comme il n'en existait pas alors, du moins en France. Lui si sage, si indifferent sur le reste, si incapable de s'etonner et de s'irriter, nous le verrons un jour malheureux et vulnerable de ce cote, et meme eloquent dans sa blessure. Ce qu'il parvint a realiser a grand-peine vingt ans plus tard avec le cardinal Mazarin, il le concevait, jeune, aupres du president de Mesmes; il preludait a celte creation (car c'en fut une), a cette espece d'institution et d'oeuvre. Expliquons-nous bien comment Naude entendait la bibliotheque. La passion des livres, qui semble devoir etre une des plus nobles, est une de celles qui touchent de plus pres a la manie; elle atteint toutes sortes de degres, elle presente toutes les varietes de forme et se subdivise en mille singularites comme son objet meme. On la dirait innee en quelques individus et produite par la nature, tant elle se prononce chez eux de bonne heure; et, bien qu'elle se mele dans la jeunesse au desir de savoir et d'apprendre, elle ne s'y confond pas necessairement. En general, toutefois, le gout des livres est acquis en avancant. Jeune, d'ordinaire, on en sent moins le prix; on les ouvre, on les lit, on les rejette aisement. On les veut nouveaux et flatteurs a l'oeil comme a la fantaisie; on y cherche un peu la meme beaute que dans la nature. Aimer les vieux livres, comme gouter le vieux vin, est un signe de maturite deja. M. Joubert, dans une lettre a Fontanes, a dit: "Il me reste a vous dire sur les livres et sur les styles une chose que j'ai toujours oubliee. Achetez et lisez les livres faits par les vieillards, qui ont su y mettre l'originalite de leur caractere et de leur age. J'en connais quatre ou cinq ou cela est fort remarquable: d'abord le vieil Homere; mais je ne parle pas de lui. Je ne dis rien non plus du vieil Eschyle; vous les connaissez amplement, en leur qualite de poetes: mais procurez-vous un peu _Varron, Marculphi Formuloe_ (ce Marculphe etait un vieux moine, comme il le dit dans sa preface, dont vous pouvez vous contenter); _Cornaro, de la Vie sobre_. J'en connais, je crois, encore un ou deux; mais je n'ai pas le temps de m'en souvenir. Feuilletez ceux que je vous nomme, et vous me direz si vous ne decouvrez pas visiblement, dans leurs mots et dans leurs pensees, des esprits verts quoique rides, des voix sonores et cassees, l'autorite des cheveux blancs, enfin des tetes de vieillards. Les amateurs de tableaux en mettent toujours dans leur cabinet; il faut qu'un connaisseur en livres en mette dans sa bibliotheque." Nulle part ce que j'appellerai l'ideal du vieux livre renfrogne, l'ideal du _bouquin_, n'a ete mieux exprime qu'en cette page heureuse; mais M. Joubert y parle surtout au nom de l'amateur qui veut lire. Il y a celui qui veut posseder. Pour ce dernier, le gout des livres est une des formes les plus attrayantes de la propriete, une des applications les plus cheres de cette prevoyance qui s'accroit en vieillissant; il a ses bizarreries et ses replis a l'infini, comme toutes les avarices. Les tours malicieux, les ruses, les rivalites, les inimities meme qu'il engendre, ont quelque chose de surprenant et de marque d'un coin a part. On a observe que les haines entre bibliothecaires ont egalement quelque chose de sourd, de subtil, de silencieux, comme le ver qui ronge et pique les volumes. Mais nous sommes loin de tous ces vices et de ces raffinements avec Naude, qui a la passion dans sa noblesse, dans sa verite premiere et dans sa franchise. Naude n'estime les bibliotheques _dressees qu'en consideration du service et de l'utilite que l'on en peut recevoir_. Concevant cette utilite dans le sens le plus large et le plus philosophique, il propose le plan d'une bibliotheque _universelle, encyclopedique_, qui comprenne toutes les branches de la connaissance et de la curiosite humaines, et dans laquelle toutes sortes de livres sans exclusion soient recueillis et classes. De plus, il la veut _publique_ moyennant de certaines precautions, et il sait interesser a cette publicite, par d'adroits chatouillements, la vanite des Pollions et des Mecenes. Il n'y avait a cette epoque en Europe que trois bibliotheques veritablement publiques, la Bodleenne a Oxford, l'Ambrosienne a Milan, et celle de la maison des Augustins ou l'Angelique, a Rome, tandis que dans l'ancienne Rome on en avait compte vingt-neuf selon les uns, trente-sept suivant les autres. En France, a Paris, parmi les riches bibliotheques alors renommees, y compris celle du Roi, il n'y en avait aucune qui repondit au voeu de Naude, c'est-a-dire qui fut _ouverte a chacun et de facile entree, et fondee dans le but de n'en denier jamais la communication au moindre des hommes qui en pourra avoir besoin_. Ce fut son innovation a lui, son instigation active. Il y poussait des lors le president de Mesmes; vingt ans apres il y convertissait le cardinal Mazarin et avait la satisfaction, vers 1648, a la veille meme de la Fronde, de voir la merveilleuse bibliotheque amassee et ordonnee par ses soins s'ouvrir le jeudi a tous les hommes d'etude qui s'y presenteraient. Par une attention touchante et qui ne pouvait venir que de lui, sachant la sauvagerie de bien des gens de lettres, il avait fait pratiquer une porte particuliere afin de leur eviter l'embarras d'avoir affaire aux grands laquais de l'hotel et de passer meme devant eux, ce qui en pouvait effaroucher quelques-uns [233]. Notons bien ce titre d'honneur, ce bienfait essentiel de Naude, et en meme temps son inconsequence. S'il meprise le public dans ses livres et ne daigne pas le distinguer d'avec la _populace_, voila qu'il le devine et qu'il le sert par la tentative de toute sa vie. Il reve la bibliotheque publique et universelle avec la meme persistance et la meme chaleur que Diderot a pu mettre a l'_Encyclopedie_; il se consume a l'edifier par toutes sortes de travaux et de voyages; il n'aime la gloire que sous cette forme, mais c'est a ses yeux une belle gloire aussi, et, au moment ou il semble l'avoir atteinte, il echoue, ou du moins il peut croire qu'il a echoue. Quoi qu'il en soit, l'honneur lui en reste; il est le premier a qui la France dut cette sorte de publicite et de conquete, l'idee et l'exemple de l'acces facile vers ces nobles sources de l'esprit. En cela il fut bien le contemporain et le cooperateur des Conrart, des Colbert, des Perrault (de loin on mele un peu les noms), de tous ceux enfin du nouveau siecle qui, par les academies, par les divers genres de fondations, d'encouragements ou de projets, contribuerent a mettre en dehors la pensee moderne et a la vulgariser. Lui, le moins promoteur en apparence et le moins en avant, pour les facons, des ecrivains de sa date, il eut sa fonction sociale aussi. [Note 233: Voir le _Mascurat_, page 246. Cette porte particuliere n'eut pas temps de s'ouvrir, a cause des troubles. L'hotel du cardinal Mazarin tenait precisement le meme local qu'occupe aujourd'hui la Bibliotheque du Roi. Il etait dans les destinees que le voeu, le plan de Naude se realisat en ce meme lieu et sur toute son echelle. Au tome VI des _Manuscrits francais de la Bibliotheque du Roi_, M. Paulin Paris fait ressortir ces analogies.] Ce petit _Adeis_ sur les bibliotheques renferme plus d'une fine remarque; tout en rangeant ses livres, Naude ne se fait faute dejuger les auteurs et les sujets. Il est decidement injuste pour les romans, qu'il estime une pure frivolite, comme si Rabelais et Cervantes n'etaient pas venus. Sur tout le reste, il se montre ouvert, equitable, accueillant. Son esprit se declare dans les motifs de ses choix; il veut qu'on ait en chaque matiere controversee le pour et le contre, afin d'entendre toutes les parties [234]: ce sont des couples de lutteurs enchaines qu'on ne separe pas. Les heretiques donc (moyennant quelques precautions de forme) s'avancent a distance respectueuse des orthodoxes. A cote des anciens qu'il venere, il n'oublie les novateurs qui le font penser, qui lui suggerent toutes les conceptions imaginables, et surtout lui otent _l'admiration, ce vrai signe de notre faiblesse_. Plus loin, il s'eleve contre les preventions et les exclusions en fait de livres, "comme si ce n'etoit, dit-il, d'un homme sage et prudent de parler de toutes choses avec indifference..." Et a la fin il parvient a nous glisser encore sa conclusion favorite, a savoir "le bon droit des Pyrrhoniens fonde sur l'ignorance de tous les hommes." En etudiant beaucoup un erudit qui, certes, a du rapport avec Naude, il m'a de plus en plus semble que M. Daunou etait l'heritier direct, le redacteur accompli (non inventeur), et en quelque sorte le _secretaire_ posthume du XVIIIe siecle. Eh bien! Naude peut etre dit non moins exactement le _bibliothecaire_ du XVIe; il en recueille et en classe les livres, et, en les rangeant, il se donne le spectacle de cette grande melee de l'esprit humain. La reprise moderne des vieux systemes lui remet en memoire ces _deux cent quatre-vingts_ sectes de l'antiquite toutes fondees sur la recherche et la definition du souverain Bien. Sa philosophie de l'histoire est des plus simples, et n'en est peut-etre pas moins vraie pour cela. A propos des trains et des vogues d'idees qui se succedent depuis deux mille ans, vogue platonicienne, aristotelique, scholastique, heretique et de Renaissance, Naude se borne a remarquer que le meme train de doctrine dure jusqu'a ce que vienne un individu qui lui _donne puissamment du coude_ et en installe un autre a la place. Et c'est l'ordinaire des esprits, dit-il, de suivre ces _fougues_ et changements divers, _comme le poisson fait la maree_. Aussi, quand la maree se retire, il en reste quelques-uns sur la greve et des plus beaux: les gens du rivage en font leur profit et les depecent [235]. [Note 234: Bayle aussi avait pour maxime de _garder toujours une oreille pour l'accuse_.] [Note 235: Il s'eleve pourtant de ton en revenant sur ce sujet favori des revolutions d'idees, au chapitre VI de son _Addition a l'Histoire de Louis XI_. Ayant recommence a parler de _cette grande roue des siecles qui fait paraitre, mourir et renaitre chacun a son tour sur le theatre du monde_, "si tant est que la terre ne tourne, dit-il (car il n'a garde d'en etre tout a fait aussi sur que Copernic et Galilee), au moins faut-il avouer que non-seulement les cieux, mais toutes choses, se virent et tournent a l'environ d'icelle." Et citant Velleius Paterculus, lequel est avec Seneque un vrai penseur moderne entre les anciens, il en vient a admirer la conjonction merveilleuse qui se fait a de certains moments, et la conspiration active de tous les esprits inventeurs et producteurs eclatant a la fois; mais cela ne dure que peu; la lumiere, si pleine tout a l'heure, ne tarde pas a palir, l'eclipse recommence, l'eternel conflit de la civilisation et de la barbarie se perpetue: c'est toujours Castor et Pollux qui reparaissent sur la terre l'un apres l'autre, ou plutot c'est Atree et Thyeste qui regnent successivement en freres peu amis. Et au nombre des causes de ces mysterieuses vicissitudes, Naude ne craint pas de mettre "la grande bonte et providence de Dieu, lequel, soigneux de toutes les parties de l'univers, departit ainsi le don des arts et des sciences, aussi bien que l'excellence des armes et etablissement des empires, ou en Asie, ou en Europe, permettant la vertu et le vice, vaillance et lachete, sobriete et delices, savoir et ignorance, aller de pays en pays, et honorant ou diffamant les peuples en diverses saisons; afin que chacun ait, part a son tour au bonheur et malheur, et qu'aucun ne s'enorgueillisse par une trop longue suite de grandeurs et prosperites." C'est la une belle page et digne de Montaigne. (Voir aussi le debut du chapitre IV des _Coups d'Etat_.)] Lorsqu'on vendit, en 1657, la bibliotheque de M. Morcau, l'ancien professeur de Naude et de Guy Patin, ce dernier ecrivait a Spon: "Ce qui reste de la bibliotheque de M. Morcau se vend a la foire, j'entends les livres de philosophie, d'humanites et d'histoire. Il avoit fort peu de theologie et haissoit toute controverse de religion; meme je l'ai mainte fois vu se moquer de ceux qui s'en mettoient en peine. Je pense qu'il etait de l'avis de M. Naude, qui se moquoit des uns et des autres, et qui disoit qu'il falloit faire comme les Ita"liens, bonne mine sans bruit, et prendre en ce cas-la pour devise: Intus ut libet, foris ut moris est. Je prends acte a regret du fond des sentiments; mais on n'aurait certainement pas trouve dans la bibliotheque de Naude de ces lacunes qui se notaient dans celle de M. Moreau. Il avait le bon esprit d'y mettre meme ce qu'il n'aimait guere; la aussi il savait faire la part de la coutume: "Finalement, dit-il, il faut pratiquer en cette occasion l'aphorisme d'Hippocrate qui nous avertit de donner quelque chose au temps, au lieu et a la coutume, c'est-a-dire que certaine sorte de livres ayant quelquefois le bruit et la vogue en un pays qui ne l'a pas en d'autres, et au siecle present qui ne l'avoit pas au passe, il est bien a propos de faire plus ample provision d'iceux que non pas des autres, ou au moins d'en avoir une telle quantite qu'elle puisse temoigner que l'on s'accommode au temps et que l'on n'est pas ignorant de la mode et de l'inclination des hommes." En cela Naude preparait directement les materiaux de l'histoire litteraire, telle que l'entendait Bacon. A un certain endroit ou il indique les moyens d'agrandir et d'accroitre les bibliotheques, on sourit de voir le bon Naude conseiller a mots couverts la ruse et le machiavelisme dont certains bibliophiles de tous les temps ont su les secrets. Il ne craint pas d'alleguer l'exemple de la republique de Venise qui, pour empecher qu'on enlevat de Padoue la fameuse bibliotheque de Pinelli, la fit saisir au moment du depart, sous pretexte qu'il y avait dans les manuscrits du defunt des copies de certains papiers d'Etat. C'est un petit avis que suggere Naude aux magistrats et personnes en charge ayant bibliotheques, pour en user a l'occasion et faire main basse sur de bons morceaux; il a toujours eu un faible pour les coups d'Etat. Que nos bibliophiles, nos chercheurs de vieux livres ou de manuscrits ne fassent pas trop les indignes; car eux-memes (je ne parle que de quelques-uns) se jouent encore, m'assure-t-on, tous les tours possibles, reticences, supercheries entre amis, que sais-je! C'etait de bonne guerre alors comme aujourd'hui [236]. [Note 236: Parmi les ruses les plus permises, il faut mettre celle que raconte Rossi dans la lettre ou il parle des acquisitions de Naude a Rome en 1645. Naude entrait dans une boutique de libraire et demandait le prix, non pas de tel ou tel volume, mais des masses entieres et des piles qu'il voyait entassees devant lui. Cette methode inusitee dejouait un peu le libraire, qui hesitait, qui lachait un mot: on marchandait. Mais Naude, en pressant, en poussant, en harcelant, enveloppait si bien son homme, qu'il obtenait de lui un prix dont ensuite l'honnete marchand, a tete reposee, ne manquait pas de se repentir; car il y aurait eu souvent plus de profit pour lui a vendre ses volumes au poids a l'epicier ou a la marchande de beurre. Naude faisait un peu a sa maniere comme ces paysans bas-normands qui, dans les discussions d'interet, a force de begayer, d'anonner, de faire le niais, vous arrachent d'impatience la concession a laquelle ils visent. Il y a ruse et stratageme a cela, il n'y a pas dol qualifie.] Dans son enthousiasme et son culte pour la fondation dont il voudrait doter la France, Naude n'a garde d'omettre les noms celebres qui ont honore de tels etablissements chez les anciens. Parmi nos illustres ancetres les bibliothecaires (car je n'y veux reconnaitre ni compter les esclaves et les affranchis), il cite donc en premiere ligne Demetrius de Phalere, Callimaque, Eratosthene, Apollonius, Zenodote, chez les Ptolemees, pour la bibliotheque d'Alexandrie; Vairon et Hygin a Rome, pour la Palatine. Ainsi Varron et Demetrius de Phalere, voila des ancetres. Il est vrai que la realite du fait se peut contester a l'egard de Demetrius de Phalere, qui etait un bien grand seigneur pour cet office; mais Callimaque, Apollonius, Varron et Gabriel Naude, cela, suffit bien.--Je tire toutes ces droleries de son livre mome, dusse-je paraitre de ceux un peu legers dont il dit, non sans dedain, qu'ils ne recherchent en tout que la fleur: Decerpunt flores et summa encumina captant. Son _Addition a l'Histoire de Louis XI_ (1630) est le dernier ouvrage qu'il publia avant son depart pour l'Italie. Il y prelude d'instinct a ses coups d'Etat et a son prochain code de la science des princes par la predilection qu'il marque pour _le plus advise de nos rois_, pour _l'Euclide et l'Archimede de la politique_, comme il le qualifie. Voulant montrer que Louis XI n'etait pas du tout aussi ignorant qu'on l'a pretendu et que l'a dit surtout le leger historien bel-esprit Mathieu, il reprend le cote litteraire de l'histoire de ce regne; c'est un pretexte pour lui d'y rattacher une foule de particularites sur les livres, sur le prix qu'on y mettait dans les vieux temps, de raconter au long la renaissance des lettres et de discuter a fond les origines de l'imprimerie introduite en France precisement sous Louis XI. Au nombre des ecrits attribues a ce prince, il omet la part, si gracieuse pourtant et si piquante, qui lui revient dans la composition des _Cent Nouvelles nouvelles_, ce sur quoi nous insisterions de preference aujourd'hui. Mais Naude, nous l'avons dit, ne faisait aucun cas des romans et contes en langue vulgaire, et ne daignait s'enquerir de leur plus ou moins d'agrement; s'il s'est montre quelque peu savant en us, c'a ete par cet endroit. Il ne l'est pas du tout d'ailleurs dans le choix de la these qu'il entreprend ici de prouver. S'il veut que Louis XI ait ete. un prince plus lettre qu'on ne l'a dit, ce n'est pas qu'il attribue aux lettres plus d'influence qu'il ne faut sur l'art de gouverner. Loin de la, il pose tout d'abord la difference qu'il y a entre les lettres d'ordinaires _melancoliques et songearts_, et les hommes d'action et de gouvernement auxquels sont devolues des qualites toutes contraires: _Paucis ad bonam mentem opus est litteris_, repetait-il d'apres Seneque. Il ne faut pas tant de lecture dans la pratique a un esprit bien fait; et il insiste sur cette verite de bon sens en homme d'esprit, tout a fait degage du metier. Son voyage d'Italie et le long sejour qu'il y fit acheverent vite de l'aiguiser et de lui donner toute sa finesse morale. Ces douze annees, depuis l'age de trente jusqu'a quarante-deux ans, lui mirent le cachet dans toute son empreinte. Devenu l'un des domestiques, comme on disait, du cardinal de Bagni, adopte dans la famille, il se consacra tout entier a ses devoirs envers le noble patron, a l'agrement liberal et studieux de cette societe romaine qui savait l'apprecier a sa valeur. On etait alors sous le pontificat d'Urbain VIII, de ce poete latin si elegant et si fleuri, qui se souvenait volontiers de ses distiques mythologiques, et qui continuait de les scander tout en tenant le gouvernail de la barque de saint Pierre. Dans cette Rome des Barberins, Naude put se croire d'abord transporte au regne de Leon X, d'un Leon X un peu affadi: son gout litteraire ne sentait peut-etre pas assez la difference. Tous ses ecrits de cette epoque ne furent plus composes qu'en vue de quelque circonstance particuliere et en quelque sorte domestique; moins que jamais le public apparut a sa pensee, ce grand public prochain qui allait etre le seul juge. Pour le cardinal, son maitre, homme d'Etat, il composa son livre des _Coups d'Etat_; pour son neveu, le comte Fabrice de Guidi, il fit en latin le petit traite _de l'Etude liberale_, a l'usage des jeunes gentilshommes; pour un autre neveu, le comte Louis, le gros traite latin _sur l'Etude militaire_, a l'usage des guerriers instruits. Il dressait en meme temps pour leur pere, le marquis de Montebello, une genealogie et une histoire de cette famille des Guidi-Bagni. Coeur delicat sans doute et reconnaissant, on le voit empresse de payer sa bienvenue a chacun des membres; lui aussi il se sent riche a sa maniere, il veut rendre et donner. On peut soupconner de plus sans injure qu'etranger et necessiteux, il n'etait pas fache de recevoir. Je ne fais qu'indiquer d'autres opuscules latins, tous egalement de circonstance, ses cinq theses medico-litteraires, agreables reminiscences du doctorat [237], especes d'etrennes et de cartes de visite qu'il envoyait a des amis anciens ou nouveaux; son traite _de la Bibliographie politique_, adresse au Pere Gaffarel, qui l'avait consulte sur ces sortes d'ecrits. De toutes ces productions de Naude composees durant le sejour d'Italie et couvees, pour ainsi dire, sous le manteau et sous la pourpre, on ne lit plus maintenant, on ne cite plus guere a l'occasion que ses _Coups d'Etat_; et, par leur renom de machiavelisme, ils ont presque entache sa memoire. [Note 237: Il alla, en 1633, prendre ses degres a Padoue, a cause de la charge de medecin honoraire de Louis XIII que son cardinal lui avait fait obtenir.] Nous n'essayerons pas de le justifier plus qu'il ne convient. Naude n'appartient en rien a cette ecole de publicistes deja emancipee au XVIe siecle, et qui deviendra la philosophique et la liberale dans les ages suivants. Sa politique, a lui, garde son arriere-pensee mefiante a travers tous les temps. A son arrivee en Italie, il etait deja foncierement de l'avis de Louis XI, et il admettait cet article unique du symbole des gouvernants: _Qui nescit dissimulare nescit regnare_. S'il y avait erreur de sa part a cela, comme il est bienseant aujourd'hui de le reconnaitre, ce n'etait pas a la cour romaine qu'il pouvait s'en guerir; ce n'etait point en quittant la France sous Richelieu pour la retrouver bientot sous Mazarin. Naude se pique des l'abord de se bien separer de ces auteurs qui, traitant de la politique, ne mettent pas de fin a leurs beaux discours de _Religion, Justice, Clemence, Liberalite_; il laisse cette rhetorique a Balzac et consorts. Pour lui, il tient a prouver aux habiles que, bien qu'homme d'etude, il entend aussi le fin du jeu. Il commence par poser avec Charron "que la justice, vertu et probite du Souverain, chemine un peu autrement que celle des particuliers." A-t-il tort de le pretendre? En exceptant toujours le temps present, ce qui est d'une politesse rigoureuse, et en ne considerant que l'eternelle histoire, qu'y voyons-nous? Un moderne penseur l'a repete, et il nous est impossible de le dedire: Ne mesurons pas les hommes publics a l'aune des vertus privees; s'ils sont veritablement grands, ils ont leur point de vue et leur role a part: ils font ce que d'autres ne feraient pas, ils maintiennent la societe. C'est a l'abri de leurs qualites, de leurs defauts, quelquefois meme, helas! de leurs forfaits que les hommes prives arrivent a exercer en paix toutes leurs vertus. C'est peut-etre parce que Richelieu a fait tomber la tete du duc de Montmorency, qu'il a ete plus loisible a tel bon bourgeois de vivre honnete homme en sa rue Saint-Denis. Comme fait, et l'histoire en main, si l'on ose reflechir, on a peine a ne pas tirer l'austere resultat. Naude, au premier chapitre de son livre, soutient, en s'appuyant de l'autorite de Cardan et de Campanella, que, pour bien peindre un homme ou pour bien traiter un sujet, il faut se transmuer dedans; et il cite spirituellement l'exemple de Du Bartas, qui, pour faire sa fameuse description du cheval, galopait et gambadait des heures entieres dans sa chambre, contrefaisant ainsi son objet. Je ne pousserai pas si loin, en parlant de Naude, la transfusion et la metamorphose, je serrerai de pres mon auteur, sans pour cela m'y confondre ni l'approuver. Mais, puisque l'occasion s'en presente, j'userai du droit de simple moraliste pour enoncer ce que je crois vrai, dusse-je par la sembler contredire l'etalage vertueux et philanthropique des acteurs interesses, ou la simplicite bienheureuse et perpetuellement adolescente de quelques optimistes de talent. Telle philosophie, telle politique, ou, pour parler plus exactement, telle morale, telle politique. La politique n'est que l'art de mener les hommes, et cet art depend de l'idee qu'on se fait d'eux. La Rochefoucauld donne la main a Machiavel. Jeune, d'ordinaire on estime l'humanite en masse, et l'on est plutot de la politique liberale. Plus tard, on arrive a mieux connaitre, a ce qu'on croit, c'est-a-dire trop souvent a moins estimer les hommes; et si l'on est consequent, on incline alors pour la politique severe. Mais cette severite, fruit amer de l'experience humaine, n'admet pas necessairement la fraude et n'exclut pas la justice; et j'aime a penser toujours, malgre la rarete du fait, que la volonte ferme du bien, une sagacite penetrante jointe a l'absence de toute imposture, une equite inexorable, seraient encore les voies les plus sures de gouverner, de tenir le pouvoir,--de le tenir, il est vrai, non pas de le gagner ni de l'obtenir. Naude n'en demandait pas tant aux souverains de son temps, et, dans cette chambre close du cardinal de Bagni, il n'est plus que de la religion de Louis XI, de Philippe de Macedoine, ou du vieil et perfide Ulysse; il cite a propos Tibere. Il donne la recette de ce qu'il croit permis au besoin, assassinat, empoisonnement, massacre; il divise et subdivise le tout avec un sang-froid inimaginable. Les conseils de moderation qu'il y mele ne font que mieux ressortir l'immoral du fond; on croirait par moments qu'il se joue: c'est comme un chirurgien curieux qui assemble des exemples de tous les jolis cas, ou comme un chimiste amateur qui etiquette avec complaisance tous ses poisons, en inscrivant sur chacun la dose indispensable et suffisante. Ce qui se dirait a peine dans quelque hardi colloque a voix basse et dans quelque debauche de cabinet entre un Borgia et son conclaviste, il le redige et l'ecrit[238]. Son apologie de la Saint-Barthelemy (au chap. III) est trop connue et resume le reste. Si, dans la facon dont il la presente, il se trouve historiquement quelques points de verite incontestables, ils ne rachetent en rien l'horreur de l'action ni l'odieux du recit. Ce n'est point quand le sang coule a flots que l'historien doit faire parade d'essuyer et de braquer si posement sa lunette. Lui aussi, il lui convient d'etre entraine par le sentiment d'humanite et de se faire peuple un jour. Guy Patin ne trouvait, pour excuser son ami sur ce mefait, que l'influence du lieu ou il ecrivait alors. Lorsqu'on entre au Vatican, qu'apercoit-on en effet des la grande salle d'antichambre? La Saint-Barthelemy peinte et Coligny immole. [Note 238: On lit, il est vrai, dans la preface de la premiere edition, que le livre n'est imprime qu'a _douze_ exemplaires. Passe encore, cela ne sortait pas de la confidence. Mais bientot il en courut plus de cent. Telle est l'inconsequence toujours: on n'ecrit pas pour le public, et on imprime pour lui.] Et en cette opinion extreme, n'admirez-vous pas comme Naude et de Maistre se rencontrent? le grand croyant et le grand sceptique! c'est le cercle ordinaire, le manege de l'esprit humain. Disons-le bien vite, en ceci Naude, encore plus que de Maistre, se calomniait: cet apologiste de la Saint-Barthelemy est le meme qui, a Rome, se montra si bon, si humain, si chaleureux pour Campanella persecute. Apres vingt-sept ans de prison, ce dominicain philosophe venait d'etre rendu a la liberte par la bonte d'Urbain VIII. Naude avait toujours admire et venere Campanella _(ardentis penitus et portentosi vir ingenii,_ comme il l'appelle sans cesse), Campanella novateur et investigateur en toutes choses, en philosophie, en ordre social, conspirateur et chef de parti un moment[239], et qui du fond d'un cachot obscur retracait et revait sa _Cite du Soleil_. Pour celebrer cette delivrance toute recente encore, Naude adressa, en 1632, au pape Urbain VIII, un panegyrique latin imite de ceux des anciens rheteurs, Themiste, Eumene. On sent, a ses frais inaccoutumes d'eloquence, qu'il parle au pontife lettre, au poete disert, a l'_Urbanite meme_ (il fait le jeu de mots), a celui qui, suivant son expression, a _moissonne tout le Pinde, butine tout l'Hymette_, et _bu toute l'Aganippe_. Ce ne sont que fleurs et qu'encens, ce n'est, que sucre, que miel et que rosee. Le style latin de Naude laissa toujours a desirer pour la vraie elegance. Mais cette assez mauvaise prose poetique, cette flatterie plus que francaise, cette reconnaissance trop italienne, tous ces defauts du panegyrique composent, dans le cas present, une tres belle et tres noble action, a savoir la defense et l'apologie, aux pieds du Saint-Siege, de la science et de la philosophie, hier encore persecutees[240]. [Note 239: "Et lorsque Campanella eut dessein de se faire roi de la Haute-Calabre, il choisit tres a propos pour compagnon de son entreprise un frere Denys Pontius, qui s'etait acquis la reputation du plus eloquent et du plus persuasif homme qui fut de son temps... etc." (Naude, _Coups d'Etat_, chap. IV.)] [Note 240: Voir, dans les lettres latines de Naude, la 31e a Campanella, et la dedicace reconnaissante que celui-ci lit a Naude de son petit traite _de Libris propriis et recta Ratione studendi_.--Osons dire toute la verite. Il existe, au tome X de la Correspondance manuscrite de Peiresc (Bibliotheque du Roi), une lettre de Naude qui semble donner un bien triste dementi a ces temoignages publics, a cet echange de bons offices et de magnifiques demonstrations entre lui et Campanella. Il parait que ce dernier, apres sa sortie de Rome et son arrivee en France, s'etait _licencie_ sur le compte de Naude en je ne sais quelles paroles et imputations qui pouvaient avoir de la gravite. La lettre de Naude a Peiresc, datee de Riete, 30 juin 1636, nous montre plus que nous ne voudrions l'irritation de l'offense et son jugement secret sur l'homme qu'il avait tant admire et celebre publiquement. On y a l'envers complet de tout a l'heure. Campanella y est taxe d'ingratitude, de legerete, de charlatanisme effronte et d'insupportable orgueil; ce sont les inconvenients de plus d'un grand esprit, et on en a connu de tout temps qui avaient peu a faire pour tomber dans ces defauts-la. Naude, qui n'avait admire qu'une seule fois avec cette ferveur, et qui s'en trouvait dupe, jura sans doute qu'on ne l'y reprendrait plus. Il faut toutefois qu'il soit revenu a des sentiments plus favorables a son ancien ami, puisqu'il ne fit imprimer le Panegyrique dont nous avons parle qu'en 1644, pour preter hautement secours a la memoire de Campanella mort _beatissimis Thomae Campanellae Manibus_, contre de certaines calomnies dont elle venait d'etre l'objet. Le Panegyrique imprime et la lettre manuscrite n'en font pas moins le plus sanglant contraste, et donnent une rude lecon au biographe litteraire qui se lierait avec candeur a ce qu'on imprime. (Voir l'_Appendice_ a la tin du present volume.)] Parmi les singularites de ce traite sur les _Coups d'Etat_, on a remarque qu'il commence par _Mais_, comme le _Moyen de Parvenir_ commence par _Car_. Naude faisait nargue a la rhetorique des le premier mot. Parmi les opinions particulieres qui ne font faute, est celle qui range dans les inventions des coups d'Etat la venue de la Pucelle d'Orleans, "laquelle, ajoute Naude en passant, ne fut brulee qu'en effigie." Il ne daigne pas s'expliquer davantage. Guy Patin va plus loin et nous dit que, loin d'etre brulee, elle se maria et eut des enfants [241]. Naude se complaisait un peu a ces sortes d'opinions paradoxales, et il admettait tres-aisement la mystification du vulgaire en histoire. Il aurait cru volontiers au mariage secret de Bossuet comme il croyait au brulement postiche de la Pucelle. C'est la un faible dans cet esprit si sain. A force de chercher finesse, on s'abuse aussi. [Note 241: Voir sur cette version le Mercure galant de novembre 1683.] "Qui peut savoir et dire ce qu'arrive a penser sur toute question fondamentale un homme de quarante ans, prudent, et qui vit dans un siecle et dans une societe ou tout fait une loi de cette prudence?" Naude n'oubliait jamais cette pensee en lisant l'histoire; il en faisait surtout l'application aux grands esprits cultives depuis la renaissance des lettres, et ce qu'il avait en Italie sous les yeux l'y confirmait. Dans cette familiarite du cardinal de Bagni et des Barberins, il dut etre de ceux qui trouvent, apres tout, que c'eut ete un bel ideal que d'etre cardinal romain dans le vrai temps. Lui qui n'etait pas philosophe ni protestant a demi, il jugeait qu'il y avait plus de place encore pour des opinions quelconques sous la noble pourpre flottante de ses patrons que sous l'habit noir serre du ministre; mais c'etait a condition toujours de n'en rien laisser passer[242]. Il revint d'Italie avec ce pli romain tres-marque. Ses amis, au retour, s'apercurent d'un changement en lui. Tout en restant bon et simple d'ailleurs, sa prudence s'etait fort raffinee. Dans l'habitude de la vie, il ne se confiait a personne,--"a personne, hormis a M. Moreau et a moi, nous dit Guy Patin; et quand il avoit reconnu la moindre chose dans quelqu'un, il n'en revenoit jamais: sentiment qu'il avoit pris des Italiens." [Note 242: Dans une page du _Mascurat_ (190), on voit trop bien en quel sens Naude est catholique et soumis a l'Eglise; c'est de la meme maniere et dans le meme esprit que Montaigne se declarait contre les huguenots lorsqu'ils interpretaient les Ecritures. La raison qu'allegue Naude est un petit croc-en-jambe au fond. Mascurat repond a Saint-Ange, qui vient d'exprimer la conviction naive qu'aucune doctrine pernicieuse ne saurait se fonder sur la Sainte-Ecriture: "Si tu ajoutes _bien entendue_, dit Mascurat, je suis de ton cote; mais, a faute de suivre l'interpretation que la seule Eglise catholique donne a ces Livres sacres, ils sont bien souvent causes de beaucoup de desordres, tant es moeurs a cause du livre des Rois et autres pieces du Vieil Testament, qu'en la doctrine, laquelle est bien embrouillee dans le Nouveau et par les Epitres de saint Paul principalement: _Mare enim est Scriptura divina, habens in se sensus profundos et altitudinem tudinem propheticorum enigmatum_, comme disoit saint Ambroise..." Quand j'entends un sceptique, citer si respectueusement un grand saint, je me dis qu'il y a anguille sous roche.] La mort trop prompte du cardinal de Bagni, en juillet 1641, laissa Naude au depourvu et comme naufrage sur le rivage. Le cardinal Antoine Barberin le prit alors a son service et le recueillit avec un empressement affectueux. L'etoile de Naude le voua toute sa vie aux Eminentissimes. Rappele l'annee suivante en France pour etre bibliothecaire du Cardinal-ministre, il ne quitta Rome que comble des bienfaits de son dernier patron. Pourtant il semble que cette perte inopinee du cardinal de Bagni ait laisse des traces dans son humeur. Il considera des lors sa fortune comme un peu manquee; il reconnut qu'apres avoir tant use de lui, de sa science et de ses services, on ne lui avait menage aucun sort pour l'avenir; il en devint dispose a se plaindre quelquefois de la destinee plus qu'il n'avait coutume de faire auparavant [243]. Nous le rencontrons frequemment les annees suivantes dans les lettres de Guy Patin, et c'est a cette date seulement que la petite societe de Gentilly commence. Mais, a travers ses relations resserrees avec ses amis de France, Naude, tout occupe de former la bibliotheque du cardinal Mazarin, s'absentait encore pour de longs et nombreux voyages en Flandre, en Suisse, en Italie de nouveau, en Allemagne, rapportant de chaque tournee des milliers de volumes et des voitures tout entieres. Il nous a donne le bulletin de ses doctes caravanes dans le _Mascurat_ [244]. Enfin, au commencement de 1647, il n'eut plus qu'a coordonner son immense butin, a organiser en quelque sorte sa conquete. C'allait etre un beau jour pour lui, le plus beau jour de sa vie, que celui ou la publicite de cet etablissement unique eut ete complete [245]; deja la porte particuliere a l'usage des savants etait pratiquee sur la rue; deja l'inscription latine destinee a figurer au-dessus, et qui devait dire a tous les passants (aux passants qui savaient le latin) d'entrer librement, se gravait sur le marbre noir en lettres d'or; Naude touchait a l'accomplissement du reve et du labeur de toute sa vie. C'est a ce moment precis que se rapporte la lettre souvent citee de Guy Patin (27 aout 1648) [246]: "M. Naude, bibliothecaire de M. le cardinal Mazarin, intime ami de M. Gassendi comme il est le mien, nous a engages pour dimanche prochain a aller souper et coucher nous trois en sa maison de Gentilly, a la charge que nous ne serons que nous trois et que nous y ferons la debauche: mais Dieu sait quelle debauche! M. Naude ne boit naturellement que de l'eau et n'a jamais goute vin. M. Gassendi est si delicat qu'il n'en oseroit boire, et s'imagine que son corps bruleroit s'il en avoit bu. C'est pourquoi je puis bien dire de l'un et de l'autre ce vers d'Ovide: Vina fugit, gaudetque meris abstemius undis [247]. Pour moi, je ne puis que jeter de la poudre sur l'ecriture de ces deux grands hommes, j'en bois fort peu; et neanmoins ce sera une debauche, mais philosophique, et peut-etre quelque chose davantage, pour etre tous trois gueris du loup-garou et du mal des scrupules, qui est le tyran des consciences. Nous irons peut-etre jusque fort pres du sanctuaire..." Naude celebrait a sa maniere, dans cette petite orgie de Gentilly, _sub rosa_, la prochaine dedicace de ce temple de Minerve et des Muses dont il tenait les clefs, quand, le lendemain ou le jour meme de la fete, la Fronde eclata [248]. Ainsi vont les projets humains sous l'oeil d'en haut ou sous le je ne sais quoi qui les dejoue. L'inscription en resta la, et le public aussi. A la seconde Fronde, ce fut bien autre chose, et, le 29 decembre 165l, le parlement rendit l'arret de vandalisme qui ordonnait la vente de la _bibliotheque_ et des meubles du cardinal. Mais n'anticipons pas. Quand Naude vit la Fronde, il put etre afflige, il n'en fut point surpris. Il avait de longue main, dans ses _Rose-Croix_, compte sur la badauderie des Francais; dans ses _Coups d'Etat_, s'il nous en souvient (chap. iv), il avait peint la populace en traits energiques et meprisants, que l'emeute presente semblait faite expres pour verifier. Si tout s'etait borne a cette premiere Fronde, il y aurait eu plutot encore de quoi s'en gaudir entre amis. [Note 243: Une lettre de lui a Peiresc, du 20 juillet 1634 (_Correspondance de Peiresc_, tome X, manuscrits de la Bibliotheque du Roi), nous trahit le secret de toutes les demarches, sollicitations et suppliques trop peu dignes auxquelles la necessite et la peur de manquer poussaient Naude en terre etrangere: il subit l'air du pays.] [Note 244: Page 254.] [Note 245: Une sorte de publicite existait des les annees precedentes: la bibliotheque s'ouvrait tous les jeudis aux savants qui se presentaient: il y en avait quelquefois de quatre-vingts a cent qui y etudiaient ensemble (_Mscurat_, page 244).--Voir aussi, dans les Lettres latines de Roland Des Marels, la 31e du livre II; il y remercie Naude en souvenir de quelque seance.] [Note 246: _Lettres choisies_ de Guy Palin, tome I, page 35.] [Note 247: Autre temoignage: "Naude etoit d'une vie sobre et chaste; il eut aversion de tout temps pour les assaisonnements de viandes et les recherches de table; en fait de fruits, il ne mangeoit que des chataignes et des noisettes. Il etoit de taille elevee, de corps allegre et dispos." (Voir l'Eloge latin de Naude, par Pierre Halle.)] [Note 248: Les barricades sont, precisement de la meme date que la lettre de Guy Patin jour pour jour, 27 aout.] L'intervalle des deux Frondes fut un assez bon temps pour Naude; il y composa (1649) son ouvrage le plus interessant, le plus original et le plus durable: _Jugement de tout ce qui a ete imprime contre le cardinal Mazarin, depuis le sixieme janvier jusques a la Declaration du premier avril mil six cens quarante-neuf_, ou plus brievement le _Mascurat_. C'est un dialogue entre deux imprimeurs et colporteurs de mazarinades, Mascurat et Saint-Ange. Sous ce couvert, il y defend chaudement et finement le cardinal son maitre, et montre la sottise de tant de propos populaires qui se debitaient a son sujet; puis, chemin faisant, il y parle de tout. La bonne edition du Mascurat, la seconde, est un gros in-4 deg. de 718 pages. Le livre fait encore aujourd'hui les delices de bien des erudits friands; Charles Nodier, dit-on, le relit ou du moins le refeuillette une fois chaque annee. M. Bazin, l'historien de la France sous Mazarin, en a beaucoup profite dans son spirituel recit. Naude, si enfoui par le reste de ses oeuvres, garde du moins, par celle-ci, l'honneur d'avoir apporte une piece indispensable et du meilleur aloi dans un grand proces historique: son nom a desormais une place assuree en tout tableau fidele de ce temps-la. Je voudrais pouvoir donner idee du _Mascurat_ a des lecteurs gens du monde, et j'en desespere. Dans ce style reste franc gaulois et gorge de latin, il trouve moyen de tout fourrer, de tout dire; je ne sais vraiment ce qu'on n'y trouverait pas. Il y a des tirades et enfilades de curiosites et de documents a tout propos, des kyrielles a la Rabelais, ou le bibliographe se joue et met les series de son catalogue en branle, ici sur tous les novateurs et faiseurs d'utopies (pages 92 et 697), la sur les femmes savantes (p. 81); plus loin, sur les bibliotheques publiques (p. 242); ailleurs, sur tous les imprimeurs savants qui ont honore la presse (p. 691); a un autre endroit, sur toutes les academies d'Italie (p. 139, 147), que sais-je[249]? Pour qui aurait un traite a ecrire sur l'un quelconque de ces sujets, le _Mascurat_ fournirait tout aussitot la matiere d'une petite preface des plus erudites; c'est une mine a fouiller; c'est, pour parler le langage du lieu, une marmite immense d'ou, en plongeant au hasard, l'on rapporte toujours quelque fin morceau. [Note 249: Et encore (page 370) il enfile toutes sortes d'historiettes sur des reponses faites par bevue, et se moque en meme temps de la rhetorique; il y trouve son double compte d'enfileur de rogatons erudits et de moqueur des tours oratoires.--Il ne trouve pas moins son double compte de fureteur historique et de defenseur du Mazarin, lorsqu'il se donne (page 266) le malin plaisir d'enumerer tous les profits et pots-de-vin de l'integre Sully, lequel "tira _trois cens mille livres_ pour la demission, de sa charge des Finances et de la Bastille; _soixante mille_ pour celle de la Compagnie de la Reine-Mere; _cinquante mille_ pour celle de Surintendant des Batiments; _deux cens mille_ pour le Gouvernement de Poitou; _cent cinquante mille_ pour la charge de Grand-Voyer, et _deux cens cinquante mille_ pour recompense ou plutot _courretage_ de beaucoup de benefices donnes a sa recommandation." Et le fin Naude part de la pour opposer le _desinteressement_ du Mazarin; mais il tenait encore plus, je le crains bien, a ce qu'il avait lache en passant contre cette renommee populaire de Sully.] La scene se passe au cabaret; on y boit a meme des pots, on y mange des harengs _saurets_, tout s'en ressent. On a remarque que la plaisanterie d'une nation ressemble (regle generale) a son mets ou a sa boisson favorite. On n'a donc ici ni le _pudding_ de Swift, ni le Champagne ou le moka de Voltaire. Le _Mascurat_ de Naude, c'est une espece de salmigondis epais et noir, un vrai fricot comme nos aieux l'aimaient, ou il y a bien du fin lard et des petits pois. On y lit (p. 231) une grande discussion sur la poesie macaronique; ce livre est une espece de macaronee aussi. Au commencement du _Mascurat_ il n'est pas huit heures et demie du matin (page 13): les deux compagnons entrent au cabaret et s'attablent pour discourir a l'aise _a mane ad vesperam_ (p. 38). A la page 322, on les voit qui dinent. Page 349, Saint-Ange frappe pour demander a boire. Page 379, il continue de macher et de boire. Page 385, il est question de plat qui se refroidit. Page 386, Mascurat s'absente un bon quart d'heure, ou une _bonne heure_, dit Saint-Ange qui l'attend. C'en est assez pour donner idee de la composition etrange de cet autre _Neveu de Rameau_. A travers ces divers incidents de la journee, le dialogue dure toujours. Le caractere de Saint-Ange, c'est le gros bon sens, pres de Mascurat qui represente l'erudit ruse: "Tu m'emportes, lui dit a certain moment Saint-Ange, comme l'aigle fait la tortue, hors de mon element; revenons..." Et plus loin, lorsque Mascurat lui enumere complaisamment les grands genies de premiere classe, les _douze preux de pedanterie_: Archimede, Aristote, Euclide, Scot (Duns), Calculator, etc. (je fais grace des autres), le matois Saint-Ange repond: "Tu m'endors quand tu me parles de tous ces auteurs-la que je ne connois point; il y avoit l'autre jour un homme bien sense, chez "Blaise, qui n'y faisoit pas tant de finesse; car il disoit que _la Sagesse_ de Charron et _la Republique_ de Bodin etoient les meilleurs livres du monde, et sa raison etoit que le premier enseigne a se bien gouverner soi-meme, et le second a bien gouverner les autres... Ce discours, a te dire vrai, me tient lieu de demonstration et me persuade bien davantage que ne font tous les mathematiciens et philosophes; mais tu as l'esprit si sublime que tu voudrois toujours etre avec les auteurs de la premiere classe. Pour moi, je me tiens aux mediocres, c'est-a-dire a ceux que tu appelles honnetes gens et bons esprits." Naude, en ecrivant cette charmante page, ne comprenait-il donc pas que le nombre de ces honnetes gens et de ces bons esprits vulgaires a la Saint-Ange allait augmenter assez pour faire un public qui ne serait plus la populace? Le tiers etat de Sieyes etait au bout, notre classe moyenne. Si Naude ne comptait pas assez sur ce prochain monde des bons esprits, il semble avoir encore moins soupconne qu'une autre portion plus delicate s'y introduirait, et que l'heure approchait ou il faudrait ecrire en francais pour etre lu meme des femmes. Chez Naude, les femmes n'entrent pas; latin a part, il y a des grossieretes. La finesse d'ailleurs, la raillerie couverte, la sournoiserie meme de l'auteur entre ces deux bons comperes, Saint-Ange et Mascurat, va aussi loin qu'on peut supposer. Je veux trahir et prendre sur le fait sa methode habituelle. A un endroit, par exemple, il enumere au long les academies d'Italie; rien de plus interessant pour les esprits academiques; on croirait, a la complaisance du detail, que Naude admire, qu'il se prend; pas du tout. Prenez garde: voila qu'a la fin, citant Petrone sur les declamateurs, il montre que ces facons pompeuses d'exercice litteraire ne servent au fond de rien, que les vrais grands ecrivains sont de date anterieure, que _les bons esprits vont a ces nouvelles Academies comme les belles femmes au bal, c'est-a-dire sans en chercher autre profit que d'y passer_ _le temps agreablement et de s'y faire voir et admirer_.--Sur quoi Saint-Ange, un peu surpris du revers, dit a Muscurat: "Tu fais justement comme ces vaches qui attendent que le pot au lait soit plein pour le renverser[250]..." Voila, en bon francais, la methode de Gabriel Naude et des grands sceptiques. [Note 250: Page 152.] En matiere religieuse, il ne procede pas autrement, et c'est ici que le mot de _sournoiserie_ s'applique a merveille. Ainsi, a propos de l'_Alcoran_, dont les paroles, dit Mascurat (page 345), sont _tres-belles et bonnes_, quoique la doctrine en soit fort mauvaise, Saint-Ange se recrie, et Mascurat repond entre autres choses: "... Joint aussi qu'il est hors le pouvoir d'un homme, tant habile qu'il soit, de connoitre quelle est la religion des Turcs, soit pour la foi ou les ceremonies, par la seule lecture de l'_Alcoran_; tout de meme, SANS COMPARAISON TOUTEFOIS, qu'un homme qui n'auroit lu que le _Nouveau Testament_, ne pourroit jamais connoitre le detail de la religion catholique, vu qu'elle consiste en diverses regles, ceremonies, etablissements, institutions, traditions et autres choses semblables que les papes et les conciles ont etablies de temps en temps, et _pieces apres autres_, conformement a la doctrine contenue _implicite_ ou _explicite_ dans ledit livre." On a le venin. J'aime mieux citer une belle page philosophique, et meme religieuse a la bien prendre, qui rentre dans une pensee souvent exprimee par lui. Il s'agit de je ne sais quel conseil (page 229) dont Saint-Ange croit que les politiques d'alors pourraient tirer grand profit; Mascurat repond: "Quand ils le feroient, Saint-Ange, ils ne reussiroient pas mieux au gouvernement des Etats et empires que les plus doctes medecins font a celui des malades; car il faut necessairement que les uns et les autres prennent fin, tantot d'une facon et tantot de l'autre: _Quotidie aliquid in tam magno orbe mutatur, nova urbium fundamenta jaciuntur, nova gentium nomina, extinctis nominibus prioribus aut in accessionem validioris conversis, oriuntur_ (chaque jour quelque changement s'opere en ce vaste univers; on jette les fondations de villes nouvelles; de nouvelles nations s'elevent sur la ruine des anciennes dont le nom s'eteint ou va se perdre dans la gloire d'un Etat plus puissant). Je ne dis pas toutefois qu'un peu de regime ne fasse grand bien, et que tant de livres qu'ecrivent tous les jours les medecins _de vita proroganda_ soient inutiles; mais aussi en faut-il demeurer dans leurs termes, et ne pas attendre des remedes l'eternite que Dieu seul s'est reservee."--Et dans les _Coups d'Etat_ (chap. IV) il avait dit: "Il ne faut donc pas croupir dans l'erreur de ces foibles esprits qui s'imaginent que Rome sera toujours le siege des saints Peres, et Paris celui des rois de France." Je trouve que, de nos jours, les sages eux-memes ne sont pas assez persuades que de tels changements restent toujours possibles, et l'on met volontiers en avant un axiome de nouvelle formation, bien plus flatteur, qui est que _les nations ne meurent pas_. Je ne pousserai pas plus loin ce qui aussi bien n'aurait aucun terme, car il faudrait extraire a satiete, sans pouvoir jamais analyser. La conclusion du _Mascurat_ est spirituelle et va au-devant des objections d'invraisemblance.--Saint-Ange: "Tu me dis de si belles choses, que, si elles etoient imprimees, on ne s'imagineroit jamais qu'elles vinssent du cabaret ni qu'elles eussent ete dites par deux libraires ou imprimeurs..." Et Mascurat repond en citant des exemples de l'antiquite: "... Au contraire, je vois dans Plutarque et Athenee que les plus doctes de ce temps-la tenoient des propos aussi serieux entre la poire et le fromage et ayant le verre a la main, comme nous l'avons maintenant, que tous les Academistes de Ciceron en ses plus delicieuses vignes, _in Tusculano, in Cumano, in Arpinati_." Il continue, selon son usage, d'epuiser tous les exemples de dialogues anciens qui se tiennent, tantot au milieu des rues, comme le _Gorgias_, tantot dans une maison du Piree, comme la _Republique_, ou bien encore sous le portique du temple de Jupiter ou aux bords de l'Ilissus. De la a un cabaret de la Cite evidemment il n'y a qu'un pas. Et sur ce que ce sont deux imprimeurs qui ont dit ces belles choses, Mascurat, qui a voyage, cite l'exemple des savetiers italiens dont la politique est encore plus raffinee que celle des imprimeurs de ce pays-ci: "Finalement, ajoute-t-il, pourquoi trouver etrange que nous ayons dit tant de choses en un jour, puisque nous voyons tant de tragedies nous representer en pareil espace de temps des histoires que l'on ne jugeroit jamais, a cause d'une infinite de rencontres et d'incidents, avoir ete faites dans l'espace de vingt-quatre heures... Et puis, si le _Timee_, le _Gorgias_, le _Phedon_ et les dialogues _de Republica_ et _de Legibus_ de Platon, quoiqu'ils soient bien plus longs que les notres, ont bien ete faits en un jour..., pourquoi ne voudra-t-on pas que nous ayons dit, depuis cinq heures du matin jusques a sept heures du soir, ce que, s'il etoit imprime, il ne faudroit guere davantage de temps pour lire?..." Il en faut un peu plus, quoi qu'il en dise; et, avec notre dose d'attention d'aujourd'hui, ne vient pas a bout qui veut de ce gros in-4 deg. immense. C'est pourquoi nous y avons tant insiste.[251] [Note 251: M. Artaud, dans son ouvrage sur _Machiavel_ (tome II, pages 336-350), cite un ouvrage manuscrit francais qui est une apologie remarquable de l'illustre Florentin, et il se dit tente de l'attribuer a Gabriel Naude. Mais, sans parler des autres objections, comme cette apologie ne put etre composee que vers ou apres 1649, Naude eut bien assez a faire, en ces annees, avec son _Mascurat_ d'abord, puis avec les tracas et calamites qui vont l'envahir, pour qu'on ne puisse lui imputer un travail dont on ne verrait d'ailleurs pas le but sous sa plume.] La seconde Fronde vint renverser encore une fois la fortune de Naude et lui porter au coeur le coup le plus sensible, celui qu'un pere eut eprouve de la perte d'une fille unique, deja nubile et passionnement cherie. L'arret du parlement de Paris qui ordonnait la vente de la bibliotheque du cardinal lui arracha un cri de douleur et presque d'eloquence. Dans un _Advis_ imprime (1651) a l'adresse de _nos Seigneurs du Parlement_, il exhale les sentiments dont il est plein: ".....Et pour moi qui la cherissois comme l'oeuvre de mes mains et le miracle de ma vie, je vous avoue ingenuement que, depuis ce coup de foudre lance du ciel de votre justice sur une piece si rare, si belle et si excellente, et que j'avois par mes veilles et mes labeurs reduite a une telle perfection que l'on ne pouvoit pas moralement en desirer une plus grande, j'ai ete tellement interdit et etonne, que si la meme cause qui fit parler autrefois le fils de Cresus, quoique muet de sa nature, ne me delioit maintenant la langue pour jeter ces derniers accents au trepas de cette mienne fille, comme celui-la faisoit au dangereux etat ou se trouvoit son pere, je serois demeure muet eternellement. Et, en effet, messieurs, comme ce bon fils sauva la vie a son pere en le faisant connoitre pour ce qu'il etoit, pourquoi ne puis-je pas me promettre que votre bienveillance et votre justice ordinaire sauveront la vie a cette fille, ou, pour mieux dire, a cette fameuse bibliotheque, quand je vous aurai dit, pour vous representer en peu de mots l'abrege de ses perfections, que c'est la plus belle et la mieux fournie de toutes les bibliotheques qui ont jamais ete au monde et qui pourront, si l'affection ne me trompe bien fort, y etre a l'avenir."--Et il finit en repetant les vers attribues a Auguste, lorsque celui-ci decida de casser le testament de Virgile plutot que d'aneantir l'_Eneide_: .... Frangatur potius legum veneranda potestas Quam tot congestos noctesque diesque labores Hauserit una dies, _supremaque jussa Senatus_! La vente se fit pourtant, bien qu'avec de certains accommodements peut-etre. Naude en racheta pour sa part tous les livres de medecine, et il parait qu'il y eut des prete-noms du cardinal qui en sauverent d'autres series tout entieres. Du moins M. Petit-Radel a beaucoup insiste sur ces rachats concertes qu'il demontre avec chaleur, comme si son amour-propre d'administrateur et d'heritier y etait interesse. Quoi qu'il en soit, le coup etait porte pour l'auteur meme; l'integrite et l'honneur de l'oeuvre unique avaient peri. "On vend toujours ici la bibliotheque de ce rouge tyran, ecrit Guy Patin (30 janvier 1652); seize mille volumes en sont deja sortis; il n'en reste plus que vingt-quatre mille. Tout Paris y va comme a la procession: j'ai si peu de loisir que je n'y puis aller, joint que le bibliothecaire qui l'avoit dressee, mon ami de trente-cinq ans, m'est si cher, que je ne puis voir cette dissolution et destruction....." Il fallait que Guy Patin aimat bien fort Naude pour s'attendrir a l'endroit d'une disgrace arrivee au Mazarin. Un malheur ne vient jamais seul; Naude en eut un autre en ces annees. Etant autrefois a Rome, il avait ete consulte et avait donne son avis sur des manuscrits de l'_Imitation de Jesus-Christ_ que les benedictins revendiquaient pour un moine de leur Ordre, _Gersen_; il n'etait pas de leur avis, et avait juge les manuscrits quelque peu falsifies. Son temoignage en resta la et sommeilla quelque temps. Mais bientot les chanoines reguliers de Saint-Augustin, qui revendiquaient l'_Imitation_ pour _Akempis_, c'est-a-dire pour leur saint, comme les benedictins pour le leur, introduisirent l'autorite, et l'acte de Naude dans la discussion. Il y intervint lui-meme par de nouveaux ecrits publics. Courier, avec son fameux pate sur le manuscrit de Longus, sut ce que c'est que d'avoir affaire a des pedants antiquaires et chambellans; Naude, si prudent, si modere, apprit bientot a ses depens ce que c'est que d'avoir affaire a des pedants, de plus theologiens, surtout a un Ordre tout entier et a des moines. Quand on est sage, regle generale, il ne faut jamais se mettre sans necessite telles gens a robe noire a ses trousses. Si je l'osais, j'en donnerais le conseil meme aujourd'hui encore a mes brillants amis. Du temps de Naude, on en vint d'emblee aux injures. Il y avait des lors un Dom Robert Quatremaire (notait-il pas de la famille de M. Etienne Quatremere?) qui en disait. Naude eut le tort d'y ceder et d'y repondre. Tout cela se passait a propos du plus clement et du plus misericordieux des livres, autour de l'_Imitation_. Ajoutez que, dans cette querelle de Naude et de Dom Quatremaire, on ne savait pas tres-bien le francais de part et d'autre, ou du moins on ne savait que le vieux francais; les injures en etaient d'autant plus grosses. Il en resulta meme des meprises singulieres. Naude, s'en prenant a un benedictin italien, le Pere Cajetan, qui etait petit et assez contrefait, l'avait appele _rabougri_; les benedictins de Saint-Maur ne se rendirent pas bien compte du terme, et le confondirent avec un bien plus grave qui a quelque rapport de son. Ces venerables religieux en demanderent reparation en justice comme d'une appellation infame. La naivete preta a rire. Naude lui-meme porta plainte en diffamation devant le Parlement; on a son factum (_Raisons peremptoires_, etc., 1651); je le voudrais supprimer pour son honneur. Sur ce terrain-la, il n'a pas son esprit habituel: ce n'est plus qu'un savant du XVIe siecle en colere. Il prit pourtant occasion de sa defense pour dresser une liste et kyrielle, comme il les aime, de toutes les falsifications, corruptions de pieces, tricheries, qu'on imputait aux benedictins dans les divers ages. En poussant cette pointe, il a, sous air pedantesque, sa double malice cachee, et il infirme plus de choses ecclesiastiques qu'il ne fait semblant. On assure qu'il eut alors les rieurs de son cote; mais il dut etre au fond mecontent de lui-meme: le philosophe en lui avait fait une faute.[252] [Note 252: On peut voir, si l'on veut, sur cette sotte et desagreable affaire, la _Bibliotheque critique_ de Richard Simon, tome Ier, et aussi le tome Ier, des _Ouvrages posthumes_ de Mabillon. Dom Thuillier, benedictin, y prend une revanche sur Naude.] La seconde Fronde lui laissait peu d'espoir de recouvrer sa condition premiere; il accepta d'honorables propositions de la reine Christine, et partit pour la cour de Stockholm, ou il fut bibliothecaire durant quelques mois. Cette cour etait devenue sur la fin un guepier de savants qui s'y jouaient des tours; Naude n'y tint guere. Il etait d'ailleurs a l'age ou l'on ne recommence plus. Il revenait de la, degoute de sa tentative, rappele sans doute aussi par le mal du pays et par la perspective de jours meilleurs apres les troubles civils apaises, lorsqu'il fut pris de maladie et mourut en route, a Abbeville, le 29 juillet 1633, avant d'avoir pu revoir et embrasser ses amis. Il fut amerement regrette de tous, particulierement de Guy Patin, qui ne parle jamais de son bon et cher ami M. Naude qu'avec un attendrissement bien rare en cette caustique nature, et qui les honore tous deux: "Je pleure incessamment jour et nuit M. Naude. Oh! la grande perte que j'ai faite en la personne d'un tel ami! Je pense que j'en mourrai, si Dieu ne m'aide (25 novembre 1653)."--Les erudits composerent a l'envi des vers latins sur la mort du confrere qui les avait si liberalement servis. On peut trouver cependant qu'il ne lui a pas ete fait de funerailles suffisantes: on'n'a pas recueilli ses oeuvres completes; il n'a pas ete solennellement enseveli. Mort en 1653, du meme age que le siecle, il n'en representait que la premiere moitie, au moment ou la seconde, si glorieuse et si contraire, allait eclater. Les _Provinciales_ parurent six annees seulement apres le _Mascurat_, et donnerent le signal: la face du monde litteraire fut renouvelee. Naude rentra vite, pour n'en plus sortir, dans l'ombre de ces bibliotheques qu'il avait tant aimees et qui allaient etre son tombeau. On imprima de lui un volume de lettres latines crible de fautes. On redigea le _Naudoeana_, ou extrait de ses conversations, crible de bevues egalement. Il n'eut pas d'editeur pieux. Son article manque au Dictionnaire de Bayle, ce plus direct heritier de son esprit. Lui qui a tant songe a sauver les autres de l'oubli, il est de ceux, et des plus regrettables, qui sont en train de sombrer dans le grand naufrage. Ses livres ont, a mes yeux, deja la valeur de manuscrits, en ce sens que, selon toute probabilite, ils ne seront jamais reimprimes. Quelques curieux les recherchent; on les lit peu, on les consulte ca et la. Tel est le lot de presque tous, de quelques-uns meme des plus dignes. Qu'y faire? la vie presse, la marche commande, il n'y a plus moyen de tout embrasser; et nous-meme ici, qui avons tache d'exprimer du moins l'esprit de Naude, et de redemander, d'arracher sa physionomie vraie a ses oeuvres eparses, ce n'est, pour ainsi dire, qu'en courant que nous avons pu lui rendre cet hommage. 1er Decembre 1843. APPENDICE A L'ARTICLE SUR JOSEPH DE MAISTRE, Page 446. Nous extrayons du numero de la _Revue des Deux Mondes_, 1er octobre 1843, les quelques pages suivantes qui completent ou appuient notre premier travail. I.--NOTICE SUR M. GUY-MARIE DEPLACE, SUIVIE DE SEPT LETTRES INEDITES DU COMTE JOSEPH DE MAISTRE, par M. F.-Z. Collombet. II.--SOIREES DE ROTHAVAL, OU REFLEXIONS SUR LES INTEMPERANCES PHILOSOPHIQUES DU COMTE JOSEPH DE MAISTRE (Lyon, 1843). Dans l'article sur Joseph de Maistre, insere le 1er aout dernier, il a ete parle d'un savant de Lyon, respectable et modeste, auquel l'illustre auteur du _Pape_ avait accorde toute sa confiance sans l'avoir jamais vu, qu'il aimait a consulter sur ses ouvrages, et dont, bien souvent, il suivit docilement les avis. Cet homme de bien et de bon conseil, que nous ne nommions pas, venait precisement de mourir le 16 juillet dernier, et aujourd'hui un ecrivain lyonnais, bien connu par ses utiles et honorables travaux, M. Collombet, nous donne une biographie de M. Deplace, c'etait le nom du correspondant de M. de Maistre. Les pieces qui y sont produites montrent surabondamment que nous n'avions rien exagere, et elles ajoutent encore des traits precieux a l'intime connaissance que nous avons essaye de donner du celebre ecrivain. Disons pourtant d'abord que M. Deplace, ne a Roanne en 1772, etait de ces hommes qui, pour n'avoir jamais voulu quitter le second ou meme le troisieme rang, n'en apportent que plus de devouement et de services a la cause qu'ils ont embrassee. Celle de M. Deplace etait la cause meme, il faut le dire, des doctrines monarchiques et religieuses, entendues comme le faisaient les Bonald et ces chefs premiers du parti: il y demeura fidele jusqu'au dernier jour. Il appartenait a cette generation que la Revolution avait saisie dans sa fleur et decimee, mais qui se releva en 1800 pour restaurer la societe par l'autel. Il fonda une maison d'education, forma beaucoup d'eleves, et ecrivit des brochures ou des articles de journaux sous le voile de l'anonyme et seulement pour satisfaire a ce qu'il croyait vrai. Il avait defendu contre la critique d'Hoffman des _Debats_ le beau poeme des _Martyrs_, et plus tard, en 1826, il attaqua M. de Chateaubriand pour son discours sur la liberte de la presse. M. Deplace pretait souvent sa plume aux idees et aux ouvrages de ses amis; pour lui, il ne chercha jamais les succes d'amour-propre, et je ne saurais mieux le comparer qu'a ces militaires devoues qui aiment a vieillir _dans les honneurs obscurs de quelque legion_: c'est le major ou le lieutenant-colonel d'autrefois, cheville ouvriere du corps, et qui ne donnait pas son nom au regiment. On lui attribue la redaction des _Memoires_ du general Canuel, et meme celle du _Voyage a Jerusalem_ du Pere de Geramb. Mais son vrai titre, celui qui l'honorera toujours, est la confiance que lui avait accordee M. de Maistre, et la deference, aujourd'hui bien constatee, que l'eminent ecrivain temoignait pour ses decisions. L'extrait de correspondance qu'on publie porte sur le livre du _Pape_ et sur celui de l'_Eglise gallicane_, qui en formait primitivement la cinquieme partie et que l'auteur avait fini par en detacher. L'avant-propos preliminaire en tete du _Pape_ est de M. Deplace: "Mais que dites-vous, monsieur, de l'idee qui m'est venue de voir a la tete du livre un petit avant-propos de vous? Il me semble qu'il introduirait fort bien le livre dans le monde, et qu'il ne ressemblerait point du tout a ces fades avis d'editeur fabriques par l'auteur meme, et qui font mal au coeur. Le votre serait piquant parce qu'il serait vrai. Vous diriez qu'une confiance illimitee a mis entre vos mains l'ouvrage d'un auteur que vous ne connaissez pas, ce qui est vrai. En evitant tout eloge charge, qui ne conviendrait ni a vous ni a moi, vous pourriez seulement recommander ses vues et les peines qu'il a prises pour ne pas etre trivial dans un sujet use, etc., etc. Enfin, monsieur, voyez si cette idee vous plait: je n'y tiens qu'autant qu'elle vous agreera pleinement." Et dans cette meme lettre datee de Turin, 19 decembre 1819, on lit: "On ne saurait rien ajouter, monsieur, a la sagesse de toutes les observations que vous m'avez adressees, et j'y ai fait droit d'une maniere qui a du vous satisfaire, car toutes ont obtenu des efforts qui ont produit des ameliorations sensibles sur chaque point. Quel service n'avez-vous pas rendu au feu pape Honorius, en me chicanant un peu sur sa personne? En verite l'ouvrage est a vous autant qu'a moi, et je vous dois tout, puisque sans vous jamais il n'aurait vu le jour, du moins a son honneur." M. de Maistre revient a tout propos sur cette obligation, et d'une maniere trop formelle pour qu'on n'y voie qu'un remerciment de civilite obligee. Il va, dans une de ses lettres (18 septembre 1820), apres avoir parle des arrangements pris avec le libraire, jusqu'a offrir a M. Deplace, avec toute la delicatesse dont il est capable, _un coupon dans le prix qui lui est du_: "Si j'y voyais le moindre danger, certainement, monsieur, je ne m'aviserais pas de manquer a un merite aussi distingue que le votre, et a un caractere dont je fais tant de cas, en vous faisant une proposition deplacee; mais, je vous le repete, vous etes au pied de la lettre _co-proprietaire_ de l'ouvrage, et en cette qualite vous devez etre co-partageant du prix...." M. Deplace refuse, comme on le pense bien, et d'une maniere qui ne permet pas d'insister; mais les termes memes de l'offre peuvent donner la mesure de l'obligation, telle que l'estimait M. de Maistre. En supposant qu'il se l'exagerat un peu, qu'il accordat a son judicieux et savant correspondant un peu trop de valeur et d'action, on aime a voir cette part si largement faite a la critique et au conseil par un esprit si eminent et qui s'est donne pour imperieux. Tant de gens, qui passent plutot pour eclectiques que pour absolus, se font tous les jours si grosse, sous nos yeux, la part du lion, _quia nominor leo_, que c'est plaisir de trouver M. de Maistre a ce point liberal et modeste. M. Deplace avait un sens droit, une instruction ecclesiastique et theologique fort etendue; il savait avec precision l'etat des esprits et des opinions en France sur ces matieres ardentes; il pouvait donner de bons renseignements a l'eloquent etranger, et temperer sa fougue la ou elle aurait trop choque, meme les amis: _motos componere fluctus_. Quant a ecrire de pareille encre et a colorer avec l'imagination, il ne l'aurait pas su; mais il y a deux roles: on a trop supprime, dans ces derniers temps, le second. Il faudrait pourtant y revenir. C'est pour avoir supprime ce second role, celui du conseiller, du critique sincere et de l'homme de gout a consulter, c'est pour avoir reforme, comme inutiles, l'Aristarque, le Quintilius et le Fontanes, que l'ecole des modernes novateurs n'a evite aucun de ses defauts. Il y a la-dessus d'excellentes et simples verites a redire; j'espere en reparler a loisir quelque jour. Qu'est-il arrive, et que voyons-nous en effet? On a lu ses oeuvres nouvellement ecloses a ses amis ou soi-disant tels, pour etre admire, pour etre applaudi, non pour prendre avis et se corriger; on a pose en principe commode que c'etait assez de se corriger d'un ouvrage dans le suivant. M. de Chateaubriand et M. de Maistre n'ont pas fait ainsi: le premier, dans les jeunes oeuvres qui ont d'abord fonde sa gloire, a beaucoup du (et il l'a proclame assez souvent) a Fontanes, a Joubert, a un petit cercle d'amis choisis qu'il osait consulter avec ouverture, et qui, plus d'une fois, lui ont fait refaire ce qu'on admire a jamais comme les plus accomplis temoignages d'une telle muse. Mais ceci demanderait toute une etude et une consideration a part: l'admirable docilite de l'un, la courageuse franchise des autres, offriraient un tableau deja antique, et preteraient une derniere lumiere aux preceptes consacres. Aujourd'hui c'est M. de Maistre qui vient y joindre a l'improviste son autorite d'ecrivain auquel, certes, la verve n'a pas manque. Non-seulement pour le fond et pour les faits, mais pour la forme, il s'inquietait, il etait pret sans cesse a retoucher, a rendre plus solide et plus vrai ce qui, dans une premiere version, n'etait qu'eblouissant. On sait la phrase finale du _Pape_, dans laquelle il est fait allusion au mot de Michel-Ange parlant du _Pantheon_: _Je le mettrai en l'air_. "Quinze siecles, ecrit M. de Maistre, avaient passe sur la Ville sainte lorsque le genie chretien, jusqu'a la fin vainqueur du paganisme, osa porter le _Pantheon_ dans les airs, pour n'en faire que la couronne de son temple fameux, le centre de l'unite catholique, le chef-d'oeuvre de l'art humain, etc., etc." Cette phrase pompeuse et specieuse, symbolique, comme nous les aimons tant, n'avait pas echappe au coup d'oeil serieux de M. Deplace, et on voit qu'elle tourmentait un peu l'auteur, qui craignait bien d'y avoir introduit une lueur de pensee fausse: "Car certainement, disait-il, le Pantheon est bien a sa place, et nullement en l'air."--Et il propose diverses lecons, mais je n'insiste que sur l'inquietude. Nous avions dit que plusieurs passages relatifs a Bossuet avaient ete _adoucis_ sur le conseil de M. Deplace; une lettre de M. de Maistre au cure de Saint-Nizier (22 juin 1819) en fait foi: "J'ai toujours prevu que votre ami appuierait particulierement la main sur ce livre V (qui est devenu l'ouvrage sur l'_Eglise gallicane_). Je ferai tous les changements possibles, mais probablement moins qu'il ne voudrait. A l'egard de Bossuet, en particulier, je ne refuserai pas d'affaiblir tout ce qui n'affaiblira pas ma cause. Sur la _Defense de la Declaration_, je cederai peu, car, ce livre etant un des plus dangereux qu'on ait publies dans ce genre, je doute qu'on l'ait encore attaque aussi vigoureusement que je l'ai fait. Et pourquoi, je vous prie, affaiblir ce plaidoyer? Je n'ignore pas l'espece de monarchie qu'on accorde en France a Bossuet, mais c'est une raison de l'attaquer plus fortement. Au reste, monsieur l'abbe, nous verrons. Si M. Deplace est longtemps malade ou convalescent, je relirai moi-meme ce ce livre, et je ne manquerai pas de faire disparaitre tout ce qui pourrait choquer. J'excepte de ma _rebellion_ l'article du jansenisme. Il faut oter aux jansenistes le plaisir de leur donner Bossuet: _Quanquam o_...!" Ces concessions ne se faisaient pas toujours, comme on voit, sans quelques escarmouches. On retrouve dans ces petits debats toute la vivacite et tout le mordant de ce libre esprit; ainsi dans une lettre a M. Deplace, du 28 septembre 1818: "Je reprends quelques-unes de vos idees a mesure qu'elles me viennent. Dans une de vos precedentes lettres, vous m'exhortiez _a ne pas me gener sur les opinions_, mais a respecter les personnes. Soyez bien persuade, monsieur, que ceci est une illusion francaise. Nous en avons tous, et vous m'avez trouve assez docile en general pour n'etre pas scandalise si je vous dis qu'_on n'a rien fait contre les opinions, tant qu'on n'a pas attaque les personnes_.[253] Je ne dis pas cependant que, dans ce genre comme dans un autre, il n'y ait beaucoup de verite dans le proverbe: _A tout seigneur tout honneur_, ajoutons seulement _sans esclavage_. [Note 253: Si c'etait une illusion francaise, de respecter les personnes en attaquant les choses, il faut reconnaitre qu'elle s'est bien evanouie depuis peu.] Or il est tres-certain que vous avez fait en France une douzaine d'apotheoses au moyen desquelles il n'y a plus moyen de raisonner. En faisant descendre tous ces dieux de leurs piedestaux pour les declarer simplement _grands hommes_, on ne leur fait, je crois, aucun tort, et l'on vous rend un grand service..." Et il ajoutait en post-scriptum: "Je laisse subsister tout expres quelques phrases impertinentes sur les _myopes_. Il en faut (j'entends de l'_impertinence_) dans certains ouvrages, comme du poivre dans les ragouts." Ceci rentre tout a fait dans la maniere originale et propre, dans l'entrain de ce grand jouteur, qui disait encore qu'_un peu d'exageration est le mensonge des honnetes gens_.--A un certain endroit, dans le portrait de quelque heretique, il avait lache le mot _polisson_; prenant lui-meme les devants et courant apres: "C'est un mot que j'ai mis la uniquement pour tenter votre gout, ecrivait-il. Vous ne m'en avez rien dit; cependant des personnes en qui je dois avoir confiance pretendent qu'il ne passera pas, et je le crois de meme." Mais, de ces mots-la, quelques-uns ont passe par maniere d'essai, pour _tenter notre gout_ aussi, a nous lecteurs francais, lecteurs de Paris: nous voila bien prevenus. Enfin, pour epuiser tout ce que cette curieuse petite publication de M. Collombet nous apporte de nouveau sur M. de Maistre, nous citerons ce passage de lettre sur l'effet que le livre du _Pape_ produisit a Rome; nous avions deja dit que l'auteur allait plus loin en bien des cas que certains _Romains_ n'auraient voulu: "(11 decembre 1820.) A Rome on n'a point compris cet ouvrage au premier coup d'oeil, ecrit M. de Maistre; mais la seconde lecture m'a ete tout a fait favorable. Ils sont fort ebahis de ce nouveau systeme et ont peine a comprendre comment on peut proposer a Rome de nouvelles vues sur le pape: cependant il faut bien en venir la." _Il faut bien_! Combien de ces voeux imperieux, de ces _desiderata_ de M. de Maistre, restent ouverts et encore plus inacheves que ceux de Bacon, qui l'ont tant courrouce! LES SOIREES DE ROTHAVAL, nouvellement publiees a Lyon, ne sont pas un pur hommage a M. de Maistre, comme l'ecrit de M. Collombet; ces deux somptueux volumes in-8 deg., de polemique et de discussion polie, ont pour objet de faire contre-partie et contre-poids aux _Soirees de Saint-Petersbourg_, a ce beau livre de philosophie elevee et variee duquel l'auteur ecrivait: "_Les Soirees_ sont mon ouvrage cheri; _j'y ai verse ma tete_: ainsi, monsieur, vous y verrez peu de chose peut-etre, mais au moins tout ce que je sais."--Rothaval est un petit hameau dans le departement du Rhone, probablement le sejour de l'auteur en ete. Le titre de _Soirees_ n'indique point d'ailleurs ici de conversations ni d'entretiens; l'auteur est seul, il parle seul et ne soutient son tete-a-tete qu'avec l'adversaire qu'il refute, et avec ses propres notes et remarques qu'il compile. On peut trouver qu'il a mis du temps a cette refutation: "Quand le livre de M. Joseph de Maistre parut, j'etais, dit-il, occupe d'un grand travail que je ne pouvais interrompre: je me bornai a recueillir quelques notes, et ce sont ces notes que, devenu plus libre, je me sujs decide a presenter a mon lecteur en leur donnant plus d'etendue." _Les Soirees de Saint-Petersbourg_ ont paru en 1821; vingt ans et plus d'intervalle entre l'ouvrage et sa refutation, c'est un peu moins de temps que n'en mit le Pere Daniel a refuter les _Provinciales_. Nous ne saurions rien, de l'auteur anonyme des _Soirees de Rothaval_, sinon, qu'il nous semble un esprit droit, scrupuleux et lent, un homme religieux et instruit; mais une petite brochure publiee en 1839, et qui a pour titre: _M. le comte Joseph de Maistre et le Bourreau_, nous indique M. Nolhac, membre associe de l'Academie de Lyon, qui avait lu des lors dans une seance publique un chapitre detache de son ouvrage. Il avait choisi un chapitre a effet, et nous preferons, pour notre compte, la couleur du livre a celle de l'echantillon. Le plus grand reproche qu'on puisse adresser au refutateur de M. de Maistre, c'est qu'il n'embrasse nulle part l'etendue de son sujet, et qu'il ne le domine du coup d'oeil a aucun moment; il suit pas a pas son auteur, et distribue a chaque propos les pieces diverses et notes qu'il a recueillies. Le journaliste Le Clerc, parlant un jour de Passerat et des commentaires un peu prolixes de ce savant sur Properce, je crois, ou sur tout autre poete, dit qu'on voit bien que Passerat avait ramasse dans ses tiroirs toutes sortes de remarques, et qu'en publiant il n'a pas voulu _perdre ses amas_. On pourrait dire la meme chose de l'ermite de Rothaval: il a voulu ne rien perdre et tout employer. Les auteurs et les autorites les plus disparates se trouvent comme ranges en bataille et sur la meme ligne; M. Ancelot, par exemple, y figurera pour six vers de _Marie de Brabant_, non loin de M. Damiron et des Vedams. En revanche, on doit au patient collecteur, en le feuilletant, de voir passer sous ses yeux quantite de textes dont quelques-uns nouveaux, assez interessants et qui ont trait de plus ou moins loin aux doctrines critiquees. Plus d'une fois il a cherche a retablir au complet, et dans un sens different, des citations que de Maistre tirait a lui; cette discussion positive a de l'utilite. J'appliquerai donc volontiers a ces notes ce qu'on a dit du volume d'epigrammes: _Sunt bona, sunt quaedam_...., et je pardonne a toutes en faveur de quelques-unes. Si l'on demandait a l'auteur des conclusions un peu generales, on les trouverait singulierement disproportionnees a l'appareil qu'il deploie: "J'ai montre, dit-il en finissant, M. Joseph de Maistre injuste dans sa critique et depassant presque toujours le but qu'il voulait atteindre, _parce que, pour ne suivre que les inspirations de la raison, il lui aurait fallu avoir dans l'esprit plus de calme qu'il n'en Avait_."--Ce sont la des _truisms_, comme disent les Anglais, et il semble que le refutateur ait voulu infliger cette penitence a l'impatient et paradoxal de Maistre, de ne pas les lui menager. A lire les dernieres pages des _Soirees de Rothaval_, je crois voir un homme qui a entendu durant plus de deux heures une discussion vive, animee, etincelante de saillies et meme d'invectives, soutenue par le plus intrepide des contradicteurs, et qui, prenant son voisin sous le bras, l'emmene dans l'embrasure d'une croisee, pour lui dire a voix basse: "Vous allez peut-etre me juger bien hardi, mais je trouve que cet homme va un peu loin."--L'epigraphe qui devrait se lire en toutes lettres au frontispice des ecrits de M. de Maistre est assurement celle-ci: _A bon entendeur salut_! L'honorable ecrivain dont nous parlons ne s'en est pas assez penetre; il y aurait, matiere a le narguer la-dessus. Pourtant quand je parcours ses judicieuses reserves sur Bacon, sur Locke en particulier, si foule aux pieds par de Maistre, une remarque en sens contraire me vient plutot a l'esprit, et si j'ai eu tort de l'omettre dans les articles consacres a l'illustre ecrivain, elle trouvera place ici en correctif essentiel et en _post-scriptum_. De nos jours, les esprits aristocratiques n'ont pas manque, qui ont cherche a exclure de leur sphere d'intelligence ceux qui n'etaient pas censes capables d'y atteindre: de Maistre, par nature et de race, etait ainsi; les _doctrinaires_, les esprits distingues qu'on a qualifies de ce nom, ont pris egalement sur ce ton les choses, et par nature aussi, ou par systeme et mot d'ordre d'ecole, ils n'ont pas moins voulu marquer la limite distincte entre eux et le commun des entendements. _Il entend, il comprend_, etait le mot de passe, faute de quoi on etait exclu a jamais de la sphere superieure des belles et fines pensees. Eh bien! non: nul esprit, si eleve qu'il se sente, n'a ce droit de se montrer insolent avec les autres esprits, si bourgeois que ceux-ci puissent paraitre, pourvu qu'ils soient bien conformes. Ces humbles allures, un peu pesantes, conduisent pourtant par d'autres chemins; les objections que le simple bon sens et la reflexion soulevent, dans ces questions premieres, demeurent encore les difficultes definitives et insolubles. Les esprits de feu, les esprits subtils et rapides, vont plus vite; ils franchissent les intervalles, ils ne s'arretent qu'au reve et a la chimere, si toutefois ils daignent s'y arreter; mais, apres tout, il est un moment d'epuisement ou il faut revenir; on retombe toujours, on tourne dans un certain cercle, autour d'un petit nombre de solutions qui se tiennent en presence et en echec depuis le commencement. On a coutume de s'etonner que l'esprit humain soit si infini dans ses combinaisons et ses portees; j'avouerai bien bas que je m'etonne souvent qu'il le soit si peu. APPENDICE A L'ARTICLE SUR GABRIEL NAUDE, PAGE 497. J'ai pense qu'il etait bon de donner ici tout l'extrait de la lettre de Naude a Peiresc, ou il est question de Campanella.--Naude commence sa lettre par des compliments et des excuses a Peiresc et parle de diverses commissions; puis il ajoute: "Je viens tout maintenant de recevoir lettre de Paris de M. Gaffarel qui me parle entre autres choses de l'affaire de C. (Campanella); mais si la lettre que je lui ecrivis il y a environ quinze jours ou trois semaines ne lui donne ouverture et occasion de travailler autrement, je ne pense pas qu'il soit bastant pour terminer le differend, car il ne m'ecrit rien autre chose, sinon que _le Pere proteste de n'avoir rien dit a mon desavantage et qu'il veut mourir mon serviteur et ami_, qui sont les caquets desquels il m'a repu jusqu'a cette heure, et desquels je ne puis en aucune facon demeurer satisfait; et s'il ne m'ecrit de sa propre main de s'etre licencie legerement ou par inadvertance de certaines paroles et imputations contre moi, lesquelles il voudroit n'etre point dites, et proteste maintenant qu'elles ne me doivent ni peuvent prejudicier en aucune facon, je suis resolu, sous votre bon consentement neanmoins, de ne pas endurer une telle calomnie sans m'en ressentir. Ceux qui ont le plus de pouvoir a le persuader sont MM. Diodati et Gaffarelli, auxquels je voudrois vous prier d'ecrire confidemment que vous avez entendu parler des differends qui se passent entre lui et moi, et que, sachant assurement que le Pere m'a donne juste sujet de me plaindre de lui, vous les priez de le reduire et persuader a me donner quelque satisfaction par lettre de sa propre main, concue en telle sorte qu'il montre au moins d'avoir regret de m'avoir offense a tort et legerement contre tant de services que je lui avois rendus. Je crois que si vous voulez prendre la peine de traiter cet accord de la sorte, il vous reussira. Je me resous d'autant plus volontiers que je ne voudrois pas, par ma rupture avec lui, vous engager a en faire autant de votre cote, comme il semble que vous m'ecriviez de vouloir faire. Mais je vous proteste, monsieur, que, telle satisfaction que me donne ledit Pere, je ne le tiendrai jamais pour autre que pour un homme plus etourdi qu'une mouche, et moins sense es-affaires du monde qu'un enfant; et si d'aventure il s'obstine de ne vouloir entendre a tant de voies d'accord que je lui fais presenter par mes amis en rongeant mon frein le plus qu'il m'est possible, et qu'il veuille toujours persister en ses menteries ordinaires et en ses impostures, j'en ferai une telle vengeance a l'avenir que, s'il a evite les justes ressentiments du maitre du palais de Rome en s'enfuyant a Paris sous pretexte d'etre poursuivi des Espagnols qui ne pensoient pas a lui, il n'evitera pas pourtant les miens. Au reste, je fusse toujours demeure dans la promesse que je vous avois faite de mepriser les medisances qu'il vous avoit faites de moi, si trois ou quatre mois apres je n'eusse recu nouvel avis de Paris et de la part de M. de _La Motte_[254] que je vous nomme confidemment, et depuis encore par la bouche du Pere Le Duc, minime, qu'il continuoit tous les jours a vomir son venin contre moi; apres quoi je vous avoue que la patience m'est echappee, mais non pas neanmoins que j'aie encore rien ecrit contre ledit Pere, sinon en general a ceux que je croyois le pouvoir remettre en bon chemin; ce qui neanmoins n'a servi de rien jusqu'a cette heure, a cause de son orgueil insupportable: et Dieu veuille que vous ne soyez pas le quatrieme de ses bienfaiteurs qui eprouviez son etrange ingratitude! Je ne saurois mieux le comparer qu'a un charlatan sur un theatre. Il _chiarle[255]_ puissamment, il ment effrontement, il debite des bagatelles a la populace; mais avec tout cela c'est un fol enrage, un imposteur, un menteur, un superbe, un impatient, un ingrat, un philosophe masque qui n'a jamais su ce que c'etoit de faire le bien ni de dire la verite. J'ai regret d'y avoir ete attrape par les persuasions de M. Diodati, mais j'ai encore plus de regrets qu'il vous en soit arrive de meme, et que vous lui ayez fait tant d'honneurs et de caresses; car je penetre quasi que, depuis la lettre que vous lui ecrivites de M. Gassendi, il a commence de ne vous pas epargner. Mais si ce que l'on m'ecrit de Paris est veritable, j'espere qu'il en portera bientot la peine, parce que l'on dit qu'il n'est plus caresse que de M. Diodati, lequel encore beaucoup de ses amis tachent de desabuser; et il fait tous les jours tant de sottises que l'on ne l'estime deja plus bon a rien. Je ne sais si vous avez su que l'on lui avoit retarde le payement de ses gages, a cause qu'il s'etoit couvert impudemment devant le Cardinal et toute la Cour, sans que l'on lui en eut fait signe, et que M. le marechal d'Estrees dit publiquement a Rome que ce n'est qu'un pedant, et qu'il s'etoit voulu meler de lui donner une instruction, a laquelle il n'y avoit ne sel ni sauge, ne rime ni raison. Je suis tellement anime contre la mechancete de cet homme, laquelle je connois mieux que homme du monde, pour l'avoir experimente sur moi et vu pratiquer en tant d'autres occasions, que je ne me lasserois jamais d'en medire. C'est pourquoi je vous prie, monsieur, de pardonner si je vous en parle si longtemps: _Ipse est catharma, carcinoma, fex, excrementum_,--de tous les hommes de lettres auxquels il fait honte et deshonneur..." [Note 254: La Mothe-Le-Vayer.] [Note 255: _Ciarla_, en italien, d'ou _charlatan_.] Le reste de la lettre est sur d'autres sujets; elle est datee de "Riete, ce 30 juin 1636." On y peut joindre cette note que Guy Patin ecrivait vers le meme temps dans son Index ou Journal: "1635.--Le 19 mai, un samedi apres midi, ai visite aux Jacobins reformes du faubourg Saint-Honore un Pere italien, repute fort savant homme, nomme Campanella, avec lequel j'ai parle de disputes plus de deux heures. De quo vere possum afiirmare quod Petrarcha quondam de Roma: _Multa suorum debet mendociis_. Il sait beaucoup de choses, mais superficiellement: _Multa quidem scit, sed non multum_." J'ai cru qu'il n'etait pas inutile, dans un temps ou l'on est en train d'exagerer sur Campanella, de faire connaitre cette opinion secrete de Naude et du monde de Naude. Puisque leur temoignage exterieur est souvent invoque en l'honneur du philosophe calabrois, il etait juste qu'on eut le temoignage intime et confidentiel. Je mets de mes pensees ou je puis, et a chaque edition nouvelle d'un ouvrage j'en profite comme d'un convoi qui part pour envoyer au public, a mes amis et meme a mes ennemis (dussent-ils se servir de cette cle comme d'une arme, selon leur usage) quelques mots qu'il m'importe de dire sur moi-meme et sur ce que j'ecris. Voici une de ces remarques qui porte sur l'ensemble de mon oeuvre critique: "J'ai beaucoup ecrit, on ecrira sur moi, on fera ma biographie, et les critiques chercheront a se rendre compte de mes ouvrages fort differents; je veux leur epargner une partie de la peine et leur abreger la besogne, en expliquant ma vie litteraire telle que je l'ai entendue et pratiquee. J'ai mene assez volontiers ma vie litteraire avec ensemble et activite, selon le terrain et l'heure, avec tactique en un mot, comme on fait pour la guerre, et je la divise en campagnes.--Je ne parle ici que de ma critique. De 1824 a 1827, au _Globe_; ce ne sont que des essais sans importance: je ne suis pas encore officier superieur, j'apprends mon metier. En 1828, j'entame ma premiere campagne, toute romantique, par mon _Ronsard_ et mon _Tableau du seizieme Siecle_. En 1829, je fais ma campagne critique a la _Revue de Paris_; toute romantique egalement. En 1831, et pendant pres de dix-sept ans, je fais ma critique de _Revue des Deux Mondes_, une longue campagne, avec de la polemique de temps en temps et beaucoup de portraits analytiques et descriptifs;--une guerre savante, manoeuvriere, mais un peu neutre, encore plus defensive et conservatrice qu'agressive. (Les _Portraits litteraires_, pour la plupart, et les _Portraits contemporains_ en sont sortis.) Cette longue suite d'operations critiques est coupee par mon expedition de Lausanne en 1837-1838, ou je fais _Port-Royal_ et le batis entierement, sauf a ne le publier qu'avec lenteur. C'est ma premiere campagne comme professeur. En 1848, je fais ma campagne de Liege (de Sambre-et-Meuse, comme me le disait Quinet assez gaiment), ma seconde comme professeur: de la sortent _Chateaubriand et son Groupe_, publie plus tard. En 1849, j'entreprends ma campagne des _lundis_ au _Constitutionnel_, trois annees, et je la continue un peu moins vivement depuis, au _Moniteur_, pendant huit annees. Elle est coupee par ma tentative de professorat au _College de France_, une triste campagne ou je suis empeche, des le debut, par la violence materielle: il en sort pourtant mon _Etude sur Virgile_. Je repare cette campagne manquee, par quatre annees de professorat a l'_Ecole normale_; mais c'a ete une entreprise toute a huis clos, quoique tres-active. Je n'en ai rien tire jusqu'ici (ou tres-peu) pour le public. Je recommence, en septembre 1861, plus activement que jamais, une campagne de _lundis_ au _Constitutionnel_, en tachant de donner a celle-ci un caractere un peu different de l'ancienne.--_En Avant_: un dernier coup de collier; _en Avant_! Toutes ces campagnes et expeditions litteraires veulent etre jugees en elles-memes et comme formant des touts differents." FIN DU SECOND VOLUME. TABLE DES MATIERES DU SECOND VOLUME Moliere Delille Bernardin de Saint-Pierre Memoires du general La Fayette M. de Fontanes M. Joubert Leonard Aloisius Bertrand Le comte de Segur Joseph de Maistre Gabriel Naude Appendice sur Joseph de Maistre Appendice sur Gabriel Naude Un mot sur moi-meme FIN DE LA TABLE. End of the Project Gutenberg EBook of Portraits litteraires, Tome II. by C.-A. Sainte-Beuve *** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PORTRAITS LITTERAIRES, TOME II. *** ***** This file should be named 13965.txt or 13965.zip ***** This and all associated files of various formats will be found in: https://www.gutenberg.org/1/3/9/6/13965/ Produced by Tonya Allen, Renald Levesque and the PG Online Distributed Proofreading Team. This file was produced from images generously made available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) Updated editions will replace the previous one--the old editions will be renamed. Creating the works from public domain print editions means that no one owns a United States copyright in these works, so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United States without permission and without paying copyright royalties. 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Redistribution is subject to the trademark license, especially commercial redistribution. *** START: FULL LICENSE *** THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free distribution of electronic works, by using or distributing this work (or any other work associated in any way with the phrase "Project Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project Gutenberg-tm License (available with this file or online at https://gutenberg.org/license). Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm electronic works 1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to and accept all the terms of this license and intellectual property (trademark/copyright) agreement. 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