Project Gutenberg's Les Jeudis de Madame Charbonneau, by Armand de Pontmartin This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at www.gutenberg.org Title: Les Jeudis de Madame Charbonneau Author: Armand de Pontmartin Release Date: July 24, 2013 [EBook #43294] Language: French Character set encoding: ISO-8859-1 *** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES JEUDIS DE MADAME CHARBONNEAU *** Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée. LES JEUDIS DE MADAME CHARBONNEAU CHEZ LES MÊMES ÉDITEURS OEUVRES COMPLÈTES DE ARMAND DE PONTMARTIN FORMAT GRAND IN-18. CAUSERIES LITTÉRAIRES.--_Nouvelle édition_ 1 vol. NOUVELLES CAUSERIES LITTÉRAIRES.--_2e édition, revue et augmentée d'une préface_ 1 -- DERNIÈRES CAUSERIES LITTÉRAIRES 1 -- CAUSERIES DU SAMEDI.--_2e série des_ CAUSERIES LITTÉRAIRES. _Nouvelle édition_ 1 -- NOUVELLES CAUSERIES DU SAMEDI.--_2e édition_ 1 -- DERNIÈRES CAUSERIES DU SAMEDI 1 -- LE FOND DE LA COUPE.--Nouvelles 1 -- LES JEUDIS DE MADAME CHARBONNEAU.--_2e édition_ 1 -- LES SEMAINES LITTÉRAIRES 1 -- CONTES D'UN PLANTEUR DE CHOUX 1 -- CONTES ET NOUVELLES 1 -- LA FIN DU PROCÈS 1 -- MÉMOIRES D'UN NOTAIRE 1 -- OR ET CLINQUANT 1 -- POURQUOI JE RESTE A LA CAMPAGNE 1 -- Paris.--Impr. de PILLET fils aîné, rue des Grands-Augustins, 5. LES JEUDIS DE MADAME CHARBONNEAU PAR ARMAND DE PONTMARTIN DEUXIÈME ÉDITION AUGMENTÉE D'UNE PRÉFACE [Illustration] PARIS MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS RUE VIVIENNE, 2 _bis_, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15 A LA LIBRAIRIE NOUVELLE 1862 Tous droits réservés. PRÉFACE DE CETTE NOUVELLE ÉDITION. Ce livre a excité une telle surprise, qu'une explication me semble nécessaire. Les chapitres qui ont le plus ému le monde littéraire, avaient paru, depuis près de trois ans, dans la _Semaine des Familles_, journal dirigé par deux hommes honorables entre tous, et qui ne passent pas pour des incendiaires. La plupart avaient été reproduits par le _Journal de Bruxelles_ et par quelques feuilles de province, ainsi que l'on peut s'en assurer en compulsant les registres de la Société des gens de lettres. De temps à autre des amis me disaient: «Vous avez là les matériaux d'un joli volume: quand le publierez-vous?» C'est ainsi que l'idée de publier ce livre s'est emparée peu à peu de mon esprit, et a fini par me sembler toute naturelle. Ce n'est donc pas une énormité préméditée que j'ai commise; ce serait plutôt une erreur d'appréciation ou d'optique. Pouvais-je croire qu'un journal tiré à sept ou huit mille exemplaires n'était arrivé, en deux ans, aux yeux ni aux oreilles d'aucun de ceux à qui je rendais leurs attaques? En conscience, l'humilité d'un auteur et d'un journaliste ne peut aller jusque-là. Vous me dites, je le sais, que cette première publicité n'en était pas une, et, qu'ayant enfermé mon pamphlet dans une cave, je ne pouvais m'étonner que nul n'eût réclamé. Prenez garde! Je vais vous répondre par le dilemme suivant: Ou je crois être lu, et alors ma bonne foi est évidente; ou, s'il m'est prouvé que mon nom, mis au bas d'un article, n'attire pas un seul lecteur, s'il m'est prouvé que le malheur des temps, l'injustice des hommes, mon défaut de savoir-faire, ma réputation d'ennuyeux, m'aient peu à peu amené, au déclin de ma laborieuse carrière, à écrire dans les journaux assez obscurs, assez inconnus pour que mes malices y restent inédites, j'ai droit à cet état chronique d'irritation nerveuse qui explique les livres tels que celui-là! C'est cette même erreur, cette sécurité, absurde si l'on veut, mais sincère, qui m'a amené, non pas précisément à dédier mon livre à M. Sandeau, mais à lui adresser ma préface, ce qui n'est pas tout à fait la même chose. Une introduction n'est pas une dédicace: la dédicace a des allures brèves, expressives, absolues, qui placent un ouvrage sous le patronage d'un nom. Ici, rien de pareil. Mon livre était fait depuis longtemps, les épreuves corrigées depuis cinq ou six mois; mon éditeur m'écrit que le volume lui semble un peu mince, et me demande d'improviser une préface. J'étais à la campagne, à deux cents lieues de Paris, n'ayant entre les mains ni ma copie, ni mes épreuves. J'ai cru pouvoir adresser cette préface à M. Sandeau, non pas, grand Dieu! pour faire peser sur lui la plus légère parcelle de responsabilité, non pas pour le compromettre dans mes jugements et mes portraits, mais plutôt pour dire à cet ami dont je m'étais un peu éloigné depuis qu'il est dans les grandeurs. «Me voilà! je suis toujours là! La vieille amitié qui m'a fait écrire tant d'articles sur vos romans, à l'époque où votre célébrité naissante ne dédaignait pas mon humble appui, cette vieille amitié n'est pas morte: je vous _dédiai_, en 1845, mon premier ouvrage; je vous _offre_, en 1862, celui-ci, qui sera probablement le dernier; et la preuve que je n'ai pas voulu vous y compromettre c'est que j'ai même évité de vous flatter.» Voilà mon crime: je m'en accuse auprès de M. Sandeau et du public: mais il y a deux espèces de torts, et ceux où se révèle une étourderie ou un malentendu, ne sont pas les plus graves. Quant aux portraits, plus ou moins piquants, mis dans la bouche d'Eutidème, personne assurément n'a pu les attribuer à un autre qu'à moi seul. Dans un livre où le dialogue tient une si large place, il est évident que l'auteur, ne fût-ce que pour varier la forme, a le droit d'exprimer ses jugements en faisant parler ses interlocuteurs; l'essentiel est qu'il en assume toute la responsabilité. On s'y trompe si peu, que le plus malin des journaux a tout naturellement porté à mon compte plusieurs de ces portraits. Ceci m'amène à aborder une question plus générale. Les _Jeudis de madame Charbonneau_ sont une satire contemporaine, la satire d'un Parisien déchu ou d'un provincial en révolte; satire en prose malheureusement; car si j'avais jeté sur ses maigres épaules le velours de l'alexandrin et les dentelles de la rime riche, tout le monde l'eût acceptée. Or la satire a un privilége: l'exagération, ou, si l'on aime mieux, la parodie et la comédie; la parodie, c'est-à-dire le côté grotesque et excessif de ce que l'on met en scène; la comédie, c'est-à-dire le verre grossissant. Et, à côté de l'exagération, la fantaisie, sa soeur; la fantaisie qui a le droit d'inscrire au seuil de son domaine: _Lasciate ogni speranza..._ de reconnaître tel ou tel personnage dans les créations de mes caprices. Depuis le modeste employé de bureau jusqu'à la grande dame, mon imagination a tout fait et la vôtre perdrait ses peines à chercher des noms en dehors de ceux que j'ai eu l'ingénuité de donner moi-même. A qui persuadera-t-on que des vaudevillistes qui se rassemblent, échangent, en cinq minutes, trente mots d'_argot_, et ne songent qu'aux moyens de gagner de l'_argent_ avec des _pièces à femmes?_ Non; mais l'argot, l'argent et les _pièces à femmes_ étant au nombre des plaies du théâtre moderne, la satire concentre ces traits épars et les met en saillie. Qui peut croire que nos spirituels chroniqueurs racontent perpétuellement des niaiseries, comme celles qui, dans ma pensée, n'étaient qu'une parodie? Non; mais cette parodie est justifiée par le rôle démesuré qu'a donné logiquement à ce genre d'articles la législation actuelle de la presse. Et, dans un autre genre, lorsque, pour ôter à mon livre d'_humoriste_ l'apparence d'une oeuvre de parti, je me suis permis un léger badinage aux dépens d'un homme éminent que j'admire, que j'honore et que j'aime, n'ai-je pas multiplié les lettres de Phidippe, afin que la _charge_, à force d'être visible, cessât d'être offensante? De même, étant donnés ces sujets, vrais et actuels: désillusions d'un provincial naïf en présence de nos célébrités parisiennes; atmosphère artificielle, créée par les flatteurs autour d'une femme célèbre; grandeur et décadence d'un critique, suivant qu'il se prête aux procédés de complaisances réciproques, ou que, par conviction ou par humeur, il tombe dans l'excès contraire, etc., etc., etc., etc...; étant donnés ces cadres et quelques autres, la satire a le droit d'y placer les figures, telles que la mémoire de l'auteur les lui retrace; mémoire qui peut, à distance, s'égarer sur quelques détails, mais non pas sur le sens même de l'épisode et les principaux traits de la physionomie. Mais, me dit-on, pour qu'une pareille méthode fût acceptable, il ne faudrait pas mettre en scène des personnages réels; il n'eût pas fallu surtout articuler les noms propres à la fin du volume. Ah! de grâce, ne me reprochez pas ce qu'il y a de plus honnête dans les _Jeudis de madame Charbonneau_! Aimeriez-vous mieux, par hasard, ce système perfidement habile, qui eût consisté à créer des types assez élastiques pour mettre ma responsabilité à couvert, assez reconnaissables pour satisfaire surabondamment la curiosité et la malice? Ainsi ont fait, je le sais, la Bruyère et le Sage; mais d'abord ils avaient du génie, et je n'ai un peu d'esprit que depuis trois semaines. Ensuite il y a des nuances dont il sied de tenir compte. Toutes les précautions étaient permises ou même obligées en face des puissances de l'ancien régime; toutes les équivoques nous sont interdites vis-à-vis de nos égaux dans la société moderne. Je comprends très-bien qu'un écrivain ait eu peur de la Bastille: je n'admets pas qu'il ait peur de ses confrères. Qu'y aurais-je gagné d'ailleurs? de me cacher derrière ces pseudonymes comme derrière un buisson, d'être tenté d'opposer aux réclamants une dénégation commode, et de ne pouvoir, sans des complications fâcheuses, rectifier les erreurs de détail et de date qu'il m'était presque impossible de ne pas commettre? Quand on fait une imprudence, il faut la faire complète: mieux vaut une faute qu'une perfidie; mieux vaut une folie qu'une lâcheté. Dans un pareil livre, en effet, il y a trois choses: les portraits, que l'auteur croit vrais, de cette vérité excessive que la satire comporte; les souvenirs ou épisodes, dont je suis certain, et les détails, en très-petit nombre, sur lesquels j'ai pu me tromper ou être trompé. J'en ai rectifié deux; de ces deux-là, il en est un, qui exige de moi une explication très-franche, dussé-je faire rire à mes dépens. Mon livre a paru le 11 avril, et, dès le 15, on m'a assuré, de toutes parts, qu'il soulevait des tempêtes. Onze jours après, le samedi 26,--je tiens à tout préciser,--je rencontrai, à l'angle du boulevard et de la rue Taitbout, M. Ernest Legouvé. Il vint à moi, me tendit la main, et me parla d'une façon si cordiale et si chaleureuse, que j'en fus vivement touché. Je crus--et qui ne l'aurait pensé à ma place?--qu'il avait lu mon livre, et que, ne voulant pas s'en offenser, il s'était amusé à me faire repentir de mes épigrammes par son attitude plus affectueuse que de coutume. Je rentrai chez moi, et, en vue d'une édition prochaine, je refis plusieurs parties du chapitre qui le concerne. Dans cette opération, je ne songeai qu'à son amour-propre littéraire; car, Dieu merci! aucune question plus grave ne pouvait être en jeu. Depuis, on m'a rappelé, dates en main, que la lecture de la comédie d'_Alice ou le Nom du Mari_, avait eu lieu à la fin d'avril 1855, et, qu'à cette époque, M. Ernest Legouvé était déjà, depuis près de deux mois, membre de l'Académie française. On m'a demandé une rectification de date, que je ne pouvais pas refuser; mais, par un sentiment tout spontané, j'avais fait d'avance beaucoup plus, ainsi qu'on le verra dans l'édition actuelle. J'avais aussi compris la convenance d'effacer, dans ce même épisode, jusqu'au pseudonyme sous lequel on a cru reconnaître une femme entourée de tous les respects. Mais, encore une fois, comment aurais-je pu me croire si coupable, quand ce chapitre avait paru dans un journal dirigé par un des écrivains favoris de la société aristocratique, un journal comptant bon nombre d'abonnés, sinon dans les cafés et les cabinets littéraires, au moins dans les salons du faubourg Saint-Germain et du faubourg Saint-Honoré? Je ne veux pas prolonger ce plaidoyer: je m'arrêterai à un dernier point de vue. On a dit que ce livre était l'oeuvre d'un ambitieux qui ne trouvait pas sa fortune littéraire au niveau de ses prétentions et cassait les vitres pour faire du bruit. Je ne le crois pas, c'est plutôt l'oeuvre d'un désenchanté, j'allais dire d'un _spleenitique_ en littérature. Un moment, les _Jeudis de madame Charbonneau_ m'ont semblé tenir le milieu entre un testament et un suicide littéraire. Que sait-on pourtant? Les vents et les flots sont changeants. Il y a des tempéraments bizarres qu'une maladie aiguë renouvelle et fortifie; il y a des crises qui sauvent et des orages qui fertilisent. Ce succès, si peu prévu et si peu désiré, le bruit qu'a fait mon livre, les tempêtes qu'il a suscitées, cet âcre parfum de tubéreuse substitué aux fades odeurs de mauve et de camomille, cette atmosphère d'agitation et d'ivresse, si nouvelle pour moi, tout cet ensemble m'a démontré les inconvénients et les avantages de ce genre d'ouvrages où mille défauts sont rachetés par un peu de réalité et de vie; mais tout cela aussi m'a révélé à moi-même, m'a expliqué le vague malaise, l'intime souffrance que j'éprouvais depuis longtemps. C'était le déplaisir de me savoir ennuyeux sans être bien sûr que ce fût là ma vocation véritable; c'était cette veine franche, vive, gauloise, épigrammatique, que je sentais en dedans, tandis qu'au dehors s'épanchaient les banalités bienveillantes, les périodes à ressorts et ces ambitieuses tirades dont M. Sainte-Beuve s'est si justement moqué. Que mes confrères le sachent bien, et que cet aveu atténue à leurs yeux mes crimes! Ce qui m'a prédisposé à cette exagération maladive dont mon livre porte des traces, ce qui m'a irrité contre mes amis et mes ennemis, contre autrui et contre moi-même, c'étaient bien moins des sarcasmes et des invectives dont chacun de nous, en définitive, a sa part, que cette lutte, cette résistance intérieure de mon vrai genre contre le factice et le convenu. Maintenant que ferai-je de cette découverte? Je l'ignore, et peut-être bien, après m'être donné le plaisir de cette équipée, reprendrai-je gravement le pas et l'uniforme, la consigne et l'épaulette de laine, pourvu que mes chefs consentent à ne pas trop me fusiller comme déserteur. Peut-être aussi fouillerai-je de nouveau dans mes cartons et mes souvenirs: chose singulière! Le proverbe a raison: les extrêmes se touchent, et l'excessive ingénuité m'a conduit aux mêmes résultats que l'excessive prudence. Quand j'arrivai à Paris avec cette avidité, cet enthousiasme, cette gloutonnerie littéraire que j'ai essayé de peindre, je traitai mes bien-aimés confrères comme les dévots traitent leurs saints et les amants leurs fiancées. Le soir, en rentrant, plein d'une extase béate, je crayonnais pieusement sur des tablettes tout ce que j'avais vu et entendu de curieux dans ces illustres compagnies. Plus tard, beaucoup plus tard, quand sont venues les lunes rousses, j'ai été tout surpris de constater que ce qui n'était et ne voulait être, dans ma pensée, que trésor d'amoureux et pieuse relique, pourrait devenir, en cas de nécessité urgente, une panoplie d'armes défensives. Voici donc aujourd'hui la situation finale: il est évident que je viens d'avoir ce que l'on a spirituellement appelé l'été de la Pontmartin: une hausse subite s'est faite sur mes pauvres actions littéraires, qui passent d'emblée du Graissessac à l'Orléans; enfin je suis étonné moi-même de la quantité de jeudis que contient encore l'almanach de madame Charbonneau. Nous les y laisserons, Dieu merci! et je me hâte d'évoquer un souvenir du plus charmant des poètes, comme on brûle du bois de santal pour chasser les odeurs malsaines: _Il ne faut jurer de rien_. Paris, 14 mai 1802 ARMAND DE PONTMARTIN. _P.-S._--Cette édition, préparée et publiée à la hâte, n'est et ne peut être, dans la pensée de l'auteur, l'édition définitive. A côté de la question de convenance et d'équité, il y a la question d'art et de goût. Je voudrais maintenant essayer de faire un livre de ce qui n'était, à vrai dire, qu'une série de feuilletons, cousus tant bien que mal. Or, qui dit livre ou oeuvre d'art, suppose aussitôt des horizons plus purs, des tons moins violents, une forme moins offensive. Des souvenirs trop personnels disparaîtraient pour faire place à une peinture large et collective de nos nouvelles moeurs littéraires. Le groupe remplacerait le personnage, qui ne serait plus d'ailleurs un individu, mais un type. Dès lors aussi les noms propres, non-seulement ne me sembleraient plus obligatoires, mais n'auraient plus de sens. Ce travail de refonte ne pouvait, on le comprend, s'accomplir pendant la phase orageuse que je viens de traverser. Qu'on me laisse un peu de calme et de liberté d'esprit, et j'espère le mener à bien. A. P. Paris, 20 mai. INTRODUCTION A UN ANCIEN AMI[1] Il y a seize ans, je vous dédiai mon premier ouvrage: permettez-moi de vous offrir celui-ci. Si je voulais me rendre intéressant, je vous dirais qu'il sera probablement le dernier. Ce que je crois, du moins, c'est qu'il sera, dans ma vie littéraire, une date, peut-être une crise. [1] Je maintiens cette introduction comme morceau littéraire. J'avais d'abord songé à faire des _Jeudis de madame Charbonneau_ une sorte de protestation de la province contre la centralisation parisienne; mais cette centralisation formidable offre ce caractère particulier, que tous, tant que nous sommes, nous trouvons constamment d'excellentes raisons pour la combattre, et que nous cherchons sans cesse de mauvais prétextes pour lui céder; nous passons notre temps à en médire et à la subir: cette thèse a donc tous les inconvénients du lieu commun sans un seul de ses avantages. Il est trop naturel, d'ailleurs, de tomber du côté où l'on penche. Dès la trentième page, j'ai été invinciblement entraîné à ajuster dans ce cadre provincial mes souvenirs personnels et parisiens. Ceci m'amène, mon cher ami, à aborder avec vous une des faces de celle question délicate. Vous vous souvenez, j'en suis sûr, de nos premières rencontres, de ces commencements d'intimité que votre aimable accueil me rendit plus doux encore, et auxquels je fais allusion dans un des chapitres de ce livre: Heureux temps, où je redevenais jeune par l'enthousiasme et l'espérance! saisons printanières dont les meilleurs moments s'écoulèrent dans ce joli pavillon de la rue de Lille ou sur ce gracieux coteau de la Celle-Saint-Cloud, au milieu du groupe choisi que réunissait votre hospitalité charmante! soirées délicieuses où aucun nuage ne se glissait entre vos hôtes, où Gustave Planche, Gleyre, Émile Augier, Ponsard, tendaient une main amie au _légitimiste_ très-peu fier, à l'_aristocrate_ un peu râpé! J'en appelle à votre témoignage: Vous faisais-je alors l'effet d'un énergumène, d'un Zoïle, d'un détracteur _à priori_ de nos célébrités? Je ne demandais qu'à estimer, à admirer et à aimer. Que de sympathies pour les oeuvres! que d'illusions sur les hommes! Ce n'était pas d'un goût de dénigrement, mais d'un excès de confiance que vous aviez à me préserver. Aussi obscur que peut l'être un grand homme d'arrondissement, aussi âgé que les moins jeunes d'entre vous, je puis affirmer dans toute la sincérité de mon âme que jamais le sentiment de mon infériorité ne dégénéra en un mouvement d'envie. Maintenant, comment a-t-il pu se faire que, de ce point de départ, je sois arrivé où je suis? Comment l'agneau s'est-il changé en loup, le lilas en chardon, le ramier en hibou, l'or pur en un plomb vil? Comment, sans trop d'invraisemblance, a-t-on pu m'accuser d'apporter dans ma critique tous les défauts contraires à toutes les qualités que j'avais alors? Je ne saurais me le dissimuler, il n'y a pas, dans la république des lettres, de citoyen plus impopulaire que moi. J'ai eu à traverser d'orageux trimestres, pendant lesquels il m'était impossible d'ouvrir un journal sans m'y heurter contre mon nom encadré dans une malice, souvent plaisante, quelquefois grossière. Je ne suis pas même Fréron,--ce serait trop beau,--mais Patouillet ou Nonotte, une espèce de long fantôme noir aux doigts crochus, qu'offusque la lumière du soleil, et qui va, le soir, ramasser dans les ruines quelque grosse pierre pour la jeter à nos plus glorieuses statues. Journalistes de la démocratie en sabots, comme les beaux esprits du _Siècle_, ou en gants jaunes, comme les raffinés de la _Presse_, courtisans du Palais-Royal, littérature officieuse, républicains pour rire, vaincus de carnaval, libéraux de mardi-gras, haute et basse bohême, tous m'ont déchiré avec un ensemble d'autant plus édifiant que j'étais plus faible, plus seul et plus désarmé. En province même, où nos passions littéraires ne pénètrent pas, à Montpellier, dans cette ville intelligente, polie, savante, qui a été le berceau d'une partie de ma famille et où je compte encore des parents et des amis, il s'est trouvé un homme,--heureusement, ô ma belle France, c'est un Anglais,--pour écrire ceci: «M. de Pontmartin, à qui il sera beaucoup pardonné, parce qu'il a beaucoup détesté!»--Oui, j'ai lu, de mes propres yeux lu cette phrase incroyable dans le journal de M. Danjou, l'ennemi des nudités en marbre et un des plus sévères gardiens de la morale publique;--et personne n'a réclamé! Encore une fois, quel est le mot de cette énigme? Voulez-vous, mon cher ami, que nous le cherchions ensemble? Notre malheur à tous a été la révolution de Février; et je puis me rendre cette justice, que je l'ai, dès le premier jour, instinctivement maudite et haïe. Si, comme on l'assure, quelques-uns de nos politiques les plus éminents se sont créés un précédent fâcheux en saluant à son aurore notre seconde République, on ne trouvera pas pièce pareille dans mon dossier. Dès que j'ai eu à ma disposition un carré de papier, je me suis attiré les colères rouges de la _Réforme_, en racontant l'histoire d'un invalide civil, pensionnaire des Tuileries, mort pour avoir avalé un diamant, et en annonçant à mademoiselle Rachel que la _Marseillaise_ ne lui porterait pas bonheur. Cette aversion instinctive n'avait rien de politique; non: c'était l'homme de lettres qui se sentait transporté, avec ses amis et ses adversaires, dans une atmosphère malsaine et violente, où nous allions tous perdre une des plus précieuses qualités de la critique: la mesure. Quand les Proudhon, les Raspail, les Blanqui, les Louis Blanc, les Cabet, mettaient chaque matin en circulation les théories les plus monstrueuses, quand le spectre de 93 était sans cesse évoqué et glorifié, quand les manifestations et les émeutes servaient de commentaires à chacune de ces pages sinistres, nul ne songeait à s'étonner ou à se plaindre si les hommes placés à l'extrémité contraire forçaient le ton pour se faire entendre au milieu de cet inexprimable chaos. A des folies, à des injures, à des menaces, nous répondions par des duretés et des rudesses, et ce genre de polémique paraissait tout simple à tout le monde, à commencer par nos antagonistes. C'était un orchestre,--un charivari, si vous le voulez,--où le diapason était, de part et d'autre, tellement haussé, que celui qui aurait voulu ne jouer que la note juste aurait fait de cette justesse une dissonnance. Nous avions, en outre, pour complice la société tout entière; oui, la société qui, enrageant tout bas de s'être laissé surprendre, voulait se dédommager en détail et nous excitait à redoubler de fureur, à ne ménager personne, à briser les dangereux instruments de ses plaisirs de la veille, à remonter aux sources de ce désordre moral, dont la traduction brutale tapissait les murs et courait les rues. On ne trouvait jamais que nous en eussions assez dit, et nos violences les plus excessives furent écrites sous la dictée des hommes du monde les plus distingués et les plus polis. On est si terrible, quand on a peur! Mes articles sur Béranger, qui ont mis dans ma littérature, jusque-là si paisible, un peu de bruit et tant d'amertume, sont de cette époque; et, à cette époque, nul ne fut scandalisé de voir un royaliste, deux fois vaincu, en juillet 1830 et en février 1848, attaquer l'homme qui avait le plus contribué à ces deux révolutions. Et madame Sand! il fallait entendre les cris de fureur qui retentirent, lorsqu'on l'accusa d'avoir rédigé ce fameux bulletin de la République, qui éclata comme une bombe sur Paris consterné; il n'y avait pas de roman, pas de chef-d'oeuvre qui tînt: ce jour-là, si un vil réactionnaire de notre espèce, oubliant _Valentine_, _André_, _Mauprat_ et vingt autres récits merveilleux, l'eût criblée de sarcasmes et d'invectives, il eût été le héros de la ville, sinon de la cour. Et Victor Hugo! on joua, en 1850, sur un théâtre du boulevard, un mélodrame tiré de _Notre-Dame de Paris_. J'en profitai pour montrer où nous avait conduits tout doucettement cette Esméralda, fille de Marion Delorme et de Manon Lescaut (nous n'avions cependant pas encore Marguerite Gautier et la baronne d'Ange); et tel était alors le courant d'idées, que ma diatribe qui, dix ans plus tard, aurait paru trop forte pour l'_Univers_, obtint un grand succès de vingt-quatre heures, non pas, comme on l'a dit, auprès du vicaire de mon village, mais auprès de mes confrères de la Société des gens de lettres. Et Eugène Sue! nous avions inventé, pour combattre sa candidature, un brave homme, nommé Leclerc, dont le fils avait été tué du bon côté des barricades et dont on n'a plus jamais entendu parler. Nous fûmes battus, comme toujours; mais quelle verve, quelle véhémence, quelle indignation collective contre l'auteur de ces _Mystères de Paris_ qui nous avaient pourtant si passionnément amusés! Ainsi l'exigeait, ainsi nous armait en guerre la société elle-même, cette société qui, dans des jours plus calmes, avait su par coeur et s'était raconté avec délices les chagrins de Mathilde, les crimes de Lugarto, les vertus de Rochegune, les prouesses de Rodolphe, les douleurs de Fleur-de-Marie, la réhabilitation du Chourineur et les misères de Couche-tout-Nu. Elle ne nous permit pas même d'épargner ce noble et doux Lamartine, le plus pur assurément de tous ceux qui ont fait du mal à leur pays sans le vouloir et sans le savoir; Lamartine qui nous offrait pour sa rançon de poëte, Graziella, Raphaël et Geneviève; Lamartine, cet être léger et sacré, que Platon eût mis peut-être à la porte de sa République, mais qui du moins avait pacifié et apprivoisé la nôtre; hélas! il fallut encore immoler celui-là; tant la violence était dans l'air! tant les représailles semblaient naturelles! Heureuses encore, heureuses les républiques où l'on ne se grise qu'avec de l'encre! Qu'en est-il résulté? ce que l'on pouvait aisément prévoir. Après cette phase ardente, quand tout est rentré dans l'ordre, quand les plus poltrons ont été rassurés, quand toute cette démocratie exubérante a été disciplinée et muselée, le pli était fait, l'habitude prise; l'_ut_ de poitrine de nos antipathies et de nos colères avait passé à l'état chronique: nous ressemblions à ces chanteurs de province qui, à force d'avoir crié, ne peuvent plus chanter. Nous étions atteints, les uns contre les autres, d'une sorte de surexcitation qui, chez plusieurs d'entre nous, n'est pas encore calmée. Dans le fait, pourquoi ce qui paraissait vrai en 1849, ne le serait-il plus en 1859? Pourquoi ceux qui nous applaudissaient alors, nous tourneraient-ils le dos aujourd'hui? Immédiats ou ajournés, les périls n'ont-ils pas la même origine et la même cause? Y a-t-il une morale pour les temps d'angoisses, et une autre morale pour les temps de sécurité? Y a-t-il un goût, une critique, une littérature à l'usage des gens qui tremblent, et une autre littérature, une autre critique, un autre goût à l'usage des gens tranquillisés? Théoriquement, cela ne devrait pas être; en réalité, cela est: l'homme est une créature essentiellement inconséquente; la société, c'est l'inconséquence de chacun multipliée par l'inconséquence de tous. Il y a plus: le régime nouveau plaçait hors du contrôle, c'est-à-dire des attaques de la presse, tous les pouvoirs politiques, tous les personnages officiels qui avaient défrayé autrefois la verve des journalistes. Il n'y avait plus rien à faire ni à dire de ce côté-là. Il fallait pourtant un dérivatif, une soupape à cet esprit français, gaulois, frondeur, railleur, qui risque d'éclater si on le comprime. Cette soupape, c'est nous-mêmes, et à nos frais et dépens, qui nous la sommes fournie à nous-mêmes. Nous nous sommes mis à nous déchirer mutuellement, entre gens de lettres, faute de pouvoir dévorer des ministres, des ambassadeurs, des généraux et des princes! Ainsi, d'une part, nous étions à peine guéris de cet accès de fièvre de quatre années, qui nous avait laissé, surtout aux vaincus, une irritation nerveuse; d'autre part, cette irritation ne pouvait plus s'exercer que sur nos confrères. Et quelles différences, grand Dieu, sans compter la susceptibilité proverbiale de notre épiderme? Quand des hommes tels que M. Guizot, tels que le maréchal Bugeaud, tels que M. Thiers, tels que le duc de Broglie, étaient attaqués, insultés même dans un article presque toujours sans signature, il n'y avait pas d'offense. La fonction, le service public, le personnage couvrait l'homme: ce n'était pas un individu moqué ou invectivé par un autre individu; c'était une puissance sociale aux prises avec cette puissance anonyme qu'on appelait l'opposition ou la presse. Mais un simple et très-simple homme de lettres qui vit de plain-pied avec son persécuteur, qui n'est ni plus ni moins que lui, et que l'on peut se montrer du doigt sur le boulevard au moment où l'article qui l'_exécute_ circule encore de main en main! Celui-là n'est pas une abstraction, une généralité, la personnification d'une idée, d'un pouvoir, d'une doctrine: quand on le blesse, c'est bien son sang qui coule! Assurément, il ferait mieux de se taire, de pardonner, de s'en remettre à la justice ou à l'indifférence du public, d'attendre que le temps cicatrise sa blessure; mais demandez donc cette preuve de patience ou de sagesse à ces natures passionnées, fiévreuses, irascibles, qu'un rien exalte, que tout prédispose aux sensations extrêmes, et qui ont sans cesse à leur portée l'instrument de leur supplice--et de leurs représailles! On prétend que les ténors, les médecins, les avocats, les généraux (pour ne citer que quelques professions bien diverses), sont tout aussi susceptibles, tout aussi enclins que les auteurs à médire les uns des autres. Mais les ténors chantent au lieu d'écrire; les médecins n'opèrent que sur leurs malades; les généraux préfèrent l'action à l'écriture, et les avocats soulagent leur bile aux dépens de leurs clients: nous, au contraire, c'est notre dangereux privilége, que les occasions de nous attaquer mutuellement fassent, pour ainsi dire, partie de notre profession même. De là ces haines, ces querelles littéraires, qui sont sans doute de tous les temps, mais qui, ce me semble, s'enveniment et se multiplient dans le nôtre. Et remarquez un détail que j'ai pu vérifier à mes risques et périls. Dans ces petites guerres à coups de plume, les plus agressifs, ceux qui, par état ou par goût, ont tour à tour immolé toutes les grandeurs et toutes les faiblesses de ce monde, sont justement ceux qui s'étonnent et s'irritent le plus, si une de leurs victimes essaye de riposter. Au lieu de relire Corneille, et de répéter avec Auguste: Quoi! tu veux qu'on t'épargne, et n'as rien épargné! Ils éprouvent la sensation du chasseur qui verrait tout à coup un lièvre au gîte se saisir d'un revolver et faire feu sur son ennemi. Puis, après ce premier mouvement de surprise, quel redoublement de colères et d'injures! Voilà, mon cher ami, comment, sans vocation préalable, sans méchanceté naturelle, avec le vif désir de trouver tous ses confrères bons, aimables, spirituels, dignes de toutes sortes de respects et d'hommages, on peut se voir, malgré soi, transporté dans cette sphère orageuse où les fleurs de rhétorique se hérissent d'épines, attiré par le tournoiement de cette meule où s'aiguisent les sarcasmes et les épigrammes. «Je ne déteste pas les coups, mais à la condition de les rendre,» écrivait récemment un des maîtres de la critique contemporaine. Le mot est vrai et triste, comme presque tout ce qui est vrai. Ce qu'y perd la dignité des lettres, déjà si compromise par les préjugés d'une partie du public, ce qu'y deviennent ce calme, cette paix, cette liberté d'esprit, si nécessaires à l'enfantement des oeuvres sérieuses, nous nous le sommes dit bien souvent, vous pour vous encourager à rester dans votre rôle de conteur cher à toutes les imaginations délicates, moi pour prendre d'excellentes résolutions auxquelles j'ai maintes fois manqué. Afin d'élever un peu la question et d'échapper à ce _moi_ qui n'a pas cessé, depuis Montaigne, d'être haïssable, laissez-moi vous signaler deux symptômes qui m'ont frappé dans ces querelles, et qui me semblent appartenir plus particulièrement à notre époque. La vanité, chez les gens de lettres, est certainement un bien vilain défaut; mais d'abord on pourrait invoquer en sa faveur la parole évangélique: «Que celui qui n'a pas péché, lui jette la première pierre!» Ensuite, ce défaut est l'envers de qualités, d'illusions du moins, sans lesquelles le travail du littérateur ne serait qu'un supplice continuel. Évidemment, l'homme qui, arrivé à un certain âge et ayant déjà écrit, persiste à écrire encore, est un idiot s'il ne croit pas avoir du talent, ou un hypocrite s'il a l'air d'être de l'avis de ceux qui lui en refusent. Inhérente d'ailleurs à l'exercice même de la pensée, la vanité,--qui chez les hommes de génie s'appelle l'orgueil,--ne peut pas compter parmi les bas instincts de la nature humaine: il sied donc de l'amnistier ou à peu près. Mais, depuis quelque temps, et surtout chez nos nouveaux auteurs, la vanité semble constamment se doubler d'une question d'argent: ceci tient à la physionomie de plus en plus commerciale que prend notre littérature: on a très-bien fait, à coup sûr, d'organiser son budget, de créer des caisses, de grossir les droits d'auteurs, de fixer et de prolonger la propriété littéraire, de s'arranger, en un mot, pour démentir la tradition proverbiale qui veut que les écrivains et les poëtes meurent de faim. Dans notre siècle, où le superflu devient de plus en plus le nécessaire, il eût été cruel et absurde que les travailleurs, les hommes de talent demeurassent condamnés au brouet noir, pendant que les agioteurs s'enrichissaient en dix minutes. Par malheur, les moeurs de ces hommes d'argent, qui ont failli devenir nos maîtres, ont pénétré et fait école parmi nous. Aujourd'hui un grand succès est surtout une bonne affaire. On évalue avec admiration et envie les sommes qu'ont rapportées le _Duc Job_ et le _Pied de Mouton_, celles que rapportent les _Intimes_. Le critique qui parle d'un livre nouveau avec une sévérité polie, n'est plus du tout un juge qui exerce un droit; il n'est plus même un censeur morose qui blesse une vanité, un esprit mal fait qui méconnaît les beautés et exagère les taches; il est bien pis que tout cela; on le traite de créature malfaisante, coupable d'avoir diminué les bénéfices d'une affaire, d'avoir entravé la circulation d'un objet de négoce. L'auteur critiqué semble lui dire: «Attendez au moins que ma première édition soit vendue!»--C'est le contraire de l'Intimé, criant: «Frappez, j'ai quatre enfants à nourrir!»--Il y a eu, dans le bizarre épisode de _Gaëtana_, un détail que l'on n'a pas remarqué, parce qu'il est tout à fait en harmonie avec ces nouvelles moeurs dont je parle. L'auteur de _Gaëtana_ a écrit quelque part: «L'élite des polissons de Paris (ceci n'est rien, c'est le mot de l'homme en colère), qui m'ont _volé le fruit de sept ou huit mois de travail_.»--Voilà le trait de moeurs. M. About a dix fois plus d'esprit qu'il n'en faut pour savoir que sa pièce est très-mauvaise; qu'elle aurait eu, dans des circonstances ordinaires, sept ou huit représentations, dont six au moins devant les banquettes; il sait aussi que l'écrivain qui travaille pour le théâtre court une foule de chances: n'être pas reçu, n'être pas joué, n'être pas applaudi, n'obtenir qu'un succès d'estime, etc., etc., et que, par conséquent, le fruit de son travail peut très-bien être perdu sans qu'il ait à réclamer les moindres dommages-intérêts. Il sait enfin que les choses ont tourné de façon à rendre _Gaëtana_, sinon aussi glorieuse, au moins aussi lucrative que possible. N'importe! le naturel s'est trahi; la plaie d'argent a crié plus fort que la blessure d'amour-propre. A ce symptôme s'en ajoute un autre qui l'aggrave et le complète. Qui dit commerce, dit annonce, et, en effet, c'est sous l'annonce aujourd'hui que disparaît la vraie critique. Ce qu'il y a de plus difficile, de plus dangereux et de plus rare, dans la littérature actuelle, c'est la vérité. Il en est du public des livres comme de celui de nos théâtres: d'un côté, la masse indifférente; de l'autre, le groupe des claqueurs. Or, ces claqueurs, ces amis, ces compères, font leur office tellement en conscience, leur admiration est tellement _montée_ de ton, ils entourent l'auteur d'une atmosphère si chargée d'enthousiasme et d'encens, que la moindre restriction, la plus légère critique lui fait l'effet d'une insulte ou d'un blasphème. Si l'on essaye de réduire à leur juste valeur des oeuvres surfaites et des succès factices, on est aussitôt assailli par une foule d'Orontes mal élevés, qui traduisent en langage d'atelier ou d'école normale, le: _Je voudrais bien, pour voir..._, de l'homme au sonnet. Si on laisse entendre à des fantaisistes ou _humorists_ spirituels, qu'ils n'ont pas encore tout à fait détrôné Sterne, Lesage et Voltaire, on devient leur persécuteur, leur ennemi. Comment en serait-il autrement? L'exagération, la convention, la commandite, l'assurance mutuelle, règnent en souveraines dans le monde des lettres: on ne juge plus; on aime ou on déteste, ou bien encore on loue avec rage pour être loué à outrance. Les habiles, ceux qui veulent que rien ne trouble désormais leur quiétude, s'en tirent, ou, comme M. Théophile Gautier, à l'aide d'une bienveillance universelle, olympienne, qui rayonne également sur M. Camille Doucet et sur M. Barrière, sur M. Vacquerie et sur M. Laya, ou par des prodiges de diplomatie qui nous forcent de chercher leur vraie pensée sous des enveloppes sibyllines. Peut-on s'étonner, dès lors, qu'un homme isolé, bienveillant, mais indépendant, sympathique au talent, mais récalcitrant aux consignes, d'autant plus aigri par l'injustice de ses confrères qu'il leur apportait plus d'affection et de confiance, soulève sous ses pas des bourrasques et finisse par leur emprunter, lui aussi, quelque chose de leur maussaderie et de leur violence? S'ensuit-il que je prétende ne m'être jamais trompé? Hélas! non, mille fois non: les questions de littérature et de goût ne sont pas soumises aux mêmes lois inflexibles que les questions de morale, de religion et de politique. Celles-là auraient, faute de mieux, l'honneur pour gardien; mais en matière littéraire, quand on fait de la critique depuis vingt ans et que tant de points de vue ont changé, l'obstination absolue serait le fait d'un fanatique ou d'un sot. Oui, je me suis souvent trompé; j'ai été trop agressif contre d'admirables talents de qui je n'aurais jamais dû oublier qu'ils avaient été les enchanteurs de mon heureuse jeunesse: j'ai cru madame Sand finie et condamnée lors de ses _Mémoires_: elle m'a répliqué par une gerbe de magnifiques récits. J'ai donné lieu de croire que j'étais insensible au merveilleux génie de Voltaire, moi qui ne le hais que par peur de trop l'admirer. J'ai attaqué trop aveuglément le réalisme, qui n'est que la forme, encore indigeste, mais vivace, de l'art démocratique, c'est-à-dire du seul art possible au dix-neuvième siècle. Enfin j'ai essayé de faire de la littérature aristocratique, et je ne me suis pas aperçu que l'aristocratie avait toutes les qualités possibles, mais qu'elle les gâtait par le même défaut que la jument de Roland: elle était morte. Et cependant, là encore, n'ai-je pas été victime d'une inconséquence? Quel mal ne dit-on pas, dans les romans, au théâtre et ailleurs, des riches qui restent oisifs, des gentilshommes qui donnent à la société active le spectacle de leur désoeuvrement, toujours inutile, souvent coupable? Or, si le plus humble de ces gentilshommes, si le plus pauvre de ces riches, cédant à une vocation, malheureuse peut-être, mais sincère, se donne à la littérature, non pas à cette littérature des privilégiés qui n'est qu'un luxe de plus, mais à celle qui impose un travail incessant, use les forces, affronte les orages, accepte et affirme l'égalité moderne et finalement n'obtient ni couronnes, ni récompenses, on le traite en intrus; il semble qu'il usurpe sa place au soleil, que ses confrères doivent l'en chasser par droit de naissance et par droit de conquête; et dans ces prétendus avantages qui ne le rendent ni paresseux, ni fier, qu'il oublie et abdique en prenant la plume, on cherche une condition d'infériorité, parfois même de ridicule! Au milieu de ces dissidences, de ces injustices, de ces représailles, de ces discordes civiles et inciviles qui ont si tristement troublé notre beau ciel littéraire, gardons au moins, mon cher ami, deux choses intactes: cet art délicat et charmant dont j'ai été le Lapeyrouse et dont vous êtes le Colomb; et cette amitié qu'ont épargnée, Dieu merci! nos vicissitudes publiques. Laissez-moi terminer cette trop longue préface par une image empruntée à ma vie rustique. Je visitais l'autre jour une grange abandonnée qui a fait partie du riche domaine de la Chartreuse de Villeneuve. Cette grange fut incendiée au commencement de la Révolution: puis sont venus les acquéreurs des terres, dont aucun n'a voulu se charger de ce bâtiment à l'aspect sinistre, dont les murailles et la toiture tombaient en ruines. Alors a commencé un travail de destruction qui dure encore: à chaque ondée de pluie, à chaque bouffée de mistral, une cloison se lézarde, une pierre se détache de la voûte, une marche de l'escalier s'effondre et va grossir l'inextricable chaos de buissons, de tuiles et de débris. De temps à autre, un mendiant vient passer la nuit dans ce gîte ouvert à tous les vents; d'autres fois, des malfaiteurs y ont attendu à la brune et dévalisé des charretiers endormis, des cultivateurs attardés. Une légende lugubre a fini par s'attacher à cette ferme maudite dont la physionomie désolée saisit les imaginations populaires et m'a donné le frisson. Mais voici que dans une cour intérieure, au milieu de cet amas de décombres, un paysan octogénaire m'a montré un vieux pied d'aubépine, qui, dit-il, est là depuis près d'un siècle. Ravivé par notre printemps hâtif, cet arbuste allait fleurir, et une petite fauvette à tête noire y commençait déjà son nid. Ainsi, dans ce coin désert qu'avaient marqué de leur empreinte les ravages du temps, les passions de l'homme, ses crimes et ses misères, l'oeuvre de Dieu se révélait encore à moi dans toute sa fraîcheur et toute sa grâce. Là où les hommes avaient mis le feu, la ruine, le meurtre, la pauvreté, le vol et l'abandon, Dieu mettait un oiseau et une fleur. Que ce soit là, mon ami, un emblème! Le malheur des temps, les vicissitudes politiques, les querelles de partis, nos déceptions, nos ressentiments, nos colères, ont accumulé en nous et autour de nous bien des débris: conservons au moins l'aubépine et la fauvette; une fleur et une chanson! ARMAND DE PONTMARTIN. 2 avril 1862. LES JEUDIS DE MADAME CHARBONNEAU Refusé à la Comédie-Française!... Sifflé au théâtre Beaumarchais! Et voir réussir des rapsodies comme le _Demi-monde_, _Dalilah_ et les _Effrontés_! Décidément l'art s'en va, le goût s'en va, la société s'en va, les moeurs s'en vont, les rois s'en sont allés, les dieux s'en iront; c'est pourquoi je m'en vais aussi. Ingrat Paris, tu n'auras pas ma _copie_! Me voici revenu à C..., ma ville natale. C... jouit d'une réputation très-usurpée. D'abord, on m'y prend au sérieux, et il est avéré, parmi mes compatriotes, que je suis un grand homme méconnu, à qui il n'a manqué qu'un peu d'intrigue pour remplacer M. Briffaut à l'Académie; ensuite, c'est une jolie ville située dans un pays charmant. On y est de première force au whist, on y fait bonne chère; on y aura un chemin de fer en 1864. C... possède une bibliothèque, bien connue de M. Libri, une salle de spectacle, où l'on joue la _Tour de Nesle_ tout aussi bien qu'à Montbrison, et où l'on chante _Robert le Diable_ pas plus mal qu'à Angoulême. Donc, décentralisons! Soyons ici comme Coriolan chez les Volsques, comme Thémistocle chez les Perses, et qu'un jour Paris, stupéfait de ma gloire, regrette de m'avoir laissé partir! Justement les lettrés du pays, sachant que j'étais _dans leurs murs_, ont eu une idée lumineuse: ils ont décidé madame Charbonneau, la femme du directeur de l'enregistrement, à donner, tous les jeudis, un thé avec prohibition absolue de boston et de bouillotte. On causera littérature, beaux-arts, théâtre, voyages, épisodes de la vie mondaine. Les commérages seront interdits; les conversations sur la garance, l'_oïdium_, la maladie des vers à soie et le drainage, sévèrement défendues. On aura de l'esprit, c'est dans le programme. De temps en temps, le _monsieur de Paris_ (c'est de moi qu'il s'agit) résumera les questions, les saupoudrera de bons mots, et, s'il y a lieu, le secrétaire de la mairie en inscrira le procès-verbal sur un grand registre à fermoirs. Ce sera, à deux cents ans et à deux cents lieues de distance, une réduction Collas de l'hôtel de Rambouillet, réhabilité par M. Cousin. J'en serai le Godeau ou le Ménage, le Voiture ou le Trissotin. Ici mes instincts de poëte comique se réveillent. (Oui, poëte comique, malgré les boules noires de ces cabotins de la rue Richelieu!) Il me prend envie de m'amuser aux dépens de cette Philaminte d'arrondissement, qui porte, j'en suis sûr, des turbans vert-de-gris, de ces braves gens qui en sont encore à la tragédie, au madrigal et au poëme didactique; de tous ces arriérés dont l'esprit s'habille à la mode de 1810. Chaque jeudi soir, en rentrant, j'essayerai de crayonner les scènes ou les physionomies grotesques qui auront posé devant moi; je colligerai les sottises qui se seront dites et les leçons que Paris aura données, par ma bouche, à la province ébahie. Mon temps d'exil me semblait lourd et bête; je vais le rendre spirituel et léger, en me moquant de ces imbéciles. I Jeudi 15 décembre 186... Tiens! c'est singulier; je n'ai pas ri, ou du moins, si je me suis diverti, ce n'est pas du tout de la façon que j'avais espérée. Je ne suis pas même sûr qu'on ne se soit pas un peu amusé à mes dépens. D'abord madame Charbonneau est une Parisienne, et une Parisienne de l'espèce la plus intelligente; fille d'un artiste sans fortune, mais brillamment élevée, elle m'a rappelé ce type de la belle madame Rabourdin, si minutieusement décrit par Balzac. Son mari, enfant de Paris comme elle, a une physionomie d'ambitieux. D'ici à dix ans, elle en aura fait un receveur général. Son piano est d'Érard; elle est élève de Chopin. Elle s'habille avec cette élégance innée qui ne s'analyse pas. Rien à faire ni à dire de ce côté-là pour les mauvais plaisants. Son thé arrive tout droit de la _Porte chinoise_. Sa cuisinière fait les brioches comme Félix. Pourtant, la soirée ne commençait pas mal. Une petite femme brune, la femme de l'adjoint, madame Galimard, est entrée comme une trombe cerclée de crinoline, en s'écriant: «Vous ne savez pas? Madame Burel a renvoyé Catherine!» Pourquoi madame Burel avait-elle renvoyé Catherine? Un cordon bleu qui avait refusé trois cents francs de gages chez le sous-préfet! On se perdait en conjectures, et cette grande nouvelle menaçait de faire tort aux causeries annoncées, quand la maîtresse de la maison, tournant vers moi son regard pénétrant, me dit avec un spirituel sourire: --Décidément, nous sommes incorrigibles... Vous nous trouvez bien cancaniers, n'est-ce pas, monsieur le Parisien? J'allais répondre. M. Dervieux m'a prévenu; c'est le président du tribunal. --Mon Dieu, madame! ne nous humilions pas trop, et souvenons-nous que les hommes sont partout les mêmes. Au lieu de laisser à monsieur le temps de tourner un compliment ou de déguiser une épigramme, je vais vous raconter ce que j'ai vu de mes yeux et ouï de mes oreilles. La province vous semble avoir le monopole des commérages, des _caquets_ dont parle la Bruyère dans sa fameuse page sur la petite ville. Eh bien, c'était aussi mon avis en 1845, quand je partis pour Paris, où j'allais terminer mon stage. J'avais vingt-cinq ans, et, avant de me décider à être tout à fait magistrat, je désirais essayer de la littérature. Avec quel bonheur je me dis qu'enfin je sortais de notre atmosphère _cancanière_, que je n'entendrais plus que des gens spirituels, causant sur des sujets élevés et des idées générales, que je n'aurais affaire qu'à des artistes, des savants, des écrivains, des inventeurs, des critiques, trop occupés de leurs pensées, de leurs travaux, de leurs ouvrages, pour s'informer de ce qui se passait chez le voisin! Grâce à un hasard providentiel, je me trouvai, au bout de six mois, dans une société essentiellement artistique et littéraire, composée d'un éditeur célèbre, de deux académiciens, d'un philosophe, d'un poëte, de trois peintres et d'un professeur au Conservatoire. Inutile d'ajouter que, dans ce glorieux cénacle, je me proposais, moins ambitieux que Juvénal, de tout écouter et de ne rien dire. Hélas! hélas! six autres mois ne s'étaient pas écoulés, voici ce qui se passait: médisances et caquets pleuvaient comme grêle. L'éditeur avait rompu avec le philosophe; les deux académiciens ne se saluaient plus; le poëte était brouillé, à hémistiches tirés, avec deux des peintres, et il était question d'une rencontre entre le troisième peintre et le professeur. Tout ce petit monde se criblait réciproquement dans un tamis que Pézenas ou Draguignan eût envié à la rue Jacob. Il est vrai que la plupart de ces messieurs avaient des femmes; mais comment supposer que ces dames eussent leur part dans ces bavardages? Vous ne me croiriez pas si je vous le disais, et je me garderai bien de vous le dire... J'étais battu sur mon propre terrain, et je m'abstins de répliquer; je savais par expérience à quel point M. Dervieux était dans le vrai. J'essayai de m'en tirer à l'aide d'une phrase sur l'éternelle similitude de l'homme à travers ses variations apparentes, sur le contraste des cadres ne servant qu'à faire ressortir l'uniformité des tableaux, et je me résumai en ces termes: --La prétention de l'homme est de se _différencier_ constamment, et sa destinée est de se ressembler toujours. --A qui le dites-vous? interrompit M. Verbelin, le juge d'instruction; et, prenant sur la table le livre de M. Sainte-Beuve, _Chateaubriand et son groupe_, il ajouta: --N'êtes-vous pas d'avis que toutes les fautes, tous les malheurs de l'illustre auteur des _Martyrs_ ont été causés par son orgueil? --Oh! oh! pensai-je, voici un Philistin de première force; je tiens ma revanche. Et je m'inclinai en signe d'assentiment. --Eh bien, monsieur, reprit-il, je suis d'une génération qui avait fait de M. de Chateaubriand l'idole, le demi-dieu de sa jeunesse. Pourtant, à force d'entendre dire qu'il était plein d'orgueil, j'avais fini par répéter à part moi: «M. de Chateaubriand est orgueilleux; c'est bien extraordinaire. Tant pis pour lui! Je vais chercher un grand écrivain qui soit modeste; je n'aurai que l'embarras du choix.» Là-dessus me voilà portant mon admiration et mon culte à M. de Lamennais. Peu d'années après, l'on m'apprend que M. de Lamennais a été égaré par l'orgueil. Je passe à M. de Lamartine; je le vois découragé, vieilli, accablé, et l'on me crie: «L'orgueil l'a perdu.» Je cours à M. Victor Hugo; il était à Jersey, et tout le monde redisait en choeur que c'était l'orgueil qui l'avait mené là. Je songeai à M. de Balzac; je sus que, non content d'être un immense romancier, il avait écrit, en grosses lettres, sur la porte de son cabinet de travail: «Être par la plume ce que Napoléon a été par l'épée, et n'avoir pas de Waterloo.»--Je me rabattis sur M. de Vigny; je le rencontrai dans un salon où l'on causait littérature, et je le trouvai fermement convaincu que le théâtre français a fini à _Chatterton_, le roman à _Cinq-Mars_, et la poésie à _Eloa_... J'en conclus que la vanité était probablement une maladie littéraire, et je me promis de ne plus fréquenter que des gens illettrés. Je repartis pour le chef-lieu de mon département. Deux amis intimes, Paul et Gustave, venaient de rompre une amitié de quinze ans, parce que Gustave avait supplanté Paul auprès de la première chanteuse du théâtre. «Tu comprends bien, me dit l'amant éconduit, que je tenais très-peu à Léocadie; elle chante faux, elle a de fausses nattes, un oeil plus petit que l'autre, et le nez rouge dès qu'elle veut monter au _si bémol_ suraigu; mais l'amour-propre!»--J'arrive à mon chef-lieu de canton, une petite ville de trois mille âmes. Deux proches voisins, un peu parents, et les plus honnêtes gens du monde, avaient cessé de se voir et de se parler, parce que l'un des deux avait été nommé membre du conseil municipal, et que l'autre avait échoué... «Vous entendez bien, me dit le candidat malheureux, qu'au fond cela m'est bien égal; c'est même une corvée que j'évite, mais chacun a son petit amour-propre.»--Enfin, je prends gîte dans mon village; on savait que j'étais avocat. Le lendemain, je vois entrer un pauvre paysan; il me demande en sanglotant s'il n'y a pas moyen de se dédire d'un marché où il va payer cent écus un tas de fagots qui vaut cent francs. «Mais, malheureux! lui demandai-je, comment vous y êtes-vous laissé prendre?--Ah! monsieur, hu! hu!... c'est que Jean Pécoul, le marguillier, voulait les fagots; il a poussé jusqu'à deux cent nonante francs... hu! hu!... et je n'ai pas voulu qu'il les ait... Ah! ma pauvre défunte (explosion de sanglots) me le disait bien: «Jacques, la vanité te ruinera!...» Ce fut là ma première consultation; je la donnai gratis. Je mis quelque argent dans la main de Jacques, en lui disant: «Mon ami, je vous félicite et vous remercie; vous venez de réhabiliter M. de Chateaubriand.» Le récit de M. Verbelin acheva de m'aplatir. Madame Charbonneau l'écoutait d'un petit air approbatif. L'assistance me regardait, comme pour me dire: «Eh bien, monsieur le poëte comique, avez-vous toujours envie de vous moquer de nous?» Y aurait-il donc des Parisiens en province, comme il y a des provinciaux à Paris? Les chemins de fer, le nivellement démocratique, le va-et-vient perpétuel d'une société que le centre attire sans cesse et renvoie marquée de son empreinte, tout cela a donc effacé les différences, les disparates sur lesquelles je comptais pour rire? Ces idées vagues se pressaient dans mon cerveau, et je commençais à perdre contenance, lorsque l'on annonça M. Toupinel. Figurez-vous un homme de quarante-cinq à cinquante ans, haut en couleur, un peu gros, drapé plutôt que vêtu dans un de ces amples habits noirs que les hommes politiques ont mis à la mode; possédant une de ces physionomies goguenardes qui dénoncent un amateur de bonne chère, un chanteur de chansonnettes ou un mystificateur de salon. Il portait sous son bras un énorme rouleau de papiers. Son entrée fit sensation. --La parole est à M. Toupinel! s'écria l'assemblée. --La parole est à M. Toupinel! dit madame Charbonneau. --Oh! pour le coup, fis-je dans un nouvel aparté, voici le provincial de lettres dans toute l'expansion naïve de son type primitif; voici la proie que j'attendais. Je suis sûr que ce rouleau de papiers recèle dans ses flancs un poëme sur les vers à soie ou une tragédie de _Ménélas_. Il va m'indemniser, à lui tout seul, de toutes mes railleries rentrées. Attention! On a fait silence; mais, au même moment, la pendule de madame Charbonneau a sonné onze heures; c'est l'heure classique de la dispersion générale et du couvre-feu, dans l'honnête ville de C... Madame Charbonneau a servi une tasse de thé à M. Toupinel en le grondant d'être venu si tard. Il a rengainé son rouleau de papiers. Chacun a repris son paletot, son parapluie et ses socques en répétant: «A jeudi prochain!» Jeudi, je saurai peut-être ce que renfermait le rouleau de papiers de M. Toupinel. II Jeudi, 22 décembre 186... ...Décidément je suis mystifié, et, pour être du parti des rieurs, je me vois forcé de me déserter. M. Toupinel et son rouleau de papiers n'ont pas été ce que je croyais. Je m'attendais à des vers du cru, à une tragédie du terroir, à de la prose de chef-lieu d'arrondissement, et je m'apprêtais à rire; or, voici ce qui est arrivé: Je suis entré chez madame Charbonneau à huit heures précises. La société était au grand complet. M. Toupinel, assis devant une petite table garnie d'un verre d'eau sucrée et d'une lampe Carcel, semblait me guetter au passage comme un animal féroce guette sa proie. Il tenait à la main son éternel rouleau, l'instrument de mon supplice, pensais-je; je ne croyais pas si bien dire! Après que j'ai eu convenablement salué la maîtresse de la maison et ses habitués, après les premières escarmouches sur la pluie et le mistral, il s'est fait un silence solennel. M. Toupinel a décacheté et déplié son paquet, et, au lieu du manuscrit attendu et redouté, j'ai aperçu des liasses de journaux parisiens de toutes les nuances et de tous les formats, des pages de _Revues_, des fragments de livres et de brochures... Je ne comprenais pas encore. «Est-ce que ce monsieur, me disais-je, tient un cabinet littéraire par échantillons?» --Jeune homme, m'a dit M. Toupinel avec la gravité d'un président de cour d'assises, votre présence _dans nos murs_ (ils y tiennent!) va me fournir l'occasion de me dégonfler un peu. Un de mes amis, poëte et homme d'esprit par-dessus le marché, vient de publier, sous cet heureux titre: _les Bévues parisiennes_, un petit livre dont vous avez sans doute entendu parler, et où il prouve, pièces en mains, que vos beaux messieurs du feuilleton et du premier-Paris auraient bien besoin qu'on leur enseignât ce qu'ils sont censés nous apprendre. Moi, je me suis livré, depuis vingt ans, à un travail analogue. J'ai rassemblé, dans les dossiers que voici (il y en avait bien une trentaine), les éléments du procès qui s'instruira tôt ou tard contre le mensonge parisien. J'y prouve, à l'aide de citations exactes et soigneusement datées, qu'il n'y a pas un de vos illustres qui ne se soit contredit cinquante fois sur les hommes et sur les choses; qu'il est littéralement impossible à un lecteur de bonne foi de démêler le vrai et le faux au milieu de ces jugements contradictoires, dont les motifs cachés, souvent inavouables, se découvriraient presque tous dans les plus ignobles coulisses de la comédie parisienne; que ce prétendu bel esprit s'approvisionne constamment, même chez les plus applaudis et les mieux rentés, d'anecdotes et de bons mots qui traînent, depuis des siècles, dans tous les _anas_, de phrases toutes faites, ou, pour parler votre langage, de _rengaines_ aussi vieilles que le premier calembour de M. de Bièvre; et que, si l'on retranchait des courriers de Paris, des vaudevilles, des mélodrames, des petits journaux, des petits volumes à couverture jaune, verte, brune, grise ou bleue, les niaiseries ou les redites, le billon ou la fausse monnaie, il n'en resterait pas de quoi faire l'aumône à un pauvre de province. Voulez-vous quelques exemples? Tenez: dossier no 7; lettre L.; chapitre des chanteurs et de la critique musicale. Je suppose un provincial comme moi, débarqué de la veille à Paris et regardant les affiches de spectacle: «Opéra.--Ce soir, seconde représentation du _Trouvère_: M. Lélio chantera le rôle de Manrique. «--Bravo! _le Trouvère!_ chef-d'oeuvre de l'illustre Verdi, le plus grand compositeur de notre siècle et de tous les siècles, ainsi que me l'ont enseigné, dans la _France musicale_, les frères Escudier; Lélio, délicieux chanteur, dont la voix gagne chaque jour en étendue, en puissance, en fraîcheur, ainsi que me l'apprend le _Constitutionnel_; ce sera superbe; je vais louer une stalle.» Notre homme entre ensuite au café; justement c'est le jour des feuilletons de musique; toute la critique musicale rend compte de la représentation du _Trouvère_. Premier journal sérieux: «Lélio, dans le rôle de Manrique, ce n'a pas été seulement un immense succès, ç'a été une révélation. Enfin, grâce à l'admirable artiste, ce rôle impossible, inintelligible, insoutenable, a pris un corps, une forme, une âme; le mannequin est devenu un homme, et les accents de cet homme ont fait battre tous les coeurs; quant à la voix de Lélio, elle n'a jamais été plus pure, plus puissante, plus étendue, plus jeune, plus fraîche; c'est Nourrit à vingt-cinq ans! Transports, rappel, ovations, rien n'a manqué à son triomphe....» «--Oh! oh! il n'y a pas à s'en dédire; j'ai bien fait de louer cette stalle; je vais passer une bien belle soirée!» Deuxième journal sérieux: «Assurément Lélio a eu de beaux élans dramatiques dans le rôle de Manrique. Pourtant la sympathie même que nous inspire son talent nous engage à lui dire que, dans l'état actuel de sa voix, il a commis une imprudence, et la froideur du public le lui a dit avant nous. Il n'aurait jamais dû se mesurer avec cette redoutable partition, qui exige des moyens dont Lélio est aujourd'hui complétement privé, ni surtout avec le souvenir de Mario, qui a marqué ce rôle de Manrique du sceau de son écrasante supériorité...» Mon provincial fronce le sourcil. Troisième journal sérieux: «L'effet de la représentation de vendredi a été lamentable; Lélio, dans le rôle de Manrique, a consterné ses admirateurs et ses amis. Lélio n'a plus du tout de voix, et il y supplée mal par des mouvements télégraphiques et une pantomime convulsive. Le public a énergiquement rappelé au silence la tourbe des chevaliers du lustre. Ce chanteur si justement fêté à l'Opéra-Comique, a commis une faute immense, en quittant, pour une plus grande scène, le théâtre de ses véritables succès. Nous craignons qu'il ne se relève jamais de ce dernier naufrage.» Voilà mon homme au désespoir. Pour s'achever, il jette les yeux sur un journal léger, tout en dégustant sa tasse de café à la crème. Le journal léger: «M. Lélio est parti pour Chambéry. Il cherche _Savoie_; on ne dit pas qu'il l'ait encore _Trouvère_.» «--Parti pour Chambéry! murmure à part lui le provincial, incapable de comprendre les calembours par à peu près; mais alors il ne joue pas ce soir! L'affiche a donc menti? Que faut-il penser?...»--Il médite pendant une heure les deux lignes du petit journal, sans pouvoir rencontrer de solution raisonnable; ses perplexités redoublent, et il finit par vendre sa stalle, au rabais, à un industriel de la galerie noire. Telle est, monsieur, a continué l'impitoyable Toupinel, telle est, en raccourci, et dans le plus léger de ses cadres, l'image de la critique parisienne. Vous semble-t-il qu'elle réponde parfaitement à son programme: «Renseigner clairement ses lecteurs sur ce qu'ils doivent penser de ce qu'elle juge?» Je ne savais trop que répondre, et j'essayais de reprendre mon aplomb, quand une diversion m'est advenue du dehors; un jeune homme assez élégant est entré dans le salon: il avait commencé sa soirée au théâtre, où l'on donnait la _Juive_. Il nous a annoncé, d'un air tragique, que le ténor, en s'efforçant de lancer un _ut_ de poitrine, avait fait un _couac_ formidable, et que le parterre s'était fâché. --Voilà bien vos publics de province! ai-je dit pour me rattraper: ils condamnent les malheureux chanteurs à crier comme des énergumènes, et adieu le chant, les nuances, la mélodie! --Oh! permettez! a interrompu M. Verbelin; cette mode nous vient de Paris. Je m'y trouvais, l'an passé, au mois d'avril, et j'assistai aux débuts de Tamberlick. La salle était splendide; il y avait là assurément les femmes les plus élégantes, les connaisseurs les plus délicats, la fine fleur du dilettantisme parisien. Tamberlick chanta fort bien le premier acte d'_Otello_: le public fut de glace. Tamberlick fut magnifique d'énergie et de passion dans le troisième acte, qui est sublime: on ne l'applaudit que modérément. Tout ce qui précéda et suivit le fameux _ut dièze_ fut compté pour rien. On avait annoncé cet _ut dièze_; l'assemblée attendait cet _ut dièze_; il lui fallait cet _ut dièze_, auquel Rossini, par parenthèse, n'a jamais songé. Si Tamberlick avait escamoté cet _ut dièze_, non-seulement il serait tombé à plat, mais sa vie n'eût pas été en sûreté. Pensez aux légitimes colères de ces mille Parisiens, dont cent cinquante Russes, trois cents Italiens, et huit cents Anglais, qui forment ce qu'on appelle tout Paris. Ils et elles ont mis leur cravate blanche et leurs diamants, découvert leurs épaules et frotté le verre de leurs lorgnettes, manqué une polka ou une partie de lansquenet, le tout sur la foi d'un _ut dièze_, et cet _ut dièze_ aurait faussé compagnie! On a assassiné pour moins que cela. Sans _ut dièze_, cet homme était un zéro; avec _ut dièze_, c'est un dieu. Que Shakspeare et Rossini s'arrangent comme ils pourront: vive l'_ut dièze_ et Tamberlick _for ever_!--Êtes-vous bien sûr, monsieur, que ce soit là de la musique? --Mais enfin, je ne suis pas musicien, ai-je répliqué avec une certaine impatience; que M. Lélio chante bien ou mal le _Trouvère_, que M. Tamberlick donne ou garde son _ut dièze_, ce sont, après tout, choses d'assez mince importance, et nous avons là une singulière façon de causer littérature... --Patience! a repris l'impitoyable Toupinel en rouvrant son cahier. Dossier no 12, lettre P, chapitre du _courrier de Paris_ et des chroniqueurs. «Gaston B..., jeune peintre de plus d'espérances que de rentes, avait remarqué, aux eaux de Baden, la fille d'un très-riche banquier, Clémentine R... On savait que le père serait inflexible. Heureusement l'amour est ingénieux, et nos deux jeunes gens s'avisèrent d'une ruse des plus spirituelles. Gaston s'introduisit chez le banquier, et y obtint, sur sa bonne mine, l'emploi de premier commis. Au bout de six mois, M. R... raffolait de Gaston. Celui-ci en profita pour lui avouer qu'il avait cultivé la peinture à ses moments perdus, qu'il était élève de M. Ingres, et il lui proposa de faire, _pour rien_, le portrait de mademoiselle Clémentine. Les millionnaires ne sont pas insensibles à ces petites économies: M. R... consentit donc. Gaston fit cent soixante-trois séances. Le portrait était si ressemblant, que M. R..., enthousiasmé, laissa échapper ces paroles, bien attendrissantes dans la bouche d'un homme riche: «Je ne sais ce que je pourrais refuser au peintre dont le magique talent me donne une seconde fille!--Eh bien, monsieur, donnez-moi la première!» s'est écrié Gaston, prompt à la riposte. Esclave du préjugé bourgeois, M. R... commençait une horrible grimace, lorsque l'on a sonné à la porte. Le groom de Gaston lui apportait une lettre d'un notaire de Château-Thierry, sa ville natale. L'honnête tabellion lui annonçait qu'une vieille parente, qu'il connaissait à peine, venait de mourir en lui laissant cinq cent mille francs. Ce dénoûment providentiel et imprévu a déridé M. R... et ramené la joie dans tous ces coeurs. Le mariage se célébrera jeudi prochain à Saint-Roch. Gaston a mis dans la corbeille un exemplaire du _Roman d'un jeune homme pauvre_, de M. Octave Feuillet, magnifiquement relié.» --Voilà, monsieur, ce qui se paye cinquante centimes la ligne dans la capitale du monde civilisé. Découpez cette piquante anecdote en autant de syllabes et de lettres que vous le voudrez. Mettez le tout dans un sac de loto; remuez et tirez au hasard; vous aurez dix, cent, cinq cents anecdotes de même force et de même style, telles que nous les servent vos chroniqueurs. Voulez-vous une autre guitare? Dossier no 14; lettre V, chapitre du comique bourgeois. «Deux couples de la rue Saint-Dénis se trouvaient l'autre soir, au Théâtre-Lyrique; l'on chantait les _Noces de Figaro_. Voici quelques bribes du dialogue que nous avons pu saisir à travers la porte de la loge, laissée entr'ouverte par égard pour une des deux dames, affligée d'un commencement d'embonpoint. M. Bringuet, bonnetier.--Ce Mozart a bien du talent: il faudra que je tâche de l'avoir à mes soirées... M. Dupochet, droguiste.--Mais il est mort! Madame Dupochet, s'éventant avec son mouchoir.--Non, mon ami, tu te trompes, c'est M. Adolphe Adam qui est mort; un autre musicien bien remarquable! M. Dupochet.--Chut! ma bonne amie, tu m'empêches d'entendre madame Ugalde. Madame Bringuet, minaudant.--Je l'aimais mieux dans _Galathée_. Tu sais, monsieur Bringuet? (Fredonnant.) _Verse! verse! verse! verse!_... M. Bringuet, fronçant le sourcil.--Vous connaissez, Malvina, mon opinion sur _Galathée!_... c'est nu, voluptueux, indécent et risqué, et j'ai appris avec beaucoup de peine que notre Élodie l'avait chantée dans son pensionnat. Il faudra que je dise là-dessus un mot d'avertissement à madame Gavinat, sa maîtresse de pension. Ces coupables tolérances ne peuvent que troubler le repos des familles et amener tôt ou tard dans la société des perturbations... M. Dupochet, timidement.--Mais, mon voisin, la société ne craint rien pour ce soir... Si nous écoutions Mozart?... Madame Dupochet, illuminée.--L'affiche a peut-être estropié son nom: ne serait-ce pas Musard?... M. Bringuet, furieux.--Alexandrine!!!» --Est-ce la peine, dites-moi, d'avoir tant d'esprit pour écrire ou pour applaudir de pareilles choses? --Assez! assez! s'écrièrent en choeur les invités de madame Charbonneau. --Oh! par grâce, mesdames, permettez-moi d'extraire encore de mon portefeuille la petite photographie ci-jointe, tombée de la poche d'un Parisien de mauvaise humeur: L'HOMME BIEN INFORMÉ La vogue niaise du _courrier de Paris_, de la chronique et du chroniqueur, a créé, par contre-coup, l'homme bien informé. L'homme bien informé est au chroniqueur ce que le mélomane est à l'artiste, ce que l'ombre est au corps, ce que le lierre est à l'ormeau, ce que Maquet est à Dumas. Voici, par exemple, une pièce nouvelle, une de ces pièces qui passionnent la curiosité publique. Autrefois, dans les temps de barbarie, pendant l'enfance de l'art, l'essentiel eût été d'abord de voir si elle est bonne et bien jouée, puis de tâcher de s'en rendre un compte exact, ensuite de l'analyser fidèlement pour les lecteurs, et enfin de revêtir cette analyse de toutes les élégances d'une forme spirituelle et piquante. Aujourd'hui nous avons changé tout cela: la forme, à quoi bon? Le style, fi donc! Le style, dans la chronique, ne serait qu'un excédant de bagages. Vous voilà gagnant modestement votre place, comme un profane ou un béotien que vous êtes. Arrive l'homme bien informé: poignées de mains à droite et à gauche; il s'assied à vos côtés, et il vous récite à sa façon son cours de littérature dramatique. La pièce a été retardée de quatre jours, parce que le troisième enfant de l'ingénue a eu une fièvre catarrhale, parce que le père noble donnait hier une soirée, parce que le jeune premier chassait à courre, et parce que la grande coquette avait commandé et décommandé cinq fois sa coiffure. Madame F... devait porter, au quatrième acte, une robe rose avec des noeuds lilas; mais elle a su, par des indiscrétions de couturière, que mademoiselle M... en aurait une pareille, et, au moment où l'auteur lui faisait répéter pour la vingtième fois ces mots du coeur, qui doivent emporter le succès de la scène capitale: «Ah! oui, je suis une pauvre femme, une faible créature que l'on opprime et que l'on déchire; oui, une fatale influence m'a enlevé le coeur de mon Ernest; mais je vaincrai ses dédains à force de résignation et de douceur...» madame F... a eu une attaque de nerfs, et n'en est sortie que pour traiter mademoiselle M... de _girafe_ et de _chipie_; ce qui a suspendu la répétition, ces dames devant, en cet instant même, tomber dans les bras l'une de l'autre. Puis l'homme bien informé s'arme de sa gigantesque lorgnette, tourne le dos à la rampe qu'on allume, et parcourt la salle d'un regard de connaisseur. «Ah! voilà madame R... qui entre dans sa loge... Jules doit être au balcon: justement.--Tiens! c'est singulier, le ministre plénipotentiaire du Chili n'est pas encore arrivé, et cependant il sait bien que la petite Clara ne paraît que dans le prologue.--La loge de madame de S... est vide... Ah! je sais pourquoi: elle avait reçu une lettre de Fontainebleau qui lui apprenait que sa belle-soeur était à l'agonie, et elle l'avait supprimée pour ne pas perdre sa première représentation; mais son mari, qui est très-jaloux, a cru que la lettre était d'Albéric, le jeune auditeur au conseil d'État; il a fallu la lui montrer, et ce qu'il y a de bon, c'est que, pendant qu'il la lisait, Albéric était caché dans un placard: ce soir, le couple est dans les larmes, bien que cette soeur n'ait pas d'enfant et laisse trente mille livres de rente...» Ainsi de suite. Voilà le feuilleton dramatique de l'homme bien informé. Vous lisez un roman nouveau: il vous plaît ou il vous déplaît, ceci n'est pas la question. Vous vous demandez, avant de fixer votre jugement, si les caractères sont vrais, si la donnée est originale, si les situations sont pathétiques, si le récit est intéressant, si les descriptions sont belles, en un mot si le roman est bon ou mauvais. Patience! voici l'homme bien informé qui frappe à votre porte; il entre, il jette les yeux sur le livre ouvert; il vous raconte comme quoi l'héroïne est cette dame que vous avez rencontrée à Trouville l'été dernier; l'auteur lui avait demandé la main de sa nièce, cette jolie blonde qui dansait si bien la polka; le mariage a manqué, et c'est pour cela que la nièce et la tante figurent dans le roman. Vous aurez peut-être aussi remarqué, dans ce livre, l'odieux personnage de V... C'est, trait pour trait, un créancier de l'auteur, que vous avez dû voir à la Bourse, le banquier T... Et G..., ce type de vieil avare, hargneux et grotesque! vous savez sans doute qu'il n'est autre que le propre oncle de l'auteur, le notaire P..., qui avait déshérité son neveu, parce qu'il détestait les gens de lettres. Quant à l'épisode tant soit peu risqué de l'enlèvement de la jeune Emma, c'est une histoire vraie qui a fort diverti, l'an passé, tous les baigneurs de Carlsbad; George, le ravisseur, s'appelle, en réalité, Gustave; il est très-lié avec l'auteur, à qui il a naturellement tout raconté. Aussi ce roman fait-il un bruit d'enfer en Bourgogne, où la famille de la jeune personne compte beaucoup de parents et d'amis. Le libraire de Dijon, à lui tout seul, en a vendu cent cinquante-cinq exemplaires... --Mais que pensez-vous de l'oeuvre en elle-même? il me semble que les caractères sont un peu forcés, les incidents invraisemblables, les descriptions oiseuses, le style à la fois prétentieux et incorrect... --Je l'ignore et ceci importe peu, vous répond l'homme bien informé: ce qu'il y a de pire, c'est que l'auteur n'avait pas de traité avec B... son libraire. B... a perdu beaucoup d'argent dans l'affaire des _Petites Voitures_, où il s'était mis, comme vous savez, à l'instigation de X..., un de ses bailleurs de fonds, et maintenant il est possible que ce roman qui a été tiré à douze mille, ne rapporte rien de plus que les cinq cents francs touchés contre livraison du manuscrit... etc., etc., etc.» Voilà comment l'homme bien informé entend et pratique le feuilleton littéraire. Passons maintenant à la politique: nous sommes ici sur un terrain glissant; tâchons de ne pas tomber. Vous êtes inquiet (simple conjecture) de la tournure que prennent les événements: vous vous demandez avec angoisse si la société sera assez forte pour résister à cette propagande des mauvaises doctrines, favorisée par la connivence ou la faiblesse des honnêtes gens. Il est question d'une guerre avec une des puissances du Nord et peut-être avec l'Angleterre. L'Italie est en feu; on parle d'un changement de ministère, d'une convocation des Chambres; le commerce souffre, les affaires languissent; bref, toutes les grandes idées de droit public, de politique internationale, de religion, de morale, de liberté, d'autorité, d'ordre et de désordre, sont soulevées par ce souffle d'orage qui précède les catastrophes. Vous recevez la visite de l'homme bien informé, et vous lui communiquez le résultat de vos méditations graves et tristes.--«Mon cher, vous n'y entendez rien, vous répond-il d'un air dégagé. L'ambassadeur de Russie voulait donner un bal le 17 février; l'ambassadrice ne voulait le donner que le 19, parce qu'elle avait demandé à Gênes une cargaison de fleurs qui devait lui arriver par le _Sirius_, que les événements ont empêché de partir mardi. Il y a eu une petite querelle de ménage; l'ambassadrice, qui est fort vive, a écrit à sa mère, qui est très-fière, et qui a rappelé sa fille: un correspondant de l'agence Havas passait devant la porte cochère au moment où l'on chargeait les voitures; il en a conclu que l'ambassadeur avait redemandé ses passe-ports, et il l'a dit à N..., son cousin, huitième d'agent de change, qu'il a rencontré allant à la Bourse. La rencontre avait lieu, mercredi, à une heure, à l'angle de la rue Royale et de la rue Saint-Honoré. N... a eu le temps, dans le trajet, de réfléchir sur cette nouvelle, et il en a conçu l'idée de jouer à la baisse sur toutes les valeurs. Tout son plan stratégique était fait avant qu'il arrivât au tourniquet. S'approchant d'un groupe où il a reconnu D..., H... et E..., trois intrépides gobe-mouches, il leur a annoncé que deux ambassadeurs, munis de leurs passe-ports, allaient partir dans la soirée; que le _Moniteur_ d'après-demain publierait la déclaration de guerre; qu'il y aurait un appel immédiat aux Chambres, un remaniement complet du ministère et un emprunt de seize cents millions. Ces nouvelles ont circulé avec une rapidité électrique; la manoeuvre de V... a parfaitement réussi; il y a eu une baisse énorme sur toutes les valeurs; ce qui, par parenthèse, a fait perdre deux cent mille francs à Z..., le célèbre rédacteur de votre journal de prédilection, lequel, rentrant chez lui de très-mauvaise humeur, a écrit, _ab irato_, sur la fièvre de l'agiotage, le progrès des mauvaises doctrines, les périls de la société, la corruption des moeurs, les excès de la mauvaise presse, l'imminence des bouleversements les plus horribles, ce fameux article qui a fait tant de bruit et vous a tant effrayé... etc., etc... etc...»--Voilà le premier-Paris politique tel que le professe l'homme bien informé. Quelle belle politique et quelle belle littérature! --Et quelle belle vie, si nous nous accoutumons à veiller jusqu'à minuit! reprit madame Charbonneau, qui trouvait sans doute ma pénitence assez longue. Vite, une tasse de thé, et à jeudi prochain! M. Toupinel pourra se recueillir d'ici là; il fouillera, j'en suis sûre, au fond de son bissac, et en tirera encore quelque pièce bien accablante pour ce misérable Paris. --C'est possible, belle dame, mais j'aurai soin de relire auparavant la fable du _Renard et les Raisins_, dit M. Toupinel tenant son chapeau d'une main et son portefeuille de l'autre. III Jeudi, janvier 186... --Ce soir, dit M. Toupinel en fermant ses gros cahiers, au lieu de faire défiler sous vos yeux cette masse de contradictions, de paradoxes, de bévues, d'âneries et de vieilleries de toutes sortes, qui ne vous apprendraient rien, et compromettraient dans l'esprit de ces dames la plupart de leurs auteurs favoris, j'aime mieux vous montrer une autre face de la question, traitée en raccourci dans la lettre que j'ai l'honneur de vous présenter. Il faut vous dire que je possède, non loin de Lodève, un ami qui s'appelle Auguste Clérisseau, et qui a été, il y a trente-trois ans, mon camarade de collége à Stanislas. Il était, comme moi, fou de musique, de littérature, de poésie, de peinture, de toutes les belles choses qui ne fleurissent qu'à Paris, et quiconque m'eût dit alors que Clérisseau passerait trente ans sans remettre le pied dans la capitale par excellence, m'eût paru un bien mauvais prophète. Mais l'homme propose et Dieu dispose. A peine sorti des bancs de philosophie, Clérisseau se trouva chef de famille par la mort de ses parents: il fallut recueillir et débrouiller une succession embarrassée. Bientôt l'amour se mit de la partie: il ne perdit pas Troie, mais il retint mon ami, qui, pour s'en guérir, se maria; puis les enfants arrivèrent à la file, et leurs petits bras enlacés autour du cou de leur père lui furent des chaînes d'autant plus fortes qu'elles étaient plus faibles. D'ailleurs, pour aller de Lodève à Paris, il fallait alors cinq nuits et six jours: on partait avec des cheveux blonds, et on débarquait rue de Grenelle-Saint-Honoré avec des cheveux gris. Était-ce la poussière? Était-ce la durée du voyage? Les érudits ne s'accordent pas sur cette question que l'histoire éclaircira. Petit à petit les années s'écoulèrent: Auguste dut songer à marier Victorine, sa fille aînée. Antoine, son fils, n'avait pas la vocation militaire; on lui fit un remplaçant, qui, vu le congrès de la paix et la guerre de Crimée, coûta horriblement cher. Louise, la fille cadette, voulut entrer au couvent; on pleura beaucoup, et on travailla de bon coeur à sa dot et à son trousseau. Jacques, le second fils, eut des velléités d'alexandrins, ce qui exigea, de la part de ses parents, la plus énergique surveillance. Ensuite madame Clérisseau tomba malade. Son médecin lui ordonna d'aller passer l'hiver à Nice, et Auguste était trop bon mari pour ne pas l'y accompagner. Elle y mourut au bout de cinq mois; mais le médecin de Nice assura qu'elle serait morte six semaines plus tôt si elle était restée chez elle, et ce fut une consolation pour l'époux inconsolable. On était alors au printemps de 1859. Une fois son deuil expiré,--et Clérisseau le fit durer en conscience,--il se trouva un peu plus libre qu'il ne l'avait jamais été depuis le collége, où il ne l'était pas du tout. Antoine, l'exonéré, plaidait avec succès le mur mitoyen; Jacques, le poëte, était clerc d'avoué. Victorine, bien mariée, Louise religieuse, n'avaient plus besoin de leur père. Clérisseau, enrichi par le décès d'un oncle tombé en enfance avant d'avoir le temps de le déshériter, songea à Paris qu'il regrettait toujours, et m'y donna rendez-vous pour le mois d'avril: il se proposait, me disait-il, de reprendre où nous l'avions laissée notre charmante camaraderie, et il réglait d'avance le programme de nos journées parisiennes. Nous irions aux Italiens et à l'Opéra, comme au beau temps de madame Malibran et de _Robert le Diable_, de Rubini et de la _Sylphide_; au temps où nous _faisions queue_, par un froid de dix degrés, dès deux heures de l'après-midi. Nous suivrions les cours de la Sorbonne et du collége de France, comme à l'époque où nous allions applaudir MM. Guizot, Cousin et Villemain. Nous irions le matin à l'exposition de peinture, le soir au Théâtre-Français, pour nous décider enfin entre les classiques et les romantiques, entre Ingres et Delacroix, entre Racine et Victor Hugo. Nous ferions quelques excursions à travers ce qui reste du vieux Paris, afin d'y amasser des trésors de couleur locale, d'en bien pénétrer le sens et l'histoire, d'y recueillir une à une ces reliques du temps passé, sans lesquelles toutes les magnificences présentes ne sont que luxe de parvenu. Il profiterait, lui, Clérisseau, de quelques anciennes connaissances qui nous ouvriraient les salons les plus spirituels et les plus lettrés de Paris, pour réapprendre à causer, ce que l'on oublie en province; pour renouer le fil de ces conversations délicates, fines, légères, élégantes, polies, qui sont un des charmes et une des gloires de la société française: «Tu le vois, ajoutait-il avec une simplicité touchante, je m'accroche où je peux, comme le naufragé: mon coeur est mort, sauf ce que j'en garde pour mes enfants; je veux chercher avec toi un refuge dans les jouissances de l'esprit, de l'imagination et de l'art.» Il arriva ce qui arrive presque toujours aux rendez-vous les mieux raisonnés. J'y manquai, une affaire urgente me retenait ici: un mois après, j'étais à Paris, je courus rue de l'Université, hôtel des Ministres, où Clérisseau s'était logé; au lieu de sa bonne figure, j'y trouvai la lettre que voici: «Pardonne-moi, mon cher ami, de m'être enfui avant ton arrivée, comme je te pardonne d'avoir manqué la mienne. Tu sais l'histoire de ce Marseillais qui, descendu la nuit dans un de ces affreux hôtels voisins de la gare et n'ayant aperçu le lendemain matin, de sa fenêtre, que les terrains vagues, les tuyaux de cheminée, les boutiques borgnes de la rue de Lyon et la grande muraille noire de la prison de Mazas, s'écria avec son accent inimitable: «C'est là leur Parisse!!!» et, haussant les épaules, repartit immédiatement pour Marseille sans vouloir en connaître davantage. Eh bien, mon vieux camarade, j'ai fait, sauf les détails, comme ce brave citoyen de la Cannebière. Voici le bulletin de mon odyssée parisienne. «Le premier soir (1er avril, date fâcheuse!) je retournai d'instinct à nos premières amours et j'allai aux Italiens.... Un parterre à moitié vide, une salle somnolente, quelques bravos inintelligents ou d'une froideur glaciale, voilà pour le public; de vieux chanteurs ennuyés, disant du bout des lèvres une musique qu'ils ne comprennent plus, voilà pour les artistes. Mon voisin de stalle m'affirmait, entre deux bâillements, qu'Assur, Sémiramide, Arsace et Idreno avaient, à eux quatre, deux cent dix-sept ans; je n'ai pas vu leur acte de naissance, mais je suis tenté de le croire. Ce qu'il y a de plus drôle,--ou de plus triste,--c'est que j'avais lu, le matin même, un article écrit par un beau monsieur, porteur de magnifiques favoris plus noirs que nature, article d'où il ressortait que chacun de ces artistes avait chanté comme un ange, qu'on les avait acclamés, rappelés, couverts de fleurs, que l'enthousiasme de la salle tenait du délire, que l'on n'avait jamais assisté à pareille fête, et une foule d'_et cætera_. On m'a dit que c'était là de la critique transcendante, à l'usage des raffinés du dix-neuvième siècle. «Le lendemain, je suis allé faire un tour à la Bourse. O mon ami, quels échantillons de l'espèce humaine! quelles vociférations sauvages! quel monde! quelle langue! quel temple! quel dieu! Mais, ce qui m'a le plus étonné, c'est que j'ai rencontré là, se pavanant et gesticulant au milieu des groupes, trois ou quatre de mes compatriotes qui n'oseraient plus se montrer dans nos rues, de peur d'être lapidés par les gamins et hués par les honnêtes gens. Le notaire Véruchon, par exemple, qui, avec ses airs de bon apôtre, avait capté la confiance de nos riches et de nos pauvres, et a levé le pied en réduisant à la misère plus de cinquante familles! Et Fourcheux, le négociant fripon, dont la faillite a désolé notre marché! Véruchon et Fourcheux étaient là, drapés dans des raglans magnifiques, et causant gravement affaires avec d'autres raglans qui, très-probablement, ne valaient pas mieux. Il paraît que la province envoie comme cela, à Paris, ceux de ses enfants qui lassent son indulgence maternelle, et que Paris s'en accommode fort complaisamment. Plusieurs de ces émigres involontaires amassent une belle fortune; ils ont alors pignon sur rue, appartements blanc et or, chevaux, voitures, livrée, chinoiseries, tableaux, chalets, villas, crédit ouvert chez Chevet, grandes et petites entrées à l'Opéra. Maintenant, après ces échauffantes journées, sans cesse ballottées entre le million et l'_exécution_, figure-toi ces scories vivantes de la province _expurgata_, se répandant le soir dans les théâtres, dans les cabinets de lecture, dans les divans, partout où s'étalent les oeuvres d'art, où se discutent les productions de l'esprit: quels gourmets de friandises intellectuelles et morales! quels dignes appréciateurs des délicatesses de la pensée et des délicatesses du coeur! quels juges infaillibles, quels experts autorisés en matière de sentiments, d'idées, de nuances, de scrupules, de raffinements chevaleresques! Quel excellent contrôle pour les pudeurs de l'âme, les chastes et romanesques tendresses, les saintes austérités de l'honneur, les rudes exigences de la probité, les respects et les grandeurs de l'histoire! Et si la littérature est l'expression de la société, que sera la littérature chargée d'exprimer une société pareille? «Cette littérature, je l'ai retrouvée, le même soir, aux petits théâtres: dans ces théâtres où nous avions eu autrefois de si bons accès de fou-rire, j'ai cherché vainement un mot spirituel ou franchement gai. En revanche, d'ignobles gravelures, et surtout des exhibitions et des danses à faire rougir un _turco_: il n'y a plus de comiques, il y a des queues-rouges: il n'y a plus d'actrices, il y a des jambes: les pièces _à femmes_, les rôles à corset, à maillot, _à cuisses_, le _collant_, la polka finale, qui permet aux comédiennes de l'endroit de montrer aux binocles de l'orchestre tout ce que cache le peu de robe qu'elles portent encore; par là-dessus quelques beaux défilés et quelques décorations splendides, voilà le dernier mot de l'art dramatique en 1861. Parole d'honneur, j'aime mieux le pauvre petit théâtre de mon chef-lieu, et cela pour trente-six raisons; la première, c'est que je n'y vais jamais; dispense-moi des trente-cinq autres. «Pour m'indemniser un peu, j'ai voulu aller à l'Exposition. Tu te souviens, mon ami, de celle de 1831, la dernière que nous ayons visitée ensemble, où éclatèrent à la fois les _Moissonneurs_ de Léopold Robert, le _Cromwell_ et les _Enfants d'Edouard_, de Paul Delaroche, la _Médée_ et la _Liberté_, d'Eugène Delacroix, les merveilleuses toiles de Decamps, les tableaux de Schnetz, d'Ary Scheffer, de Marilhat, de Delaberge, de Johannot, de Roqueplan, de Louis Boulanger, de Poterlet, de Dévéria, de Chenavard, de Paul Huet! Et, parmi les visiteurs de ce _Salon_, quel entrain! quelle verve d'admiration! quelle fougue de colères! Que de jeunesse dans ces yeux ardents, dans ces longues chevelures, dans ces chapeaux de ligueurs, dans ces justaucorps de velours! C'était risible peut-être, mais c'était passionné, fervent, convaincu. Cette fois, j'ai rencontré, dans les allées ratissées des Champs-Elysées, de bons bourgeois, bonnetiers ou notaires, avec leur livret sous le bras, préparant paisiblement leur pièce blanche et allant chercher ce régal artistique pour se délasser de leurs affaires. A ce nouveau public, un petit art friand et malsain sert une peinture proprement faite, où des qualités matérielles fort remarquables, mais très-uniformes, déguisent mal la pauvreté du style, l'absence de conviction et le néant de la pensée. Au bout de deux heures, je suis sorti avec un peu de tristesse et beaucoup de migraine. «En revenant, je suis entré dans un cabinet de lecture: j'avais jeté un coup d'oeil sur la devanture, et voici les titres des livres le plus en évidence, étalés à la place d'honneur: les _Cotillons célèbres_; les _Femmes galantes_; les _Maîtresses royales_; _Comédiennes et Courtisanes_; _Mémoires anecdotiques sur madame du Barry_; l'_Amour_; les _Souvenirs de Rigolboche_; les _Femmes de la Régence_, etc., etc. J'allais demander quelques explications à la maîtresse de l'établissement, lorsque la porte vitrée s'ouvrit avec fracas... Un coup de vent, un tourbillon, une mèche de cheveux voltigeant sur un crâne dénudé, un teint livide, un oeil fiévreux, un paletot-sac friable comme de l'amadou, un chapeau rougi par la pluie, un pantalon tombant en charpie sur des bottes éculées, tout cela, cher ami, c'était Marc Stéphen, notre ancien _copin_ du collége Stanislas, maintenant critique, fantaisiste, bohème, homme de lettres. «J'avais vu la veille, à la Bourse, des martyrs de l'argent; à présent, j'avais sous les yeux un martyr de la littérature; créations parisiennes, mon cher, et qui doivent nous consoler de rester attachés où nos chèvres broutent! Ce Marc Stéphen n'est ni un imbécile, ni un enfant trouvé; il a fait de très-bonnes études; il appartient a une excellente famille de Draguignan; il pourrait être aujourd'hui un bon _gentleman farmer_, tranquille, honoré, utile, cultivant ses terres, faisant le bonheur d'une honnête femme. Mais, au sortir de l'école de droit, le démon littéraire l'a saisi et n'a plus lâché prise. Il souffre, il jeûne, il patauge dans tous les cloaques de Paris. Ses propriétés, vendues à bas prix, se sont monnayées en quelques fragiles capitaux; ceux-ci, à leur tour, se sont gaspillés en impôts ordinaires et extraordinaires que la bohème pauvre prélève sur la bohème riche: dîners offerts aux confrères qui délivrent des brevets de génie; argent prêté, sur le boulevard, à des Schaunard faméliques; fondations de petits journaux destinés à démolir les vieilles réputations, à en créer de nouvelles, et à mourir d'inanition à leur cinquième numéro, faute d'un sixième abonné. Bref, au bout de trois ans, tout l'avoir de Marc Stéphen s'en était allé; le talent n'était pas venu, et la gloire encore moins! Il a trente ans à peine, et il paraît en avoir soixante. Pour un million en perspective et un fauteuil à l'Académie, nous n'accepterions, ni toi ni moi, la somme de tortures, de privations, de déboires qui compose son existence; mais il est rivé à cette existence horrible comme un forçat à sa chaîne; il ne pourrait plus respirer un autre air, ni vivre une autre vie! En le voyant au seuil de cette sombre et humide boutique, crotté, mouillé, hâve, blême, décharné, presque en haillons, sous un ciel bas, qui, depuis trois semaines, n'a pas cessé de tamiser une pluie fine et drue, je n'ai pu m'empêcher d'évoquer en idée le ciel de la Provence, les plaines du Var, et de me figurer cet infortuné galérien de la fantaisie à la place où il devrait être, au milieu des lentisques et des citronniers, sur la terrasse d'une jolie villa, souriant à une jeune mère entourée de joyeux enfants. «Marc Stéphen était dans un de ses moments d'âpre franchise: le malheureux n'avait pas dîné la veille! Il m'a pris le bras, et, m'entraînant hors du cabinet de lecture, il m'a dit d'une voix saccadée comme une pulsation fébrile: «--N'écoute pas cette vieille débitante de poisons! Tous les livres qu'elle t'offre sont des ordures... Mais voilà comment se font les succès maintenant! Une compagnie d'assurances, une société en commandite entre le livre, la pièce et le juge: loue-moi, je te loue; vous nous louez, nous vous louerons, ils se louent; et le public achète! Hachette! Tiens! je fais des mots à présent! «Et, de sa voix stridente, Marc Stéphen entonna une philippique furieuse contre nos célébrités littéraires; elles y passèrent toutes ou presque toutes: celui-ci vendait sa plume au plus offrant; celui-là mettait en coupes réglées la vanité des auteurs et des artistes: A... était un histrion, B... un charlatan, C... un bavard, D... une girouette, F... s'était compromis dans une affaire véreuse qui le plaçait sous la dépendance d'une courtisane madrée; G... vivait des bienfaits d'une femme entretenue qui prêtait à la petite semaine; L.... s'abrutissait d'eau-de-vie pour se consoler de l'infidélité d'une actrice qui l'avait trahi pour son coiffeur; M..., enragé défenseur des bonnes doctrines, avait des moeurs suspectes, et n'eût pas complété le nombre des dix justes nécessaire au salut des villes maudites; P.... avait fait de l'emprunt une science rivale du whist et des échecs. Il y en avait, comme cela, pour tous les goûts et pour toutes les lettres de l'alphabet. A en croire Marc Stephen (mais je ne le crois pas, il était trop en colère!), il y aurait quelque chose de bien extraordinaire. Ces illustres, ces fiers démocrates de la littérature seraient des _libéraux_ et des Spartiates pour rire. Ils se soucient de la liberté comme des vieilles lunes: l'un spécule sur un titre, l'autre sur un vice; un troisième, pour rouler carrosse et dîner chez Véfour, s'est fait l'homme lige d'un riche agioteur qui lui paye ses vertus à tant par mois et ses opinions à tant la ligne; presque tous les journaux à grandes fanfares et à grand style appartiennent à des hommes d'argent qui nourrissent, voiturent, gouvernent, enrichissent et aplatissent les hommes d'idées. Ces Cassius et ces Catons de la démocratie littéraire ont une attitude admirablement héroïque et intrépide vis-à-vis du bon Dieu, du pape, des évêques, des curés, des religieux, des religieuses, des royautés déchues, des grandeurs du passé, et, en général, de toutes les puissances qui ne peuvent pas ou ne veulent pas se défendre en ce monde; mais (c'est toujours Marc Stephen qui parle), dès qu'il s'agit des pouvoirs en plein exercice, des grandeurs du moment, des princes et princesses possédant un palais, un salon à manger et une antichambre, la scène change; leur échine devient d'une étonnante souplesse; ils en remontreraient aux courtisans de Versailles et de l'OEil-de-Boeuf. Comme tous les gens mal élevés, ils ne saluent pas du tout ou ils saluent trop bas; leur vie se partage entre l'insolence et le servilisme: il y en a qui, s'il le fallait absolument, prouveraient au prince Napoléon que c'est lui qui a pris Sébastopol; il s'en rencontre qui, pour se rendre utiles et agréables, allumeraient les candélabres, battraient les tapis et frotteraient les assiettes chez telle princesse à la mode ou tel ministre prépondérant. Je te répète que c'est Marc Stephen, Marc Stephen affamé, furibond et frissonnant de fièvre, qui débitait à mon oreille toutes ces choses incroyables; je ne les crois point, et je n'en prends pas la responsabilité. «Il parla ainsi pendant une heure, âpre, excessif, nerveux, forcené, parfois éloquent. Au moment où, passant en revue mes auteurs de prédilection, il entamait Octave Feuillet, j'essayai de l'arrêter: «--Je dois t'avouer, lui dis-je, que les belles dames de mon arrondissement ont un faible pour celui-là. «--Les belles dames de partout, depuis le palais jusques au comptoir, et c'est ce qui m'enrage! a repris mon homme en redoublant de fureur; mais il le payera... Vois-tu, Clérisseau! c'est encore là une des industries de cet exécrable Paris. Quand un succès est trop éclatant pour qu'on puisse l'amortir, on procède par le moyen contraire. On étouffe le triomphateur sous son triomphe, comme Néron étouffa ses convives sous une pluie de roses. Si tu vivais parmi nous, tu rencontrerais quelques-uns de ces fruits secs du succès de vogue: ils te feraient pitié; leur vie se passe à expier l'engouement d'un trimestre. Ils ont beau faire, ils ont beau dire: «Mais, Athéniens, regardez-moi! Je suis le même homme que vous avez fêté, couronné, déifié...» Vains efforts! C'est à peine si l'on se souvient de leur nom et de leur date. Les malins le savent bien, et, quand un succès les offusque, ils s'arrangent en conséquence. Aussi, lorsque je vois le héros du jour porté à bras tendus sur le pavois de vingt feuilletons, au milieu des acclamations de la foule, sais-tu à quoi je songe? Au boeuf gras, revêtu d'une housse à crépines dorées, enguirlandé de festons et de bouquets, présenté aux grands de ce monde, escorté de tous les dieux de la fable, assourdi de clarinettes et de trombones... et mené à l'abattoir... l'abattoir, l'oubli!... «Mon coeur se serrait pendant que Marc Stephen me révélait ainsi les misères de ce trottoir parisien que nous avons quelquefois la bonhomie d'envier. Tout à coup il s'est arrêté, et, pressant ma main avec un mélange d'amertume et de cynisme, il m'a dit:--Mon ami, je viens de te faire pour cinq francs de littérature; prête-moi cent sols!... «J'ai tiré à la hâte trois ou quatre louis et les ai glissés, en rougissant, entre ses doigts qui tremblaient un peu; il m'a remercié du regard, et, bégayant une parole d'adieu, il a disparu dans le passage Jouffroy. «Que te dirai-je? Je commençais à en avoir assez de ma nouvelle épreuve parisienne, à trente années de distance. Tu n'arrivais pas, et je ressentais d'heure en heure une impression analogue à celle que l'on éprouve lorsque l'on retrouve quinquagénaire, triste, désabusée et ridée, une femme que l'on a aimée à vingt ans. Cependant il me répugnait de lâcher prise si vite. Un monsieur, connaissance très-éphémère que j'avais faite dans le wagon et qui m'avait suivi dans mon hôtel, m'assura que l'on avait encore à Paris énormément d'esprit, qu'il ne s'agissait que de savoir le trouver. Mon cicérone d'occasion prétendait qu'il n'y avait plus de salons; mais il ajoutait que, si je voulais aller m'asseoir dans un café du boulevard qu'il me désigna, j'entendrais des choses excessivement spirituelles et plaisantes; je me le tins pour dit, et, vers cinq heures, j'étais installé devant une table, entre la colonnade des Variétés et le coin de la rue Vivienne. L'absinthe coulait à pleins bords dans les verres de mes voisins. «Je pris machinalement un petit journal, qui passe pour avoir, à lui seul, plus d esprit que tous les autres ensemble: j'y lus des anecdotes de coulisses, destinées à renseigner les cinq parties du monde sur les détails de la vie privée des barytons et des jeunes premiers, des comiques et des ingénues. Celui-ci a un tilbury, celle-là est meublée en palissandre; cet autre a un valet de chambre qui joue à la Bourse, cette autre possède une soubrette qui sait le latin. Ces particularités si intéressantes, attendues et accueillies avidement par un public spécial, redoublent chez tous ces gens-là le sentiment de leur importance: ils sont gonflés comme des ballons. Puis s'alignaient les lettres aigres-douces, échangées entre directeurs, auteurs, critiqueurs, nouvellistes, chroniqueurs; les feux croisés de répliques, de réclames, de récriminations, de démentis; poignées de mains qui voudraient bien être des griffes pour percer jusqu'à l'os; parades en plein vent de tous les amours-propres, de toutes les haines, de toutes les colères, de tous les scandales de ce petit art, de cette basse littérature, dont vivent dix mille Parisiens et qui vitaux dépens de cinquante mille autres. C'était tout: les dernières pages appartenaient aux annonces: boutique sur boutique! Impatienté de ma lecture, je voulus me dédommager en écoutant. C'est ici que le véritable esprit français entre en scène. «Justement cinq ou six célébrités s'étaient groupées près de ma table. Il y avait là les héros du succès d'argent, des hommes dont les calembours sont cotés entre l'Orléans et le Crédit mobilier; des capitalistes qui, en faisant rimer _je t'aime_ avec _bonheur suprême_, ont amassé cent mille livres de rentes. J'étais tout oreilles. Deux de ces messieurs avaient des physionomies d'employés aux pompes funèbres: un troisième venait de jouer à la hausse: il perdait en huit jours ses droits d'auteur de toute l'année: vingt bordées de sifflets ne l'auraient pas tant consterné. Deux autres discutaient violemment sur la question de savoir s'ils confieraient leur prochain rôle travesti à mademoiselle Alphonsine ou à mademoiselle Virginie: «Je te dis qu'Alphonsine a plus de _chien_! «--Oui, mais Virginie est la _toquade_ de ces petits gandins de l'orchestre... «Ils en étaient là de leur discussion, lorsque survinrent deux autres de leurs spirituels confrères; la conversation s'anima: j'écoutais à en perdre la respiration. «--Bonjour, ma _vieille_... Eh bien, ce pauvre B... a _remercié son boulanger_! «--Hélas! oui; c'est comme D... il vient de _dévisser son billard_. «--Ah! que veux-tu? il était trop _pochard_; il prenait trop de _casse-gueule_; il était _paff_ quatre ou cinq fois par semaine; il n'y a pas quinze jours que je le rencontrai aux _Délass.-Com._, il avait _tordu le cou à vingt perroquets_. Enfin, le pauvre diable, il a _cassé sa pipe_! «--Que fais-tu ce soir? «--Je vais _siffler une chope_, puis je _dégoiserai une babillarde_ à papa, qui a _le sac_; ensuite, je me mettrai _dans une roulotte_; j'enverrai mon _larbin_ chercher Césarine, qui est dans la _dèche_, et, si elle veut, nous irons _bouffer_ quelques pieds truffés au _pavillon d'Armenonville_. «J'étais ahuri; je me demandais si mes deux voisins parlaient le lapon, l'iroquois ou le taïtien. Un garçon, à qui je donnai la pièce blanche, eut pitié de moi; lorsque tout le monde se fut levé pour aller dîner, il me nomma les deux causeurs: c'étaient deux vaudevillistes _éminents_. «--Mais, lui demandai-je, quelle est donc cette langue? «--C'est tout ce qu'il y a de mieux porté... Ces messieurs, qui ont tant d'esprit, ne peuvent pas parler comme vous et moi... «--Soit; mais que veut dire, par exemple, dévisser son billard, remercier son boulanger, casser sa pipe? «--Ah! l'on voit que monsieur est de la province: cela veut dire mourir. «--Et se mettre dans une roulotte?--Prendre une voiture.--Et _dégoiser une babillarde_?--Écrire une lettre.--Et avoir le sac?--Être riche.--Et tordre le cou à vingt perroquets?--Boire une infinité de erres d'absinthe.--Et être dans la dèche?--N'avoir pas le sou... Mais, pardon, monsieur, voilà le public qui nous arrive: il faut que je me _sylphide_... Une demie au cinq! pas de Cogne au six! _L'Entr'aque_ demandé! Le _Const._ au neuf! Il est en main! Vlà, m'sieu, v'là... «Là finit ma première et dernière leçon de français moderne, à l'usage des hommes d'esprit et des garçons de café. Je me remémorai le français de Pascal, de la Bruyère, de Fénelon, de _Gil-Blas_ et de _Zadig_, et je me dis que décidément la langue n'était pas en progrès; puis je songeai à ces salons ouverts autrefois à toutes les grâces, à toutes les élégances de l'esprit et du langage, et, vois à quel point un provincial peut-être arriéré! je regrettai ces salons. «Il me restait encore une derrière épreuve à tenter; une longue et consciencieuse promenade à travers ce vieux Paris que nous aimions tant, et où, tant de fois, dans nos belles années de romantisme, nous avions pris plaisir à ressusciter les grandes figures de l'histoire, les grandes poésies du passé. Te souviens-tu de nos émotions et de nos extases quand parut, il y a trente ans, ce roman étrange de _Notre-Dame de Paris_, où déjà Victor Hugo demandait compte de tant de démolitions et de ruines?--Qu'avez-vous fait, disait-il, de ceci et de cela, et de cette autre chose encore, et de ce bijou de la Renaissance, et de cette dentelle du moyen âge, et de ces rosaces, et de ces ogives, et de ces sculptures, et de ces vieilles maisons qui ressuscitaient un siècle, et de ces rues tortueuses, pleines de souvenirs et de mystère, où l'imagination s'égarait sur les pas du temps? Et son génie, dès lors fertile en énumérations, déroulait en trente pages le tableau de ses griefs de poëte et d'antiquaire contre le Paris nouveau, le Paris blanchi à la chaux, élargi à l'équerre, tiré au cordeau, des niveleurs, des badigeonneurs et des maçons... Grand Dieu! que dirait-il aujourd'hui? Ce n'est plus la poésie et l'histoire de Paris que l'on détruit; c'est son âme, ce sont les derniers traits de son caractère, les derniers détails de sa physionomie; c'est sa vie, cette vie mystérieuse et intime qui, pour les villes comme pour les individus, pour les nations comme pour les familles, ne consiste pas dans la splendeur des palais et la régularité des édifices, mais qui réside dans un ensemble d'idées, de sentiments et de choses, unis par une solidarité séculaire et légués par les générations éteintes aux générations nouvelles. Là où j'avais laissé des rues, des maisons, des jardins, des monuments, des reliques, je trouvais de vastes espaces, sillonnés de grosses charrettes, qui empêchaient les passants de s'entendre, hérissés d'échafaudages qui dressaient sous un ciel sombre leurs sinistres silhouettes, encombrés d'échelles, de brouettes et de poulies, infestés de poussière ou d'une boue gluante qui faisait glisser les piétons, retentissants de cris grossiers ou sauvages, de coups de fouets, de grincements de roues, de hennissements de chevaux. Tout cela sera peut-être superbe un jour, mais, pour le moment, c'est affreux. Mon coeur se serrait à ces tristes spectacles; mon oreille était brisée par tous ces bruits discordants; je me crottais comme un provincial ou un caniche. A chaque instant, j'avais failli être écrasé, estropié, foulé, anéanti, pulvérisé; et lorsque, n'en pouvant plus de courbature, d'ahurissement et de fatigue, je voulais prendre un omnibus, tous les omnibus étaient complets. Hélas! trois fois hélas! j'étais réservé à une émotion plus cruelle encore et plus poignante. Je venais de passer, rue Croix-des-Petits Champs, devant une maison que l'on bâtissait ou badigeonnait. Tout à coup, à dix pas de moi, j'entends un cri épouvantable; je vois quelques curieux se précipiter avec des gestes d'effroi vers la porte cochère; je me retourne; une planche de l'échafaudage avait été mal assurée: elle s'était brusquement retournée, et deux hommes gisaient sur la dalle du trottoir, le crâne fendu, roide morts, sans avoir eu un moment pour se reconnaître, un instant, un seul, entre la vie et l'éternité. Ils étaient là, couchés sur la pierre, sanglants et livides, martyrs anonymes de cette civilisation à outrance, qui a ses férocités comme la Barbarie. La foule s'attroupait. Le propriétaire de la maison fit entrer les cadavres à la hâte; on ferma la porte cochère; le public se dispersa. Le lendemain, les journaux racontèrent en deux lignes ce _fait-Paris_; puis le corbillard des pauvres, la fosse commune, et tout fut dit. «Encore une fois, mon ami, pardonne-moi: l'épreuve était trop forte pour un homme accoutumé au calme de la province et de la campagne; je me sentis entraîné par une force irrésistible; une sorte de terreur fantastique s'empara de moi: une heure après, ma malle était faite, et, le soir même, l'_express_, en me ramenant _at home_, me rendait le seul service que je voulusse désormais demander au _progrès_ contemporain. Pardonne-moi, et, pour mieux me prouver ton pardon, viens passer à la Grange-Neuve autant de semaines que je comptais passer de jours à Paris. Le printemps n'est pas fini; tu trouveras les acacias, les jasmins, les tilleuls et les rosiers en fleurs, et s'il te tombe quelque chose sur la tête, ce sera la plume d'une hirondelle ou le fétu de paille d'un nid de rossignol; ce ne sera ni un moellon, ni un maçon. Ton vieil ami, «CLÉRISSEAU.» Là se terminaient les écritures de M. Toupinel et la première partie de mon supplice. IV UN MAIRE DE VILLAGE Jeudi, janvier 186.. ....Cette série de petites leçons ne m'avait donc pas corrigé! Ce soir encore, me voici tout penaud, et pourquoi? parce qu'un mot prononcé par madame Charbonneau et ses habitués avait réveillé mes méchants instincts. Jeudi dernier, au moment où le redoutable Toupinel interrompait sa lecture pour boire un verre d'eau sucrée, j'avais entendu M. Verbelin dire à la maîtresse de la maison: «Croyez-vous, madame, que nous ayons ce soir môsieur le maire de Gigondas?» Quelques instants après, un violent coup de sonnette ayant forcé M. Toupinel de s'arrêter, M. Dervieux avait murmuré _sotto voce_: «C'est peut-être M. le maire de Gigondas.» Enfin, pendant que, rangés autour de la table, nous prenions le thé hebdomadaire, prélude et signal du départ, M. Galimard s'était écrié d'un air de regret: «Décidément nous n'avons pas eu M. le maire de Gigondas! --Je n'y comptais pas trop pour ce soir, répondit madame Charbonneau en me présentant ma tasse toute sucrée; mais je suis à peu près sûre qu'il viendra jeudi prochain.» Et, tandis qu'elle parlait, sa figure intelligente et fine avait une expression sournoise, que je traduisais ainsi:--Voilà qui vous regarde, monsieur l'auteur comique! C'est une proie que je vous destine! M. le maire de Gigondas! Quel original, quel type, quel crustacé, quel cryptogame pouvait se cacher sous cette appellation grotesque! Quelle variété de l'espèce provinciale et villageoise allais-je découvrir sous cette écharpe? Dans une de mes promenades misanthropiques, j'avais pénétré jusqu'à Gigondas. C'est un village ou plutôt un hameau juché tant bien que mal à l'angle d'une colline chauve, où la roche calcaire se marie agréablement au _safras_, argile durcie par le soleil. Derrière le village, de maigres garrigues s'étendent jusqu'à la route départementale que côtoient, à l'horizon, quelques mamelons grisâtres, parsemés d'oliviers poudreux et de chênes-verts rabougris. Au bas du coteau, une plaine assez riche, mais continuellement menacée des débordements de l'Ouvèze, jolie et dangereuse rivière, à demi cachée sous d'épaisses oseraies. Les hauteurs que domine le grêle clocher de Gigondas suivent une ligne si irrégulière, si accidentée, si profondément reployée sur elle-même, que l'on se croirait au bout du monde, bien que la ville ne soit pas très-loin. Des éperviers planent autour des rochers; des alouettes gazouillent dans le bleu du ciel. Le jour où j'y avais promené ma tristesse et mon ennui, novembre commençait. Un vent froid, imprégné de brouillard, gémissait à travers la _Combe_: la pluie avait grossi l'Ouvèze, dont j'entendais au loin le ronflement monotone. J'avais traversé le village sans rencontrer âme qui vive: à voir ces enclos vides, ces portes closes, on eût pu le croire abandonné. Un enfant, qui pleurait près d'un tas de fumier et à qui je demandai mon chemin, ne put pas me l'indiquer. Le coeur encore saignant de mes déceptions parisiennes, j'avais éprouvé, à ce triste spectacle, une sorte d'amer contentement.--Oui, me disais-je, c'est le bout du monde: l'oubli, le repos, l'assoupissement de toute sensation et de toute pensée, sont ici, dans ce coin de terre, entre ces rochers. De tous les habitants, depuis le maire jusqu'au garde champêtre, il n'en est pas un, à coup sûr, qui sache même le nom des hommes dont j'ai à me plaindre et des choses qui m'ont froissé. C'est tout au plus s'ils savent que Paris existe; encore l'ignoreraient-ils, si le _Moniteur des communes_ ne le leur rappelait de temps en temps. La civilisation, l'art, les lettres, les journaux, les salons, les revues, les théâtres, les coteries, les coulisses, tout ce qui m'a charmé et trahi disparaîtrait tout à coup de ce monde, nul ici ne s'en douterait. Je jetterais aux échos de cette colline les noms les plus sonores de notre siècle, Chateaubriand, lord Byron, Walter-Scott, Rossini, Hugo, George Sand, Lamartine, Balzac, l'écho les redirait indifféremment; ils tomberaient dans le vide, comme tombe au fond de ce précipice ce caillou roulé sous mes pieds. Le maire de ce hameau est sans doute un de ces paysans incultes dont l'orthographe et le style amusent les petits journaux. Au fait, pourquoi pas? N'est-il pas plus heureux, plus sage peut-être dans son ignorance que moi dans ma littérature? Cet agreste cimetière que j'aperçois là-bas n'a-t-il pas, tout comme le Père-Lachaise, le secret de la suprême égalité? Telles avaient été mes réflexions le jour de ma promenade. Aussi, ces seuls mots: M. le maire de Gigondas! répondant à ce souvenir, avaient-ils éveillé en moi mille velléités de moquerie trempée de tristesse. Ce soir, je suis arrivé de fort bonne heure chez madame Charbonneau, afin de ne pas manquer l'entrée de M. le maire de Gigondas. Les habitués, les beaux esprits, les lettrés, M. Verbelin, M. Dervieux, M. Toupinel, n'ont eu garde de se faire attendre. L'assemblée était au grand complet, lorsque Isidore, un gros garçon joufflu, passé dans la maison à l'état de maître Jacques, a annoncé, de toute la force de ses poumons: «M. le maire de Gigondas!» Le nouveau venu a paru sur le seuil; j'ai poussé un cri de surprise: --Mais c'est Georges de Vernay! --Lui-même, mon cher Calixte, votre ex-confrère, m'a-t-il dit en me serrant la main avec un calme mélancolique; lui-même, ayant dit adieu aux vanités de ce monde, et récitant tous les matins le _O fortunatos nimium_ de notre cher Virgile. Georges de Vernay est un gentilhomme provençal qui a occupé, pendant dix ou douze ans, une place dans la littérature parisienne. Puis sont venus les mécomptes, les orages, les ingratitudes, tous ces ennuis, tous ces déboires auxquels ne saurait échapper un homme du monde, un homme bien élevé, ne voulant pas rester un _amateur_ ou un _dilettante_ de lettres, et entré trop avant dans la vie littéraire. J'en avais ignoré le détail, étant alors en voyage et n'ayant jamais eu avec Georges de rapports bien intimes. Seulement je sus, à mon retour, qu'il avait quitté Paris un beau soir, annonçant l'intention de voyager longtemps et dans des pays tellement lointains, que nul ne pourrait espérer ni demander de ses nouvelles. Cette disparition subite avait fait jaser pendant quelques jours: «Tiens! tu ne sais pas? c'est singulier! Georges de Vernay est parti pour l'Océanie... ou pour Enghien; pour les îles Sandwich... ou pour Asnières! Après tout, il n'a pas mal fait; le pauvre garçon baissait depuis quelque temps.» Puis on avait cessé d'en parler ou même d'y songer; l'oubli s'était hâté d'inscrire le nom de Georges au chapitre des absents. Nous autres, enfants d'un siècle où tout se nivelle, se morcelle et se multiplie à l'infini, nous sommes obligés de faire tous les jours un peu de bruit pour qu'on s'aperçoive de notre présence. Du moment que nous manquons à l'appel, nous n'existons plus. Nous ne gravons dans le granit ni notre nom, ni notre oeuvre; nous traçons à la hâte sur le sable mouvant quelques caractères rapides que le lendemain efface. Georges de Vernay n'écrivait plus; on ne le rencontrait plus sur les boulevards; on ne savait plus où aller le trouver pour fumer ses cigares ou lui emprunter de l'argent: donc, il n'y avait plus de Georges de Vernay. La causerie des divans, des foyers, des brasseries et des trottoirs avait passé à un autre sujet: une révolution ou un ténor, un nouveau journal ou un Pierrot des _Funambules_, un procès scandaleux ou un roman réaliste. Après avoir joui de ma surprise et échangé avec Georges les politesses d'usage, madame Charbonneau lui a dit: --Eh bien, monsieur de Vernay! vous voilà en pays de connaissance; vous ne dédaignerez plus mon salon comme trop provincial pour recevoir vos confidences. Que faites-vous dans votre pittoresque retraite? Une comédie ou un drame? un roman ou un livre de morale? --Moi, madame! a répliqué Georges, non sans une légère nuance d'ironie et d'amertume qu'il s'efforçait de déguiser sous un air de bonhomie; j'ai présidé hier mon conseil municipal en patois; j'ai écrit à l'agent voyer du canton pour lui demander le redressement de mon chemin vicinal, et j'ai perdu trente-six fiches, au boston, avec mon maître d'école, mon adjoint et mon curé... --Mais vous vous tenez du moins au courant des nouveautés et des nouvelles? a repris madame Charbonneau sans se déconcerter. Voyons, que pensez-vous des derniers ouvrages et des derniers succès dont nous parlent les journaux? que pensez-vous de l'école Flaubert et Feydeau? des pièces de MM. Théodore Barrière et Dumas fils? Comptez-vous aller à Paris pour assister à la réception de M. Victor de Laprade succédant à Alfred de Musset? Ce sera curieux: le spiritualisme de Frantz et d'Herman se mesurant avec le scepticisme de Rolla! --Hélas! madame, je n'ai lu, depuis un mois, qu'une brochure sur l'oïdium, des numéros dépareillés du _Messager de Vaucluse_, les circulaires de mon sous-préfet, le bulletin des actes administratifs, et trois lettres de marchands de graine de vers à soie. J'ignore ce que c'est que M. Victor de Laprade, et n'ai jamais entendu parler ni d'Herman, ni de Frantz; quant à Alfred de Musset, j'en ai gardé un vague souvenir: c'était, je crois, un habitué du café de la Régence, il avait fait des vers dans son jeune temps; il buvait un affreux mélange d'absinthe et de bière... --Monsieur de Vernay! a interrompu madame Charbonneau en fixant sur Georges ce regard pénétrant dont il est difficile de soutenir l'expression; l'affectation ne sied pas aux gens d'esprit, et l'affectation de simplicité moins que toutes les autres. Dans cette façon de nous rappeler à nos moutons, à l'oïdium et aux vers à soie, n'y a-t-il pas encore un peu d'orgueil et beaucoup de dédain? «Il faut à cette âme puissante Rome ou le désert,» dit le héros des _Martyrs_, à propos de saint Jérôme. Voilà votre devise, à vous tous, volontaires de la solitude et de l'oubli, démissionnaires de la civilisation et de la célébrité parisiennes. Vous êtes saint Jérôme et nous sommes le désert; mais saint Jérôme avait Dieu et la prière, et vous n'avez que vos regrets!... L'oïdium, les vers à soie, le boston avec votre adjoint!... tout votre horizon finissant aux rochers de Gigondas!... c'est bon à dire aux imbéciles, et nous devons vous savoir gré de la préférence... Au fond, vous n'en pensez pas un mot, et vous seriez désolé qu'on le pensât. A qui ferez-vous croire qu'on puisse, à quarante ans, brûler tout ce qu'on a adoré et adorer tout ce qu'on a brûlé? Laisser là Paris, l'art, la poésie, la musique, le théâtre, les succès, l'esprit, le mouvement, le bruit, et se passionner pour les intérêts d'une commune de trois cents habitants?... Souvenez-vous du vieux proverbe: «Qui veut trop prouver ne prouve rien.» --Vous avez raison madame, et j'ai tort, a dit Georges en s'inclinant. --Eh bien, a poursuivi madame Charbonneau avec son charmant sourire, puisque vous avouez votre faute, laissez-moi vous imposer votre pénitence. Il n'y a, en fait d'aveu, que le premier pas qui coûte; ne vous arrêtez pas en si beau chemin; faites quelque chose de plus spirituel et de plus charitable que de nous parler de votre conseil municipal et de vos chemins vicinaux; dites-nous par quelle série de désabusements, de mécomptes, de coups d'épingle empoisonnée, vous en êtes arrivé à haïr ce que vous avez aimé.... Racontez-nous vos impressions de voyage à travers la littérature contemporaine. Montrez-nous, par un coin, ce côté des coulisses littéraires où le public n'entre pas. Peut-être, en nous disant ce que vous avez souffert, en reproduisant la silhouette de quelques-uns de vos confrères, en esquissant les symptômes de quelques-unes des maladies morales qui infestent la république des lettres, jetterez-vous un peu de jour sur plusieurs points restés obscurs ou inexplicables pour des ignorants comme nous. Ce sera un cours familier de littérature, débité, à deux cents lieues de Paris, entre deux tasses de thé, et sans prétention de faire concurrence à notre cher et pauvre Lamartine.... Allons, monsieur de Vernay, un peu de franchise et de courage! --Vous le voulez? Eh bien, soit! a répliqué Georges après un moment d'hésitation. J'essayerai, pour vous amuser et vous instruire,--fût-ce à mes dépens!--de feuilleter avec vous quelques chapitres de mes _Mémoires pour servir à l'histoire littéraire de mon temps_. Aussi bien, le moment n'est pas mal choisi; j'ai là mon confrère Calixte, dont les souvenirs seront, j'en suis sûr, d'accord avec les miens. Les recherches érudites de notre excellent M. Toupinel me serviront, au besoin, de pièces justificatives. Seulement, il me faut huit jours,--huit jours de solitude et de travail à Gigondas,--pour retrouver et rajuster ces feuilles éparses, pour idéaliser les passages trop personnels, pour imaginer ces déguisements et ces pseudonymes plus ou moins diaphanes dont mademoiselle de Scudéry n'a pu se passer pour ses _portraits_ et La Bruyère pour ses satires. La pendule marque dix heures moins cinq minutes; M. Verbelin cherche son chapeau, et le thé ne peut rester plus longtemps sourd aux murmures de la bouilloire. Je propose donc l'ajournement à jeudi. On a voté l'ajournement à l'unanimité, et toutes les attentions de l'assemblée ont été désormais pour Georges de Vernay. Il a eu la première tasse, et il m'a semblé que madame Charbonneau y mettait le plus gros morceau de sucre. Voilà Georges premier rôle, et moi descendu au rang infime de confident ou de comparse. Et j'arrivais avec l'espoir de m'égayer aux dépens du maire de Gigondas!... C'est bien fait! V Jeudi, janvier 186... ....Mesdames et messieurs, nous dit, le jeudi suivant, Georges de Vernay, son cahier à la main, vous ne trouverez dans ces pages que mes souvenirs _littéraires_. Je ne crois pas nécessaire de profiter de l'occasion et de votre complaisance pour vous parler en détail des campagnes de mon trisaïeul, des rhumatismes de mon grand-père, des _dadas_ de mon grand-oncle et du carlin de ma tante. Je ne veux et ne dois vous raconter que quelques-uns de mes conflits avec la littérature parisienne, afin d'essayer de guérir les Parisiens du péché d'orgueil et les provinciaux du péché d'envie. Pourtant il importe à mon sujet que vous connaissiez d'abord, au moins en abrégé, ce qui, dans mon éducation, mes antécédents de jeunesse et le penchant de mon esprit, m'a préparé au genre d'illusions, de mécomptes et de souffrances que je vais retracer. Ceci n'est pas l'histoire d'un homme, c'est l'histoire d'une âme. Il en est des générations comme des individus; elles naissent avec un trait caractéristique. Celle que nous avions remplacée était active et guerrière; celle à laquelle j'appartiens a été raisonneuse et rêveuse. Venue au monde à l'époque où les dernières grandes guerres de l'Empire achevaient d'épuiser le sang de la France, on eût dit qu'elle se ressentait de cette langueur méditative, de cette faiblesse mêlée d'imaginations et de songes, habituelle aux convalescents et aux blessés. L'éducation qu'elle reçut développa encore cet instinct et l'exagéra. Pour moi, brillant élève de l'Université, lauréat des concours généraux de 1826 à 1830, je puis dire que, pendant ces quatre ans, mes maîtres, mes condisciples, mes rivaux, le milieu où je vivais, l'atmosphère classique de la rue de la Harpe et du jardin du Luxembourg, tout contribuait à me persuader que la fin suprême de l'homme en ce monde était le premier prix de discours latin, à moins que ce ne fût le premier prix de discours français. A cet enseignement officiel s'en joignait un autre, plus clandestin. Nous avions Cicéron et Virgile sur nos pupitres, Voltaire et Béranger dans nos poches. C'était moins de la corruption précoce que le désir de nous poser, dès le début, en penseurs hors de tutelle. Même, ceux qui, comme moi, étaient _très-forts_, obtenaient tacitement le privilége de laisser apercevoir, sous leur habit, un petit bout du volume prohibé. Les professeurs ne soufflaient mot et fermaient les yeux; ces juvéniles hardiesses souriaient à leur _libéralisme_. Il était censé, d'ailleurs, que l'esprit de Voltaire, le lyrisme de Béranger, s'associant aux génies de la Grèce et de Rome, y ajoutaient je ne sais quel vernis plus moderne, propre à faire de nous des bacheliers superfins et des rhétoriciens modèles. Comment, avec une éducation pareille, et avec une passion toujours croissante pour les lettres, m'avisai-je, quelques années plus tard, d'avoir une opinion politique? Et comment cette opinion fut-elle diamétralement contraire à celle que semblaient présager ces antécédents? Ceci a eu trop d'influence sur certaines crises de ma vie littéraire, pour que je ne m'y arrête pas un moment. A l'heure même où ma dernière couronne de _laurier_ (elle était de lierre en papier peint) s'accrochait aux doctes murailles de ma chambre, une révolution éclata. Elle formait comme le dénouement grandiose, la réalisation vivante de mes études, de mes lectures, de mes antipathies, de mes admirations; et cependant je lui tournai le dos dès l'abord, et, à force de me persuader à moi-même que je la haïssais, je finis par la haïr. Son premier effet avait été de me reléguer à la campagne, dans ce même village de Gigondas que j'administre aujourd'hui. Là, je fus frappé d'un de ces spectacles qui produisent un immense effet sur les natures _artistes_, où la sensibilité nerveuse domine tout le reste. Mon père, jeune encore, souffrant déjà, ressentit un coup si terrible en apprenant cette révolution, que son mal s'aggrava d'une façon effrayante. Trois semaines après, les journaux lui apportèrent un sujet de douleur plus poignante encore et plus personnelle, l'arrestation d'un ministre dont il avait été le compagnon pendant toute l'émigration, et qui, arrivé à la toute-puissance, avait daigné lui conserver son ancienne amitié, au point de le recevoir en audience particulière et de le nommer sans hésitation... maire de ce même Gigondas. Le chagrin de mon père n'était donc pas précisément de l'ambition brisée, et il n'agissait que plus puissamment sur une imagination telle que la mienne. Je vis cet homme de bien, entouré d'estime et de respect, laisser tomber une larme sur cette écharpe blanche qu'il ne devait plus porter; je le vis écrire d'une main tremblante une démission, hélas! superflue; car il n'avait plus que peu de jours à vivre! Je lus dans ses yeux mourants les sentiments douloureux qui se disputaient cette âme de royaliste et de chrétien. A l'affliction que lui causaient les événements s'en ajoutait une autre plus intime, et que je devinais; les opinions qu'il me supposait, qui sait? le regret, peut-être le remords de m'avoir, par vanité paternelle, rapproché de la contagion universitaire et libérale. Il languit ainsi pendant six mois, et, comme pour rendre un suprême et funèbre hommage à cette royauté dont il avait été le serviteur le plus obscur, il mourut le jour anniversaire du plus grand des crimes révolutionnaires, de la dernière halte du martyre royal. Ce jour-là, je me sentis dans le coeur un sentiment assez profond pour me créer des convictions ou pour m'en tenir lieu, et, après trente années, ce sentiment résiste encore. Toutefois, ni la solitude, ni la douleur, ni mes réflexions, ni ma _conversion_, ne diminuèrent mon amour pour la littérature. J'en fis le but idéal, le rêve de ma jeunesse et de ma vie. Placé désormais en dehors des carrières actives, ayant d'autre part le désoeuvrement en horreur, mon imagination ou ma vanité s'accommodant mal de mon obscurité présente, il me sembla que la _gloire_ des lettres concilierait tout, et continuerait brillamment ce que mes succès de collége avaient commencé. Bientôt cette idée devint une passion, et cette passion une manie. De même que, vingt-cinq ans auparavant, un jeune homme de mon âge, en voyant passer un régiment, musique en tête, se serait épris de clairons et d'épaulettes, de même le frémissement de mon couteau d'ivoire à travers les pages toutes fraîches d'un in-octavo, l'avénement d'un nouveau nom dans un journal ou une _revue_ à la mode, l'écho lointain des applaudissements prodigués à un roman ou à un drame, un épisode de la vie intime des gens de lettres, entrevu dans une de leurs confidences imprimées ou raconté de loin par un de mes anciens amis de collége, me causaient des ravissements sans fin, des extases mêlées de trouble et d'envie. Il y eut à cette époque, dans ma pauvre cervelle, des erreurs d'optique dont j'ai eu beaucoup de peine à revenir. Vivant dans un milieu de bonne et vieille noblesse de province, à laquelle j'appartenais par ma naissance, jouissant dans mon pays de cette considération qui s'attache à la propriété territoriale, maintenue intacte depuis plusieurs générations, je croyais sincèrement que je m'élèverais de bon nombre de degrés sur l'échelle sociale si je devenais quelque chose comme M. Théophile Gautier ou M. Alphonse Karr. Que dis-je? mon ambition n'allait pas d'abord aussi loin. Être l'ami d'un de ces messieurs, le contempler face à face, lui donner le bras sur le boulevard aux yeux d'une foule émerveillée, arriver peut-être à me faire tutoyer par lui, me paraissait un assez grand honneur, en attendant mieux, Gil-Blas, chez les comédiens de Grenade, espérait être pris pour le cousin du sous-moucheur de chandelles, et il s'en trouvait d'avance prodigieusement flatté. J'étais comme Gil-Blas. Les détails même matériels de la vie littéraire avaient pour moi un attrait inexprimable. Corriger des épreuves, faire de la _copie_, courir les rues de Paris avec un rouleau de papiers sous le bras, pouvoir dire: «Je vais chez mon éditeur,» avoir ma stalle aux théâtres les jours de _première_, me promener au foyer, pendant les entr'actes, en saluant d'un geste familier Jules Janin ou Hippolyte Lucas, quelle gloire et quelle joie! Si, dans ce temps-là, Alexandre Dumas, Méry ou Frédéric Soulié étaient venus me demander l'hospitalité dans mon modeste château, qui n'avait jamais logé que des gentilshommes campagnards ou des chevaliers de Saint-Louis, je crois, en vérité, que j'en aurais perdu la tête: du moins je me serais considéré comme un personnage beaucoup plus important que le général de mon département, le préfet de mon chef-lieu, ou même l'évêque de mon diocèse. Là ne se bornait pas cette espèce de mirage littéraire: je lisais assidûment, comme vous pouvez bien le penser, toutes les nouveautés en vogue, et, d'après les sentiments exprimés par les auteurs, les caractères qu'ils développaient de préférence, les délicatesses d'esprit et de coeur où ils semblaient se complaire, les raffinements qu'ils indiquaient en affaire de conscience, d'honneur, de sensibilité ou de probité, je me formais une idée de leur personne et de leur façon de vivre. C'est ainsi que je me créai un Lamartine à moi, d'après _Jocelyn_, un Victor Hugo d'après les _Feuilles d'automne_, un George Sand d'après les _Lettres d'un Voyageur_, un Sainte-Beuve d'après les _Consolations_, un Jules Sandeau d'après _Richard_ et _Fernand_, un Lamennais d'après les _Paroles d'un Croyant_, un Alfred de Musset d'après les _Nuits_, et ainsi de suite. Le titre de poëte était à mes yeux synonyme de dévouement, de tendresse, d'immolation perpétuelle à tous et à chacun, d'âme trop aimante et trop pure pour ce monde, de candeur séraphique en commerce intime avec les choeurs célestes. Celui-ci était un aigle blessé; celui-là une tourterelle gémissante; cet autre, un cygne laissant au rivage une plume de ses blanches ailes avant de s'envoler vers le ciel; cet autre encore, une hermine préférant la mort à la plus légère souillure. Ceux qui, moins richement doués, occupaient, dans ce monde bienheureux, les rôles secondaires et se contentaient des fonctions de critique, étaient des juges d'un goût infaillible, d'une équité à toute épreuve, n'ayant pas de plus grave souci que d'examiner en détail les oeuvres soumises à leur contrôle, d'en étudier le fort et le faible, d'en faire valoir les beautés, d'en signaler franchement les défauts, devoir pénible sans doute, mais dont ils s'acquittaient par excès de conscience! Quel air doux et salubre on devait respirer en pareille compagnie! quelle atmosphère pure, dégagée de pensées vulgaires et de miasmes terrestres! quel Éden intellectuel! que d'horizons sublimes! quel ensemble de sentiments exquis et d'aspirations éthérées! Je restais quelquefois des heures entières plongé dans mon ardente rêverie, l'oeil fixé sur un de ces noms radieux, inscrit en tête d'un volume ou signant un article de revue... «Si ce nom était le mien! oh! que je serais grand!... il existe pourtant, cet homme: il y a des gens qui le connaissent, qui vont frapper à sa porte, et qui disent à son concierge, sans que l'émotion brise leur voix: «M. de Lamartine!--M. Victor Hugo!--M. de Musset!--M. de Balzac!--M. Edgar Quinet!»--Oh! les voir, les aimer, m'enivrer du mystérieux parfum qui s'exhale de ces âmes! m'éclairer aux rayons lumineux dont elles sont le centre! me réchauffer aux flammes divines dont elles sont le foyer immortel! Tel était mon voeu de tous les jours; le musulman dévot ne songe pas avec plus de respect et de ferveur au pèlerinage de la Mecque. Douze années s'étaient écoulées. J'avais trente ans: les circonstances m'avaient éloigné de Paris: le hasard m'y ramena; un de ces hasards dont on est toujours le collaborateur, quand ils font ce qu'on souhaite. J'y arrivais, le coeur gonflé d'émotion et d'espérance, ayant dans ma malle quelques manuscrits et sur mon carnet quelques adresses. Huit jours après, grâce à des compatriotes fixés à Paris et à d'anciens camarades qui voulurent bien me reconnaître, j'étais présenté à trois ou quatre puissances de journal, de revue, de librairie et de théâtre. Quinze jours plus tard, je déjeunais en tête-à-tête, au café Bignon, avec un de mes auteurs favoris, le célèbre conteur Eutidème[2]. [2] A dater de ce moment, George de Vernay a jugé sans doute convenable de gazer légèrement les noms propres, et peut-être de composer des types à l'aide de souvenirs épars dans sa mémoire. (_Note de l'auteur._) Dieu merci! je suis heureux de commencer par celui-là; car, de toutes mes illusions provinciales à l'endroit de la littérature et des écrivains en renom, il en est peu qui me soient restées plus intactes. C'est une âme honnête et délicate qu'Eutidème, et bien m'en prit; car ma bourse, mes secrets de coeur, mes affaires de famille, tout aurait été à sa merci, s'il l'avait voulu. S'il lui eût plu de me rendre ridicule pour dix ans, d'abuser de ma candeur, de me forcer à le servir après avoir emprunté au garçon sa serviette et son tablier blanc, rien ne lui eût été plus facile: j'étais tout étonné et très-reconnaissant qu'il me permît de m'asseoir à sa table et de manger en face de lui. Mon embarras était de trouver des mets dignes de lui être offerts, et surtout une boisson qui ne fût pas trop grossière pour ses lèvres. Il y avait dans ses ouvrages tant d'âmes exilées de leur ciel, tant de tristesses inconsolées, tant de sourires trempés de larmes, tant de mélancoliques regards incessamment tournés vers les horizons infinis, tant de frêles sensitives froissées au dur contact des réalités mondaines, tant de pauvres femmes éplorées, plaintives, vêtues de deuil, penchées sur des urnes funèbres, tant de coeurs héroïques et chevaleresques dépaysés dans notre siècle d'égoïsme et de prose, qu'il me semblait presque sacrilége d'offrir au créateur de ce monde noble et charmant un rosbif aux pommes, un turbot à la hollandaise et du vin de Médoc. J'aurais voulu inventer quelques-unes de ces friandises orientales, pétries par les sultanes pendant les ennuis du harem, feuilles de roses mouillées d'eau de neige, rêves ou parfums déguisés en confitures, fleurs de nopals ou de citronniers pleurant dans des coupes d'or. L'aspect général de mon poétique convive avait bien quelque peu dérangé mon idéal; je me l'étais tant de fois représenté grand, mince, élancé, un teint pâle, de grands yeux noirs levés vers le ciel, des cheveux bouclés naturellement sur un front ombragé de mélancolie! J'avais devant moi un gaillard de bonne mine, aux larges et robustes épaules, menacé d'un embonpoint précoce, de petits yeux vifs, doux et fins, le front dénudé comme un genou, une cravate noire négligemment nouée autour d'un cou musculeux, la lèvre un peu épaisse, les couleurs de la santé, une tenue de sous-lieutenant habillé en bourgeois, un air de simplicité et de bonhomie qui excluait toute exagération sentimentale. N'importe! Je m'obstinais, je feuilletais la carte de Bignon, y cherchant quelque plat romanesque et quelque liqueur aérienne, lorsque mon homme trancha la difficulté, en me proposant un menu de la vulgarité la plus substantielle. J'aurais voulu du moins me rattraper sur le dessert et obtenir du garçon quelques liqueurs inédites, à l'usage des femmes incomprises: Eutidème me demanda un petit verre d'eau-de-vie: ç'a été là mon premier mécompte littéraire. Il y avait sur la table un journal de théâtre. On y rendait compte d'une pièce jouée la veille. L'auteur de l'article parlait de la pièce comme d'un chef-d'oeuvre, et de la représentation comme d'un de ces triomphes qui inscrivent une date mémorable dans l'histoire de l'art dramatique. Je lisais avidement ce bulletin admiratif: --Quelle belle chose que le succès, et que cet auteur est heureux! m'écriai-je. --Lui! répliqua Eutidème en souriant: il se désole, au contraire; sa pièce est détestable, elle est tombée à plat... --Ce n'est pas possible; on vous aura mal renseigné... --Oh! vous pouvez me croire; j'y étais, et je n'ai aucune raison pour me réjouir de cette chute: je ne suis ni l'ennemi de l'auteur, ni son ami intime... --Mais ce journal, cet article?... Eutidème m'expliqua alors que les journaux de théâtre, afin d'obtenir le privilége d'être vendus dans la salle, s'engageaient, par un traité, à ne jamais dire que du bien des pièces dont ils rendaient compte. «C'est si connu, ajouta-t-il, que souvent l'article est écrit avant la première représentation; sans quoi on n'aurait pas le temps de l'imprimer, puisque le journal paraît le matin, et que quelques-unes de ces _grandes solennités dramatiques_ (style obligé) ne finissent que bien avant dans la nuit. --C'est déplorable! dis-je en rougissant: c'est faire entrer la combinaison commerciale dans ce monde de l'imagination et de l'art où elle ne doit jamais mettre le pied (nouveau sourire d'Eutidème:) mais enfin ce n'est là, grâce au ciel! que le fretin de la critique théâtrale: les véritables juges, les brillants feuilletonistes du lundi ne donnent pas dans ces calculs misérables: ils ne disent et n'écrivent que la vérité... Eutidème me regarda encore: un troisième sourire se dessina au coin de sa bouche doucement railleuse: il posa sur la table son petit verre, et notre causerie commença. VI Jeudi, février 186... --Quoi! disais-je à Eutidème, les juges suprêmes en matière de théâtre songeraient à autre chose qu'à rendre la justice et à dire la vérité? --Hélas! oui, répliqua-t-il, ils songent surtout à faire de l'esprit, de la fantaisie ou de la couleur à propos et à côté des pièces dont ils parlent: l'oeuvre, l'auteur et le public deviennent ce qu'ils peuvent. L'essentiel, pour Polychrome, est de déployer les richesses d'une palette qui s'est trompée de vocation en demandant au papier et à la plume ce que le pinceau et la toile pouvaient seuls lui donner. Qu'importent à Polychrome les sentiments, les idées, les caractères, le dialogue, la vraisemblance, la convenance, les délicatesses de l'esprit, l'étude du coeur, tout ce qui fait qu'au théâtre comme dans la vie l'homme est quelque chose de plus que l'étoffe, le bois ou la pierre? Si l'on supprimait l'âme, il serait le premier écrivain et le plus heureux de son siècle. Il n'est jamais plus à son aise que lorsqu'il rend compte d'une pièce dont les beautés littéraires résident principalement dans les décors. Alors, en avant la brosse et le blaireau! cinq lignes sur le sujet, l'intrigue, les personnages et les détails; quinze colonnes sur les prodiges du décorateur! Si vous voulez savoir à quoi vous en tenir sur l'art dramatique au dix-neuvième siècle, Polychrome ne vous adressera pas à MM. Dumas père et fils, Ponsard et Augier, mais à MM. Cicéri, Séchan, Philastre et Cambon. Quant à Julio, je l'adore, mais c'est une autre affaire: ce charmant esprit a, depuis un quart de siècle, l'entreprise des variations brillantes sur le piano du lundi. Vous n'êtes pas sans être allé quelquefois au concert. Vous y avez entendu ces virtuoses qui annoncent qu'ils vont vous jouer un morceau favori sur le sextuor de _Lucie_, le trio de _Guillaume Tell_ ou le duo des _Huguenots_. Vous voilà écoutant de toutes vos oreilles. Au début, vous recueillez bien quelques phrases qui vous rappellent vaguement celles de Donizetti, de Rossini ou de Meyerbeer; mais bientôt, gare dessous! le virtuose ne se souvient plus que de lui-même: les notes pleuvent, les gammes débordent, les triples croches ruissellent; c'est une averse, une avalanche, un torrent, une cataracte; l'idée primitive a de l'eau par dessus la tête, et, quand on l'en retire, elle est noyée. Ainsi fait Julio; pour l'acquit de sa conscience il écrit sur sa première page le nom de l'auteur et le titre de l'ouvrage; puis sauve qui peut! il varie, il varie, il varie sans cesse, en français et en latin; il varie tellement, que, de variante en variante, on ne sait plus où l'on en est, ni où il va, ni de quoi il est question, ni ce qu'il a voulu dire. A propos d'un marivaudage du Gymnase, il vous raconte la seconde guerre punique, et une bouffonnerie du Palais-Royal lui sert de prétexte pour citer dix lignes de Xénophon. Au demeurant, excellent garçon et homme d'infiniment d'esprit, pourvu qu'on ne lui demande pas l'impossible; l'impossible serait pour lui de dire brièvement et nettement ce qu'il pense de ce qu'il juge, et de se souvenir, le lendemain, de son opinion de la veille. Il assiste à une pièce; il est ravi, il dit à l'auteur: «C'est charmant... à lundi! vous serez content de moi.» Il rentre, il se met à sa table: qu'est-ce donc? le vent soufflait du nord, il souffle du sud; la bulle de savon allait à droite, elle s'envole à gauche. La plume court bride abattue, la louange verse dans la première ornière et l'épigramme prend les guides; si bien que le pauvre auteur, porté aux nues le vendredi, complimenté le dimanche, est, en définitive, _éreinté_ le lundi. Que voulez-vous? ce n'est pas la faute du feuilletoniste, c'est la faute du feuilleton, qui a pris le pot de moutarde pour le pot de miel; une autre fois, on fera plus d'attention à l'étiquette! C'est la faute de l'orgue de Barbarie qui a agacé les nerfs, de la mouche qui a bourdonné contre les vitres, de l'idée qui s'est enfuie vers les corniches, du mot propre qui s'est blotti sous les tisons. L'auteur est au désespoir, mais Julio n'est pas coupable! «Et Caritidès? dis-je timidement. --Caritidès a reçu du ciel, auquel il ne croit plus, un goût exquis, une finesse de tact extraordinaire, de merveilleuses aptitudes de critique, relevées et comme fertilisées par de rares facultés de poëte. Il possède et pratique en maître l'art des nuances, des sous-entendus, des insinuations, des infiltrations, des évolutions, des circonlocutions, des précautions, des embuscades, des chatteries, de la haute école, de la stratégie ou de la diplomatie littéraire. Il excellerait à distiller une goutte de poison dans une fiole d'essence, de manière à rendre l'essence vénéneuse ou le poison délicieux. Sa prose est attrayante et magnétisante comme une femme un peu compromise qui ne dit pas tous ses secrets, et s'enjolive à la fois de ce qu'elle montre et de ce qu'elle cache. Caritidès n'a voulu être qu'un pèlerin d'idées, moins la première des qualités du pèlerin, c'est-à-dire la foi. Il a fait, en amateur, le tour de toutes les doctrines de son temps sans s'y fixer jamais, et, en les abandonnant, il a eu l'air de les trahir. Accusé injustement de traîtrise et d'apostasie, il a tenu à justifier sa réputation, et il a fini par devenir l'ennemi de ceux dont il n'était que le déserteur. Son erreur a été de sophistiquer ce qu'il aurait pu faire tout simplement, avec tant de grâce, d'esprit et de supériorité naturelle, de traiter la littérature comme une mauvaise guerre où il faudrait constamment avoir un fleuret à la main et un stylet sous son habit. On assure qu'il passe son temps à colliger une foule d'armes défensives et offensives, de quoi accabler ceux qu'il aime aujourd'hui et qu'il pourra haïr demain, ceux qu'il déteste à présent et dont il veut se venger plus tard. Caritidès aurait pu être la plus irrécusable des autorités, il n'est que la plus friande des curiosités littéraires. --Et Philocrate? --Philocrate est mon ami, répondit gravement Eutidème. --Mais enfin? --Philocrate est l'honnêteté, l'austérité, l'impartialité même: aussi est-il très-probable qu'il mourra à l'hôpital!... Ainsi me parlait Eutidème; il m'en dit bien d'autres! Autour de ces illustres planètes gravitaient les satellites: aux premières représentations on voyait, dans les entr'actes, les lieutenants s'approcher des capitaines et prendre le mot d'ordre. Il en résultait, le lundi suivant, des apothéoses ou des exécutions collectives. Tantôt c'était Rachel que l'on mettait au pain sec pour trois mois et contre laquelle on suscitait une rivale, aussi supérieure à notre tragédienne qu'Alfieri est supérieur à Racine; tantôt c'était le Gymnase que l'on _suspendait_, pour avoir médit des _gazetiers_: tantôt la consigne ordonnait un feu de peloton sur M. Scribe, pour le punir de fatiguer de sa longévité dramatique les jeunes, les nouveaux venus, qui ne sont ni venus, ni nouveaux, ni jeunes. Sous le _pourquoi_ officiel de chaque éloge et de chaque blâme, il existait une douzaine de _pourquoi_ mystérieux qu'il fallait connaître pour s'expliquer le treizième. Et voilà ce que l'on appelait les magistratures littéraires! Encore si les révélations d'Eutidème en étaient restées là! mais mon avide curiosité provoquait d'autres confidences: il avait traversé les mauvais sentiers, les steppes et les frontières, sans y rien laisser de son honneur, mais sans y rien garder de ses illusions. Il me raconta les jours de pauvreté âpre et malsaine, le gouffre de l'arriéré, l'huissier grattant à la porte, la chasse à l'écu de cent sols, la _copie_ écrite à la hâte pour faire face aux nécessités urgentes, et les joies du travail se changeant en supplice. Je tombais des nues, de ces nues de pourpre et d'or sur lesquelles mon imagination provinciale aimait à asseoir, comme sur un trône, les artistes et les écrivains célèbres. Lorsque Eutidème me parla des personnes, ce fut bien pis. Naturellement, je le questionnai sur _Lélia_. Tous ceux qui, comme moi, avaient vingt ans au moment où parurent les premiers romans de Lélia s'étaient passionnés pour ce type de poésie libre et fière, refusant d'accepter les froides chaînes de la vie commune et justifiant les paradoxes de sa révolte par l'éloquence de ses plaidoyers et la beauté de ses songes. Je m'aperçus vite que l'idéal et le réel sont deux frères ennemis. Les OEuvres d'Hermagoras m'avaient inspiré un sincère enthousiasme. Eutidème me dévoila le grain de folie et de dépravation naïve qui se mêlait, dans ce cerveau puissant, à un incontestable génie. Il me dépeignit cette vanité maniaque, ce goût furieux de richesse et de luxe, toujours prêt à s'élancer et à entraîner les autres dans les plus hasardeuses aventures, cette habitude de transporter dans la vie littéraire le grimoire de la basoche et les roueries de don Juan vis-à-vis de M. Dimanche. Au milieu des coupables licences du roman, j'avais remarqué de douces et chastes histoires publiées par Critiphon; sans leur attribuer une grande valeur, j'avais en les lisant éprouvé un attendrissement de bon aloi. Je m'étais dit que Critiphon était sans doute un chevaleresque gentilhomme, et qu'il mettait dans sa vie ce parfum de vertu que l'on respirait dans ses ouvrages. Eutidème me dit que c'était un viveur et un farceur, qui, après avoir dévoré son patrimoine, demandait au roman une pension alimentaire, et la demanderait au scandale si la littérature des honnêtes gens ne répondait pas à son appétit. Désenchanté, humilié, accablé, je finis par supplier Eutidème de ne pas tout m'apprendre en un jour, et la conversation, sans changer de sujet, changea de terrain. Je communiquai à mon nouvel ami mes projets, mes plans, mes souhaits, mes espérances. Hélas! je ne tardai pas à remarquer que, dans nos façons d'envisager la littérature, il y avait des _hiatus_ gigantesques, et que, si nous parlions la même langue, ce n'était pas avec le même accent. Quelques-unes de mes confidences produisirent sur Eutidème un effet de stupeur presque égal à celui qu'il m'avait causé. Ainsi, les méandres de notre entretien m'ayant amené à lui parler de la maison de campagne que je venais de quitter, il me dit avec surprise: --Vous avez des terres?... mais alors vous avez des rentes? --Oh! bien peu: les impôts sont lourds, les fermiers payent mal; il y a l'imprévu, les frais d'exploitation, les réparations, les comptes d'ouvriers; bon an, mal an, c'est à peine s'il me reste douze ou quinze mille francs de revenu... Eutidème se leva comme la poupée d'une boîte à ressorts; il jeta sa serviette au plafond, alluma un troisième cigare, et s'écria en me regardant dans le blanc des yeux: --Quoi! vous avez des rentes! vous êtes propriétaire, et vous voulez faire de la littérature?... Mais moi, si je possédais seulement une maisonnette quelque part et un champ qui me rapportât trois mille francs par an, je prendrais mes jambes à mon cou; je briserais mes plumes, je viderais mon écritoire, je ferais des cocottes avec ma dernière feuille de papier, et j'en finirais avec cet abominable métier... La vie littéraire, monsieur! ah! vous ne savez pas ce que c'est!... un bagne, un enfer! Les directeurs de journaux et de revues, les éditeurs, les libraires, sont des tyrans, des bourreaux!... s'ils vous font seulement une avance de dix louis, vous devenez leur homme lige, leur esclave, leur chose... Le ciel est bleu, la campagne est riante, vous voudriez sortir, courir dans les bois, cueillir les marguerites des prés, humer l'air chargé de senteurs printanières... La promenade rafraîchirait votre cerveau, ranimerait votre verve.. Non, non, esclave! à ta geôle! il faut ta copie pour demain, et on ne peut pas faire attendre... elle est payée! Heureux encore si la misère n'allonge pas sa face livide sur la page commencée!..... Mais pardon, monsieur, je vous attriste... excusez-moi... Ces maux ne sauraient vous atteindre... j'oubliais que vous êtes riche... Mais que diable venez-vous faire dans notre maudite galère?... J étais ému, et l'émotion me rendit presque éloquent. J'expliquai à Eutidème comment cette qualité de propriétaire, qui lui semblait si enviable, m'avait souvent désolé, et me désolerait bien davantage, si elle restait synonyme de désoeuvrement et d'obscurité. Je lui dis que j'échangerais volontiers mes quelques sacs de mille francs contre ses tourments, son talent et sa renommée. Je lui demandai comment l'exercice des facultés les plus élevées de l'intelligence pourrait, en aucun cas, être une condition d'infériorité sociale. Puis je lui indiquai mon but, ma pensée: en vue des catastrophes à venir, et, en attendant, par haine de l'oisiveté, me ranger parmi les travailleurs, comme si j'avais besoin de travailler pour vivre; mettre mon talent, si jamais j'en avais un peu, au service d'idées morales qui intéressaient la société tout entière, puisque le désordre dans les âmes devait tôt ou tard finir par le désordre dans la rue; ensuite, lorsque mon nom aurait acquis quelque autorité, tâcher d'être utile à mes confrères, dans la mesure de mes forces; établir quelque part une tribune littéraire où ma plume consciencieuse et bienveillante ferait pour les livres ce que ces fameux feuilletons du lundi faisaient surabondamment pour les pièces de théâtre; n'avoir ni complaisance ni rigorisme toutes les fois que mes croyances ne seraient pas sérieusement en jeu; tenir compte des bonnes intentions, des illusions de la jeunesse; accueillir, encourager, mettre en lumière, faire ressortir les beautés plutôt que les taches; tendre la main aux débutants, aux faibles, aux aspirants littéraires; accepter franchement toutes les conditions d'une bonne et loyale confraternité; me faire aimer... --Car enfin, ajoutai-je naïvement, je ne veux pas, monsieur, vous paraître meilleur que je ne suis; je me crois un honnête homme, mais je suis sûr de ne pas être un héros: je désire de tout mon coeur servir la vérité, mais je voudrais bien aussi acquérir un peu de gloire!... Il y a dans une passion vraie quelque chose de si communicatif, qu'à mesure que je parlais je voyais s'animer et s'épanouir la bonne et spirituelle figure d'Eutidème. Cette nature délicate, qui avait passé à côté de la boue sans se salir, me comprit et m'aima. Il me tendit sa main par-dessus la table, et, serrant la mienne à me faire crier, il me dit en déguisant assez mal une larme qui roula sur son assiette: --Quoi! c'est là votre idée? Vous ferez cela, vous?... Oh! c'est bien, c'est très-bien; vous êtes un brave garçon... Dans cette nouvelle phase de votre existence, je serai heureux et fier d'être votre premier ami... George, soyez le bienvenu parmi nous! --Oui, repris-je exalté par ce témoignage d'une précieuse sympathie, mes pressentiments ne m'ont pas trompé: j'aurai du succès; mes confrères m'aimeront, et je combattrai pour la vérité!... Cette triple prophétie associait, à ce qu'il parut, des idées assez disparates; car l'enthousiasme d'Eutidème vacilla comme une bougie sous un coup de vent: il me regarda en dessous; un sourire triste et fin, ce sourire que je connaissais déjà, dessina l'arc de ses lèvres, et, s'emparant de mon dernier mot, il me dit à demi-voix: --La vérité? Mais comment l'entendez-vous, mon ami? --Eh bien, il n'y a pas deux manières: la vérité religieuse, la vérité sociale, la vérité morale, voilà pour la conscience; la vérité littéraire, du moins celle à laquelle je crois, voilà pour le goût. La conscience est le goût de l'âme; le goût est la conscience de l'esprit; il n'y a rien là qui puisse nous embarrasser. Eutidème sifflota la barcarolle de la _Muette de Portici_: Conduis ta barque avec prudence, Pêcheur, parle bas! Puis il ajouta en prose: --Mais, George, pour défendre toutes ces vérités-là, vous serez obligé d'attaquer ceux qui les attaquent? --Cela va de soi... Eutidème se remit à siffloter; cette fois, ce fut l'air de la _Dame blanche_: Prenez garde! Mais il pensa probablement que mon éducation ne pouvait se faire en une seule séance, et qu'il m'avait suffisamment renseigné pour une première fois. Il laissa tomber la conversation; puis, avalant un dernier verre de curaçao, allumant un quatrième cigare et passant la manche de son paletot, il me dit très-cordialement: --C'est égal, Georges, je vous remercie: il y a longtemps que je n'avais contemplé face à face un homme de lettres de votre calibre. Préparez pour demain votre esprit des dimanches: je vous présenterai chez Marphise!... VII Jeudi, février 186... --Justement, cela se trouve à merveille! m'avait dit Eutidème en me quittant: il y a demain une lecture chez Marphise; elle doit nous lire une tragédie de sa façon, une tragédie en cinq actes et en vers! Vous rencontrerez là bon nombre de nos célébrités littéraires. Seulement, vous savez la consigne? Admirer, admirer encore, admirer toujours! Élever l'enthousiasme jusqu'à l'extase, la louange jusqu'au dithyrambe, l'hommage jusqu'à l'apothéose! C'est une de mes surprises perpétuelles, qu'une personne de tant d'esprit ne comprenne pas le moment où l'éloge devient dérisoire à force d'être excessif... Que voulez-vous? Marphise est femme, elle est poëte, et il y a des grâces d'état. ....Mais auparavant, avait repris Eutidème, vous me permettrez, n'est-ce pas? de répliquer à votre aristocratique déjeuner par un pauvre petit dîner d'hommes de lettres, non plus dans le somptueux cabinet de Bignon, mais hors barrières, chez le père Moulinon, au rendez-vous des surnuméraires de l'art et de la littérature. Le vin, le gigot et la salade y coûtent moins cher que sur le boulevard des Italiens, et il est bon qu'un fervent néophyte tel que vous passe le plus tôt possible par tous les degrés de l'initiation. La salle à manger du père Moulinon est au salon de Marphise ce qu'une chambrée de conscrits... ou d'invalides est à l'état-major d'un maréchal de France. J'acceptai avec reconnaissance, et, le lendemain, à six heures, nous sortions de Paris, Eutidème et moi, par la barrière des Martyrs; nous gravissions les hauteurs de Montmartre, et nous entrions chez le père Moulinon à l'heure où y affluait sa clientèle. C'était un spectacle tout nouveau pour moi. Figurez-vous un gourmand que l'on enfermerait dans une cuisine, et que l'on forcerait d'assister, bouche béante, à tous les détails les plus _réalistes_ des préparatifs d'un grand dîner. Dans une salle étroite et longue, sombre et basse, étaient dressées des tables où s'asseyaient, par groupes inégaux, des jeunes gens de dix-huit à cinquante-cinq ans, préludant à la gloire par la fumée: ici, des mentons imberbes contrastant avec d'énormes chevelures; là, des barbes en broussaille cachant aux trois quarts des joues hâves et amaigries; plus loin, des calvities précoces, des yeux plombés, des regards fébriles; partout cet air inquiet et effaré où se trahit le désordre des habitudes. L'âcre senteur du tabac se mêlait à ces odeurs fades et rances, particulières aux tables d'hôte de cinquième ordre. Je cherchais vainement sur tous ces visages la douce et poétique gaieté de la jeunesse, l'expansion des natures bien douées, l'aimable cordialité de compagnons de voyage, marchant ensemble par les sentiers difficiles. Le noviciat littéraire s'y révélait à moi sous ces formes rudes et âpres qui caractérisent les démocraties. Des sourires maladifs, un mélange incroyable de trivialité et d'affectation, des mouvements de bêtes fauves essayant leurs dents et leurs griffes, des attitudes faméliques, des mots mis à la torture pour ressembler à des idées, une familiarité brutale, l'envie évidente de dévorer tous leurs supérieurs pour se préparer à écraser tous leurs égaux, tels étaient les traits dominants de cette réunion bizarre, qui promenait en bohème l'art du dix-neuvième siècle. Eutidème me présenta, et j'éprouvai aussitôt une sensation qui ne m'a jamais quitté pendant ma carrière littéraire. Je devinai, à une foule de nuances, que, pour ces _artistes_ en littérature, j'étais et resterais toujours un _amateur_, un étranger, toléré seulement à titre d'hôte passager et d'homme sans conséquence; que l'on m'accablerait de respects, en attendant que l'on m'accablât de sarcasmes; que l'on s'arrangerait pour faire de mon nom, de ma fortune, de ma position sociale, autant de barrières et d'obstacles entre mon ambition et mon but; que l'on refuserait, en un mot, d'accepter ce déplacement de mon amour-propre, aspirant à effacer le gentilhomme sous l'écrivain. Tous ces gens d'esprit, rimeurs, dramaturges, conteurs, rapins, musiciens, peintres, statuaires, éditeurs, directeurs de théâtres, qui n'étaient pas, semblait-il, grands partisans des distinctions nobiliaires, me donnaient du _monsieur le comte_ avec la plus édifiante unanimité; mais, évidemment, ce _monsieur le comte_ signifiait: A bon entendeur, salut! vous ne serez jamais des nôtres; restez chez vous, et ne chassez pas sur nos terres! Le dîner finit, et il était temps, car je me sentais mal à l'aise: ce que je voyais différait tellement de ce que j'avais rêvé! Eutidème m'offrit le bras, et nous nous dirigeâmes vers les Champs-Élysées, en côtoyant ces buttes d'où le regard embrasse le panorama de Paris. Un commencement de tristesse et de découragement s'emparait de moi; mais la soirée était belle: un dernier rayon du soleil d'avril glissait sur ces masses confuses, dessinait la silhouette des édifices, se jouait sur la cime des coupoles, et irisait la brume du soir, léger voile de gaze dorée qui s'abattait peu à peu sur toutes ces magnificences: je voyais Paris à mes pieds; il n'est pas d'imagination un peu vive qui résiste à ce spectacle! «Voilà votre futur royaume! me dit Eutidème: que faut-il pour le conquérir? Un coup de dés: le cornet est dans vos mains, et vous avez de quoi vivre, en attendant!» Cette promenade me rasséréna: la nuit vint; des milliers de lumières jaillissaient, de moment en moment, dans cette immensité, et me faisaient l'effet d'étoiles terrestres: nous marchions côte à côte, échangeant une phrase entre deux bouffées de cigare. A neuf heures, nous arrivions rue de Chaillot, dans une espèce de temple grec, bâti à dix mètres au-dessous du niveau de la chaussée, et où il fallait descendre comme dans une cave: c'était la demeure de Marphise; rien n'y manquait, ni colonnes, ni statues, ni fleurs, ni tableaux, ni candélabres, ni valets de chambre en habit noir et en culottes courtes; mais tout cela avait un air accidentel et provisoire que le comte de Saint-Brice, un très-spirituel habitué de la maison, expliquait en ces termes: «Chaque fois que j'y retourne, je crains toujours de trouver les chevaux vendus, les domestiques renvoyés, le mari parti, le salon fermé et la maison rasée.» M. de Saint-Brice avait dû se rassurer, au moins pour ce jour-là: le salon était au complet. Marphise, en grande tenue, son manuscrit sur ses genoux; Olympio, Raphaël et Falconey, les trois astres de notre ciel poétique; puis les planètes secondaires, Polychrome, Bourimald, Caméléo; Lélia, le grand romancier amazone; des médecins, des artistes, deux ou trois sociétaires du Théâtre-Français et quelques hommes du monde. Marphise avait alors quarante-cinq ans; ses flatteurs parlaient encore de sa beauté. Sa conversation était éblouissante, mais manquait de charme: son esprit s'imposait; ses bons mots montaient à l'assaut. Chez elle, la force avait fini par dominer la grâce: deux heures de causerie avec Marphise équivalaient à une courbature ou à une migraine. Et pourtant un de ses plus fervents admirateurs avait dit à son sujet ce singulier paradoxe: «Elle serait la première femme de son siècle, si elle avait toujours causé, jamais écrit.» Son mari, pâle, le teint lymphatique, l'oeil vitreux, le front découpé en coeur par une mèche prétentieuse, était déjà et est resté la personnification la plus exacte de l'homme de génie en carton-pierre, illuminé par deux quinquets de théâtre. Il y avait en lui du dandy, du sophiste et de l'agitateur. Son talent était de faire croire à des idées absentes, comme les spéculateurs accréditent des capitaux imaginaires. Il commençait ce que d'autres ont achevé depuis: il faisait de l'industrie et de l'annonce les souveraines de la littérature et de la presse. Secondé par l'esprit de son temps, il introduisait dans le monde intellectuel les hasards et l'imprévu du monde de la finance. Il devait gagner à ce métier beaucoup d'argent, le plaisir de faire du bruit, de renverser des gouvernements, de rêver un portefeuille, et la chance d'être premier ministre, le jour où il s'agirait de mettre la raison publique au défi et la France en faillite. Tout le monde, autour de lui, paraissait prendre sa supériorité au sérieux, même sa femme. Ce n'était pas assurément un ménage, dans ce sens d'affectueuse et fidèle tendresse que comporte le mariage pour les petites gens, mais l'association de deux intelligences servies par deux paquets de plumes. Ils faisaient profession de s'admirer l'un l'autre avec un luxe d'étalage qui donnait envie de douter et de sourire. Eutidème m'avait annoncé: il déclina mon nom; je ne sais comment Marphise avait appris depuis la veille que je possédais, en plein faubourg Saint-Germain, une vieille tante, duchesse _pour de vrai_, acceptée comme une autorité sans réplique depuis le quai Voltaire jusqu'à la rue de Babylone, et admirablement posée pour ouvrir à certaines vanités la porte de certains hôtels, que le talent et la célébrité ne réussissaient pas à forcer. Or c'était là la monomanie de Marphise: être reçue dans le noble faubourg, y vivre de plain-pied comme dans sa sphère naturelle; pouvoir dire: «Mon amie la petite marquise!»--ou: «Je sors de chez notre chère Jeanne; vous savez? ma charmante comtesse! sa névralgie la fait bien souffrir!» Ce triomphe lui semblait mille fois préférable aux applaudissements de ses lecteurs et de ses amis. Toutes les plaisanteries médiocres dont elle émaillait ses trop vantés _Courriers de Paris_ avaient pour cause unique le refus très-net opposé par deux ou trois courageuses maîtresses de maison à des tentatives de Marphise pour arriver chez elles avec effraction et escalade. Aussi m'accueillit-elle avec une grâce toute particulière, que j'eus la naïveté d'attribuer à mon mérite. Au reste, je n'eus pas le temps de me mettre en frais d'analyse: la lecture allait commencer. C'était une tragédie de femme, mais de femme habillée en homme, décidée à faire quelque chose de bien viril, de bien vigoureux, et ne réussissant qu'à produire un ouvrage en plaqué, où tout était puéril, artificiel et convenu, depuis le premier hémistiche jusqu'au dernier. Shakspeare y tendait la main à Campistron; Théophile Gautier y coudoyait Dorat; Plutarque s'y combinait avec le _Journal des modes_, Cléopâtre s'y livrait à des tirades démesurées sur l'archéologie, sur les hiéroglyphes, sur le soleil, sur le climat, sur la vertu; Antoine y commettait des _concetti_ dans le goût de Sénèque; Octavie s'y exprimait comme une Parisienne bien élevée qui soigne la rougeole de ses enfants et leur cache les désordres de leur père; ce n'était ni antique, ni romain, ni classique, ni romantique, ni bon, ni mauvais; c'était une gageure tragique, gagnée par une femme d'esprit aux dépens de ceux qui l'écoutaient. Ceux-ci pourtant firent bravement leur devoir. Jamais le _Cid_, _Polyeucte_, _Andromaque_ et _Athalie_ n'avaient soulevé de pareils transports. Bourimald improvisait et accentuait en marseillais des paradoxes admiratifs auxquels il ne manquait que la rime riche. Polychrome, semblable à un gros Turc vêtu à l'européenne, sortait de sa placidité musulmane pour crier au miracle; Falconey, à demi couché sur son fauteuil, dans une pose mitoyenne entre l'assoupissement et le _kief_, souriait de béatitude. Olympio déclarait qu'on n'avait jamais rien écrit d'aussi beau en aucun siècle, dans aucun pays, dans aucune langue, et exceptait tout bas les _Burgraves_. Raphaël, pareil à un dieu descendu sur la terre et tout étonné de s'y trouver chez soi, laissait tomber de ses lèvres divines des compliments parfumés d'ambroisie, éclatants de poésie et ruisselants d'indifférence. Sapho applaudissait d'autant plus qu'ayant assez de génie pour se passer d'esprit, ce genre de littérature lui était plus complétement antipathique. Enfin, Caméléo, le petit Caméléo, la mouche du coche politique et littéraire, allait de l'un à l'autre, son lorgnon incrusté dans l'arcade sourcilière, se haussant dans sa taille exiguë, faisant résonner ses bottes à talons, portant au vent sa figure bouffie et tranchante, suant sang et eau pour se donner de l'importance, visant à devenir chef d'emploi et fort mortifié de voir son enthousiasme réduit à chanter dans les choeurs: on eût dit qu'il présentait ses extases sur un plateau, comme on présente les glaces et les petits-fours. La tragédie m'avait ennuyé: cette comédie d'adulations me révolta. Je ressentis un désir d'autant plus vif de faire acte de franchise et d'indépendance, que je me voyais plus humble et plus obscur au milieu de tous ces illustres actionnaires de la société d'assurance mutuelle, organisée par la vanité de tous au profit de la vanité de chacun. Je murmurai, assez haut pour être entendu de mes voisins: --Décidément la _Muse de la patrie_ ne s'appelle pas Melpomène. Marphise, vingt ans auparavant, dans le plus vif éclat de sa poétique jeunesse, s'était décerné ce titre de _Muse de la patrie_, que ses admirateurs lui avaient maintenu et qui lui restait. Le mot était donc, sinon très-piquant, au moins fort intelligible et assez juste: il ne tarda pas à faire le tour du salon, comme toutes les malices que l'on est enchanté d'emprunter à son voisin sans en payer les frais. Bientôt je vis un intime parler à l'oreille de Marphise: elle rougit; ses lèvres minces se pincèrent; son nez et son menton se menacèrent plus que jamais; ses yeux vifs et clairs se détournèrent de son interlocuteur et me lancèrent un regard plus tragique que les cinq actes de sa tragédie. Je compris que le mot venait de lui être répété en toute confidence, et que l'anathème universel planait sur le provincial, sur le Huron, sur le barbare assez osé pour faire des mots à côté de Bourimald et pour affecter de rester insensible aux sublimes beautés de _Cléopâtre_. Cependant tout n'était pas perdu encore; à mon insu, j'avais en réserve un moyen de rentrer en grâce auprès de Marphise. Son visage reprit une expression souriante; elle s'approcha de moi, et me dit d'un ton câlin: --Eh bien, monsieur le comte, donnez-moi donc des nouvelles de notre excellente duchesse de C..., votre tante, je crois? Dans la disposition d'esprit où j'étais alors, rien ne pouvait m'être plus désagréable que cette façon de me rappeler mes titres aristocratiques, au moment où je ne voulais être que littéraire. Je répondis d'un petit air de bohème parfaitement détaché des vanités nobiliaires: --La duchesse de C...! je ne la vois jamais, et j'ignore comment et pourquoi nous sommes parents... Son salon était décidément trop ennuyeux: on y jouait le whist à dix centimes, et il y avait des bourrelets à toutes les portes pour empêcher les idées d'entrer. J'ai cessé d'y aller dans le temps, et maintenant je n'oserais plus y retourner. --Très-joli! on a de l'esprit en province, me dit Marphise sèchement. C'en était fait, mon compte se réglait ainsi: une méchanceté en plus, une duchesse en moins; j'étais toisé. Un quart d'heure après, nous prenions congé de Marphise: elle donna à Eutidème une fraternelle et virile poignée de main, _à l'anglaise_; moi, je n'obtins en partage qu'un petit salut bien sec et bien froid, qui voulait dire en bon français: --Vous êtes un malappris et un sot; vous m'avez déplu; ne revenez que le moins possible. Quand nous nous retrouvâmes sur la chaussée des Champs-Élysées et que nous eûmes allumé de nouveaux cigares, Eutidême me dit brusquement: --Mon cher, il me semble que, pour un ancien premier prix d'histoire au concours général, vous commettez de furieux anachronismes. --Comment cela? --Oui... vous n'avez pas eu encore de succès, et vous vous faites déjà des ennemis! VIII Jeudi, mars 186... Bientôt, grâce à d'amicales indiscrétions d'Eutidème, le bruit se répandit dans la république des lettres qu'un jeune homme du monde, passionné pour la littérature, auteur de quelques esquisses _remarquées_ dans les journaux et les revues, allait offrir aux livres, aux poésies, aux romans, cette hospitalité hebdomadaire, cette publicité à jour fixe, dont jouissaient, de temps immémorial, les pièces de théâtre. Un mois plus tard, en effet, on put lire ma signature au bas d'un feuilleton de quinze colonnes, dans un journal dont il sied de dire ici quelques mots. En un moment de crise imminente et de frayeur générale, ce journal avait rendu d'éminents services et acquis une grande célébrité; mais depuis, par suite de circonstances singulières, ce même journal, si dévoué à la cause de l'ordre, devint tout à la fois suspect au pouvoir et odieux au parti de la révolution. Notez bien, mesdames, cette bizarrerie: vous y trouverez, en temps et lieu, l'explication d'une partie de mes malheurs. Vers la même époque je publiai, chez un éditeur à la mode, un volume de romans. Ce fut là ma lune de miel littéraire. Je fus étonné de la quantité d'amis et d'admirateurs qui m'arrivaient de toutes parts. J'aurais dit volontiers, en parodiant le mot d'Alceste: «Parbleu! messieurs, je ne croyais pas être si spirituel que je suis!»--Mais, de toutes les surprises, c'est celle à laquelle le coeur humain s'accoutume le plus aisément et le plus vite. Je ne tardai pas à trouver tout simple que l'on me regardât comme un génie, et je me reprochai naïvement de ne pas m'en être aperçu plus tôt. Chacun vantait mon petit bouquin comme s'il se fût agi d'un chef-d'oeuvre. C'était élégant, fin, ingénieux, d'une distinction parfaite!... On voyait bien que l'auteur appartenait à la société polie, à cette société d'élite dont les parfums exquis sont trop souvent remplacés dans la littérature moderne par une odeur de musc et de cigare! Tout le monde fit _chorus_, Caméléo et Victorinet, Polychrome et Julio, Présalé et Colbach, Duclinquant et Delatente. J'aurais pu faire un volume avec les paquets de louanges qui m'étaient adressés: mais je dois ajouter, pour être véridique, que la plupart de mes panégyristes avaient soin de glisser dans le même paquet quelque volume de leur cru, accompagné d'épîtres-dédicaces et de cordiales instances. J'en ai conservé trois ou quatre, que je vous livre comme échantillons: on ne rencontrerait pas mieux chez les compagnies d'assurances. «Monsieur, me disait Sosthènes, votre apparition parmi nous est un honneur dont nous avons tous pris notre part. Vous régénérez la critique, comme vous purifiez le roman. On devient meilleur en vous lisant, et l'on se sent une irrésistible envie de mieux faire, pour être plus digne de votre estime. Les jours où paraissent vos articles sont des jours de fête, et chaque ligne que vous accordez à nos pauvres petits livres se traduit, chez nos libraires, par une vente de cent exemplaires. Voici un humble volume que je prends la liberté de vous envoyer: vous y trouverez peut-être quelques tons un peu vifs, quelques nuances un peu jeunes; ne me ménagez pas, monsieur; je me soumets d'avance à vos reproches, à vos réserves: être grondé par vous est encore une bonne fortune; vous y mettez tant de courtoisie et de grâce!» Suivait un roman de l'école de Balzac ou de George Sand, moins le génie de George Sand et de Balzac. «Monsieur, m'écrivait Edmond, je vous admire d'autant plus que nos opinions ne sont pas les mêmes; on pourrait dire qu'elles sont contraires; mais les extrêmes se touchent, et nous nous touchons par bien des points: ne sommes-nous pas tous deux des vaincus? Chateaubriand sympathisait, que dis-je? fraternisait avec Armand Carrel. Je ne suis pas Carrel; mais vous pourriez bien, avant peu, être Chateaubriand (_sic_). Quoi qu'il en soit, voici un livre que je vous offre; quelques passages blesseront peut-être vos honorables regrets, vos respects chevaleresques: ils ont au moins le mérite de la sincérité, et cette sincérité, je ne l'ai jamais mieux comprise et mieux pratiquée qu'en me disant votre lecteur le plus assidu, votre plus fervent admirateur...» «Monsieur, m'écrivait Jacques, ne me jugez pas, je vous en conjure, d'après les journaux dont je suis, à mon vif regret, le collaborateur: des circonstances impérieuses, d'anciennes camaraderies, et, pourquoi ne l'avouerais-je pas? les nécessités de la vie parisienne, m'ont forcé de me ranger, en apparence, du côté des gros bataillons; mais j'ai, en province, une bonne vieille mère qui ne lit pas d'autre journal que le vôtre; un de mes oncles est chevalier de Saint-Louis; un autre a servi dans l'armée de Condé; enfin, ma tante Véronique est une dévote dont vous pourriez m'assurer pour toujours les bonnes grâces, si elle avait un jour le bonheur d'apercevoir à travers ses lunettes le nom de son neveu suivi d'un éloge signé de vous. Car je n'ai pas besoin d'ajouter que vous êtes son auteur favori; et de qui ne le seriez-vous pas? qui pourrait rester insensible à ces trésors de..., de... et de... (ici ma modestie se refuse à transcrire). Là-dessus il n'y a qu'une opinion. Royalistes et démocrates, disciples de la tradition ou amants de la fantaisie, voltigeurs de l'ancien régime ou réformateurs de l'avenir, tous sont unanimes pour saluer d'avance, comme une des gloires prochaines de notre littérature, le pur et noble talent qui... et que... (Nouveaux scrupules de ma modestie). «P. S.--Ci-joint deux exemplaires de mes oeuvres, que je soumets à votre spirituelle et bienveillante critique.» Quelle fut ma réponse à toutes ces séduisantes avances? Hélas! je voudrais pouvoir affirmer qu'elle fut héroïque, que j'immolai, séance tenante, tous ces thuriféraires sur l'autel même où ils faisaient fumer leur encens. Mais la vérité me force à reconnaître que je ne fus pas un héros. Ce grand nom de Chateaubriand, habilement présenté à mon orgueil par un de ces quêteurs de louanges, me mit en goût. Je fouillai dans ma bibliothèque, et je trouvai, en tête de la traduction du _Paradis perdu_, par l'illustre poëte des _Martyrs_, une préface où tous les nouveaux venus en littérature, poétereaux et petits critiques, romanciers et fantaisistes, membres de la société des Droits de l'homme et comparses de l'antichambre de madame Récamier, étaient complaisamment passés en revue par le _grand connétable_, et recevaient la croix d'honneur de ses mains sexagénaires. Cet exemple m'encouragea... à manquer de courage. Je me dis qu'un pauvre débutant, ayant sa fortune littéraire à faire, pouvait bien se permettre quelques concessions, puisque j'en rencontrais de si larges sous la plume de l'immortel auteur du _Génie du christianisme_, de l'infatigable athlète monarchique, assez gorgé de gloire pour pouvoir se passer de pareils stratagèmes. Je ne désertais pas, d'ailleurs, la cause de la vérité sociale, morale et religieuse. Je faisais pour elle ce qu'avaient fait les Chambres pour la nationalité de la Pologne sous le gouvernement de 1830. Je réservais en quelques mots _bien sentis_ ses droits imprescriptibles. Puis, une fois en paix avec ma conscience, je donnais à tous mes admirateurs du galon de même qualité que le leur, sans lésiner sur la quantité. Tous eurent part à la distribution, les beaux esprits de la _Presse_, les esprits forts du _Siècle_, les mousquetaires rouges de la _Revue de Paris_, les loustics du petit journal et du roman bohème. Après avoir bien constaté ma persistance à croire tout ce que niaient ces messieurs, à respecter tout ce qu'ils offensaient, à aimer tout ce qu'ils haïssaient et à haïr tout ce qu'ils aimaient, je me hâtais de faire ressortir à quel point ils étaient distingués, persuasifs, éloquents, spirituels, sincères, irrésistibles, charmants. Ce n'est pas tout. Au-dessus de cette sphère il en existait une autre, plus pure assurément et plus sérieuse. Ici je touche à des parages très-dangereux; je me tirerai d'embarras en me transportant à Bagdad. Veuillez donc vous figurer, mesdames et messieurs, qu'à une époque quelconque de l'hégyre, un vieux calife trop débonnaire avait été étranglé par un de ses cousins[3], qui était devenu calife à son tour. Cela se fait dans les meilleures sociétés... turques et persanes. Le nouveau calife avait eu pour vizirs et pour ministres, non pas Giafar et Mesrour, mais des hommes d'un esprit supérieur, d'une science consommée, littérateurs parfaits, philosophes sublimes, historiens incomparables, qui avaient passé leur vie à formuler des maximes politiques et à s'étonner que les Persans eussent la tête trop dure ou l'humeur trop mobile pour se conduire d'après ces maximes savantes, méditées, pesées et équilibrées dans le silence du cabinet. Quoi qu'il en soit, au bout de dix-huit ans, quelques Persans, mécontents de ne pas percer assez vite, étranglèrent le nouveau calife au moyen d'une seconde révolution, qui, pour être sûre de réussir, n'eut rien de mieux à faire qu'à copier la première. Quant aux vizirs et aux ministres, ils donnèrent un noble exemple, qui mérita d'obtenir grâce pour leurs illusions politiques. Sortis des affaires publiques sans avoir emporté un seul des diamants ou des rubis qui ruissellent dans les _Mille et Une Nuits_, rentrant pauvres dans la vie privée, ils se remirent vaillamment au travail, et produisirent de nouveaux ouvrages dignes d'enchanter tous les lettrés de Bagdad et de Bassora. Mais, comme le coeur humain, même chez les meilleurs, garde toujours son coin pour les petites faiblesses, ces vizirs en retraite, qui ne pouvaient douter ni de leur talent, ni de leur succès, ni de l'admiration universelle, aimèrent un peu trop à s'entendre dire ces vérités agréables dans des articles spéciaux, dont les auteurs, stagiaires de la bonne littérature, se chargeaient de traduire, d'expliquer et de surexciter de leur mieux l'enthousiasme du public. Or, afin de réchauffer le zèle de ceux qui leur procuraient, tous les trois mois, cette honnête jouissance, nos illustres Persans possédaient un moyen qui semblait infaillible. En se démettant de toutes leurs autres charges, ils en avaient conservé une, purement honorifique, qui consistait à se réunir, au nombre de quarante, dans un bel édifice à minarets et à coupole, pour y discuter des questions de grammaire, y juger des concours de belles-lettres et y distribuer des prix de vertu. Comme ces quarante pontifes du beau s'asseyaient sur des bancs, la chose s'appelait un fauteuil. Fauteuil ou banc, c'était là l'objet des ambitions les plus ardentes, les plus acharnées. A peine un des quarante avait-il fermé les yeux, aussitôt vingt candidats en perdaient le boire, le manger et le sommeil. Quelquefois même on faisait passer le moribond pour mort afin de commencer plus tôt les démarches et les visites. On citait de riches seigneurs qui entretenaient à grands frais des cuisiniers célèbres et donnaient des dîners hebdomadaires, uniquement pour parvenir à ce banc, à ce fauteuil et à cette coupole. [3] Ceci est un odieux mensonge: tout le monde sait que Louis-Philippe n'a jamais étranglé Charles X. (_Note de l'auteur._) Eh bien, nos vizirs émérites, qui se trouvaient tout naturellement à la tête de la docte _quarantaine_, employaient à coup sûr le procédé suivant. Ils prenaient gracieusement à part les distributeurs de célébrité, et, sans contracter d'engagement positif, ils leur faisaient clairement entendre (à bon entendeur, salut!) qu'après quelques années de ces bons et utiles services ils auraient droit à ce fauteuil tant convoité. Maintenant, mesdames et messieurs, revenez de Bagdad à Paris; acceptez mon histoire comme une allégorie, et vous comprendrez à quel genre de séduction je fus exposé pendant cette courte et brillante période de ma vie littéraire. Le tout me paraissait charmant, et je contemplais d'avance, entre deux bouffées d'encens, ce rayon naissant de ma gloire, comme un propriétaire contemple en idée la cueillette de ses amandiers en fleur,--quand je rencontrai Théodecte. Nous avions échangé quelques cartes et quelques lettres, mais je ne le connaissais pas encore. Je me sentis attiré vers lui par les contrastes mêmes qui nous séparaient. Ma nature élégante et délicate, comme on me disait alors, faible et maladive, comme on m'a dit depuis, semblait en contradiction absolue avec cette robuste carrure, cette solidité de chêne, laissant deviner sous les rugosités de son écorce une séve extraordinaire. Sa laideur mâle et puissante me fit songer à Mirabeau, à un Mirabeau plébéien, à cheveux noirs et plats, reposé des agitations de son âme au pied des autels. Sa parole me charma et me subjugua; à travers quelques violences de détail,--je dirai presque de costume,--on y sentait vibrer une conviction énergique d'honnête homme et de chrétien, servie par la verve la plus mordante qui ait jamais emporté l'épiderme des pâles successeurs de Voltaire. Parmi nos contemporains, nul n'a été plus haï que Théodecte; et je ne parle pas seulement de ces haines qu'il est glorieux d'inspirer, de l'insulte de ces gens ameutés contre tout ce qui gêne la circulation de leurs ordures et le débit de leurs poisons. Je parle, hélas! de la haine d'hommes honorables, éminents, priant le même Dieu que lui et défendant la même vérité. Au milieu de ces orages, il est resté debout; il est resté fort, comme ces aigles du désert, dont les serres s'enfoncent plus profondément dans le sable à mesure que le vent redouble de furie. Je ne donne tort ou raison ni à Théodecte ni à ses adversaires sur certains points délicats qui ne sont pas de mon ressort; mais je ne me lasse pas d'admirer en lui ces incroyables qualités d'athlète, toujours prêt à faire rouler dans la poussière quiconque essaye de lui barrer le chemin. Eussé-je d'ailleurs envie de le blâmer de quelques-unes de ses véhémences, je n'en aurais pas le courage. Théodecte possède un titre à ma gratitude, contre lequel rien ne saurait prévaloir: il a flagellé, souffleté, bafoué, ridiculisé, humilié, exaspéré mieux que personne les gens que je déteste plus que tout. Il leur a fait des blessures qui ne guériront jamais. Il a stigmatisé d'un trait indélébile ces histrions qui jouent sur le théâtre de leurs vices la comédie de leur vanité. Nous revisâmes ensemble les feuilles sur lesquelles je consignais mes jugements sur les productions contemporaines, et il se trouva que, tout compte fait, je n'avais, en dix-huit mois, immolé à mes convictions qu'une victime, un pharmacien retiré, ex-directeur de revue et de danseuses, Mécène bourgeois, dont le seul tort avait été de se croire Horace et d'écrire ses Mémoires sur des cartes de restaurateur. --Et voilà, me dit sévèrement Théodecte, tous vos sacrifices à la vérité? Des éloges à l'un, des politesses à l'autre, des révérences à celui-ci, des compliments à celui-là!... Je le crois bien, qu'ils vous proclament une des espérances de _leur_ littérature! Vous dites tout juste de leurs opinions le mal qu'il faut pour faire acheter leurs livres. Et c'est là ce que vous appelez servir votre noble et austère cause? Oh! monsieur!... Il me parla longtemps, et il me parla bien. Je ne vous redirai pas ses paroles; ce fut instructif comme un sermon et étincelant comme une satire. A la fin, honteux de mes faiblesses, électrisé par son langage, avide de réparer le temps perdu, je dis à Théodecte en serrant sa main dans les miennes: --Vous partez pour Rome? vous reviendrez dans six mois? Eh bien, vous me laissez au milieu des délices de Capoue; vous me retrouverez sur le champ de bataille! IX Jeudi, mars 186... Le séjour de Théodecte en Italie se prolongea au delà de ses prévisions et des miennes: il ne revint en France qu'au bout de trois années. Trois ans! Il n'en faut pas tant pour bouleverser de grands empires; il en avait fallu beaucoup moins pour me conduire du Capitole à la roche Tarpéïenne. Sans que j'aie besoin cette fois de me transporter à Bagdad, sans que je précise aucune date ou aucun détail de polémique, vous avez tous assez d'esprit pour comprendre qu'il y a des moments où la société a peur, et d'autres où elle se rassure. Les moments où la société a peur sont, en général, ceux où il se fait un grand tapage dans les rues, où les tapageurs forcent les citoyens paisibles à avoir l'air de se réjouir de ce qui, au fond, les consterne, et où les organes de la publicité énoncent, chaque matin, des propositions terrifiantes pour le bourgeois et le propriétaire. Les moments où elle n'a plus peur sont ceux où, tout désordre extérieur étant dompté à la surface, il faudrait une oreille bien fine pour entendre le bruit de la sape souterraine, un oeil bien perçant pour apercevoir quelques petits points noirs dans un ciel serein. Quoi qu'il en soit, quand je commençai ma campagne contre les écrivains dangereux et les mauvais livres, cet honnête public était dans une de ses phases d'angoisse et d'épouvante. La littérature malfaisante avait si évidemment et si largement contribué à le jeter dans ces fondrières éclairées de lampions, qu'il était furieux contre ses idoles de l'avant-veille et encourageait de toutes ses forces les iconoclastes. Des hommes qui n'allaient que très-rarement à la messe proclamaient la nécessité d'une nouvelle Saint-Barthélemy, conçue sur une plus vaste échelle, et d'anciens souscripteurs du Voltaire-Touquet regrettaient très-sérieusement les lettres de cachet, la Bastille, la torture et l'inquisition. Le moment était donc favorable à un essai de contre-révolution littéraire, et je m'en donnai à coeur joie. Voltaire, Béranger, Eugène Sue, Balzac, George Sand, Victor Hugo, Michelet, Quinet, tous y passèrent; je n'épargnai pas même Lamartine, et je devins, contre notre illustre et cher poëte, le complice des plus tristes passions de cette société, aussi impitoyable dans sa rancune qu'aveugle dans sa sécurité. Quant aux _seconds rôles_, aux _utilités_ de la troupe littéraire, je n'en fis qu'un coup de dent. Il m'arriva là, pendant ces heures ardentes, ce qui arrive au soldat dans la mêlée, à l'ivrogne au cabaret: je me grisai avec mon encre comme d'autres se grisent avec de la poudre, du sang ou du vin. Sans hypocrisie aucune, mais par une sorte d'emportement et de défi, je dépassai de beaucoup mon opinion véritable; j'infligeai des démentis furieux à mes propres admirations. En outre, dans le feu du combat, je ne m'aperçus pas d'un détail qui devait tôt ou tard me faire tomber la plume des mains. Ces écrivains que j'attaquais avaient des torts immenses; mais ils restaient, malgré tout, aussi immenses que leurs torts. Lorsque, après les avoir foudroyés, ne pouvant pas être toujours en colère, je revenais à des sentiments plus doux, lorsque, pour satisfaire mes affections personnelles, mes amitiés politiques, pour rendre justice à des oeuvres estimables, à des talents honnêtes, à des noms inoffensifs, je leur donnais de l'_éminent_ et de l'_admirable_, il en résultait des défauts de proportion, accablants, en définitive, pour l'autorité et la solidité de ma critique. Enfin, comme en dépit de ma bonne volonté tous ceux que je louais n'étaient pas des saints, comme l'un était protestant, l'autre à demi voltairien, un troisième censuré à Rome, celui-ci sceptique de bon ton, celui-là romancier désabusé et légèrement immoral, on avait le droit de me demander en vertu de quel privilége je pouvais allier tant de sévérité à tant d'indulgence. Maintenant, s'il ne s'agissait que de vous dire: je fus applaudi tant que j'eus le mérite de répondre aux rancunes et aux frayeurs de mes lecteurs; je fus sifflé et oublié quand le public, cessant de trembler et de gémir, reprit ses anciennes habitudes, mon histoire serait bientôt finie; elle n'offrirait rien de piquant; vous pourriez me répliquer que je suis bien sot de m'en plaindre, bien niais de m'en étonner, et bien naïf d'avoir cru pouvoir vous intéresser à mes étonnements et à mes plaintes. Non; ce que je désire, c'est vous faire toucher au doigt certains détails de moeurs, certains traits de physionomies littéraires; c'est montrer aux jeunes gens qui m'écoutent _comment ça se joue_, et comment, en littérature, les maladroits sont traités par les habiles. Justement, de grands événements qui venaient de s'accomplir, et qui rassurèrent le gros des honnêtes gens, préparèrent mes disgrâces. La presse, vous le savez, après avoir eu toute liberté et même toute licence, passa d'un extrême à l'autre. Ne pouvant plus attaquer ni rois, ni empereurs, ni généraux, ni princes, ni princesses, ni ministres, ni préfets, ni magistrats, ni gendarmes, elle était condamnée ou à périr d'inanition ou à se rattraper sur d'autres victimes. Mais quelles seraient ces victimes? Là était la question. Tous les grands coeurs et les grands esprits du journalisme révolutionnaire et bohème mirent à la résoudre une touchante unanimité. Privés de leur pâtée habituelle, voulant cependant dîner, et dîner le mieux possible, ils se ruèrent vaillamment sur les plus faibles, c'est-à-dire sur ceux qu'il était le plus commode et le moins dangereux de frapper, puisqu'ils étaient tout ensemble désagréables au gouvernement et voués à une cause impopulaire. On vit alors, et on voit peut-être encore, les vaincus pour _tout de bon_ et les vaincus _pour rire_; ceux-ci, criblés à la fois d'avertissements et d'injures, de suspensions et de sarcasmes; ceux-là, héros en disponibilité, démagogues en retrait d'emploi, martyrs en expectative, mais ayant, sous le joug oppresseur, l'art de manger chaud, de boire frais, d'accommoder leur prose au goût de leurs milliers d'abonnés, et, moyennant quelques élégiaques regrets donnés, de temps en temps, à leurs vieilles idoles, maîtres de dégonfler leur bile contre ces misérables suppôts d'absolutisme, ces chouans ou ces sacristains de la politique et de la littérature, les royalistes et les catholiques. Que dis-je? On est Spartiate ou on ne l'est pas, et ces intrépides avaient assez de patriotisme pour se faire les courtisans des puissances du jour; ils divisaient en deux parts leur vie courageuse: le matin, dans leur journal, ils bafouaient l'ancien régime; le soir, ils mettaient un habit brodé; puis, parfumés au jasmin ou à la rose, ils allaient dire crûment leurs vérités aux princes, et jouaient au naturel, sous les lambris dorés, les rôles de Burrhus, de Lauzun ou de Mascarille. Mon premier persécuteur fut ce petit Caméléo dont je vous ai déjà parlé lors de mes fâcheux débuts chez Marphise. Caméléo est devenu, depuis lors, le type le plus accompli du journaliste à tout faire: aussi fortement convaincu que le tourlourou le mieux discipliné, son opinion politique est plus qu'une foi; elle est une consigne, à laquelle il obéit avec une roideur pleine de souplesse. Son ministre est un caporal qui a le droit de penser pour lui, et, se contredirait-il dix fois en un jour, Caméléo imperturbable lui prouverait qu'il a dix fois raison. Mais, à cette époque reculée, vers 1855, Caméléo était le plus sincère distributeur de libres coups de plume qui se pût rencontrer de la rue Montmartre à la rue de Chaillot. Républicain, socialiste, humanitaire, pleine lune d'Eugène Pelletan, il éclairait de ses lueurs sereines le feuilleton de la _Presse_. Sa spécialité était de se figurer, non-seulement qu'on le lisait, mais qu'on se souvenait de lui huit jours après l'avoir lu. D'ordinaire, il commençait ainsi: «Eh bien! qu'avais-je dit? suis-je assez bon prophète? Vous vous rappelez ce que je vous annonçais l'autre jour: ma prédiction s'est réalisée de point en point.»--Et Caméléo se croyait très-sérieusement prophète, tandis qu'il n'était pas même sorcier. Dressé sur ses jambes courtes comme sur des ergots, il regardait du haut de son lorgnon et de ses quatre pieds dix pouces quiconque avait l'air de croire en Dieu et de douter de Dunoisin. Pour le moment, il essayait en l'honneur de Marphise son talent de thuriféraire, et lui cassait, chaque matin, sous son nez d'aigle, un encensoir dont elle daignait ramasser les morceaux. Il s'était fait le page, le gnome, le nain de cette femme célèbre, qui n'avait plus, hélas! que quelques mois à vivre. Ce fut lui qui ouvrit le feu contre moi. Un jour, pour complaire à Marphise, il écrivit sur un coin de sa table vingt lignes fort méchantes qu'il eut soin de ne pas signer, et où il me disait exactement le contraire de ce qu'il m'avait écrit. Comme ces lignes étaient anonymes, je ne voulus pas le reconnaître: d'ailleurs, qui peut se fâcher contre Caméléo? Je le rencontrai peu de temps après, et sa poignée de main fut plus cordiale qu'elle ne l'avait jamais été; mais voici le trait de moeurs, car jusqu'à présent je ne vous ai rien dit que de très-ordinaire. Remarquez que Marphise était mourante, ce que j'ignorais, mais ce que Caméléo savait très-bien. Remarquez que, depuis des semaines, la _Presse_ s'épanchait, sous sa plume, en effusions sentimentales sur la tendre amitié qui s'était formée entre Lélia et Marphise. Remarquez enfin que Caméléo devait me croire parfaitement renseigné sur le véritable auteur du venimeux entrefilet qui m'avait fait ma première blessure. Or, voici le dialogue qui s'établit entre nous sous une arcade de la rue Castiglione: --Ah! pour le coup, mon cher monsieur, Lélia doit être contente: votre article de ce matin sur l'_Histoire de ma vie_ enlève, comme on dit, la paille: quel feu! quel enthousiasme! quel lyrisme! --Ce sont les charges du métier... il le fallait!... --Entre nous, votre admiration est un peu excessive; le récit se relève, depuis que Lélia est arrivée aux époques vraiment intéressantes de sa vie; mais, auparavant, que de longueurs! quel fatras! que de détails au moins inutiles sur sa famille, sa mère, etc. --Mais, mon cher, reprit Caméléo d'un air narquois, vous ne savez donc pas?... --Quoi donc? --Ah! vous êtes bien encore de votre province!... Lélia, un peu insouciante comme tous les grands artistes, avait envoyé à notre seigneur et maître cet énorme paquet de vingt-quatre volumes en l'autorisant à en retrancher au moins un gros tiers: mais Marphise, toujours spirituelle, a pensé que, dégagée des longueurs du commencement, l'oeuvre aurait un trop grand succès... et notre gracieuse souveraine a décidé, en femme de goût, que les vingt-quatre volumes paraîtraient en entier, sans être allégés d'une syllabe. C'est beau, c'est grand, c'est généreux, d'autant plus que la _copie_ est payée fort cher, et que les abonnements ont diminué... --Mais cette belle amitié?... --Amitié de femme, amitié de poëte: on s'adore, mais quoi de plus vulgaire que d'aimer ses amis quand ils réussissent? C'est à pleurer leurs revers qu'excelle une âme délicate et sensible... Quinze jours après, Marphise mourut; les larmes et les panégyriques coulèrent à flots: Caméléo mena le deuil, et prouva que Marphise avait, à elle seule, plus de génie que Sapho, Corinne, George Sand, madame de Staël et madame de Sévigné... Ce fut à la même époque que je fis connaissance avec Argyre. Quand je le rencontrai, il venait de débuter, et ses amis annonçaient en lui un héritier direct de Voltaire. Comme Voltaire, il avait reconnu dès l'abord que l'humanité se partageait en marteaux et en enclumes, et il voulait être marteau. Pour commencer, il s'était moqué d'une poétique contrée dont il avait été l'hôte, dont les souverains et les ministres l'accueillirent avec confiance, et il avait payé une hospitalité de trois ans par une satire de trois cents pages. A cet édifiant début qui mit les rieurs de son côté, succéda une oeuvre d'un autre genre qui faillit produire sur cette réputation en fleur l'effet d'une gelée d'avril sur un amandier. L'héritier de Voltaire, pour ramener le roman au naturel et au vrai, n'avait rien trouvé de mieux, disait-on, que de copier une correspondance véritable, et d'indiscrets chercheurs de pistes menaçaient de livrer cette correspondance à la publicité. Là-dessus, _tolle_ général, et haro sur l'homme d'esprit chargé de reliques italiennes. Le moment était critique. Argyre me fut présenté par une de ces charmantes maîtresses de maison auxquelles il est si difficile de résister. Je vis un homme d'environ vingt-huit ans, mince, d'une figure irrégulière, mais fine, regardant les gens comme un myope excessif qui abuse de ses désavantages. Ses yeux petits, veufs de lunettes, scintillaient à froid sous un double bourrelet de sourcils et de paupières, qui semblaient toujours prêts à les absorber. J'ai trouvé plus tard, dans un singulier livre américain, _Elsie Venner_[4], quelques traits applicables à ce bizarre regard. La bouche d'Argyre, moqueuse et sensuelle, affectait déjà la grimace du rictus voltairien. Son sourire âcre et équivoque faisait songer au tournoiement d'une meule à épigrammes. On surprenait, dans son attitude, sa physionomie et son langage, cette obséquieuse malice, cette familiarité à la fois adulatrice et railleuse, que Voltaire employait si bien vis-à-vis des grands, et que son disciple se préparait à pratiquer auprès des puissances de notre siècle, les parvenus et les riches. Je fus frappé de ce visage de Machiavel lycéen, où le désir d'arriver se combinait avec l'envie de jouir, où le calcul de l'ambitieux s'alliait à l'espièglerie de l'enfant terrible. Dire qu'il m'accabla de compliments et de louanges, à quoi bon? Il avait ou croyait avoir besoin de moi. Je me fis bénévolement, dans une _Revue_, le défenseur du pauvre calomnié, comme on se fait, par bonté d'âme, l'avocat de la veuve et de l'orphelin. Argyre me remercia _verbalement_ avec des effusions de reconnaissance extraordinaires; mais il se garda bien de m'écrire ses remercîments: une lettre aurait pu l'engager, et, plus tard, le gêner. Or il menait de front le stage diplomatique et littéraire; il s'exerçait simultanément à la fine littérature et à la manière de s'en servir. [4] _Elsie Venner_, by Oliver OEendell Holmes; voir la _Revue des Deux-Mondes_ des 15 juin et 1er juillet 1861. Quelques mois après, il fit jouer une pièce qui tomba à plat. On y entendit, ce qui ne s'était plus ouï de mémoire de claqueur, une grêle de sifflets. Les charitables critiques du lundi,--des raffinés qui n'aiment pas qu'on ait de l'esprit ou du succès sans eux et malgré eux,--se jetèrent sur la pièce, comme des chiens à la curée: on crut que cette fois notre homme était à la mer. Il ne se tint pas pour battu; il avait des intelligences dans des maisons puissantes: il trouva vite un paquet de charpie pour ses blessures. L'hiver suivant, on apprit qu'Argyre, pansé et guéri, allait écrire dans le plus brillant des petits journaux. Aussitôt les amateurs de scandale s'attendirent à une grosse aubaine, et leur attente ne fut pas trompée. Dès la seconde lettre du bon jeune homme à sa cousine, on put deviner qu'il n'avait pris, aux avant-postes de la littérature légère, cette position belliqueuse que pour fusiller ceux dont sa vanité avait à se plaindre. Pendant un trimestre, la fusillade fut si bien nourrie que chaque samedi comptait ses morts. Nulle part on n'a vu un pareil carnage. C'est tout juste s'ils n'en mouraient pas; mais tous étaient frappés, Julio et Présalé, Caméléo et Cascarin, Orviétan et Molossard, Choufleury et Perruchon, et chacun se disait en frissonnant: Il va y avoir, un de ces matins, une tuerie épouvantable; cet imprudent Argyre n'en sera pas quitte à moins de dix affaires... Point. Il y eut des pourparlers, des ambassades, des échanges d'explications qui n'expliquaient pas grand'chose et de réparations qui ne réparaient rien. Des officieux intervinrent, prouvant aux intéressés qu'en les appelant paltoquets, charlatans, acrobates, Argyre n'avait pas eu l'intention de les offenser, au contraire. Bref, un beau jour, la farce jouée, la toile tombée, les critiques bien et dûment passés par les verges, tout ce petit monde spirituel et chevaleresque s'en alla, bras dessus, bras dessous, insulteur et insultés, déjeuner ensemble dans un chalet où le bon jeune homme demanda à ses victimes, entre les huîtres et le sauterne, leur avis sur des Titien qu'il venait de découvrir et qui n'étaient pas même des Mignard. On s'embrassa devant ces croûtes, et l'on se sépara enchantés les uns des autres. Ces faux Titien avaient été pour leur acquéreur la queue du chien d'Alcibiade: il en consomma une tous les six mois. Les questions littéraires et pittoresques, romanesques ou historiques, artistiques ou agricoles, grecques ou romaines, ne furent jamais pour lui des sujets, mais des réclames. Avant de quitter son petit journal, l'excellent jeune homme tint à me prouver comment il pratiquait la reconnaissance; il me cribla d'épigrammes, et je payai les frais de la paix. Depuis lors, j'ai su qu'Argyre avait très-bien fait son chemin dans le monde: il est riche, il est décoré; il excelle dans la brochure: les plus hardies vérités n'ont rien qui l'effraye; il a parlé du Pape en homme qui ne craint pas les puissances spirituelles, et il a démontré que l'original du plus beau des portraits de Flandrin avait gagné la bataille de l'Alma et organisé l'Algérie. X Parmi les nombreux détails de ma _grandeur et ma décadence_, il n'en est aucun qui caractérise mieux nos moeurs littéraires que l'histoire de mes relations avec Colbach, aujourd'hui romancier vertueux et aspirant aux prix de l'Académie française. Colbach faisait primitivement partie d'un trio qui prétendait ne pas être confondu avec la tourbe des écrivains démocrates; et, dans le fait, Massimo et Lorenzo, ses deux chefs de file, n'avaient rien de ces vulgarités d'estaminet qui ont valu tant d'abonnés à un journal célèbre. Poëtes tous deux, Lorenzo avec une élévation remarquable, Massimo avec une énergie bizarre, préoccupés d'un idéal que la démocratie a le droit de poursuivre puisqu'elle ne l'a pas encore trouvé, hommes du monde capables de discuter en gants jaunes les plus rudes questions du socialisme, ils n'acceptaient aucune de ces servitudes de parti qui humilient si souvent les plus fières intelligences devant des idoles de plâtre ou d'argile. Ajoutons que l'on citait de tous les deux de beaux traits de générosité. Il y avait dans cet ensemble un je ne sais quoi d'aristocratique à la fois et de révolutionnaire qui les avait fait surnommer _les Polonais de la littérature_. Naturellement, lorsque éclata l'orage soulevé par mes irrévérences contre Béranger, ces messieurs se séparèrent de leurs amis politiques et me complimentèrent. L'un d'eux m'adressa même une lettre, où se trouvaient ces mots qu'assurément je n'aurais pas écrits: «_Ce bêta de Béranger_.» Il y eut entre nous une sorte d'alliance. Colbach la célébra en publiant dans sa revue un article en mon honneur, où, après les réserves d'usage et les déclarations de guerre aux doctrines, il traitait ma prose de _charmeresse_, et se plaignait d'être fasciné au point de se croire, par moments, converti à la cause du trône et de l'autel. Cette épithète de _charmeresse_ me charma à mon tour, et il me sembla que ma prose allait, comme les serpents, fasciner toutes les pies-grièches et tous les canards de la démocratie. Une année s'écoula; ces belles amitiés se refroidirent; c'est le sort des tendresses factices. L'hiver suivant, à mon second volume, Colbach se mit encore à l'oeuvre; mais cette fois je ne fus plus qu'ingénieux. C'était beaucoup plus encore que je ne méritais, et je m'en serais volontiers tenu là: par malheur, je ne pouvais oublier les austères conseils de Théodecte; et justement, à cette époque, Colbach, qui pouvait mériter de vifs éloges comme conteur, eut l'idée fâcheuse d'éditer un gros livre de critique transcendante, où il abîmait tout ce que j'admire et encensait tout ce que je hais. Mon embarras fut grand, je l'avoue; ces jolis mots de _charmeresse_ et d'_ingénieux_ me trottaient encore dans la tête. Pour me mettre à mon aise, Colbach, dont je n'avais pas assez vanté le dernier roman, écrivit un troisième article sur mon troisième bouquin. Hélas! la lune de miel était finie; nous entrions en plein dans la lune rousse: charmeur en 1855, ingénieux en 1856, je n'étais plus, en 1857, toujours d'après le même juge et sous la même plume, que prétentieux et ennuyeux. Ce brusque retour des choses et des épithètes d'ici-bas me rendit toute ma liberté d'allures; je marchai dans ma force et dans mon indépendance, et je disséquai le gros volume de Colbach avec une sévérité que tempéraient encore des formes courtoises et les dimensions mêmes de mon étude. Une autre année s'envola; mon quatrième bouquin parut; remarquez que ce n'étaient pas là des ouvrages différents, mais des séries d'une même oeuvre exprimant les mêmes opinions dans le même style. Remarquez aussi que la _Revue_ de Colbach et le journal où je m'étais réfugié après mes premiers naufrages avaient été supprimés le même jour, ce qui établissait entre nous une fraternité de martyre. N'importe! Colbach, le même Colbach, enrôlé dans un journal auquel il était sûr de plaire en m'injuriant, me lâcha une seule ruade, mais de la force de vingt chevaux chargés de grelots charivariques. Il me qualifia de _quidam_, demanda ce que voulait _ce monsieur_ avec ses rabâchages littéraires; ce qu'il a de plus curieux, ce n'est pas qu'il eût écrit cet article; c'est qu'il le signa. Quatre ans et une égratignure d'amour-propre avaient suffi pour opérer ce prodige, cette transformation de métaux depuis l'or pur jusqu'au plomb vil, cet avatar du Vichnou de la prose charmeresse en chou et en carotte de rabâcheur et de _quidam_. Et qu'on médise encore de la loi des signatures! A présent vous parlerai-je de Schaunard? J'avais écrit de son vivant ce chapitre de mes _Mémoires_; je l'aurais supprimé, si je sentais la moindre goutte de fiel se mêler au souvenir des petites ingratitudes de ce charmant écrivain. Mais, je crois vous l'avoir dit, il s'agit pour moi beaucoup moins de satisfaire de stériles rancunes que de vous montrer un coin de la vie littéraire au dix-neuvième siècle. Il s'agit surtout, je le répète, de guérir d'avance les jeunes gens qui m'écoutent de l'envie d'exercer ce métier des lettres qui, de loin, a tant de miroitements et de prestiges. Jeunes gens! si vous aviez quelque velléité de ce genre, attachez-vous une pierre au cou, et allez vous jeter dans l'Ouvèze; ou si vos principes vous interdisent le suicide, si vous ne pouvez résister à la vocation, méditez du moins mon histoire! En 1850, Schaunard venait de publier un livre où les moeurs de la bohème étaient peintes sous des couleurs peu propres à séduire les imaginations honnêtes. Au dire de l'auteur, le stage de nos futurs grands hommes de lettres n'était qu'une chasse perpétuelle à l'écu de cent sous et à la côtelette. On ajoutait que Schaunard avait appris à peindre cette vie en la pratiquant. Mais enfin il y avait là quelques bonnes bouffées de fantaisie et de jeunesse. Le public, d'ailleurs, était dégoûté des grandes aventures, des romans en cinquante volumes, qui cadraient mal avec les préoccupations publiques. On avait donc fait à cette _Vie de Bohème_ un très-joli succès; mais Schaunard n'en était, pour cela, ni plus huppé ni moins râpé. On me le présenta, et je n'oublierai jamais la profondeur du salut qu'il me fit. Je craignis un moment que sa tête chauve ne tombât sur ses genoux. Cette calvitie précoce donnait à sa figure fine et mélancolique une physionomie singulière; on eût dit, non pas un jeune vieillard, mais un jeune homme vieux. Ce que Schaunard désirait le plus au monde, c'était d'entrer dans cette célèbre et puissante _Revue_, dont nous disons tous tant de mal quand nous avons à nous en plaindre, et qui n'a qu'à nous faire un signe pour que nous tombions dans ses bras. J'étais alors en fort bons termes avec la rue Saint-Benoît. Je promis à Schaunard de parler pour lui, et une occasion favorable se présenta quelques jours après. --Je ne sais ce que nous allons devenir, me dit M. B... les vieux s'en vont, et les jeunes n'arrivent pas. --C'est que vous ne voulez pas les voir. Tenez, Schaunard, par exemple! il vient de faire un livre qui est amusant et qui a du succès. --Schaunard! Et c'est vous, George, le gentilhomme de lettres, l'écrivain aristocrate, qui portez, à ce qu'on prétend, une cravate blanche et des gants jaunes dès huit heures du matin (il est vrai que je ne vous en ai jamais vu), c'est vous qui me proposez Schaunard, le bohème par excellence! --Et pourquoi pas? nous sommes dans un temps où les cravates blanches doivent de grands égards aux cravates rouges. D'ailleurs tout arrive: qui sait? Schaunard écrira peut-être dans le _Moniteur_ avant moi. --Vous le voulez? soit, j'y consens; mais souvenez-vous de ce que je vous dis: vous en aurez du désagrément. Le lendemain, une voiture prise à l'heure nous conduisait, Schaunard et moi, de l'angle du boulevard et de la rue du Helder chez le directeur de la _Revue_. Dans le trajet, nous causâmes; et, s'il m'était encore resté quelques illusions touchant les rêves poétiques et les pensées virginales des jeunes gens tourmentés par une vocation littéraire, ces quelques minutes eussent suffi pour m'en délivrer. Schaunard n'était préoccupé que de questions d'argent. Comment payerait-il son terme, ou plutôt ses deux ou trois termes arriérés? Il avait encore crédit chez tel restaurateur; mais chez tel autre un _oeil_ (arriéré) si effrayant, qu'il n'osait plus y remettre les pieds. Et son tailleur? Et son bottier? La liste était longue, et le _passif_ lamentable. Pour couper court, j'eus l'idée de lui faire un sermon sur la moralité de la littérature et la mission des hommes de talent. «Il faut, lui dis-je, que l'art échappe au matérialisme qui le domine et finirait par l'absorber. Nous autres, romantiques de 1828, nous nous sommes trompés. Nous avions cru réagir contre l'école païenne et momifiée du dix-huitième siècle et du premier Empire: nous ne nous sommes pas aperçus qu'un art révolutionnaire ne pourrait, en aucun cas, tourner au profit des grandes traditions spiritualistes et chrétiennes, du culte de l'idéal, de l'élévation des intelligences; qu'il serait tôt ou tard escamoté par la démagogie littéraire, laquelle, sans tradition, sans doctrine, sans autre loi que sa fantaisie, se mettrait au service de toutes les passions basses, de toutes les laideurs physiques et morales. Eh bien, s'il en est temps encore, réparez nos fautes! Relevez, régénérez les lettres; ramenez-les dans ces sphères supérieures où l'âme garde sa vraie place...» Je commençais à m'échauffer, et j'en étais au plus bel endroit de ma plus belle phrase, lorsque Schaunard m'interrompit par ces mots: --Croyez-vous que M. B... me payera ma première feuille? Cette question produisit sur mon enthousiasme prêcheur le même effet qu'un baquet d'eau froide sur un caniche exalté. --Monsieur, dis-je sans trop m'émouvoir, vous arrangerez ces détails-là avec M. B... je ne me suis chargé que de vous présenter. Nous arrivions: de peur de gêner le dialogue des deux interlocuteurs, je pris un livre et j'allai me promener dans le jardin. Au bout de vingt minutes, on me rappela; j'appris sommairement que Schaunard s'était engagé à écrire un roman pour la _Revue_. Puis nous sortîmes ensemble; mais à peine avions-nous dépassé la porte du numéro 20, Schaunard me dit rapidement: «Ah! pardon! j'ai oublié quelque chose!» et il retourna sur ses pas. J'ai su plus tard que ce quelque chose était une avance d'argent qu'il alla demander au caissier pour ce roman dont il n'avait pas encore écrit la première syllabe. Si j'insiste sur ces détails misérables, ce n'est pas, à Dieu ne plaise! pour insulter à la pauvreté laborieuse, au talent forcé de lutter contre les difficultés de la vie, ni même--car à tout péché miséricorde!--aux embarras de l'imprévoyante et insoucieuse jeunesse. Mais ici il y avait, et c'est pour cela que j'en parle, le trait caractéristique, la marque de fabrique de cette bohème littéraire qui s'était emparée de Schaunard tout entier, contre laquelle il s'est débattu vainement et qui a fini par le briser dans ses fiévreuses étreintes. La bohème a été pour Schaunard ce que la roulette est pour le joueur, ce que l'eau-de-vie est pour l'ivrogne, ce que les souricières de la police sont pour l'escroc et le voleur; il la maudissait, et ne pouvait plus en sortir; il y a vécu, il en a vécu, il en est mort. Dans ma première conversation avec Schaunard, et, plus tard, dans chacune de nos rencontres, la question d'argent revenait sans cesse, sur tous les tons et sous toutes les formes; et quand, plus familiarisé avec ce qu'il appelait ma pruderie, il me fit des confidences plus intimes, je vis qu'il lui fallait pour vivre trois fois la somme annuelle qui suffit à toute une famille d'employés de province et même de Paris. De là des protêts, des huissiers, des recors, des complications inouïes, des transes continuelles, l'idolâtrie du succès d'argent, d'éternelles plaintes contre les éditeurs, les libraires, les directeurs de théâtres, des démarches inquiètes, une perte de temps immense, une incroyable fatigue de cerveau, assez de tracas et de soucis pour mettre en fuite les pensées fécondes, pour tarir les sources de l'inspiration et de la poésie. Encore Schaunard a-t-il été un de ceux qui, depuis quinze ans, ont le mieux réussi, puisqu'il a eu la croix d'honneur et qu'on ne la donne qu'à ceux qui la méritent. Qu'on juge des autres; des avortés, des dédaignés, des surnuméraires, de ceux qui vont loger en garni, à dix centimes la nuit, ou chercher leur maigre dîner hors barrière, dans une gargote hantée par les cochers de fiacre; de ceux qui s'asphyxient ou se pendent, tués par la folie et la faim, ces deux pâles déesses des littératures athées! --Eh bien, dis-je à Schaunard quand nous fûmes réinstallés dans notre coupé de remise, êtes-vous content? --Oui et non: le plus difficile est fait; on me permet d'apporter mes chefs-d'oeuvre, et je n'oublierai jamais l'immense service que vous me rendez... Entre nous, monsieur, bien que nous ne servions pas les mêmes dieux littéraires, c'est désormais à la vie et à la mort!... Mais... le caissier est diablement dur à la détente: croiriez-vous que je lui ai demandé deux cents francs d'avance, et qu'il n'a rien voulu entendre? Nous nous quittâmes fort bons amis, et les effusions de sa reconnaissance ne s'arrêtèrent qu'à ma porte. Des années s'écoulèrent: le roman de Schaunard se fit un peu attendre; enfin il parut: un autre le suivit à dix-huit mois d'intervalle; puis un troisième. Le talent était incontestable: le succès fut médiocre. On avait tant dit à ce pauvre Schaunard que travailler pour la _Revue_ n'était pas une petite affaire, qu'il avait à se dégager de toutes ses charges d'atelier, de tout son bagage de petit journal! Il avait pris le conseil trop au sérieux, et il semblait parfois gêné dans ses entournures. Ses étudiants, ses grisettes, ses rapins s'endimanchaient et n'étaient plus drôles. Et puis, Musette après Mimi, Fanchette après Musette, Javotte après Camille, Olympe après Fifine, Coralie après Marinette, Marcel après Valentin, Rodolphe après Olivier, c'était toujours la même chose, toujours la même chanson, un peu plus vieillotte à chaque nouveau couplet et à chaque nouveau refrain! Marivaux descendait encore d'un étage; M. de Musset avait noyé sa poudre et ses mouches dans un verre de vin de champagne; Schaunard les trempait dans un carafon d'eau-de-vie ou une chope de bière. Cependant la reconnaissance de Schaunard, toutes les fois que nous nous rencontrions, continuait de s'exhaler en hymnes enthousiastes. Puis, je le perdis de vue pendant quelque temps. On me dit qu'il habitait la forêt de Fontainebleau pour échapper à ses créanciers. Lorsqu'arriva le moment critique de ma vie littéraire, je lus un matin dans un petit journal une charge à fond dont j'étais le héros grotesque, une facétie de cinquante lignes où je figurais en toutes lettres comme membre d'une société de tempérance d'idées, d'esprit et de style, avec le menu drolatique d'un dîner où l'on avait mangé du Balzac au premier service, du Béranger au rôti, du Michelet aux entremets et du George Sand au dessert. Le lendemain et jours suivants, la facétie se prolongea et se répéta en des variations innombrables; elle prit les proportions d'une _scie_ d'atelier, d'une scie dont chaque dent s'aiguisait aux dépens de mes côtes. Le tout était signé Marcel, le nom d'un des héros de la _Vie de Bohème_; mais j'étais à mille lieues de croire que mon _obligé_, ainsi que Schaunard s'intitulait lui-même, fût allé grossir les rangs de mes persécuteurs. D'ailleurs c'était bien _gamin_, bien _bohème_ pour un rédacteur de la _Revue_! Quelques jours après, je sus à n'en pouvoir douter que ces articles étaient de Schaunard. J'en ressentis un vif chagrin: on traite de Philistins et de Prudhommes ceux qui mettent sans cesse en avant, comme une des misères de cette société et de cette littérature, l'absence de sens moral: il faut bien pourtant trouver un nom pour ces choses-là; il le faut dans l'intérêt même des coupables; car, dans cette petite _gaminerie_ comme dans ses opérations stratégiques autour de la pièce de cinq francs, le pauvre Schaunard n'avait pas conscience de ce qu'il faisait: ce n'était pas de la noirceur; c'était le laisser-aller moral poussé jusqu'à ses plus extrêmes limites. Il était mon obligé, ainsi qu'il le proclamait lui-même; je l'avais introduit, recommandé, présenté à un homme et à une _Revue_ qui ont le droit d'être difficiles: pour lui, j'avais vaincu des répugnances, affronté des reproches. A chacun de ses romans je m'étais, au grand scandale de mes lecteurs habituels et malgré les gronderies de Théodecte, mis en frais d'indulgence et d'éloges, sans y regarder de trop près. Jamais le plus léger nuage ne s'était élevé entre nous; et, au moment où j'étais attaqué et lapidé de toutes parts, le voilà qui s'affublait d'un pseudonyme et joignait ses sarcasmes aux autres afin de contenter son fétichisme pour Balzac et de gagner quelques écus. Je continuai à rencontrer Schaunard de temps en temps sur le boulevard et aux premières représentations: croyez-vous qu'il m'évita? nullement; il n'avait pas l'air, en ces rares occasions, d'éprouver le moindre embarras: il me donnait de fortes poignées de main, ou bien il m'adressait un de ces saluts profonds qui mettaient son crâne dénudé au niveau des poches de son gilet. Il publia ensuite un roman dans le _Moniteur_; après quoi il fut décoré. Puis il y eut une longue lacune. Pas une ligne de Schaunard ne paraissait plus nulle part: je n'entendais pas dire qu'aucune pièce de sa façon eût été reçue ou même refusée par aucun des dix-huit théâtres de Paris. Enfin, un jour, je l'aperçus devant les Variétés: je l'abordai, je lui demandai de ses nouvelles, et je finis par la question obligée entre hommes de lettres: «Que faites-vous en ce moment? Et pourquoi y a-t-il si longtemps que vous ne nous avez rien fait lire ni rien applaudir?» --Pourquoi? je m'en vais vous le dire, répliqua-t-il avec un sang-froid mélancolique. Ceci n'est plus de la littérature, c'est de l'arithmétique. Je dois quatre mille francs à madame Porcher, la providence des auteurs dramatiques; deux mille francs au _Moniteur_ et quinze cents à la _Revue_... Suivez bien mon raisonnement: si je donnais une pièce, cette excellente madame Porcher rentrerait dans son argent, et je ne toucherais rien: si je portais un roman au _Moniteur_, il me faudrait vingt feuilletons avant d'être au pair. Enfin, si je livrais de la copie à la _Revue_, quand elle aurait imprimé et publié mes six feuilles, elle me dirait: «Nous sommes quittes.» Vous voyez que ce serait de ma part une prodigalité impardonnable, et j'ai enfin résolu de me ranger: aussi ai-je pris le parti de ne rien faire pour ne pas dépenser mon argent, et je suis paresseux... par économie! Son récit désarma mes derniers restes de rancune; je lui pris la main et lui dis: «Tenez, Schaunard, je dois vous l'avouer... je vous en voulais un peu; mais votre arithmétique est plus littéraire que vous ne le pensez: vous venez de me donner une leçon de littérature contemporaine, et je vous dis comme vous dirait la _Revue_: «Nous sommes quittes!» Je m'esquivai sans attendre sa réponse, et en murmurant tout bas: --Voilà pourtant le plus spirituel et un des plus honnêtes! Hélas! je ne devais plus le revoir. Au fond de cette gaieté triste, de cette résignation narquoise, il y avait déjà un commencement de dissolution intellectuelle et physique. Vous vous souvenez peut-être du bruit qui se fit sur ce pauvre cercueil et qui convertit la leçon en fanfares et en réclames. On peut dire que Schaunard fut escorté jusqu'au cimetière par la musique du régiment qui l'a tué! Mais ceci nous mènerait trop loin et n'entre pas dans notre cadre: reprenons le récit de mes infortunes. XI Décidément la tempête était déchaînée; quolibets et brocards pleuvaient sur moi comme grêle. Pas de plaisir complet sans un peu de cruauté: les empereurs romains le savaient, et les journalistes français ne l'ignorent pas. Je me trouvai là tout à point pour aiguiser l'appétit de ces _rictus_ faméliques qui ne pouvaient plus dévorer ni princes, ni ministres. Il y avait bien çà et là dans le groupe quelques obligés, quelques enthousiastes de ma première manière, lesquels eussent été fort attrapés si j'eusse exhibé leurs lettres admiratives; d'autres à qui j'avais rendu des services plus palpables; d'autres enfin qui étaient venus jadis, chapeau bas et l'échine souple, me demander l'autorisation de faire des pièces avec mes romans. Mais qu'était-ce que ces considérations mesquines quand il s'agissait des grands intérêts des lettres, du goût et des gloires nationales? J'étais le vil détracteur, l'impie contempteur de ces gloires, et, comme tel, bon à traîner sur la claie. Voltaire blasphémé, Béranger insulté, Hugo outragé, criaient châtiment et vengeance. L'ombre de Balzac surtout demandait que justice fût faite; les lumières du réalisme ne seraient rendues au monde que quand le sacrilége aurait été puni suivant ses mérites: c'est ainsi que les choses se passaient du temps des dieux et des déesses de l'Olympe. Il est vrai que, de son vivant, Balzac n'avait pas été mis à ce régime d'adorations extatiques: il faisait profession de détester les journalistes, qui le lui rendaient bien. Généralement, on l'avait fait passer pour fantasque, quinteux, maniaque, absurde. Ses amis, ses éditeurs, tout ceux qui avaient eu affaire à lui, racontaient à son sujet d'assez vilaines histoires. N'importe! Balzac était mort; Balzac était dieu; le dieu de tous ces bohèmes, qui, sans lui, auraient eu le chagrin d'êtres athées. Je fus donc immolé, mis sur le gril, coupé en morceaux, réduit en miettes par tous les sergents, tous les caporaux de la grande armée réaliste et fantaisiste. Caméléo me déchirait dans la _Presse_, Croquemitaine me fusillait dans le _Siècle_, Porus Duclinquant m'assommait dans le _Charivari_. Ici j'ouvre une parenthèse. A cet épisode de mon exécution se rattache une anecdote qui mérite de trouver place dans cette galerie de croquis à la plume. Je me disposais à partir pour la campagne, où je comptais passer quelques semaines, en plein mois de mai, pour me remettre un peu de toutes ces bourrades et me prouver à moi-même que, malgré ce feu de peloton, je n'étais pas tout à fait mort. Je sortais d'un café, où j'avais pu lire, entre un bifteck et une tasse de chocolat, les divers détails de mon supplice. L'un, plus célèbre par sa malpropreté que par ses articles, affirmait que j'allais être châtié et expulsé par la bonne compagnie; l'autre jurait ses grands dieux que j'étais un farceur, un sceptique ayant entrepris la défense des saines doctrines et l'_éreintement_ des écrivains illustres comme un moyen de faire parler de moi: celui-ci me représentait comme un pauvre homme, arrivé de sa province avec des manuscrits plein ses poches, et quêtant des éloges afin d'attendrir les éditeurs et les libraires; celui-là, tout à côté, me dépeignait comme un richard, si énergiquement tourmenté de manie littéraire, que je payais les journaux et les revues pour y introduire mes tartines que personne n'eût acceptées gratis... Un autre encore... mais à quoi bon tout énumérer? Je devais me tenir pour très-doucement traité, et j'ai pu m'en assurer depuis: nul, parmi mes exécuteurs, ne disait encore que j'eusse assassiné mes parents, triché au jeu ou souscrit de fausses lettres de change. Patience, mesdames, et ne vous récriez pas! Vous verrez tout à l'heure que peu s'en est fallu que l'on n'arrivât jusque-là. Je sortais donc, et ma main était encore posée sur le bouton de la porte, lorsque accourut à moi un de mes amis intimes. Son visage exprimait ce mélange de commisération cordiale et d'envie d'appuyer un peu plus, qu'adoptent toujours les amis intimes en pareille circonstance: --Et bien, fit-il en me serrant la main, qu'en dis-tu? --Et bien, c'est complet, comme les omnibus de la barrière Blanche. Tous y ont mis la main, la patte ou la griffe, Polycrate, Argyre, Colbach, Caméléo, Beauvinaigre, Schaunard, Croquemitaine, Charagneux, Porus Duclinquant... --Ah! à propos, tu as lu son article d'avant-hier?... --Non. --Oh! c'est celui-là qu'il faut lire! Ceux de ce matin ne sont rien en comparaison. Sérieusement, je te conseille de ne pas partir sans en avoir pris connaissance.--Prenant un air pincé:--Dans ta position, tu ne dois rien ignorer de ce qui s'écrit contre toi. Je suivis ce conseil amical, et je me dirigeai vers la rue du Croissant, où moisissent les bureaux du _Charivari_; mais, comme l'endroit est peu attractif pour les personnes de bonne compagnie, permettez-moi de prendre le plus long et de passer par le faubourg Saint-Honoré. En chemin, nous récolterons une petite histoire. Un mois auparavant, j'avais eu le plaisir de rencontrer le comte de Brégny, spirituel dilettante, très-bien posé dans les quelques salons aristocratiques qui gardent encore une porte ouverte sur la littérature; nous avions échangé le dialogue suivant: --Vous connaissez Euphoriste? --Si je le connais!... le plus poli et le plus aimable des lieutenants d'Alexandre Scribe! Un homme charmant, qui, dans notre siècle de clubs, de cigares, d'écuries, de jockeys et d'argot, a eu le bon esprit de tomber aux pieds de ce sexe auquel il doit la gloire de son père! il a une jolie fortune, il est de l'Académie française; sa maison est agréable, son urbanité exquise, ses dîners ravissants: s'il y a dans tout bonheur un grain d'habileté, où serait le mal cette fois? Pourquoi les honnêtes gens ne seraient-ils pas un peu habiles? Les coquins le sont tant! Et depuis quand n'a-t-il pas fallu un peu d'art pour entrer à l'Académie? Vous exhortez le soldat à chercher tous les matins dans sa giberne le bâton de maréchal qu'il y trouve rarement, et vous défendriez au poëte de chercher les palmes vertes au fond de son portefeuille! --Eh bien, avait repris M. de Brégny, Euphoriste, que vous connaissez et qui a été mon camarade de collége, vous adresse une invitation que vous ne refuserez pas. Il a écrit une pièce sur ce sujet si délicat, si épineux, dont Eutidème a fait sa jolie comédie, le _Gendre de M. Poirier_. Seulement, cette fois, ce n'est plus un gentilhomme ruiné et brillant qui épouse la fille d'un bourgeois: c'est au contraire un jeune homme, fils de ses oeuvres et portant un nom désastreusement roturier, qui, à force de talent, d'énergie, de délicatesse d'esprit et de coeur, se fait aimer d'une jeune fille noble, se fait accepter par ses parents, et entre, par droit de conquête, dans ce monde dont le séparait sa naissance. --Ceci est un peu plus difficile, parce que mademoiselle Poirier épousant le marquis de Presles n'est plus que madame la marquise de Presles, tandis que mademoiselle de Montmorency épousant M. Bernard n'est plus que madame Bernard... --Justement! Bernard! vous êtes sorcier; c'est le nom du jeune héros de la comédie d'Euphoriste. Mais Euphoriste est, avant tout, tourmenté par un scrupule qui lui fait le plus grand honneur: il professe un respect sincère, une sympathie de bon goût, pour les distinctions nobiliaires: donc, avant de faire jouer sa comédie, il voudrait être certain qu'elle ne renferme pas une seule scène, pas un seul mot, offensants ou désagréables pour les oreilles armoriées. Afin d'acquérir cette certitude, voici ce qu'il désire: il lira sa comédie chez moi; j'inviterai la duchesse de Praly, le marquis de Lormont, la comtesse de Marsy, le général de Vergelle, le duc de Villiers, la marquise de Blémont, la baronne de Chavry. J'y adjoindrai,--et c'est ici que vous entrez en scène,--deux ou trois critiques de bonne compagnie. Bref, dans cet aréopage préventif, la majorité sera composée de fils de croisés presque aussi spirituels que des fils de Voltaire. Pour qu'Euphoriste soit content de lui, il faudra que cet auditoire d'élite décide, à l'unanimité, qu'il n'y a pas lieu à une seule coupure. Viendrez-vous? Encore une fois, c'est Euphoriste qui vous invite. --J'accepte très-volontiers, mon cher comte, parce qu'Euphoriste lit admirablement, parce que la pièce sera jolie comme tout ce qu'il fait; mais croyez bien que cette preuve ne prouvera absolument rien. Notre pauvre société ressemble à la femme de Sganarelle, qui aimait à être battue: elle a subi de bonne grâce et payé en or et en bruit, des attaques plus meurtrières que ne peuvent l'être celles d'Euphoriste. Voyez comme on me traite, moi qui ai voulu être M. Robert! M. de Brégny me serra la main, et nous nous quittâmes. Quelques jours après, la lecture eut lieu: elle fut exactement ce que j'avais prévu. Il y avait là, pour entendre Euphoriste, autant de marquis et de duchesses (des vraies) qu'il y avait eu de rois pour applaudir Talma au parterre d'Erfurt. Cette noble assemblée écouta la comédie d'Euphoriste avec cette urbanité un peu distraite, avec ces jolies exclamations admiratives qui, depuis l'auteur du _Solitaire_ jusqu'à l'auteur d'_Arbogaste_, ont constamment fêté les lectures de salon. La pièce, qui s'appelait alors le _Nom du Mari_, était agréable; ce qui m'y choqua le plus, ce ne fut pas cet antagonisme de la noblesse maigre et de la bourgeoisie grasse, que l'auteur n'avait traité ni mieux ni plus mal que les autres; ce furent des détails de ponts, de chaussées, de conseils généraux, de desséchements de marais, de rapports de préfecture, de canaux, de rail-ways et de houilles, qui alourdissaient singulièrement la tunique légère de Thalie; ce qui me parut le plus invraisemblable, ce ne fut pas d'avoir marié une jeune fille de haute naissance au fils d'une marchande de pommes; ce fut d'avoir fait de ce fils, ingénieur de son état, le type de toutes les perfections et de toutes les grâces. Ce n'était plus le critique qui protestait en moi, mais le propriétaire riverain. En somme, le succès fut unanime. Cet auditoire blasonné applaudit Euphoriste de ses petites mains gantées, qui ne font pas beaucoup de bruit. On le complimenta d'une si délicate façon, qu'il en fut sincèrement ému. Il n'y eut pas la plus légère objection, le plus léger murmure, et moi-même j'avais dans les yeux cette petite larme dont parle madame de Sévigné. A présent, mesdames, je vais reprendre avec vous le chemin de la rue du Croissant et des bureaux du _Charivari_. Balzac a peint, dans ses _Illusions perdues_, ces bureaux de petits journaux, ce couloir coupé en deux parties égales, dont l'une conduit au bureau de rédaction ou au cabinet du rédacteur en chef, dont l'autre ouvre, par une porte bâtarde, sur le comptoir grillagé où se tient le préposé aux abonnements. On sait ce que sont ces vieilles maisons, ces escaliers, ces cloisons; un jour faux et blafard pénétrait par une fenêtre à châssis, qui donnait sur un ciel ouvert et dont les carreaux disparaissaient sous une triple couche de poussière, de fumée et de suie. Le galandage, passé à la chaux et jadis blanc, portait d'innombrables empreintes de doigts tachés d'encre, entremêlées de caricatures au crayon et d'inscriptions grotesques. Bien que l'on fût au mois de mai, on avait froid en entrant dans ce bouge; on se sentait le coeur soulevé par ce genre de dégoût que causent les odeurs rances et les laideurs ignobles. Le subalterne à qui je m'adressai avait bien la figure de l'emploi, une de ces figures ternes, impassibles et louches, qui s'encadrent dans presque toutes les scènes du réalisme parisien. Tout était en harmonie dans cette officine: l'air, le jour, la maison, la lettre et l'esprit. Je demandai à cet employé la collection du mois d'avril, et je me mis à la feuilleter; bientôt je trouvai et je lus l'article de Porus Duclinquant. Porus Duclinquant est Méridional. Il fit ses premières armes à Marseille, dans le _Sémaphore_; mais le demi-jour de la province ne pouvait suffire à cet aigle, et, quelques années plus tard, l'aigle débutait à Paris. Hélas! à l'aménité primitive de son caractère Duclinquant eut bientôt à ajouter les douleurs intimes du _fruit-sec_. Son chagrin le plus poignant fut de se croire un homme sérieux et d'être condamné par le malheur des temps à la facétie chronique et au calembour à perpétuité. Figurez-vous Junius forcé d'être Triboulet. Aussi tourna-t-il à l'aigre; ses calembours furent lugubres, ses facéties pénibles, sa gaieté funèbre. Les prétentions de cette gravité rentrée dans cette hilarité factice eussent apitoyé les ennemis mêmes de Porus Duclinquant, si Porus Duclinquant eût pu jamais aspirer à avoir des ennemis. Une seule fois, ce supplicié de la drôlerie essaya de sortir de ses galères: il écrivit une comédie et réussit à la faire jouer sur un théâtre dont le directeur avait été son collègue. Les opinions _avancées_ de Porus Duclinquant prévenaient en sa faveur son jeune et bouillant public; mais qui peut échapper à son destin? Le chef-d'oeuvre fut sifflé; il s'appelait la _Fin de la comédie_; un détestable plaisant prétendit que la pièce était bien mal nommée, puisque le parterre ne l'avait pas laissé finir. Là-dessus, Duclinquant usa de la méthode du tailleur de Gulliver, qui prenait mesure d'un habit d'après les règles de l'arithmétique: il prouva que sa pièce avait eu trois représentations complètes; que, le directeur étant son ami intime et l'Odéon étant habituellement désert, elle aurait pu en avoir trente; que, par conséquent, nous devions lui savoir gré de sa modération; ce dernier argument ne rencontra pas de contradicteur, et les lecteurs de Porus Duclinquant, en songeant aux vingt-sept représentations dont il avait bien voulu leur faire grâce, furent saisis d'une religieuse terreur. Qu'avais-je donc commis pour mériter son ire? J'avais manqué de respect à Béranger, et Duclinquant, quoique plaisant par état, n'entendait pas sur ce point la plaisanterie. Son génie s'était exactement moulé dans le génie du chansonnier, et il réclamait comme siennes les injures subies par l'auteur de la _Gaudriole_. Franchement, le plus à plaindre là-dedans, c'était Béranger lui-même, et toutes mes méchancetés réunies n'étaient pas comparables à celle-là. N'importe! prenant la querelle à son compte, Porus Duclinquant profitait de l'occasion pour vider sa poche de fiel. J'étais traité comme le dernier des Trestaillons, le plus hideux des assassins du maréchal Brune. En lisant cet article, je me sentais humilié, mais non pas comme l'auteur l'aurait voulu; humilié pour la presse, pour la littérature, et pour Béranger, qui méritait mieux. Ces cloisons humides me causaient une impression de dégoût, mêlée d'une profonde tristesse; et, comme pour mieux obéir à la loi des contrastes, je me reportais par le souvenir vers le salon du comte de Brégny, vers cette société d'élite où tout était fleurs, courtoisie, parfums, élégance, où l'on ne savait pas même se fâcher contre ses ennemis, et où l'aimable poëte Euphoriste, entouré des femmes les plus charmantes et les plus spirituelles de Paris, obtenait naguère un si doux triomphe! Tout à coup une voix sympathique et vibrante, une voix qu'il me semblait avoir entendue en meilleure compagnie, vint me distraire de mes douloureuses pensées. Du coin obscur où j'étais blotti et où l'on ne pouvait m'apercevoir, je vis s'ouvrir la porte du cabinet de rédaction. L'_alter ego_ de Porus Duclinquant en sortait, reconduisant un visiteur en qui je reconnus Euphoriste. Ils passèrent tout près de moi, dans le couloir qui longeait le bureau d'abonnement. J'entendis Euphoriste qui disait au journaliste en ouvrant la seconde porte: --Cher monsieur, je vous recommande ma pièce, et j'espère qu'elle vous plaira! Ce contraste m'exaspéra; j'avais en ce moment-là les nerfs horriblement agacés par une irritante lecture; j'en éprouvai contre Euphoriste un genre de dépit analogue à celui que ressentent les enguignonnés contre les heureux, les pauvres contre les riches, les bossus contre les beaux hommes et les maladroits contre les habiles. Je me dis: George, mon pauvre George, tu ne seras jamais qu'un grand imbécile; et cette anecdote s'est gravée dans ma mémoire. XII Au plus orageux moment de mon martyre littéraire, tandis que j'étais flagellé, conspué, haché menu par toute la bohème et toute la démocratie de l'écritoire, on annonça une nouvelle qui réjouit les amis des bonnes doctrines et de la saine morale. Le jour de la vérité et de la justice allait luire enfin. Le _réveil_ des honnêtes gens allait se signaler par l'apparition d'un journal comme on n'en avait jamais vu, d'un journal destiné à pulvériser tout ce que j'avais attaqué, à venger tout ce que j'avais essayé de défendre et à mettre cette fois les rieurs du côté de la vertu. Dans cette feuille rare, antidote de tous les poisons journaliers ou hebdomadaires, point de concessions, de capitulations ni de complaisances. On y appellerait un chat un chat et Voltaire un polisson. L'orthodoxie religieuse la plus stricte et la plus inflexible, placée sous le patronage du comte Joseph de Maistre, la morale la plus pure et la plus rigide, rejetant avec horreur, dans les ouvrages de l'esprit, tout ce qui pouvait porter le moindre ombrage aux imaginations de pensionnaires ou aux scrupules de dévotes, le goût le plus classique et le plus délicat, remontant en droite ligne aux traditions du grand siècle, voilà ce que devaient nous rendre ces écrivains sans peur et sans reproche, ces paladins de la littérature, disposés d'avance à cette tâche réparatrice par toute une vie de bonnes oeuvres, de méditations pieuses, d'austérités et de prières. La joie fut vive parmi les bonnes âmes que consternaient les triomphes de plus en plus insolents de l'irréligion, du scandale et du vice. Quelques séminaires de province, quelques ecclésiastiques confiants, envoyèrent leur adhésion et s'abonnèrent pour un an. Un officieux vint me proposer de m'enrôler dans la croisade, en ma qualité de victime des infidèles que cette croisade allait exterminer. Assurément, je ne demandais pas mieux: mais je désirai savoir comment s'appelaient, en 1857, nos Tancrède, nos Renaud et nos Godefroi de Bouillon. Ma question, quoique bien naturelle, parut troubler mon interlocuteur: il se remit pourtant, et me dit _mezza voce_. --Le chef, ce sera Bernier de Faux-Bissac. --Lui!... m'écriai-je avec une surprise équivalente à cent points d'admiration. Mais, mon cher monsieur, ce n'est pas dans le journalisme, en face d'ennemis aussi goguenards que les nôtres, que l'on peut invoquer la belle parole évangélique: «A tout péché miséricorde!» Fussent-ils expiés et rétractés par un repentir sincère, les antécédents sont vivaces et inexorables. Or, M. Bernier de Faux-Bissac, fort galant homme du reste, me semble avoir par-devers lui tout ce qu'il faut pour compromettre notre cause en se plaçant à la tête de ses défenseurs. Songez que la décadence littéraire a eu déjà deux ou trois générations solidaires l'une de l'autre, et que ce saint homme, ce pur classique d'aujourd'hui, a été au plus épais de celle qui florissait, il y a vingt ans, sous les auspices du romantisme, fils de la Révolution, père du réalisme et oncle à la mode de bohème de toutes ces gentillesses contre lesquelles vous voulez réagir. Songez qu'il a, dans la _Presse_ et ailleurs, soutenu la prééminence des drames de M. Hugo et de son école sur les chefs-d'oeuvre de Sophocle, de Corneille, d'Euripide et de Racine; que c'est à lui qu'on attribue le mot un peu vif prononcé, dans une soirée mémorable, aux dépens de l'auteur d'_Athalie_; et que, sans parler politique, genre de conversation qu'interdisent avec raison les gendarmes de Bilboquet, on peut remarquer que Faux-Bissac a eu, toute sa vie, un pied dans un monde dont les vertus sont de trop fraîche date pour pouvoir nous servir de prospectus, et une main dans la littérature diamétralement contraire à celle que nous voudrions inaugurer. Le jour où il se déchaînerait contre l'orgie, il ressemblerait à un débitant de liqueurs fortes qui, sous prétexte que ses bouteilles sont épuisées, prétendrait empêcher ses anciennes pratiques d'aller se griser chez ses voisins. --Mais que me direz-vous de son premier lieutenant? reprit mon officieux légèrement décontenancé: l'illustre chevalier de Molossard! --Lequel? --Il y en a donc deux? --Certainement: il y a le critique hyper-catholique, le fervent disciple des _Soirées de Saint-Pétersbourg_, le champion de l'absolutisme, le pourfendeur des tièdes, l'_index_ vivant de toute faiblesse, de toute atteinte commise contre le dogme et la morale; et il y a l'auteur de romans licencieux que vous ne connaissez probablement pas, mais que mes attributions de vieux critique m'ont malheureusement obligé de lire. Vous voyez donc bien que j'ai raison, et qu'il existe deux Molossard! --Mais c'est le même, balbutia mon interlocuteur, dont l'embarras allait croissant. --Le même!... Au fait, je le savais, repris-je comme feu le grand maître des Templiers. Eh bien, ce sera là toute ma réplique. Je connais Molossard depuis près de dix ans. Il a eu du talent, mais ce talent a été, dès l'origine, gâté par une affectation incroyable de pensées, de style, d'allure et de costume. J'aime la vérité, et je suis prêt à subir pour elle de plus dures férules que celles de Duclinquant et de ses amis; mais, quand la vérité m'est prêchée par un homme à moustaches cirées, arquées et retroussées comme celles du Capitan de la comédie italienne, portant un feutre pointu et à bords évasés, comme les _Mousquetaires_ de l'Ambigu; drapant théâtralement sur son épaule gauche une limousine à grosses raies grises, et laissant deviner sous cette draperie une tunique pincée sur la taille et bouffante sur la hanche; quand je suis obligé d'y regarder à deux fois pour m'assurer s'il est tout à fait exempt de corset et de crinoline, je me sens des velléités de révolte et surtout des envies de rire qui dérangent horriblement ma conversion. De même, mon intelligence et mon coeur s'inclinent devant la vertu chrétienne, lorsqu'elle me parle le simple et mâle langage des Écritures, des Pères de l'Église, de Pascal et de Bossuet; mais, quand il me faut la découvrir sous un amas de paillettes et de métaphores, lorsqu'elle endosse ce _style figuré dont on fait vanité_, et le porte avec une crânerie qui en augmente le scintillement et le cliquetis, je cherche si je n'apercevrai pas le boeuf gras derrière elle, et cette image carnavalesque me gâte les plus édifiantes homélies. Enfin, j'ai un goût et un respect tout particuliers pour les grands écrivains du dix-septième siècle, les maîtres de la vraie beauté dans l'art; mais, quand cette beauté m'est recommandée dans une prose ajustée tout exprès pour faire mesurer la distance parcourue entre ces purs modèles et nos plus déplorables excès, quand c'est l'_ithos_ ou le _pathos_ élevé à sa plus haute puissance qui me fait les honneurs de cette perfection classique, si justement regrettée, savez-vous à qui je songe? à un professeur qui ferait sa classe en costume de pierrot ou de débardeur et réciterait l'exorde de l'oraison funèbre de la reine d'Angleterre avec l'accent, les poses, les gestes de Frédérik Lemaître dans l'_Auberge des Adrets_. Je demande qu'on me ramène à nos modernes Mascarilles: au moins ceux-là ont la franchise de leurs opinions et le courage de leur mauvais goût... Voyons, mon bon monsieur, n'auriez-vous pas, pour me décider, des noms plus rassurants à m'offrir? Quels seront les autres croisés? --Nous aurons encore, dans nos premiers numéros, des articles de l'heureux et aimable Clistorin... --Ah çà, Basile se bornait à demander: «Qui trompe-t-on ici?» Moi, je demande: «De qui se moque-t-on?» Clistorin, grand Dieu! Je ne révoque en doute ni sa religion ni sa morale: quand le diable devient vieux, il se fait ermite, et, après tout, Clistorin n'est pas le diable! Mais enfin le public ne juge et ne peut juger que l'extérieur, les actes, les oeuvres, tous ces dehors par lesquels un personnage attire les regards et se soumet au contrôle des passants. Or, sur ce terrain, l'on est forcé de convenir qu'il manque beaucoup de choses à Clistorin pour que son faux-col serve de ralliement à la vertu. Quels seraient ses titres aux austères honneurs de cet apostolat? Sa pâte pectorale? Elle est excellente, mais la vertu ne se traite pas comme un catarrhe. Les souvenirs de son règne à l'Opéra? Ils sont glorieux, mais de longues études sur le fort et le faible du corps de ballet, sur les jupes raccourcies, les _portants_, les _vols_, les trappes, les rats, les pas de deux et les pas de caractère, si graves qu'elles puissent être, si utiles qu'elles soient à la prospérité de l'État, ne forment peut-être point un stage suffisant pour un professeur de morale. Est-ce son rôle d'homme politique et de directeur de journal? Il fut magnifique; mais comment oublier qu'il inaugura ses prospérités sous le patronage du Juif-Errant? Il y aura toujours, quoi qu'on fasse, un déficit de cinq sous dans le compte des vertus de Clistorin, et Eugène Sue vous dira le reste! Voyons, monsieur, cherchons encore! --Pour varier un peu, et en guise de haltes récréatives entre nos exercices d'_éreintement_, nous aurons de charmantes fantaisies artistiques de M. Poissonier... --Oh! pour le coup, c'est trop fort! Vous ne savez donc pas que, dans ce monde musical où la réclame est peut-être encore plus perfectionnée que dans le monde littéraire, M. Poissonier a de beaucoup dépassé ses confrères en fait de _puff_, de _blague_ et de hâblerie! Il aurait pu être, il était un cor merveilleux: il a mieux aimé être un drôle de cor. Il est le bouffon en titre des lieux d'où _la garde qui veille_ n'écarte pas toujours l'ennui. Pasquin Auvergnat, combinant le machiavélisme de Saint-Flour avec le dilettantisme de la salle Herz, il a placé, à gros intérêts, le capital de sa célébrité dans une opération de facéties à outrance et d'excentricités _quand même_, qui amuse à la première séance, fatigue à la seconde et excède à la troisième. Il vous raconte, par exemple, comment, se trouvant dans un omnibus complet, comme tous les omnibus, on l'a vu tout à coup pâlir, sangloter, s'arracher une poignée de cheveux, chiffonner une lettre qu'il tenait entre ses doigts crispés, l'ouvrir, la lire, la relire en donnant des signes du plus violent désespoir; puis soudain, par un geste imprévu et irrésistible, entre deux hoquets mélodramatiques, tirer de sa poche un pistolet, l'armer, l'appliquer à son front pâle et mouillé de sueur... Cri d'angoisse: ses compagnons d'omnibus se précipitent sur lui pour arrêter sa main meurtrière. Trois dames se trouvent mal; le tumulte est à son comble: Poissonier, de l'air d'un homme qui se réveille d'un songe, relève son pistolet, le casse en autant de morceaux qu'il y a de personnes dans le véhicule, et l'offre à la société, en disant: «Prenez, mesdames, c'est du chocolat,» et en glissant l'adresse du chocolatier... et la sienne. Voilà l'homme: le bon mot d'hier, le calembour de demain, la _charge_ d'aujourd'hui, l'ami à qui il serre la main sur le boulevard, le journal auquel il apporte une anecdote sur Rossini ou sur lui-même, le concert où on le voit, celui où on l'entend, celui où on le cherche, le salon d'où il sort, celui où il court, le pays qui le désire, celui qui l'attend, celui qui le possède, tout pour lui est réclame, annonce, trombone et grosse caisse. Les plus grands noms de la musique n'ont de valeur et de sens que comme cortége du sien. Il n'a pas encore trouvé moyen de ramener à l'égoïsme de sa gloire la question italienne et la question américaine; mais il y viendra. Chez lui, l'artiste a voulu absolument, pour tenir plus de place, se doubler d'un autre personnage, mélangé de Brasseur et de Mangin. Et qui sera, s'il vous plaît, le propriétaire directeur de cette feuille vertueuse, dévote et chevaleresque, de cette implacable ennemie de la morale facile et de la bohème, de la _blague_ et du mercantilisme littéraire? Quelle sera l'hermine qui réchauffera dans son sein virginal cette couvée d'anachorètes, de justiciers, de prédicateurs et d'apôtres? --Les frères Blaguignard, murmura mon homme, mais si bas, si bas, que j'eus peine à l'entendre. --Allons, c'est clair! dis-je en éclatant cette fois d'un rire homérique: c'est une gageure; reste à savoir qui la gagnera... Je me levai; je reconduisis poliment mon tentateur à ma porte, et il ne fut plus question de m'enrôler, même en qualité de caporal ou de fifre, dans cette troupe d'élite. Cependant les réclames allaient grand train: quelques braves gens, les provinciaux surtout, furent dupes, et les premières listes d'abonnements reçurent quelques noms chers à la religion et à l'Église. Un mois après, le journal parut. Molossard, dès le premier numéro, y fit de la critique à grand écart, se livrant au saut du tremplin avec d'inexprimables effets de massue et de métaphores, posé en Arpin, en Rabasson, en Léotard, en Alcide du Nord, traversant la langue française sur la corde roide, comme Blondin traverse le Niagara; abîmant les libres penseurs, les éclectiques, les gallicans, les universitaires, les modérés, que dis-je? les plus fervents catholiques du _Correspondant_ et du parti libéral; mais très-indulgent, et pour cause, envers les réalistes, les coloristes, les fantaisistes, les matérialistes du _Moniteur_, auxquels il applique tout d'abord les circonstances atténuantes: du crin pour le P. Lacordaire, de la ouate pour M. Sainte-Beuve. Ici, mesdames et messieurs, vous qui habitez une ville primitive où l'on est fort arriéré sur le chapitre de la langue française, vous me saurez gré de vous donner, en passant, une leçon de beau langage, tel que le pratiquent, en 1861, les raffinés de l'école Molossard. Laissez-là, je vous prie, vos souvenirs de Pascal, de Bossuet, de Fénelon et de la Bruyère, et écoutez ceci; nous ne choisirons que des sujets graves. Saint Thomas d'Aquin:--«Prouver que saint Thomas d'Aquin, l'Aristote du catholicisme (mais du catholicisme, voilà bien ce qui gâte un peu l'Aristote), fut un philosophe plus et mieux que Kant et Hegel, par exemple, les Veaux, non pas d'or, mais d'idées, de la philosophie contemporaine; montrer qu'on peut très-bien dégager de son oeuvre théologique une philosophie complète avec tous ses compartiments, et que le monde d'un instant qui l'a pris pour une tête énorme, ce grand Boeuf de Sicile dont les mugissements ont ébranlé l'univers, ne fut dupe ni de l'illusion ni de l'ignorance, etc., etc., etc...» Donoso Cortès:--«Les événements lui donnent dans les yeux de leur impalpable cendre de chaque jour et font ciller ses mélancoliques paupières, qui n'ont pas l'immobilité de celles de l'aigle... Lorsque ailleurs, je crois, sur cette immense et noire tenture de mort dans laquelle il voit l'Europe enveloppée (et QUI l'est... peut-être,) il se mêle de découper de petites prophéties spéciales, il ne réussit pas, etc., etc., etc...» Hegel:--«(Passant du grave au doux.) Kant, Fichte, Jacobi, Schelling, n'existent plus... que dans Tennemann. Mettons, pour Hegel, qui est le plus fort de tous ces Allemands, mettons quelque chose comme quatre-vingts à cent ans d'influence malsaine sur le monde, quelque chose comme la beauté de Ninon, qui vieille, fit des conquêtes, jusqu'à l'épée dans le ventre, car on se tua pour ses beaux vieux yeux chargés de tant d'iniquités... Hegel n'a vu ni le dehors, ni le dedans de ce condamné politique de Dieu, en prison dans ses organes et en prison sur sa mappemonde, ce double pénitentiaire parfaitement construit, avec ses climats et ses langues, qui, à lui seul, dirait la faute, quand l'Histoire, plus certaine que la Philosophie, ne nous la dirait pas, et il a eu la prétention superbe, froide, mais naïve, de pénétrer les essences, de saisir l'absolu dans sa notion la plus précise et la plus profonde, de construire enfin ici-bas scientifiquement la vérité...» Ici il se fit un grand bruit dans le salon de madame Charbonneau. Des cris inarticulés, des gémissements sourds, des chaises renversées, annonçaient une catastrophe. --A l'aide! au secours! j'étouffe! criait M. Toupinel.--De l'air! de l'éther! de l'arnica! ouvrez les fenêtres! Je suis asphyxié! exclamait M. Verbelin.--Madame Burel se trouve mal!--Délacez madame Galimard!--Un verre d'eau de fleur d'orange à madame Durivel!--M. Dervieux est pourpre; sa cravate l'étrangle; les attaques d'aploplexie ne se déclarent pas autrement! George de Vernay attendit la fin de la bagarre; puis il reprit en souriant: --Ah! mesdames et messieurs! comme on voit que vous avez gardé toute votre candeur provinciale! Ces phrases, qui vous font tomber en syncope, sont tout ce qu'il y a de mieux porté dans la capitale de l'esprit français: elles s'épanouissent au plus bel endroit du plus catholique des journaux officieux, et l'auteur est mentionné avec de grands éloges dans les écrits de M. Sainte-Beuve, le maître de la critique moderne. Permettez-moi, je vous en conjure, de vous réciter encore ces quelques lignes sur le P. Lacordaire; après quoi nous rentrerons dans notre sujet. Le P. Lacordaire:--«Le P. Lacordaire, _comme_ la plupart des hommes qui sont beaucoup mieux faits qu'on ne pense (????) a les opinions et les défaillances d'un talent _comme_ le sien, presque MULIÉBRILE (????), qui se tend et se détend, _comme_ des nerfs, etc., etc., etc.» Je demanderai à Molossard, en courant comme chat sur braise, comment les hommes bien faits peuvent avoir quelque chose de muliébrile, et je finirai à la hâte mon récit. Dans le premier article de son journal (sous la raison Blaguignard, Clistorin et Cie) Molossard ne manqua pas de m'englober parmi ses victimes et m'asséna ses plus vigoureux coups de trique. J'étais, suivant lui, atteint et convaincu: 1º D'arrière-pensées et de concessions académiques; 2º D'accommodements mondains et littéraires, de ménagements criminels envers MM. Cousin, Guizot, Villemain, de Broglie, de Sacy, de Montalembert, Vitet, Mignet, hommes entachés de libéralisme, ne sachant pas le français, et enclins à respecter ce polisson de Henri IV; 3º De défaut absolu de parti pris entre l'erreur et la vérité. Il m'eût volontiers pardonné M. de Balzac, Théophile Gautier, M. Ernest Feydeau, M. Baudelaire, _Mademoiselle de Maupin_, Chamfort, la _Physiologie du Mariage_, _Joseph Delorme_, _Fanny_, et qui sait? peut-être Louvet, Laclos et Casanova de Seingalt; mais il ne pouvait me passer les _Souvenirs contemporains_, les _Moines d'Occident_, _Madame de Hautefort_, l'_Histoire de la Révolution d'Angleterre_, l'_Empire romain au quatrième siècle_; tout se compense. Ainsi, moi qui, depuis cinq ans, supportais le poids du jour et de la chaleur, moi qui servais de cible aux ennemis de cette vérité que Molossard se vantait de défendre, j'étais accusé d'avoir sacrifié mes convictions et mes devoirs aux calculs de ma vanité, et cela par qui? par l'auteur d'un roman dont le héros trahissait sa femme au profit d'une vieille maîtresse qui lui passait autour du cou... ses bras? non, sa jambe!! Je fus consolé de ce malheur par un Allemand, un jeune citoyen de Francfort-sur-le-Mein, venu à Paris pour apprendre la bonne prononciation française. Le malheureux y perdait son latin et ne réussissait qu'à parler comme le baron de Nucingen. Je l'avais rencontré au Collége de France et à la Bibliothèque: nous avions causé du _moi_ et du _non-moi_: je lui avais prêté quelques livres, et une sorte d'intimité s'était établie entre nous; il était convenu que je rectifierais à mesure les imperfections de son accent. Wilhelm Kruchener (c'était son nom) m'aborda, le nouveau journal à la main, et me dit d'un air narquois: --_Che grois_ que ce sont des _varzeurs_... --Des farceurs! oui, vous avez bien raison. --Ce ne sont _tonc bas des breux_? --Des preux? pas le moins du monde. --Ni des _baladins_? ajouta Wilhelm avec un violent effort pour articuler correctement ce dernier mot. --Des paladins?... oh! oui; ce sont des paladins comme vous le dites... en prononçant à l'allemande. XIII Maintenant, comme vous auriez le droit de trouver monotone cette galerie des portraits de famille de la bohème littéraire, nous allons changer d'horizon. Ma campagne contre les gloires révolutionnaires m'avait ouvert quelques salons du faubourg Saint-Germain, et je dois avouer en toute sincérité que la compensation ne fut pas très-brillante. Pauvre gentilhomme de province, je me sentais un peu décontenancé dans ces somptueux appartements où je ne connaissais presque personne, et où je faisais forcément une assez piètre figure: j'arrivais à pied les jours de beau temps, en fiacre les jours de pluie, et il me fallait un certain détachement des biens de ce monde pour supporter philosophiquement le contraste de mon modeste équipage avec les splendides voitures, armoriées sur tous les panneaux, hérissées de gigantesques valets de pied, qui se croisaient dans ces cours spacieuses et dans ces rues aristocratiques. Je me souviens, entre autres, d'un grand escogriffe, doré et galonné sur toutes les coutures, posté, au milieu de vingt autres gaillards, dans l'antichambre d'une duchesse. Au moment où je sortais du salon où je venais de contempler un peintre de marine couvert de plus de décorations, de plaques et de crachats que n'en porta jamais un grand d'Espagne de première classe, ce fastueux majordome (ce n'est pas du peintre que je parle) me demanda sous quel nom il fallait appeler mes gens: mes gens, c'étaient mon parapluie et mon paletot, que j'avais laissés dans un coin et que j'eus beaucoup de peine à retrouver; pendant que je me livrais à ces recherches, j'aperçus un sourire quelque peu méprisant sur ces visages voués au respect des hiérarchies sociales. Il était clair que, si j'avais publié un livre obscène ou trempé dans une affaire véreuse, et si, avec les profits d'une de ces deux opérations, j'avais eu, moi aussi, mes laquais et ma voiture, ces valets de bonne maison m'auraient estimé bien davantage. Quoi qu'il en soit, j'allais quelquefois, à cette époque, chez le comte et la comtesse de R... que j'appellerai, si vous le permettez, Plombagène et Harpagona. HISTOIRE D'HARPAGONA ET DE PLOMBAGÈNE On appelait le mari Plombagène, parce qu'il était très-lourd, et la femme Harpagona, parce qu'elle était très-avare. L'histoire de ce ménage intéressant et intéressé mérite un récit à part. Ils n'avaient pas toujours habité les lambris dorés ni mangé dans la vaisselle plate. Plombagène, pauvre cadet de famille, avait été militaire pendant les premières années de sa jeunesse, et il s'était trouvé au siége d'Anvers: je note ce détail secondaire, parce que le siége d'Anvers, point culminant dans ses souvenirs guerriers, revenait à tout propos dans sa conversation: Austerlitz et Waterloo, Solférino et Sébastopol, Navarin et Isly, n'étaient que de très-petites anecdotes, démesurément grossies par la rumeur publique; mais le siége d'Anvers, voilà le grand fait militaire du dix-neuvième siècle, et vous n'étiez pas assis depuis cinq minutes à côté de Plombagène, sans qu'il vous décrivît le siége dans ses plus minutieuses circonstances, en homme qui y avait pris part et s'y était couvert de gloire. En épousant Harpagona, qui n'avait guère pour dot qu'une figure charmante, un ravissant esprit, une élégance innée, Plombagène avait quitté le service et était entré dans une carrière administrative. Il avait fallu courir la province, aller du midi au nord et de l'est à l'ouest, combiner une élégance relative avec une gêne latente: c'est dans cette première phase qu'Harpagona commença à déployer toutes les ressources de son génie féminin: pour avoir un domestique, elle priva pendant des années son mari de dessert, et, pour que ce domestique eût une livrée, elle rognait sur le blanchissage. Ses placards étaient veufs de chemises, et elle avait une femme de chambre qui lui frottait les pieds avec des brosses en flanelle. C'est aussi pendant cette période laborieuse qu'elle contracta sans doute cet amour effréné de l'argent qui devait plus tard produire tant de merveilles et lui servir de second baptême ou plutôt effacer le premier; car les juifs ne sont pas baptisés. La fortune finit par payer de retour cette adoration passionnée, mais en mêlant, comme toujours, à ses faveurs un grain de raillerie. Au moment où Harpagona n'avait plus un cheveu et plus une dent, elle eut en perspective deux gros millions carrément assis sur les meilleures terres de la Touraine. Un vieux parent de Plombagène, veuf et immensément riche du chef de sa femme, perdit coup sur coup ses deux fils, beaux jeunes gens d'une trentaine d'années. Ce fut un navrant spectacle que de voir, à quelques mois de distance, ce vieillard foudroyé se pencher en tremblant sur ces deux lits de morts, puis retomber affaissé sur lui-même, comme si l'extinction de sa race marquait déjà le terme de sa vie. Cette douleur morne et terrible arrachait des larmes aux plus indifférents. Mais Harpagona avait l'âme forte et le coeur stoïque: on put admirer le triomphe qu'elle remporta sur son désespoir intérieur. Elle ne pleura pas; elle eut le courage de dissimuler son affliction pour ne pas augmenter celle du malheureux père, et elle mesura d'un oeil intrépide le changement que cette catastrophe apportait dans la situation de son mari. C'était lui en effet, c'était Plombagène qui devenait l'héritier probable du baron de Rouvray,--ainsi s'appelait le vieil oncle.--Celui-ci regimba quelque peu: il retrouva son esprit d'autrefois pour faire comprendre à son neveu et à sa nièce combien il les trouvait âpres à cette curée funèbre. Il y eut, dans les premiers temps, des cahots et du tirage; mais il était égoïste et faible; il voulait, faute de mieux, avoir la paix et le calme pour ses vieux jours; il céda: d'ailleurs, Harpagona était si spirituelle! elle savait si bien rentrer ses griffes arabes dans sa longue main française! Elle exécutait de si charmantes chatteries, de si gracieux _rourous_ pour plaire à ce pauvre vieux, peu accoutumé à pareille fête! Elle excellait tellement à lui raconter d'amusantes histoires et surtout à lui persuader qu'elle entendait pour la première fois celles qu'il lui narrait pour la cinquantième! Elle le mettait si adroitement sur la voie du bon mot qu'il ne répétait guère que dix fois par semaine depuis 1850! Tant d'efforts et de fatigues méritaient une récompense: la galerie elle-même applaudissait. La _chasse à l'oncle_ devint proverbiale dans la ville qu'habitait le baron de Rouvray: on savait que le testament était chez Me Crapouillet le notaire, et l'importance dudit Crapouillet en grandissait de cent coudées. Il y avait des paris ouverts pour et contre Harpagona, et les habitants se mettaient sur leur porte pour la voir passer. Mais, vous le savez, la fortune vend ce qu'on croit qu'elle donne: cet héritage en perspective devint pour Plombagène et surtout pour Harpagona la robe de Déjanire. Il en oublia presque le siége d'Anvers; elle en perdit le manger, le boire et le sommeil. D'abord le vieux baron, que rien, semblait-il, ne retenait plus en ce monde, s'obstinait à vivre, sans doute pour taquiner son héritier; ensuite, les mauvais plaisants s'amusaient, de temps à autre, à faire courir des bruits sinistres: «Le baron de Rouvray avait changé d'idées; il laisserait tout aux hôpitaux; son confesseur l'accaparait, et gare les codicilles! Il existait un autre neveu, Albert de M..., qui avait des intelligences dans la place et stipendiait les domestiques... Le vieux sournois avait vu clair dans le jeu de sa nièce, et lui préparait une surprise.» Harpagona, quand ces vagues rumeurs parvenaient jusqu'à son oreille, entrait dans des crises nerveuses à effrayer un hôpital; elle accourait rugissante, comme une lionne dont on aurait enlevé les petits. Cette femme, si parfaitement femme du monde, remplie d'esprit, d'une force de volonté incroyable pour marcher à son but et dominer ses sensations, devenait une furie dès qu'il s'agissait de l'héritage. Cette attente fébrile, cette espérance sillonnée de doutes, avaient fini par changer en elle l'amour de l'argent en frénésie, en éréthisme, et, comme les fanatiques, elle eût dévoré quiconque aurait fait mine de lui disputer l'objet de son culte: s'il lui eût été prouvé que les prêtres--ils n'en font jamais d'autres--eussent exhorté le patient à consacrer en bonnes oeuvres une partie de cette énorme fortune, elle eût ameuté contre eux tous les rédacteurs du _Siècle_, ou plutôt elle n'eût pas attendu la feuille vengeresse; elle aurait sauté à la gorge de l'infâme suborneur et déchiré sa soutane de ses doigts crochus, taillés en dents de râteau. Le chapitre des secrétaires du vieux baron fut pour Harpagona et pour Plombagène un sujet de vives perplexités. Il les eût volontiers dispensés d'orthographe, mais ils n'en trouvaient jamais d'assez sûrs. Le premier était un jeune homme intelligent, doux, modeste, charmant, mais suspect d'amicale préférence pour Albert, cet autre neveu qui donnait parfois des inquiétudes: il mourut; le premier cri d'Harpagona fut encore un cri du coeur: «Tant mieux! dit-elle, il aimait trop Albert!» Ce fut là toute l'oraison funèbre. Pour plus de certitude, on fit remplacer le défunt par un employé de l'administration dont Plombagène était le chef: mais voyez l'inanité des calculs humains! Ce nouvel élu fut un traître. Il fut vu trois fois se promenant sur la terrasse avec cet odieux Albert, et échangeant avec lui une conversation à voix basse; il n'en fallut pas davantage: son procès ne fut pas long. Heureusement l'imprudent donna des armes contre lui-même; il prit dans la bibliothèque un vieux bouquin rongé de poussière; on lui accorda le temps de faire sa malle et on le chassa comme un gueux. Un autre jour--jour néfaste!--Harpagona, retenue dans une ville voisine par les fonctions de son mari, apprit une terrifiante nouvelle: un notaire--un notaire!--du chef-lieu de canton, subitement appelé chez le baron de Rouvray, y avait passé la nuit. Qu'était-il allé y faire? Bien peu de chose: un dix-septième testament où le baron maintenait les seize autres, et y ajoutait seulement, dans sa munificence, un legs de vingt-cinq francs pour un établissement de bienfaisance; mais la chose resta quelque temps enveloppée de ténèbres, et le premier moment fut rude. Pour savoir à quoi s'en tenir, Plombagène, presque sexagénaire, riche déjà par sa place, porteur d'un beau nom et de décorations nombreuses, ne craignit pas de s'humilier devant les domestiques et de les questionner les mains jointes. Quant à Harpagona, ce fut bien pis. Elle bondit, hurla, grinça de rage, prit à témoins les dieux et les hommes, se roula sur son tapis, menaça de la guillotine tous ceux qui auraient trempé dans le complot, et, dans le désordre de ses sens, ne s'aperçut pas qu'elle donnait ce hideux spectacle à une dame de la ville, qui n'avait aucune raison de lui garder le secret. Enfin, enfin, le ciel eut pitié de ses angoisses. Le baron de Rouvray se décida à faire quelque chose en faveur de parents qui ne se tourmentaient que pour son bien. Il ne mourut pas tout à fait encore: c'eût été trop beau! Mais le pauvre richard, qui radotait déjà, tomba complétement en enfance; une enfance réaliste, digne de M. Champfleury et surtout de M. Clairville! c'est ici qu'éclata la piété quasi-filiale d'Harpagona et de Plombagène. Ils constatèrent l'état du bonhomme, et, de peur qu'on n'en abusât, ils firent publier partout par leurs frères, soeurs, cousins, amis et connaissances, que le baron de Rouvray--leur bienfaiteur!--était emmailloté, qu'on lui donnait la becquée comme à un moineau en bas âge, qu'il ne reconnaissait plus personne, qu'il se croyait à l'auberge, nourri aux frais du gouvernement, qu'il prenait son curé pour Garibaldi, sa servante pour mademoiselle Mars, son valet de chambre pour lord Palmerston, et son garde champêtre pour le cardinal Antonelli; tous faits authentiques d'où il résultait que si, par hasard, dans une lubie, ledit baron changeait quelque chose à ses dispositions testamentaires, ce changement serait de toute nullité. Deux autres années s'écoulèrent. Puis, le baron, qui était déjà mort, mourut officiellement. Harpagona et Plombagène avaient, dans l'intervalle, commencé à s'installer à Paris. Je glisse sur le détail des ladreries qu'ils brodèrent en guise de larmes sur le drap funéraire. On en parle encore, on en parlera longtemps, sous le chaume et sous l'ardoise, à vingt lieues à la ronde, dans le département d'Indre-et-Loire. Albert, le neveu qui n'héritait pas, passa trois mois à recevoir et à éconduire poliment des gens qui venaient se plaindre des lésineries de l'héritier. Avant l'événement, Plombagène et Harpagona se faisaient pauvres; après, ils se firent indigents, et traitèrent comme une insulte personnelle toute allusion à leur nouvelle fortune. Peu s'en fallut qu'ils n'allassent, par précaution, se faire inscrire au bureau de bienfaisance de leur arrondissement. Le mari, par ordre de la femme, se mit à porter les vieux paletots de son oncle. Toutes les variantes du _pauvre homme!_ furent épuisées en l'honneur de ce malheureux, condamné à payer cent vingt mille francs de droits de succession. Il y eut du bruit, des menaces de juge de paix, pour une soucoupe ébréchée, un plumeau chauve et une serviette de cuisine qui ne se retrouva pas. Pourtant Plombagène eut un accès de libéralité qui lui fit le plus grand honneur: il avisa dans le grenier un tableau qui représentait le beau-père de son oncle, figurant dans une fête civique en costume du temps du Directoire. Cette toile, due au pinceau bien intentionné d'un barbouilleur du cru, aurait certainement valu, dans une vente, un franc cinquante centimes. Plombagène, après avoir lu quelques pages de Sénèque sur le mépris des richesses, envoya ce tableau au musée de la ville, en y ajoutant une lettre commémorative: il ne réclama rien pour le cadre. Mais à Paris, où, en fait d'argent, on ne juge que les résultats, Harpagona reprit tous ses avantages: elle avait infiniment d'esprit, de belles alliances, de brillantes amitiés, un état de maison déjà fort passable, et l'on peut dire qu'elle était faite pour la fortune comme l'aimant pour le fer. Avec l'aide d'un célèbre cuisinier de Tours, à qui elle persuada qu'il avait des affaires à Paris, elle donna économiquement quelques beaux dîners, qui, bien maquignonnés, eurent un grand succès. Bref, elle ne tarda pas à avoir, ce qui est si difficile et si rare, un salon, et, qui plus est, un salon d'exquise compagnie: son seul embarras, sur ce premier échelon de ses grandeurs, ce fut son mari Plombagène. Madame Sophie Gay a dit, dans ses _Salons célèbres_, que, pour qu'une femme supérieure eût tout son relief, pour que le salon de cette femme eût tout son agrément, il fallait que son mari fût nul, absent ou invisible. Or Plombagène n'était, hélas! ni absent, ni invisible, ni nul; il était ennuyeux, et d'un genre d'ennui particulièrement antipathique à l'esprit parisien, qui a pris pour devise le _glissez, mortels, n'appuyez pas!_ de ce diable de Voltaire. Plombagène avait des connaissances variées, beaucoup de lecture, un peu d'_x_, pas mal de chimie, de géologie, de mécanique, d'hydraulique, et, avec tout cela, cet amour de la précision qui ne permet pas qu'un bouton de guêtre s'égare dans la conversation. Pourvu qu'il vous arrivât, devant lui, de lâcher une imprudence, d'aventurer un mot inexact, répondant à une de ses spécialités (il les avait toutes), vous étiez pris, et vous en aviez pour deux heures. Tous les aboutissants, embranchements, dégagements et annexes de la question étaient traités _ex professo_, de l'alpha à l'oméga, du cèdre à l'hysope, en style panaché de Joseph Prudhomme et de polytechnicien _fruit-sec_: jugez du supplice d'Harpagona, lorsqu'elle entamait avec ses habitués et ses spirituelles amies quelque causerie fine et déliée comme de la dentelle, et que Plombagène, changeant la causerie en cours de l'école des arts et métiers, marchait lourdement sur ces ailes d'abeilles, comme un boeuf en vacances sur l'étalage de Delisle ou de Gagelin! Le whist était alors sa ressource; le whist, ami fidèle de ses bons et de ses mauvais jours: le whist, qu'elle jouait comme feu Deschapelles. Autrefois, disait-on, avant l'hégyre des millions Rouvray, au temps des garnisons maigres, Harpagona condamnait au whist forcé les subordonnés de son mari: elle jouait mieux qu'eux et jouait un peu cher; ils étaient pauvres, mais résignés; ils perdaient toujours et s'en allaient la tête basse; le lendemain, par extraordinaire et pour cette fois seulement, son mari avait du dessert. Pour l'intelligence de ce qui va suivre, je dois dire que, comme presque tous les salons de Paris, celui d'Harpagona avait sa bête noire; or, cette bête noire était un homme qui n'est ni noir, ni bête; une des gloires de notre époque, un de nos appuis dans les temps mauvais, mâle caractère, parole séduisante, éloquence pleine d'à-propos, piété sincère, habileté mise au service de toutes les nobles causes; un homme enfin, dans un siècle qui en compte encore beaucoup sur les champs de bataille, mais si peu dans la vie civile! La tendre et fidèle admiration que j'éprouve pour Iphicrate--vous l'avez déjà reconnu,--m'autorise à avouer un tout petit défaut que notre faible Nature a mêlé à toutes ses grandes qualités, sans doute pour ne pas trop humilier ses contemporains. Doué d'un art admirable pour tirer de toutes les situations le meilleur parti possible, il a, pour qu'elles lui rendent tout ce qu'elles peuvent rendre, besoin que nous l'aidions tous à l'approche du moment décisif. Certainement, ce concours lui est bien dû: il en fait un si bon usage! mais on a généralement remarqué qu'il a le bon goût de préférer les citrons pleins aux citrons _exprimés_. En d'autres termes, il n'est pas tout à fait le même le lendemain du service rendu que la veille du service très-légitimement demandé. La veille, il est charmant, tout feu et tout flamme. Le lendemain, il est charmant encore; il ne peut pas ne pas l'être, mais le feu s'éteint et la reconnaissance couve sous la cendre. Si, au lieu d'être l'homme le plus poli de l'univers, il parlait l'argot bohème, on croirait parfois qu'il va dire: «A présent passons à un autre exercice!» Comme tous les hommes supérieurs, il a des séides qui ne le valent pas, et qui, en le servant, sont sujets à le contrefaire. Tenez, mesdames! un trait entre mille: Iphicrate, au moment dont je parle, songeait déjà, et à très-bon droit, à l'Académie française. Il avait d'abord jeté son dévolu sur la succession académique de Théonas, octogénaire de lettres, un de ces immortels opiniâtres qui monnayent en longévité l'immortalité dont ils ne sont pas sûrs: aimable, vénérable, délectable, mais, pour le quart d'heure, ayant le défaut contraire à celui de la jument de Roland: il n'était pas mort:--goutteux, catarrheux, rhumatisant, apoplectique, paralytique, mais enfin, grand bonhomme vivait encore! Or, à cette époque, je devais, dans un journal célèbre, consacrer une étude aux excellents ouvrages d'Iphicrate. Seulement, pour rendre mes louanges plus significatives, il avait été convenu avec Phidippe, un des plus zélés secrétaires de ses commandements, que je m'arrangerais pour faire exactement coïncider l'apparition de mon article avec la mort de Théonas et l'ouverture de sa succession. Là-dessus, me voilà à l'ouvrage, et les dépêches télégraphiques de Phidippe de fondre comme grêle sur ma table de travail: «Lundi matin.--Attendons; Théonas va un peu mieux: il a pris un bouillon et dormi deux heures... «Mardi soir.--Vite, à la besogne! Théonas est au plus mal; on l'a administré: il n'a presque plus de pouls. Les médecins disent qu'il ne passera pas la nuit. «Mercredi matin.--C'est inconcevable! Théonas n'est pas mort. Suspendez la publication. «Jeudi matin.--Théonas est à l'agonie. Corrigez les épreuves.» Ainsi de suite; total: cinq bulletins et cinq cartes de Phidippe. Depuis, je n'ai plus eu l'honneur de le revoir. Théonas mourut enfin, et ce fut alors un concert de douleurs, d'éloges et de regrets: ainsi va le monde, la vie et l'Académie. Pourtant Iphicrate ne fut pas nommé cette fois-là; mais il le fut six mois après, et jamais succès plus légitime n'attira sur un homme illustre de plus injustes violences. Que les Triboulets sérieux ou grotesques de la presse révolutionnaire fussent acharnés contre lui, il n'y avait pas là de quoi s'étonner; mais la société polie et charmante qui se réunissait chez Harpagona! le phénomène était plus étrange et donnait lieu à des réflexions plus tristes. Un soir d'hiver, elle avait invité ses intimes,--la fine fleur du faubourg Saint-Germain,--à un whist émaillé de causerie: il faisait froid au dehors, un bon feu flambait dans la cheminée; on déchirait Iphicrate à petites dents blanches et à petits ongles roses: la soirée commençait bien. Survint un des habitués du salon, Maurice de Prasly; il s'approcha du feu après avoir salué la maîtresse de la maison, et dit étourdiment: je suis gelé!.. --Non, mon cher, vous n'êtes pas gelé, reprit doctoralement Plombagène: si vous étiez gelé, vous ne pourriez plus ni parler, ni marcher; il faut, pour la congélation du corps humain, 28° degrés Réaumur, et nous n'avons ce soir que huit degrés centigrades. Marfurius, dans son _Voyage au Spitzberg_, donne de curieux détails sur les conditions nécessaires pour qu'un homme soit gelé: les yeux brûlent, le sang cesse de circuler, la vie abandonne les extrémités, les oreilles sont assourdies par un bourdonnement sinistre: j'ai les trois volumes in-4º de ce _Voyage_ dans ma bibliothèque; si vous voulez, j'irai vous les chercher et nous les parcourrons ensemble. Au surplus, il n'y avait pas d'hommes mieux renseignés là-dessus que nos vétérans de la campagne de Russie: je me souviens, entre autres, d'avoir fait causer un sergent qui avait eu l'oreille gauche gelée en sortant de Wilna; dix-neuf ans après il s'en ressentait encore; nous étions ensemble dans la tranchée; c'était l'avant-veille de la prise d'Anvers... --Mon ami, je vous en prie, sonnez pour qu'on nous apporte d'autres cartes! s'écria Harpagona, qui avait depuis longtemps compris la nécessité de ces diversions. On se remit à déchirer Iphicrate. Un demi-heure après, un des joueurs se leva brusquement, et, quittant la table de whist, dit aux causeurs restés près de la cheminée: --Décidément, j'y renonce pour ce soir: j'ai des jeux impossibles! --Prenez garde! répliqua Plombagène; s'ils étaient impossibles, vous ne pourriez pas les avoir, et, par conséquent, vous ne les auriez pas. Lisez Boiste, Restaud, de Wailly, Lavaux, Napoléon Landais, la grammaire de Port-Royal, et vous y trouverez la vraie significative du mot _impossible_. Je ne comprends pas, je l'avoue, surtout chez les gens bien élevés, cette manie de détourner de leur sens propre la plupart des mots de la langue française. Vous croyez donner plus de piquant au discours, et vous ne faites que copier les bohèmes, les rapins, les fantaisistes, les acrobates du vers et de la prose. C'est pourquoi, si vous le voulez bien, nous déclarerons tout simplement que vous avez eu des jeux _détestables_, et nous ajouterons que rien n'est _impossible_ à l'armée française; c'est ce que me disait, en montant à l'assaut, un de mes camarades de promotion, le jour de la prise d'Anvers... --Gaston, je vous en conjure, appelez François, pour qu'il renouvelle les bougies, dit Harpagona, qui, depuis deux minutes, semblait être sur le gril. On se remit à déchirer Iphicrate. En ce moment, un habitué retardataire, Émilion de Pressoles, parut à la porte du salon, et ses premiers mots furent ceux-ci: je viens du club, où j'ai perdu un argent _fabuleux_... Plombagène saisit l'adjectif au vol. --Permettez, mon ami! dit-il en aspirant une prise de tabac: _fabuleux_ est encore un de ces mots que vous détournez de leur vrai sens; vous torturez le dictionnaire et vous supprimez les étymologies sous prétexte de ne pas parler comme tout le monde; la belle gloire!--_Fabuleux_ s'applique spécialement aux époques antérieures à celles qu'a éclairées l'histoire; l'on dit: les temps historiques, et les temps fabuleux; les événements fabuleux, et les événements historiques: ainsi l'on dira que le siége de Troie est un événement fabuleux et que le siége d'Anv..... --Mon ami, vite, vite, une tranche de brioche pour le général, qui n'a plus de jeux! exclama Harpagona, dont la sueur perlait sous ses cheveux gris. On se reprit de plus belle à _éreinter_ Iphicrate: parmi les plus acharnés, on me montra la baronne Arsinoé, femme d'esprit, et le chevalier Acaste, jeune homme de haute naissance, connaisseur en belles choses, très-spirituel, disait-on, et passionné pour la littérature. Acaste me fit force compliments, et ce dilettante consommé me félicita tout d'abord de ma magnifique étude sur Paul-Louis Courrier, qui est de Nettement, et de mon délicieux roman de _Catherine_, qui est de Jules Sandeau. Je lui pardonnai de grand coeur ces deux légères peccadilles en faveur de la bonne intention, et, profitant du triste privilége de mon âge, je lui reprochai, à lui, aristocrate, homme monarchique, Vendéen, habitué des Conférences de Notre-Dame, ses préventions furieuses contre Iphicrate. Il défendit son opinion à grand renfort de paradoxes d'un goût qui ne valait pas celui de sa cravate: puis, comme s'il avait réservé son meilleur argument pour le dernier, il me dit avec une nuance d'ironie et d'élégance mondaine: --Parbleu! cela vous va bien, à vous qui avez _éreinté_ l'écrivain monarchique et catholique par excellence!... --Qui donc? --Balzac.--Et ces deux syllabes lui remplissaient la bouche. Je restai stupéfait, abasourdi, ahuri: la baronne Arsinoé et quelques jeunes femmes écoutaient. En un moment, par une de ces intuitions rapides que donne aux improvisateurs littéraires l'habitude du métier, je revis en idée tous les passages que j'avais notés en étudiant Balzac, et où ce génie étrange assaisonnait de maximes absolutistes ses dangereuses peintures, comme un pharmacien halluciné qui délayerait de l'arsenic dans de l'eau bénite. Abusant de ma stupeur, et encouragé par le sourire approbateur de son gracieux entourage, Acaste me cita coup sur coup une douzaine de phrases dont la plus douce eût fait tomber à la renverse tous les _libéraux_ de la Restauration. De jolies petites mains applaudirent de toutes leurs forces. Moi, résumant mes griefs et me croyant sûr d'accabler mon contradicteur, j'allais, à mon tour, commencer mon réquisitoire et mes citations, lorsque j'avisai, derrière l'épaule d'Arsinoé, les yeux fixés sur moi avec une incomparable expression de curiosité virginale, une jeune fille de dix-huit ans à peine, portant un des plus beaux noms de France, une fleur, un lis de beauté et d'innocence, doucement inclinée dans une attitude dont rien ne saurait rendre la suavité et la grâce. Elle était là, attendant ma réponse, sans doute pour avoir une première opinion sur ces livres qu'elle n'avait jamais lus. Je la regardais, et mon imagination mobile croyait voir une sorte de Psyché chrétienne, attirée par la lampe mystérieuse qui allait lui montrer un ange ou un monstre. A l'instant, je me dis qu'il ne m'était pas permis, même dans l'intérêt d'une bonne cause, de ternir cette céleste ignorance; que, pour confondre mon adversaire, il me faudrait lui rappeler des détails, des scènes et jusqu'à des titres d'ouvrages, qui, même voilés à demi par mes réticences, pourraient troubler cette adorable enfant. Moi-même je me sentis rougir, je bredouillai honteusement; j'essayai d'établir avec le sémillant Acaste un _a parte_ qui ne fut nullement du goût de ces belles dames. Bref, ma déroute fut complète, et ce monde aristocratique et charmant décida _in petto_ que Balzac était un grand homme, un vigoureux champion des doctrines monarchiques et catholiques, et que monsieur le critique rigoriste ne savait pas même donner ses raisons. Heureusement, Plombagène accourut, en bon maître de maison, pour masquer ma défaite. --Balzac, dit-il, est rempli d'absurdités. Je le crois inférieur à Henri Conscience, qui, comme vous savez est Belge; à propos de Belgique, je me rappelle qu'au siége d'Anvers... Harpagona allait pousser son quatrième cri de détresse; mais elle n'en eut pas le temps, ou plutôt ce cri de détresse se changea en cri de fureur. François venait de casser une tasse de porcelaine de Chine. Ce fut un tel désespoir, qu'Iphicrate, Balzac, Conscience et Anvers furent oubliés. On entoura la pauvre Harpagona, en proie à des convulsions nerveuses: chacun la consola de son mieux, et je profitai du tumulte pour m'esquiver. Je vous épargne mes réflexions douloureuses, et j'arrive au fait. Quelques mois s'écoulèrent, et bientôt l'on annonça comme prochaine la réception d'Iphicrate à l'Académie. Très-peu d'accord sur son mérite, ses ennemis et ses amis s'accordaient sur un point: c'est que la séance de réception serait très-brillante, que _tout Paris_ y serait, et que, par conséquent, les personnes qui avaient la juste prétention d'être partie intégrante de ce tout Paris ne pouvaient, sans se manquer à elles-mêmes, se dispenser d'avoir des billets. Si ces billets s'étaient côtés à la Bourse, il y aurait eu une hausse extraordinaire. Le secrétaire perpétuel recevait plus de suppliantes pattes de mouches qu'un ministre du lendemain ne reçoit de demandes de préfectures; il avait épuisé (c'est tout dire) les élégances de son langage avant d'être au bout de ses refus polis. Il était clair que la réception d'Iphicrate serait pour les hommes et les femmes à la mode, qui se piquent de bel esprit, un de ces champs de bataille où il faut vaincre ou mourir. Je ne sais si je vous ai dit, mesdames, que ma soeur Ursule, plus âgée que moi de cinq ou six ans, s'était faite à Paris ma gouvernante et ma ménagère. Elle y avait d'autant plus de mérite qu'elle blâmait ma vocation littéraire, qu'elle craignait toujours de me voir faiblir du côté du roman ou du théâtre, et qu'elle ne manquait jamais de me prédire que toutes ces écritures ne me produiraient rien de bon. Les plaisirs de ce monde ne la tentaient point et ses vanités encore moins. Soeur d'un écrivain qui avait eu ses moments de notoriété et dont la stalle était encore marquée aux premières représentations, Ursule ne mettait jamais le pied au théâtre: elle ignorait le titre des pièces nouvelles, n'allait pas dans le monde et ne connaissait guère d'autre chemin que celui de Saint-Louis d'Antin. Ayant refusé de se marier pour rester avec moi et me garder des écarts de mon imagination, m'aimant avec un dévouement inouï, elle avait à peine lu quelques pages de mes livres: elle les trouvait encore trop mondains! Il n'y avait eu dans sa vie ni sourire, ni fleurs, ni soleil; pas un amusement frivole, peu de gaieté, aucune de ces joies domestiques qui créent aux femmes un monde dans un berceau. Cette existence si austère, si mortifiée, cette vie de recluse à côté de la mienne où pénétraient toutes les lueurs, où retentissaient tous les bruits de la civilisation parisienne, ce contraste me touchait jusqu'au fond de l'âme et m'inspirait une sorte de respectueuse pitié. Or, à ce moment, Ursule, à qui ma position littéraire n'avait jamais rapporté un seul avantage, un seul plaisir, fut prise d'un désir de femme et de dévote; un de ces désirs qui, dans les âmes habituées à l'abnégation, remplacent la quantité par la qualité. Elle m'avoua, comme une secrète faiblesse, qu'elle mourait d'envie d'aller à la réception d'Iphicrate; que cette envie lui avait donné des distractions à la messe et au sermon, et qu'elle me suppliait de me procurer deux billets, un pour moi et un pour elle: «D'ailleurs, me dit-elle avec ce bon sens un peu positif que la dévotion n'exclut pas, tu as droit à deux billets, puisque tu dois rendre compte de la séance dans un journal et dans une _Revue_, et que chacun de tes deux articles te vaudra probablement une cinquantaine d'injures.» Le raisonnement ne manquait pas de justesse. J'accueillis avec transport la demande de ma soeur Ursule. Enfin, j'allais avoir une occasion de lui montrer que _ma_ littérature pouvait être bonne à quelque chose, de lui faire goûter quelques heures agréables, à elle volontairement sevrée de toutes les joies de ce monde! Comme il n'y a que le premier pas qui coûte, Ursule, une fois décidée à jeter son bonnet par-dessus la coupole du palais Mazarin, commanda une robe et acheta un chapeau neuf. En quelques jours, elle avait rajeuni de dix ans, et moi, j'avais peine à retenir de douces larmes en voyant ce rayon courir sur ce visage pâli et ridé avant l'âge. Quant à l'idée de n'avoir pas les deux billets, si quelque impertinent l'avait exprimée dans ces premiers jours, j'aurais éclaté de rire. Puis cette idée me revint, et je la repoussai; puis elle prit plus de consistance, et, comme la grande journée approchait, je commençai à me mettre sérieusement en campagne. Je frappai à vingt portes; je sollicitai toutes les puissances; je fis valoir mes titres, mes deux articles en perspective, la certitude d'être injurié pour la plus grande gloire du récipiendaire. Hélas! je ne tardai pas à me convaincre que ce qui m'avait d'abord paru si aisé était horriblement difficile. Comment aurait-on pu m'accorder ma demande? On refusait, on tenait en suspens deux maréchaux, trois duchesses, cinq ou six princes russes, un évêque, quatre sénateurs et plusieurs sociétaires de la Comédie-Française. J'arpentais tout Paris; je me ruinais en voitures à l'heure: cependant les jours s'envolaient plus rapidement que jamais. Nous étions au dimanche, et la séance était annoncée pour le jeudi suivant. Enfin, las d'importuner des indifférents, je pris le parti de m'adresser au principal intéressé, à Iphicrate lui-même. Je courus chez lui; justement le hasard me servit: je trouvai Iphicrate devant sa porte; tout essoufflé, un peu ému, je balbutiai ma demande; il m'arrêta aux premiers mots. --Des billets! me dit-il avec une familiarité charmante: J'ALLAIS VOUS EN DEMANDER! Le mot était si complet, si beau, que je restai en extase, comme devant un magnifique objet d'art. Je souris niaisement, je serrai la main d'Iphicrate, et nous nous séparâmes. Le jeudi suivant, j'allai seul à l'Académie. La pauvre Ursule, consternée d'abord, puis résignée, offrit à Dieu cette mortification, qu'elle avait méritée, disait-elle, par un désir trop vif. Elle garda le logis, occupée à tricoter une paire de bas pour les _petites soeurs des pauvres_. La séance fut d'un éclat inouï; mais devinez quelles furent les deux premières figures que mes yeux rencontrèrent aux plus belles places: la baronne Arsinoé et le chevalier Acaste. Ils détestaient Iphicrate. Depuis un mois, ils avaient dit de lui autant de mal que j'en pensais, disais et écrivais de bien. N'importe! La chose était à la mode; la moitié de leurs amis n'avaient pu avoir de place; tout Paris y était le matin, et en parlerait le soir. Il était donc de toute nécessité que l'on y vît Arsinoé et Acaste:--et on les y voyait! Ce jour-là, pour la première fois, je regardai comme possible une idée qui m'eût paru, quelque temps auparavant, la plus humiliante des folies: l'idée de quitter Paris, de me réfugier à la campagne, de renoncer à cette vie littéraire où je ne rencontrais plus que mécomptes et déboires. Pourtant, je voulus accomplir ma tâche jusqu'au bout, et la prédiction d'Ursule se vérifia de point en point. J'écrivis les deux articles: ils détournèrent sur ma chétive personne une partie des colères et des haines amassées contre Iphicrate: il y eut, à mes dépens, redoublement d'injures et de quolibets. Porus Duclinquant se distingua, comme toujours, au premier rang de mes persécuteurs, et ce fut, pour rappeler le titre de son chef-d'oeuvre, la fin de la comédie. XIV Après cet épisode, plaisant et triste comme tous les actes de la comédie humaine, mes velléités d'émigration et de retraite à la campagne devenaient de plus en plus fréquentes, à la grande joie d'Ursule, qui me poussait de toutes ses forces dans cette voie nouvelle. Ma pauvre commune de Gigondas unissait pour moi aux simples beautés d'une nature vraiment agreste l'attrait des souvenirs d'enfance, les traditions de bienfaisance, de bonne et saine popularité, léguées par mes chers parents. Avec une résignation où se cachait encore un fond de vanité, je me demandai s'il ne valait pas mieux m'enfermer dans ce petit cadre, y faire un peu de bien, y vivre paisiblement, _entre le thym et la rosee_, avec de bons et honnêtes villageois, que m'escrimer, en l'honneur d'une société qui ne voulait pas être défendue, contre une littérature qui me montrait, en me riant au nez, le bulletin de ses triomphes et de mes chutes. J'étais donc à peu près décidé à revenir demander le calme à nos vallons et à nos rochers; et cependant je ne me pressais pas, tant il est difficile de se détacher de ce que l'on a trop aimé! Pareil à ces joueurs qui, ayant perdu tous leurs billets de banque, mais faisant encore sonner quelques louis dans leurs poches, jettent en s'éloignant sur le tapis vert un regard de convoitise et de regret, je rôdais sur les boulevards, sur les quais, dans les foyers des théâtres, commençant chaque jour un adieu que je ne finissais jamais. Pourtant les avertissements ne me manquaient pas: il ne tint qu'à moi, par exemple, de prendre pour une allusion prophétique l'article suivant, publié par un petit journal que l'on m'envoya sous bande: L'INVALIDE DE LETTRES «La littérature a ses batailles, ses armées, ses troupes régulières, ses compagnies franches, ses maréchaux, ses officiers, ses caporaux, ses voltigeurs, ses conscrits, ses embuscades, ses traînards, ses maraudeurs, ses sapeurs, ses déserteurs, ses tambours, ses fanfares et ses cantinières: elle a aussi ses invalides; seulement, ceux-là ne sont pas tous logés dans un hôtel style Louis XIV, avec un dôme doré en perspective. «L'invalide littéraire peut se diviser en six catégories principales, qui admettent de nombreuses subdivisions: le retraité, le démissionnaire, l'invalide civil, l'exhumé, l'éclopé et le _fruit-sec_. «Les retraités occupent le haut bout de cette échelle qui commence à l'Institut et finit au Petit-Lazari; ce sont les écrivains qui n'écrivent plus, mais qui, à l'époque de leurs succès ou à la faveur des circonstances, ont su se ménager des positions assez brillantes pour devenir des valeurs sociales au moment même ou ils cessent d'être des valeurs littéraires. La Chambre des pairs autrefois, le Sénat aujourd'hui, l'Académie toujours, les bibliothèques, les directions des grands théâtres, la haute main dans les bureaux de l'esprit public ou du colportage, les missions scientifiques, la présidence d'une société quelconque destinée à encourager quelque chose, voilà les plus belles retraites, celles que l'on pouvait appeler les _mentons d'argent_. Il ne faut pas confondre les retraités avec les sinécuristes. Les retraités sont ceux qui ne travaillent plus; les sinécuristes, ceux qui n'ont jamais travaillé. Ne croyez pas non plus qu'il suffise, pour prendre rang parmi les retraités, d'avoir eu sa phase de travail et de talent. Non; il faut encore avoir su flairer le vent, changer à propos, encenser à cinquante ans ce que l'on a brûlé à trente, embrasser courageusement le parti du plus fort; moyennant quoi, l'on peut prétendre à tout en fait de glorieuses retraites. «Le démissionnaire de lettres peut se subdiviser en deux classes: il y a l'homme qui, avec du talent, mais faute d'une vocation littéraire bien déterminée, profite de ses premiers succès, et, au besoin, simule une opposition véhémente pour que le gouvernement compte avec lui et en fasse un personnage officiel; il y a l'écrivain qui, se sentant vieillir, dégoûté ou exaspéré par les spectacles auxquels il assiste, furieux de voir le _Duc Job_ rapporter cent mille francs, _Fanny_ atteindre sa vingtième édition et le _Grain de sable_ sa quinzième, l'_Opinion nationale_ compter vingt-cinq mille abonnés et M. Paulin-Limayrac devenir un gros personnage, jette la plume aux orties et s'efforce d'oublier l'orthographe. La première de ces deux variétés abonde dans les temps de révolution, ou mieux encore aux époques d'agiotage, de fièvre industrielle et aurifère, où les gens d'esprit ne peuvent se résigner à gagner en dix ans la moitié de ce que des imbéciles raflent en deux heures; la seconde se rencontre assez fréquemment parmi les honnêtes gens et les hommes de goût, dans les temps où le mauvais goût triomphe et où l'honnêteté grelotte. «L'invalide civil est celui qui n'a jamais été _militaire_, ou qui, en d'autres termes, n'étant pas un écrivain, mais simplement un amateur, s'avise, sur ses vieux jours, d'occuper ses loisirs et de charmer ses veilles par un commerce intime avec les muses. Ce sont d'ordinaire d'anciens chefs de bureau ou de division, des receveurs particuliers, des intendants militaires en disponibilité, des conseillers de préfecture, des académiciens de province, des agriculteurs émérites, qui, après avoir donné trente ou quarante ans de leur existence aux paperasses administratives, aux chiffres, aux fournitures, aux chemins vicinaux ou au drainage, se mettent à feuilleter Virgile et Horace de leur main sexagénaire et publient chez Firmin Didot, à leurs frais et dépens, une traduction en vers ou en prose des _Bucoliques_, des _Odes_ ou des _Satires_. Ces invalides remplacent les blessures par les rhumatismes, les jambes de bois par une tenue sévère et des attitudes napoléoniennes. Ils rappellent complaisamment le beau temps où M. Daru traduisait, entre deux rapports à l'Empereur, le _Justum et tenacem_ ou le _Cælo tonantem credidimus Jovem_. Ils ont le verbe haut, le geste sobre, l'écriture superbe, et passent dans leurs familles pour des génies méconnus à qui l'occasion seule a manqué pour rivaliser avec MM. de Pongerville et Dureau de la Malle. Delille est resté leur idole. Ils demandent sérieusement si l'on a écrit en France un beau vers depuis les _Trois Règnes_ et le poëme de l'_Imagination_. Quant à Lamartine, à Victor Hugo, à Musset, ce sont des écervelés qui avaient d'heureuses dispositions, mais qui ont corrompu le goût et qui d'ailleurs n'ont pas su se conduire. Parfois, l'invalide civil joue de bonheur: il obtient, dans les _Débats_, un article de M. F. Barrière. Ces jours-là, il illumine et se fait photographier par Disdéri, le coude incrusté dans une pile de livres. «L'exhumé diffère de l'invalide civil en ce qu'il a eu son moment, ses années ou au moins ses semaines d'activité de service: c'est, si vous le voulez, l'ex-démissionnaire passé à l'état de revenant. Exemple: un homme d'esprit fait jouer quelques comédies agréables et applaudies: une révolution arrive, qui le métamorphose en préfet. Le voilà, pendant quinze ou vingt ans, réglant son budget, haranguant ses maires, donnant à dîner à son conseil général, couvrant ses bons mots d'un habit brodé; puis survient une seconde révolution (tranquillisez-vous, ce ne sera pas la dernière). Elle met sur le pavé cet administrateur greffé sur un auteur dramatique. Pendant ces quinze ans,--_grande mortalis ævi spatium_,--le public s'est renouvelé; les modes ont changé, la monnaie courante de l'esprit français ne porte plus la même effigie ni le même millésime. Les grands acteurs de 1828 s'en sont allés où vont les vieilles lunes et les jeunes constitutions. Notre préfet destitué croit n'avoir qu'à reprendre le fil de ses succès de théâtre au point où il les a laissés, du temps de Michelot et de mademoiselle Mars. Hélas! sa comédie s'habille au goût des contemporains du ministère Martignac: elle a gardé les manches à gigot, la juppe serrée sur les hanches, et la ceinture plus haute que la taille. Notre homme passe de droit au premier rang des exhumés. Il devient candidat perpétuel à l'Académie française, où quelques septuagénaires, plus heureux que lui et rangés parmi les retraités, se souviennent d'avoir eu autrefois ce jeune homme pour collaborateur. Il a d'ordinaire, concurremment avec M. Léon Halévy, deux voix au premier tour de scrutin, une au second, et il disparaît au troisième. «Les _éclopés_ forment la masse la plus imposante, comme qui dirait le gros de la troupe des invalides littéraires: il en existe de tous les âges, de tous les styles et de tous les sexes. L'éclopé, c'est le retraité en paletot-sac et en cravate noire: il y a des éclopés de naissance; il y en a qui, après avoir brillé l'espace d'un matin, deviennent éclopés pour le reste de leurs jours. M. Alexandre Dumas père est le géant des éclopés; M. Méry, M. Ponsard, M. Auguste Barbier, M. Alphonse Karr, M. Latour de Saint-Ybars, sont des éclopés, dont plusieurs auront beaucoup de peine à se hisser parmi les retraités. On arrive à l'état d'éclopé d'une foule de manières: par sa faute, par celle des circonstances, de la roulette, du trente et quarante, de la politique, de l'absinthe, des beaux yeux de Dalila. Il est bien rare qu'un éclopé puisse reprendre du service actif: les mieux avisés se retirent à Versailles, comme M. Émile Deschamps. Règle générale: tout écrivain qui ne se sent pas l'échine assez souple, le nez assez fin pour être sûr de figurer un jour au nombre des retraités, tout homme de lettres qui n'a pas en lui les aptitudes d'un courtisan, d'un solliciteur ou d'un maître des cérémonies, ne doit parler des éclopés qu'avec de grands égards, et fera sagement d'écrire au bas de cette esquisse:--«Voilà pourtant comme je serai dimanche.» «Le _fruit-sec_ est la pire espèce d'invalide littéraire; c'est l'éclopé primitif, l'écrivain qui débute toute sa vie, le surnuméraire à perpétuité, qui donnait des espérances en 1835, s'appelait en 1844 un homme d'esprit qui prendra sa revanche, et se perd en 1862 dans les catacombes. Il y a le _fruit-sec_ insouciant, le _fruit-sec_ bohème, le _fruit-sec_ atrabilaire. Des écoliers pleins d'avenir se sont un beau matin réveillés _fruits-secs_, et M. About, le plus bruyant de tous, pourrait bien être déjà en voie de dessiccation. Si vous lisez dans quelque mauvais petit journal une grossière diatribe contre vous ou quelqu'un des vôtres, soyez sûr qu'elle est l'oeuvre d'un _fruit-sec_ en colère. Le _fruit-sec_ est impitoyable: si vous lui parlez de la pièce en vogue, il vous dira que l'auteur est un crétin; si vous lui demandez son avis sur le roman de George Sand ou d'Octave Feuillet, il vous répondra en haussant les épaules qu'il n'est pas fait pour lire de pareilles rapsodies; puis il vous prendra à part, et, en quelques mots mystérieux, il vous fera entendre qu'il a en portefeuille une comédie en cinq actes et un roman en deux volumes, destinés à écraser toute concurrence, mais que, d'une part, une ténébreuse intrigue a été ourdie contre lui dans le comité du Théâtre-Français, et que, de l'autre, ses ennemis politiques l'ont desservi auprès de MM. Michel Lévy, Hachette et Poulet-Malassis. Le _fruit-sec_ est l'homme qui, au lieu de prendre le grand escalier, a cru arriver plus vite par l'escalier dérobé, et finalement trouve la porte fermée. Il passe souvent le reste de son existence à tourner la clef, à accuser la serrure, à injurier ceux dont il entend les noms retentir derrière la cloison. Mais, fort heureusement, la plupart des _fruits-secs_ littéraires, après quelques années d'inutile persistance, renoncent à la littérature, rentrent dans la classe des petits démissionnaires et se font, suivant leurs moyens, notaires, avoués, huissiers, chefs de gare, modistes, restaurateurs, conducteurs d'omnibus, journalistes de province ou sergents de ville. Dernièrement, dans un des plus petits ports de la Méditerranée, je vis un douanier qui pêchait à la ligne faute de contrebandier: il avait pris, depuis le matin, une tanche et deux ablettes; il me demanda des nouvelles du _Léonidas_ de Pichald et se plaignit des rigueurs de M. Duvicquet: c'était un _fruit-sec_ littéraire de 1826.» * * * * * «Comme je serai dimanche!»--Oui, c'était bien cela!--et cependant je ne partais pas! XV Vers cette époque, la société du noble faubourg fut plongée dans le deuil par la mort d'une jeune et charmante femme, qui unissait (vieux style) toutes les vertus à toutes les grâces. Le R. P. de R....., qui l'avait souvent proposée pour modèle à ses compagnes, pleura et pria sur son cercueil. Jamais le néant des félicités et des vanités humaines ne s'était plus énergiquement révélé que sur ce lit de mort où s'abîmaient de chastes tendresses, un bonheur sans nuage, la beauté d'un ange relevée par la piété d'une sainte, et où s'agenouillaient en sanglotant sous la main de Dieu deux des plus nobles familles de France. Le directeur de notre journal, qui vivotait encore entre deux avertissements et une suspension, m'engagea à payer un tribut d'hommages et de regrets à cette douce et pure mémoire: c'est ce qu'il appelait servir d'interprète à la bonne compagnie. Je n'avais pas, humble gentilhomme de province, l'honneur de connaître madame de la R..... Mais qui eût pu rester insensible à un semblable malheur? Elle cumulait d'ailleurs, de son chef et par son mariage, les deux noms qui parlaient le mieux à mon imagination et à mon coeur: l'un, parce qu'il est demeuré, grâce aux _Maximes_, le plus littéraire de nos grands noms historiques; l'autre, parce que c'était justement celui de ce ministre de Charles X que mon père avait si tendrement et si douloureusement aimé. Je me mis donc au travail, et je puis dire en toute sincérité que, si j'ai écrit dans ma vie une page touchante, ce fut celle-là. J'avais du moins été fidèle au précepte d'Horace, et des larmes tremblaient dans mes yeux, tandis que j'écrivais les dernières lignes. Or voici comment la bonne compagnie récompensa son interprète. Entraîné par l'habitude, par l'association traditionnelle de certains titres et de certains noms, j'avais qualifié de duchesse madame de la R.......d. Elle devait bien l'être un jour, ou plutôt elle l'était déjà, mais pas de la même manière. J'avais donc commis une bévue gigantesque, impardonnable, monstrueuse; le monde auquel je m'adressais aurait amnistié plus volontiers vingt fautes de grammaire et cinquante fautes d'orthographe. Ce fut, de la rue de Lille à la rue de Babylone, un _haro_ universel. Calomnier cette société, transformer ses marquis en imbéciles et ses patriciennes en courtisanes, passe encore! Mais se tromper sur un point aussi grave, avoir l'air d'ignorer ce que doit savoir tout homme _comme il faut_, voilà le fait d'un croquant ou d'un intrus! Celle à qui appartenait en propre le titre de la famille se mit, bien entendu, à la tête des réclamants: c'était, m'a-t-on dit depuis, une femme d'infiniment d'esprit, douée des plus rares qualités de l'intelligence et du coeur: elle ne remarqua pas cependant ce qu'il y avait de tristement puéril à laisser parler l'orgueil nobiliaire sur cette tombe à peine fermée, où la plus brutale des égalitaires venait de souffleter de sa main décharnée toutes les grandeurs et toutes les joies de ce monde: elle ne se dit pas que, les journaux étant, par nature et par état, sujets à se tromper souvent et à mentir quelquefois, un article de journal, né le matin pour mourir le soir, ne pourrait jamais acquérir l'importance d'une pièce officielle ou d'un renseignement authentique. Enfin elle ne se demanda pas, elle si généreuse pourtant et si bonne, s'il était juste, s'il était charitable de rendre en mortifications et en désagréments ce que j'avais essayé de donner en témoignage de respect et de regret. Elle me tança vertement dans une lettre de quatre pages, et exigea une rectification qui ne pouvait lui être refusée; seulement, si je l'eusse rédigée moi-même, ma pénitence eût été trop douce; ce fut mon directeur qui s'en chargea, et il s'en acquitta de façon à mettre mon amour-propre en charpie pour mieux panser la blessure ducale. En somme, le bruit que fit ce petit épisode me fut assez pénible, et je me disais: «George, mon ami, tu n'as que ce que tu mérites; il est temps de te retirer à Gigondas.»--Je savais vaguement que dans plusieurs salons on avait échangé maintes questions sur mes origines et mes antécédents: d'où venait, d'où sortait ce petit monsieur, ce freluquet, qui, afin de se glisser par les portes entr'ouvertes, affectait de prendre parti pour les bonnes causes, et tirait son mouchoir quand le faubourg Saint-Germain pleurait?--Je supposais ingénument que questionneurs et questionnés s'étaient accordés pour conclure que j'étais un pauvre hère, peu au courant des choses du vrai monde et bon à renvoyer dans mon trou, d'où je n'aurais jamais dû sortir. J'étais loin de compte. A peu de temps de là, un de mes amis que vous connaissez bien et qui habite les environs, Sulpice de Prével, reçut la lettre suivante, que lui adressait un Parisien très-spirituel, lancé dans la meilleure compagnie: «J'ai recours à vous[5], mon cher ami, pour m'aider à repousser, au sujet d'un de vos compatriotes et amis,--une de mes connaissances agréables à moi,--des affirmations plus que désobligeantes, contre lesquelles j'ai hier, en certain lieu, protesté avec une extrême vivacité. Voici ce qui m'a été objecté devant vingt personnes: [5] Textuel: On n'invente pas ces choses-là, et elles n'auraient plus de sens, si l'on y changeait une seule syllabe. (_Note de l'auteur._) «Votre ami, le comte George de Vernay» (c'est de moi qu'il s'agit, mesdames!), «n'est pas comte et n'est pas de Vernay: il se nomme Mainviel tout simplement. Son père, qui fut un des septembriseurs les plus violents (_sic_) et qui avait été un des auteurs des massacres de la Glacière, avait _volé_ (_sic_, _sic_,) les papiers de la famille de Vernay, dont il a usurpé le nom ensuite.» «Voilà ce qui m'a été jeté hier à la tête dans un salon par une femme, moitié du monde et moitié police, derrière laquelle j'ai reconnu un lâche drôle avec qui elle vit, que je vous nommerai plus tard, et qui est par parenthèse un obligé de George de Vernay. «J'ai riposté plus que vivement à tout cela, et me suis engagé à confondre ces impostures. «Il va sans dire que George ignore et doit ignorer tout ce triste incident. Si, comme je n'en doute pas, tout cela est mensonge, écrivez-moi, cher ami, une lettre ostensible et signée de vous, qui sera censée une réponse à mes questions et que je lirai tout haut dans ce lieu-là à l'appui de mon dire. «Que si, au contraire, contre toutes mes données, il y avait quelque chose de vrai dans ce qu'on m'a jeté à la tête, dites-le moi dans une lettre que je garderai pour moi seul, n'en prenant que ce que je pourrai produire pour la défense de notre ami. «C'est une querelle politique, au fond, derrière une querelle littéraire. Je vous conterai cela...» Mon ami Sulpice, vous le savez, n'est pas un sot: il était en verve et en _humour_ ce jour-là. Voici ce qu'il répondit à cette singulière épître: «Hélas! mon cher ami, je voudrais pouvoir venir en aide à votre intelligente et courageuse amitié pour le sieur George de Vernay: _sed magis amica veritas_. Loin de contredire les tristes détails dont vous me parlez dans votre honorée du 16 courant, je me vois forcé d'y ajouter. Si la belle dame à laquelle vous avez eu tort de donner étourdiment un démenti appartient réellement à la police, comme vous paraissez le croire, elle sera enchantée, j'en suis sûr, de pouvoir compléter son dossier. «Ce n'est pas le père de George qui a été massacreur de la Glacière et septembriseur, vu que son père, né en 1783, avait huit ans en 91 et neuf ans en 92: mais c'est son grand'père. Ce misérable s'appelait, en effet, Mainviel; il assassina de sa propre main, dans les rues d'Avignon, le marquis d'Aulan, le marquis de Rochegude et l'abbé de Nollac. De plus en plus altéré de sang à mesure qu'il en versait davantage, il prit avec Jourdan _Coupe-tête_ une part active aux massacres de la Glacière; puis il figura au premier rang des septembriseurs, et mourut en 1796, le sang brûlé par la débauche et par le crime. «Son fils, père de George, venait alors d'accomplir sa douzième année. Un vieux parent lui fit donner quelque éducation, à condition qu'il changerait de nom; mais il ne fut pas heureux dans ce changement, ou plutôt bon sang ne peut mentir. Ce malheureux s'appela Castaing; il étudia la médecine, et nous le retrouvons, en 1823, empoisonneur des frères Ballet et exécuté en place de Grève. Il laissait un fils naturel ou même adultérin, qui n'était autre que George. George s'embarqua comme mousse, à bord d'un vaisseau. Un vol dont il fut accusé le fit chasser honteusement; il revint à Marseille vers 1827, et s'affilia à une bande, dite des _Petits Grecs_, qui désola pendant dix-huit mois la ville et les environs. Arrêté en flagrant délit, il dut à son âge le bénéfice des circonstances atténuantes et fut condamné à trois ans de réclusion. Lorsqu'il sortit de prison, on était en pleine Révolution de 1830. George profita de la perturbation générale pour se faire accepter, comme gabier, par un vaisseau de marine marchande. Là, il égorgea tout l'équipage, à commencer par le capitaine et son second. Le drôle espérait pouvoir ainsi s'emparer de la cargaison; mais il comptait sans la tempête, qui le jeta sur des brisants, où il eût infailliblement péri, s'il n'avait été recueilli par la frégate l'_Atalante_, que commandait le comte de Vernay. Il réussit à exciter d'abord la pitié, puis la confiance du comte, qui le prit pour secrétaire. Quelque temps après, ils s'enfonçaient ensemble dans les plaines alors désertes de la Californie, où M. de Vernay s'était chargé d'un voyage d'exploration: que se passa-t-il entre ces deux hommes dans ces sauvages solitudes? Il est facile de le deviner. Sans nul doute George assassina son bienfaiteur et déroba ses papiers. Il avait appris d'ailleurs dans les prisons et dans la société de scélérats comme lui, l'art de fabriquer de fausses pièces, souvent assez bien imitées pour dérouter la justice. Un an plus tard, George se présentait devant notre consul avec un certificat en bonne forme constatant que le capitaine de Vernay était mort du choléra, et avec un acte d'adoption par lequel il lui laissait à lui, George, son nom, son titre et ses biens. Le consul était un homme fort insouciant: il écrivit en France; on ne lui répondit pas; M. de Vernay n'avait pas de famille et passait pour endetté. George put jouir impunément du fruit de ses crimes: pour plus de prudence, il laissa s'écouler huit ou dix ans, fit _per fas et nefas_ une petite fortune, commit indubitablement d'autres assassinats que couvrit l'ombre discrète des forêts vierges, et ne revint qu'en 1848. Une nouvelle révolution l'attendait pour sa bienvenue, et au milieu de ce chaos formidable, personne ne songeait à se demander comment était mort le comte de Vernay. George fut donc de Vernay des pieds à la tête et sans nulle contestation: il se fixa provisoirement dans le midi de la France: il avait contracté en Amérique la passion du jeu, et il trichait d'une manière effroyable. Il fut pris la main dans le sac, à Aix-en-Provence: on étouffa l'affaire, et il partit pour Paris. Il avait toujours eu, non pas un talent d'écrivain, mais une certaine facilité. La vie littéraire le tenta, et une idée machiavélique décida de son choix entre les différents partis. Il crut, l'odieux coquin, qu'en devenant le champion des bonnes doctrines, le défenseur _du trône et de l'autel_, il mettrait hors de contrôle sa position sociale, se ferait universellement reconnaître pour gentilhomme, et dépisterait d'avance les soupçons, dans le cas où quelque oeil curieux essayerait de retrouver la trace de ses antécédents. De là ses exagérations monarchiques, religieuses et morales, ses violences contre les plus grands hommes du dix-huitième siècle et du nôtre; contre Rousseau, Béranger, Balzac, Victor Hugo, George Sand, Voltaire et M. Arsène Houssaye. C'étaient autant de moyens de déguiser l'escroc, le faussaire et l'assassin, fils et petit-fils d'empoisonneur et de meurtrier. Votre lettre, mon cher ami, me prouve que George, _dit_ de Vernay, en sera pour ses frais de rhétorique et que l'on est sur la voie. Seulement il paraît que l'on ne tient encore que la moindre partie de ce tissu de scélératesses et d'infamies. Vous rendrez aux honnêtes gens un véritable service en achevant de renseigner l'édifiante personne dont vous me parlez et son respectable entourage.--Tout à vous, SULPICE DE P...» «_P. S._ Vous vous récrierez peut-être sur l'invraisemblance de quelques-uns des détails que je vous donne. Eh! en quoi sont-ils plus invraisemblables que ceux que vous vous êtes laissé _jeter à la tête_, dans un salon de Paris, en présence de vingt personnes? Si un homme que nous connaissons tous, dont tous nos _anciens_ ont connu le père, l'aïeul et le bisaïeul comme des modèles d'antique honneur et de vertu; si cet homme, qui tient, par alliance ou par lui-même, à vingt des meilleures familles du Languedoc et de la Provence, n'a pu entrer dans la vie littéraire et mettre le pied sur le macadam parisien sans compromettre, non-seulement lui-même, mais les purs et intègres souvenirs de sa race; si de pareils mensonges, que dis-je? des monstruosités pareilles ont pu être dites par une femme sans que toute l'assistance lui crachât immédiatement au visage et la jetât par la fenêtre, que voulez-vous que je vous réponde? Nous autres, pauvres Béotiens de province, nous ne sommes pas à cette hauteur: on contredit la calomnie, on discute la médisance; on ne réfute pas la folie et l'ordure; je n'y puis rien. Allez à la préfecture de police; faites-vous donner le numéro d'inscription de cette femme et de son amant; puis gravez-le sur leur front avec un fer rouge, et chacun alors aura été traité suivant ses mérites. Ce n'est pas _sérieusement_, n'est-ce pas? que vous, homme d'esprit par excellence, m'avez écrit pour être mis en mesure d'opposer un renseignement _précis_ à la parole d'une catin et d'un mouchard? «George ignorera de quelle main est parti ce coup de stylet empoisonné, qui, Dieu merci! a porté dans le vide; mais je ne vous promets pas de ne jamais lui révéler ce qui a pu être dit impunément à son sujet, devant vingt personnes, par une femme d'un monde quelconque, dans un de ces salons dont il ne se méfie pas assez. Il faut, au contraire, qu'il le sache: il faut qu'il connaisse le fond de ce cloaque dont il n'a sondé que les bords. Ce _triste incident_, comme vous l'appelez, le décidera peut-être à s'arracher à des séductions qui coûtent cher, et à venir reprendre avec nous notre bonne et loyale vie de province, où l'on s'ennuie quelquefois, où l'on n'a pas toujours de l'esprit, mais où le fils du comte de Vernay, de noble et pieuse mémoire, ne passera jamais, je vous en réponds, pour le fils d'un septembriseur ou d'un massacreur de la Glacière.» Sulpice avait deviné juste. Quelques mois plus tard, lorsqu'il m'envoya, sans m'en désigner l'auteur, l'étrange lettre que j'ai transcrite, la sensation que j'en éprouvai fut décisive. L'idée que les haines excitées par mes écrits faisaient rejaillir leur bave, leur fiel et leur boue jusque sur cette mémoire paternelle dont j'étais fier et qu'entouraient, après trente ans, les respects de tout un pays, cette idée me fut mille fois plus horrible que les injures et les déboires où j'étais seul en cause: Ursule triompha; le lendemain nous étions partis pour Gigondas. XVI La vanité est si bien ancrée dans le coeur de l'homme, et même de l'homme de lettres, que la mienne cherchait une indemnité dans cette abdication volontaire et cette retraite à la campagne. Je me rappelais complaisamment Dioclétien plantant des laitues, Charles-Quint réglant des horloges et gouvernant un couvent: je ne croyais pas pousser bien loin la similitude; mais ces illustres exemples me consolaient. Par suite d'un de ces partis extrêmes où se complaisent les imaginations vives, il me semblait que plus la civilisation raffinée m'avait fait subir de chagrins et de mécomptes, plus la vie littéraire m'avait montré l'espèce humaine sous ses aspects méchants ou perfides, plus aussi j'allais trouver dans les moeurs rustiques d'innocence, de sécurité et de douceur. Aspirer à pleins poumons l'air vif et pur de mes montagnes, me rasséréner dans la solitude, dans une intime familiarité avec les beautés de la nature, faire un peu de bien autour de moi pour donner un but sérieux et utile à mon oisiveté contemplative, tel fut le programme de ma nouvelle existence. Dans les commencements, tout alla bien: on était à la fin de septembre, c'est-à-dire à la plus belle saison de notre Midi. Je ne me lassais pas de mes promenades à travers ces délicieux paysages qui se déroulent comme une immense corbeille aux pieds du Ventoux, et auxquels il ne manque que des auberges, un Guide Joanne et le lointain pour rivaliser avec la Suisse. La température était douce, le ciel bleu, les couchers de soleil magnifiques. Chaque arbre commençait à prendre sa teinte particulière: ces belles teintes d'automne, plus réjouissantes à l'oeil du paysagiste que la pâle et uniforme verdure du printemps. J'avais un chien, qui, bien différent de mes confrères les lettrés, me rendait le bien pour le mal, une caresse pour un coup de pied. Je chassais, et, comme je voyais très-peu de gibier et n'en tuais jamais, je rentrais chez moi avec plus d'appétit que de remords. Chaque jour, j'avais le plaisir de faire dans ces sites agrestes et solitaires quelque nouvelle découverte qui était bien mienne, car il n'y avait là ni Anglais ni touriste pour me la disputer. Ces découvertes n'étaient pas les seules: afin de ne pas rester tout à fait désoeuvré, je me mis à relire mes auteurs classiques, détail singulièrement négligé dans notre vie d'improvisation et de fièvre, dont les limites littéraires ne vont guère que de Lamartine à M. About, comme son parcours matériel ne va que du boulevard du Temple à la Madeleine. Je ne tardai pas à _découvrir_ qu'il y avait peut-être plus d'esprit dans _Gil Blas_ que dans les _Mariages de Paris_; que la prose de Pascal, de Fénelon, de la Bruyère, bien que moins imagée que celle de MM. Théophile Gautier et Paul de Saint-Victor, pouvait en balancer les mérites; que ce pauvre Boileau lui-même ne manquait pas de bons sens; qu'on pouvait lire Racine, même après Victor Hugo, et qu'il n'était pas impossible que, pour le naturel et le charme, madame de Sévigné fût préférable à madame de Girardin. En somme, il y eut là pour moi quelques semaines de bien-être intellectuel et physique, pendant lesquelles ni Virgile, ni Gessner, ni Florian, ne me parurent avoir surfait les délices de la vie champêtre et la pureté des moeurs pastorales. J'avais réappris par coeur le _O fortunatos nimium_... et je le récitais aux échos de nos charmantes collines de Flassan et de Gigondas. Bientôt, pourtant, je crus m'apercevoir qu'il y avait quelque chose qui me gâtait un peu la campagne: ce quelque chose, c'étaient les campagnards. Je ne vous étonnerai pas si je vous dis que ma longue absence et mon exclusive préoccupation de littérature avaient introduit dans mon très-modeste domaine une foule d'abus qui se traduisaient soit en pertes d'argent, soit en désagréments de toutes sortes. Ici, c'était un fermier à figure patriarcale qui, sous prétexte qu'il cultivait de père en fils _mon_ carré de terre, avait fini par le regarder comme sa propriété et cessait depuis longtemps d'en payer la rente. Là, c'était un paysan à l'air candide qui avait pris la douce habitude de cueillir chez moi de l'herbe pour ses bestiaux, du bois pour son ménage, des légumes pour son pot-au-feu, de la _feuille_ pour ses vers à soie, et qui demeurait stupéfait quand je lui demandais sur tout cela mon droit de propriétaire. D'honnêtes cultivateurs, de naïfs villageois, des femmes, des enfants, allant travailler à leurs champs, avaient trouvé tout simple d'abréger leur itinéraire en passant par mon avenue, par mon chemin, sous mes fenêtres, et jusque dans mon jardin, où les haies vives étaient mortes et où un joli petit sentier avait été peu à peu tracé à travers mes plates-bandes: si bien que, tous les matins, avant l'aurore, nous étions réveillés par un affreux bruit de charrettes, avec accompagnement de jurons, et que je ne pouvais entr'ouvrir mes croisées ou mettre le nez à ma porte sans voir un gros bonhomme trottinant sur son âne le long de mes marronniers, une vieille femme, dans un costume non prévu par Greuze, butinant son fagot dans mes allées, ou des marmots joufflus, mais malpropres, piétinant dans mon ruisseau, se roulant sur mon pré, grimpant sur mes arbres, et ramassant par distraction mes poires et mes abricots. Ma soeur Ursule, rentrée dans son élément, dressait l'inventaire des abus à réformer, des chiffres à rétablir sur leur véritable base. Je ne sais pourquoi ces réformes m'effrayaient encore plus que les abus ne m'étaient désagréables. Il était clair que mon absence et mon insouciance me faisaient perdre un bon quart de mon revenu, c'est-à-dire un millier d'écus; mais ces mille écus représentaient pour moi d'interminables discussions où j'avais la certitude de n'être pas le plus fort. A ce premier ennui s'en joignit un autre: comme les paysans me rencontraient souvent me promenant un livre à la main, ils en conclurent que j'étais avocat. Dès lors, tous les recoins de ma vallée de prédilection, tous les replis de ces collines, tous les bouquets d'arbres de ces bois, devinrent, à mes dépens, des cabinets de consultation. Au moment où j'en étais au plus bel endroit de mes rêveries, de mes contemplations ou de mes lectures, je voyais tout à coup surgir devant moi un grand gaillard qui m'abordait en se grattant la tête et me narrait verbeusement comme quoi on lui avait fait tort, dans la succession de son beau-père, d'une somme de trois francs cinquante centimes; comme quoi le percepteur le forçait de payer l'impôt d'une parcelle de terrain qui n'était plus portée sur le cadastre, ou comment le maire voulait lui faire enlever son fumier, qu'il s'était habitué à manipuler dans la rue. La situation ne tarda pas à se dessiner d'une façon plus précise. Le maire exerçait ses fonctions depuis dix ans, ce qui veut dire qu'il avait à peu près autant d'ennemis qu'il existait de maisons dans le village. Moi absent, nul n'avait osé lever l'étendard de la révolte; car le paysan est, avant tout, circonspect, et il supporte patiemment tous les déboires tant qu'il a peur; mais mon arrivée donna le signal d'un déchaînement universel, et ce fut à qui me dénoncerait le tyran de Gigondas. Simon Breloque,--c'était le nom du redouté magistrat,--était un oppresseur, un persécuteur, un pacha, exerçant son autorité à la turque, et traitant ses administrés comme un vil bétail. Il ruinait la commune par des dépenses insensées que lui suggérait une vanité féroce: il avait voulu mettre Gigondas sur le pied d'un chef-lieu de canton, avoir une plantation d'arbres verts, des rues praticables, une horloge, un garde champêtre habillé à neuf, un hôtel de ville et trois réverbères. Pour subvenir à ces prodigalités, il aliénait les bois communaux, molestait les troupeaux, écrasait le pauvre monde et multipliait les centimes additionnels. Quiconque faisait mine de lui résister était sûr d'attraper, dans les trois mois, quelque bon procès-verbal qui lui coûtait gros et l'humiliait devant ses concitoyens. Aussi les projets les plus audacieux commençaient-ils à bouillonner dans ces cervelles villageoises. On parlait de tirer des coups de fusil, de se barricader dans ses maisons, de se transporter en masse à la sous-préfecture et de demander la tête du maire. Puis on me prenait par l'amour-propre, exactement comme s'il se fût agi pour moi d'une lutte contre le _Siècle_ ou le _Figaro_. Simon Breloque disait publiquement qu'il était plus riche que moi, que son vin était meilleur que le mien, qu'il avait plus d'influence que je n'en aurais jamais, que sa maison, placée au point culminant du village, était le véritable château, et qu'il se faisait fort de prouver que quatre platanes, considérés de temps immémorial comme miens, appartenaient à la commune. Ces propos, sans m'émouvoir beaucoup, m'agaçaient les nerfs, et je reconnus là, pour la centième fois, combien l'homme, même le plus fier des prétendues supériorités de son esprit, s'accoutume vite au rétrécissement de son cadre et y ajuste aisément, en miniature, les passions qui l'agitaient sur un plus grand théâtre. Simon Breloque devint à mes yeux quelque chose comme un Gustave Planche ou un Sainte-Beuve en écharpe tricolore. C'était, en réalité, un paysan enrichi dans l'exploitation d'une _périère_ qu'il avait eue presque pour rien et qui avait fourni d'excellentes pierres aux constructions du voisinage: il possédait les qualités et les défauts de l'emploi: actif, intelligent, énergique, mais dur, méprisant pour les pauvres diables qui n'avaient pas su s'enrichir, et les accablant de son luxe, qui consistait à manger des canards et des lapins pendant qu'ils mangeaient des haricots. Son argent d'abord, puis la bonne chère, et enfin les dignités municipales, lui avaient porté à la tête. J'aurais dû l'étudier comme un type: ma sottise fut de l'accepter comme un rival et un adversaire. Au bout de six mois, employés à cette guerre d'observation, une idée grotesque, impossible, logique pourtant, s'empara de mon esprit et n'en délogea plus. Il fallait à tout prix renverser Simon Breloque, qui, le dimanche, à la messe paroissiale, prenait décidément des airs trop superbes en s'installant dans le banc de la mairie et en me voyant relégué sur une chaise dans une obscure chapelle. Comment le remplacer? Les plaignants abondaient à Gigondas, mais les capacités manquaient. Ceux des habitants qui savaient lire et écrire (il y en avait cinq ou six) étaient conseillers municipaux; ils passaient pour avoir subi la délétère influence de Simon Breloque, qui en avait fait des suppôts d'arbitraire, aussi souples que les sénateurs (romains) sous les empereurs. Pour triompher de cette oligarchie villageoise, il était nécessaire de frapper un grand coup, de mettre en avant un nom sans réplique, et moi seul, à quatre kilomètres à la ronde, étais capable de mener à bien cette difficile entreprise. Voilà du moins ce que me disaient mes flatteurs; je n'avais pas l'air de les comprendre, mais je les laissais dire. De là à me laisser persuader et à envisager sans terreur, dans un avenir possible, la succession de Breloque me tombant sur les épaules et me ceignant les reins, il n'y avait qu'un pas: ce pas fut franchi. Mon sous-préfet, homme d'esprit, fut enchanté de l'idée de compter parmi ses maires de village un membre de la Société des gens de lettres; il pensa peut-être que la gravité administrative prévaudrait en moi sur ce naturel frondeur, incorrigible chez les vieux journalistes. Je fis bien quelques façons; mais, encore une fois, il y avait là quelque chose qui sentait le Dioclétien, le Charles-Quint, le Denys de Syracuse, et qui ne me déplaisait pas. Je n'avais pas voulu être le second à la _Revue des Deux Mondes_; j'allais être le premier de mon village: César n'eût ni mieux dit ni mieux fait. Bref, après quelques délais indispensables pour obtenir poliment la démission de Breloque, je fus nommé maire de Gigondas. Ici je vous demande la permission d'ouvrir une parenthèse, afin de vous dire quelques mots des deux sujets dont notre littérature a le plus abusé et qui m'impatientent le plus quand je les vois revenir dans les oeuvres contemporaines; le _moi_ et l'argent: mais ces quelques mots sont nécessaires à la suite de mon récit. Nous avions, Ursule et moi, à peu près douze mille francs de rente, ce qui nous suffisait pour vivre à Paris, mais sans faire la plus légère économie. On liait, comme on le dit, les deux bouts; rien de plus. Or je songeai, en revenant à Gigondas, que nous allions y mener un train de princes avec une dépense annuelle de six mille francs, et qu'après deux années de ce système économique nous aurions devant nous une année de revenu que nous pourrions affecter à un grand voyage en Italie et en Terre-sainte; objet des désirs passionnés, mais sans espoir, de ma bonne et dévote Ursule. Je voulais lui en faire la surprise, et ç'avait été là un des motifs qui m'avaient décidé à cette courageuse retraite. Ceci posé, je reprends ma narration. L'allégresse des habitants de Gigondas, en apprenant la chute de Simon Breloque et ma nomination, ne connut pas de bornes: ce fut du délire, et je pus boire à longs traits à la coupe fragile de la popularité. Le jour de mon installation restera à jamais gravé en lettres d'or dans les fastes de la commune. Quatre arcs de triomphe enguirlandés et pavoisés, avec des inscriptions inspirées par la circonstance, furent dressés sur mon passage. Dès le matin, des boîtes annoncèrent, par leurs détonations triomphales, qu'une grande journée venait de se lever sur Gigondas. Tous les yeux versaient des larmes de joie; toutes les bouches criaient _Vive M. le Maire!_ A la grand'messe, qui fut chantée par les choristes de la paroisse et accompagnée par deux violons, une clarinette, un tambourin et un ophicléide du chef-lieu de canton, je crus vraiment qu'on allait m'encenser et glisser mon nom dans le _Domine salvum fac_. Je fis ce que m'imposaient mes nouveaux devoirs dans ces moments solennels. J'offris un pain bénit gigantesque, confectionné par le meilleur pâtissier de la ville voisine. Ensuite les chantres et les musiciens trouvèrent, au sortir de la messe, dans le jardin du curé, une table chargée de rafraîchissements substantiels. Mais fallait-il abandonner aux horreurs de la faim et de la soif les gosiers moins bien traités par la nature, les déshérités du plain-chant et de la clarinette? Non. On mit des rallonges, on en mit beaucoup, et bientôt tout le village put prendre part à ces agapes fraternelles où l'on mangeait, où l'on buvait d'autant plus que l'on était plus enthousiaste et plus heureux. La soirée ne fut pas moins belle. On improvisa un bal sur ma prairie, au grand déplaisir d'Ursule, qui n'aimait pas la danse et qui calculait que le regain allait être détruit d'avance sous les pieds légers des danseurs. Mais ce fut à peine un petit nuage dans ce jour radieux. Les _vivat!_ les cris de joie, éclataient avec une furie toujours nouvelle et desséchaient ces robustes poitrines qui se réconfortaient par des libations incessantes. D'immenses galettes, des gâteaux de Savoie, de fabuleux jambons, des pâtés homériques, de colossales brochettes de dindes et de poulets, s'étalaient sur des tréteaux rustiques. On défonçait des tonneaux de bière. Le punch flambait à droite, le vin de Tavel circulait à gauche; les estomacs délicats se contentaient de curaçao et de limonade gazeuse. Au coucher du soleil, les populations environnantes, attirées par la rumeur publique et l'électricité des joies populaires, accoururent en foule, et j'eus l'orgueilleux bonheur de posséder quatre mille enthousiastes, quatre mille admirateurs, quatre mille convives au lieu de cinq cents. A neuf heures, un transparent à mon chiffre illumina ma façade et fut le signal d'un splendide feu d'artifice; des verres de couleur, des lampions en astragales, serpentèrent le long de ma grille et scintillèrent à travers le feuillage. Des fusées, saluées par d'enivrantes clameurs, montèrent dans l'espace et firent pâlir les étoiles. Là il y eut encore un de ces petits accidents que la Providence se plaît à mêler aux triomphes de ce monde, pour nous avertir de leur fragilité. Une fusée mal éteinte tomba sur un banc de paille et y mit le feu. Le propriétaire se désolait; je le rassurai en lui déclarant que le dommage était tout naturellement à ma charge. Ce trait de générosité se communiquant de proche en proche, mit le comble à l'ivresse générale: on cria plus fort que jamais; on me donna une quinzaine de sérénades; on chanta; on dansa des farandoles et des rondes; on monta sur les chaises; on en cassa quelques-unes; on mangea de nouveau, on but encore; on trouva, pour célébrer les vertus de M. le maire, des _ut dièze_ inconnus à Tamberlick. Enfin, à minuit, comblé de félicité et de migraine, brisé d'émotion, saturé de courbature, je dis adieu à mon peuple, qui chantait et buvait toujours. Je me couchai, et je rêvai que le brigadier de la gendarmerie m'amenait, pieds et poings liés, MM. Taxile Delord, Assolant et Ulbach, et les forçait de crier _Vive M. le Maire!_ Le lendemain, il fallut payer la carte de cette allégresse: en voici à peu près les chiffres: Pain bénit 20 fr. Buis et rubans pour les arcs de triomphe 25 Honoraires des musiciens 40 Déjeuner des musiciens, des chantres et de leurs amis, invités par môsieu le maire 95 Pâtisseries 130 2,000 bouteilles de bière, à 50 c. pièce 1,000 1,000 litres de vin de Tavel, à 50 c. id. 500 Curaçao, rhum et liqueurs fines 275 Rôtis divers pour les invités de môsieu le maire 360 Lampions et verres de couleur pour illuminer môsieu le maire 80 Feu d'artifice pour le triomphe de môsieu le maire 120 Limonade gazeuse pour les dames 50 Pain 15 Bons distribués aux indigents 150 Prix estimatif d'un banc de paille incendié par une fusée de môsieu le maire 600 ----------- TOTAL 3,460 fr. On m'avait fait grâce des centimes. Nous disons trois mille quatre cent soixante francs, c'est-à-dire plus d'un trimestre de notre budget parisien. J'inaugurais assez mal mon système économique, mais j'étais le plus fêté, le plus acclamé, le plus triomphant, le plus populaire, le plus glorieux des maires de village. XVII Savez-vous quel est le plus grand ennemi de ces journées pures, radieuses et triomphales, comme le fut celle de mon installation? C'est le lendemain. J'eus un lendemain; hélas! j'en eus même plusieurs: et voyez l'influence de ma prédestination! Ce fut par la littérature que mes tribulations commencèrent: ma première persécutrice fut Marguerite de Bourgogne. Ceci mérite explication. A peine établi dans ma dictature municipale et rustique, j'avais fait maison nette. C'est l'usage en pareil cas, et les royautés qui commencent sont obligées de satisfaire à la fois les ambitions et les rancunes de ceux qui veulent les places contre ceux qui les ont. Ceci avait même donné lieu à un singulier quiproquo pendant la période d'irritation populaire qui s'était terminée par la chute de mon prédécesseur. Un paysan peu lettré étant venu me dénoncer un des innombrables abus qui exaspéraient la population, je lui avais répondu d'un air superbe: «Que Simon Breloque ne m'échauffe pas la bile! s'il en fait trop, j'irai voir le sous-préfet, et je balayerai les écuries d'Augias!» A ces derniers mots, le paysan me contempla avec une expression de stupeur que je ne remarquai pas d'abord. Or, justement, il y avait dans la commune un petit fermier qui s'appelait Auzias, nom assez commun dans le Midi. Cet Auzias possédait une écurie comme tous les cultivateurs quelque peu aisés. Mon propos lui fut redit, et l'agita si terriblement, qu'il passa deux nuits sans fermer l'oeil. Le surlendemain, il vint me trouver, un énorme balai à la main, et me dit confidentiellement: «Monsieur, si vous trouvez mon écurie malpropre, ayez la bonté de me le dire; mais ne me faites pas l'affront de la balayer vous-même.» Quoi qu'il en soit, je congédiai entre autres le garde champêtre, qui m'avait été signalé comme l'âme damnée de mon prédécesseur, et qui, trois mois auparavant, avait dressé un procès-verbal contre l'oncle d'une de mes servantes. Il fut impitoyablement sacrifié à mes ressentiments domestiques. En même temps j'écrivis à M. le préfet pour lui demander un garde champêtre qui fît honneur à ma commune, un garde qui ne ressemblât pas au premier venu. Je ne fus que trop bien servi. Quelques jours après, au moment où nous venions de régler, mon adjoint et moi, les économies sévères à introduire dans notre budget, nous vîmes entrer un grand gaillard de cinq pieds huit pouces, maigre, nerveux, découplé, évidé comme un chien de chasse, et dont la tête semblait avoir été moulée dans une poire à poudre. Il arrivait droit de la préfecture pour exercer à Gigondas les fonctions de garde champêtre, et m'exhiba ses papiers, qui étaient en règle. Il se nommait Jacques Cauvin: je lui adressai sur ses antécédents quelques questions auxquelles il répondit avec un sourire de satisfaction intérieure. Il avait été successivement zouave, marchand de bretelles, geôlier d'une maison centrale, décorateur, pître dans une troupe de saltimbanques, bedeau dans un temple protestant, chanteur ambulant, grande _utilité_ à Carcassonne, et agent de police. A son tour, il s'informa des avantages de son nouveau poste, et, quand je lui dis que nous ne donnions que quatre cents francs de traitement, son visage piriforme exprima un dédain ineffable. Il me regarda comme le cocher de M. de Rothschild regarderait l'impertinent qui lui offrirait une place de palefrenier. Cependant il parut se résigner, et je ne tardai pas à avoir le secret de cette résignation méritoire. A peine mon adjoint fut-il sorti, que Jacques Cauvin me prit à part, et, se mettant au port d'armes, m'avoua, avec une sérénité qui prouvait la puissance de l'habitude, que toutes ses hardes, nippes, draps, linge, vêtements, étaient au mont-de-piété à Avignon, et qu'il ne lui restait plus absolument que ce qu'il avait sur le corps; que, de plus, il devait à un cabaretier d'Orange une somme de cent quarante-cinq francs, et que, pour garantir sa créance, le tavernier avait eu l'inhumanité de retenir en gage la femme dudit Cauvin, plus une bague en brillants, souvenir de leur mariage (Cauvin paraissait regretter beaucoup la bague); enfin quelques petites dettes criardes, contractées pendant une longue maladie de son épouse (ici une larme d'attendrissement), élevaient le chiffre total de son passif à six-cent quatre-vingts francs: faute de cette modique somme, Cauvin était obligé de renoncer aux fonctions publiques et de retomber dans ces professions aventureuses où la dignité de l'homme et de la femme reste rarement intacte. Si, au contraire, je lui avançais ces quelques centaines de francs, d'abord Cauvin s'obligeait religieusement à me les rendre sur ses économies futures; puis il dégageait ses nippes, sa bague, sa femme; il payait ses dettes jusqu'au dernier sou, et, pénétré de reconnaissance, il donnait, en sa personne, à la commune de Gigondas et à son maire un garde champêtre comme on n'en avait jamais vu. Je fus atterré! J'avais encore dans ma poche le compte des frais de mon ovation; ma soeur Ursule s'était récriée, remarquant, non sans raison, que, si nous allions de ce train-là, nos vignes, nos prés et nos moissons ne tarderaient pas à s'envoler dans un pli de mon écharpe. Ce nouvel impôt forcé, conséquence logique de mes grandeurs, m'ouvrait une de ces perspectives vagues, qui n'en sont que plus effrayantes. Mon premier mouvement fut négatif. D'autre part, pourtant, me convenait-il que mon garde champêtre fût un pensionnaire du mont-de-piété? Était-il de ma dignité que cet homme pût dire, en s'en allant, qu'il avait compté sur le maire de Gigondas et que le maire de Gigondas n'avait pas eu d'entrailles? Était-il moral de le tenir séparé de sa femme et de sa bague? Premier magistrat de la commune, n'avais-je pas charge d'âmes? Ne serait-ce pas pour moi un éternel remords si je rencontrais, un jour de foire, sur un vil tréteau, devant la tente d'un banquiste, Jacques Cauvin, en costume de paillasse ou de queue-rouge, subissant une grêle de calembours et de coups de pied? Ces réflexions me désarmèrent: je vidai mon tiroir, tout en me disant que mes plus besoigneux confrères de la république des lettres ne m'avaient pas emprunté en dix ans ce que cet ex-zouave me coûtait en un jour. Je joignis à mon bienfait une remontrance paternelle que Cauvin écouta avec la componction la plus édifiante, et son service commença. Je fus, à cette époque, obligé de m'absenter pour quelques jours: à mon retour, je trouvai sur mon passage des figures horriblement allongées et sur ma table une liasse de procès-verbaux qui n'attendaient que ma signature. Voici ce qui était arrivé: Cauvin, regardant son traitement fixe comme indigne de ses talents, avait résolu d'y suppléer par le casuel. Les plus minces délits, les contraventions les plus impalpables, étaient devenus pour lui matière à procès-verbal et couchés sur papier timbré. Pour grossir le chiffre de ses bénéfices, Cauvin, à cette heure douteuse qui n'est pas encore la nuit, mais qui n'est plus le jour, était allé se poster sur la grande route qui passe derrière le village; et là, tout voiturier ayant oublié, comme le singe de Florian, d'allumer sa lanterne, tout charretier endormi sur son véhicule, tout berger laissant une de ses brebis s'égarer dans le champ voisin, étaient immédiatement arrêtés, appréhendés, interrogés, condamnés. Mon adjoint ayant formellement refusé de contre-signer ces _verbaux_, c'est à moi que Cauvin avait réservé l'honneur de livrer les coupables à la justice; et quels coupables! deux marguilliers, trois conseillers municipaux et le cousin de l'adjoint. Aussi, dans quel état de consternation ma pauvre commune de Gigondas se présentait à mes regards effarés! une terreur morne avait succédé aux espérances éveillées par ma nomination. On s'abordait en tremblant; les tourterelles se fuyaient; le café était désert. Cauvin ayant organisé, disait-on, une police secrète, chacun se méfiait de son voisin comme d'un dénonciateur: les femmes mêmes se taisaient. Le mot sinistre de prison circulait de bouche en bouche. On se serait cru à Venise au plus formidable moment du conseil des Dix. Quant à moi, je n'avais fait qu'un saut du Capitole à la roche Tarpéienne. J'étais devenu en quelques semaines plus impopulaire que mon prédécesseur. «Que nous sert, disait-on, d'avoir pour maire un _bonhomme_ (bonhomme, un membre de la Société des gens de lettres!), si nous sommes opprimés, ruinés, persécutés, emprisonnés par le garde champêtre!» Cette fois je me mis en colère. Je fis venir Cauvin, et je lui infligeai une verte semonce. Il me répondit sans se déconcerter qu'il faisait son devoir et que tout le monde peut-être ne pourrait pas en dire autant. Puis, comme sa réponse m'exaspérait encore plus, le drôle me déclara, toujours avec le même sang-froid, qu'il ne pouvait pas vivre, lui et sa femme, avec ses quatre cents francs de traitement, et que je devais, par conséquent, trouver tout simple qu'il essayât de battre monnaie ailleurs. J'éclatai. --Mais, malheureux, osez-vous bien me parler encore de ces éternels quatre cents francs? Je vous en ai donné sept cents pour payer vos dettes: vous m'avez soutiré du bois, de l'huile, du blé, des légumes; je paye votre logement: bref, dans un mois, vous m'avez coûté près de mille francs; douze mille francs par an! il me semble que ce n'est pas mal pour un garde champêtre! Savez-vous, misérable, que les députés au Corps législatif n'en ont pas autant, et ils sont cependant l'élite de la nation, les élus du suffrage universel, les défenseurs des libertés publiques!... J'étais furieux. --Puisque monsieur le maire, qui est si bon, se fâche contre moi, me dit tout à coup Cauvin avec un mauvais sourire, c'est qu'il aura été influencé par monsieur le curé. --Monsieur le curé!... --Oui, et, pas plus tard que demain, j'irai le dénoncer à l'évêché... Je dirai qu'il s'est fait jouer la _Tour de Nesle_... Celte fois je crus Cauvin tout à fait fou, et je me préparais, de peur d'un malheur, à lui faire rendre sa plaque et sa carabine, quand mon adjoint m'expliqua cet inexplicable mystère. Pendant les premiers jours de sa lune de miel avec la commune, Cauvin, ci-devant zouave et comédien ambulant, s'était amusé à déployer ses talents devant un auditoire peu blasé en fait d'émotions dramatiques. Les représentations avaient lieu chez l'adjoint lui-même, lequel était très-lié avec le curé. Celui-ci, jeune prêtre d'une vertu austère, d'une piété presque ascétique, avait une candeur d'enfant. Irlandais d'origine, naturalisé Français et élevé au séminaire de Sainte-Garde, jamais il n'avait entendu parler ni de la pièce de MM. Dumas et Gaillardet, ni même du très-apocryphe épisode que ces messieurs ont dramatisé à leur façon. Or, un soir que le curé se chauffait les pieds à un bon feu de fagots d'olivier chez son ami l'adjoint, Cauvin avait annoncé qu'il allait leur jouer la _Tour de Nesle_. Ces mots magiques avaient excité la curiosité générale, et tous les habitués de la _veillée_ étaient accourus pour prendre leur part de la fête. Cauvin avait une manière de jouer la _Tour de Nesle_, qui en atténuait singulièrement les énormités historiques et morales. D'abord il jouait à lui tout seul ce drame, qui ne compte pas moins de vingt-deux acteurs. Ensuite il le réduisait à une scène, que sa prose et surtout son accent rendaient incompréhensible. Il se faisait attacher à une chaise, sur un tas de paille fraîche, au milieu de la salle; puis sa femme, laide et noire à faire peur, arrivait avec un papier et une chandelle. Elle figurait la reine Marguerite de Bourgogne. Cauvin-Buridan lui tenait à peu près ce langage: --Margaritou, zé vè té raconter une pétite histoire: Té souviens-tu dé ton papa, lé duc Robert? C'était zun vieillard bien respectable, qué zé bien souvent révu én sonze; car zé l'étranglai pour té faire plésir, fiçue coquine!... Ainsi de suite: c'est ce que Cauvin appelait la grande scène de la prison: les villageois n'y avaient vu que du feu, et le curé n'y comprit absolument rien. N'importe! Tout en estropiant les phrases de M. Gaillardet, Cauvin gardait par-devers soi un fonds de méchanceté diabolique, et il ne lui en fallait pas davantage pour échafauder là-dessus tout un système de dénonciation contre mon brave curé. Le lendemain matin, au petit jour (on était en plein mois de décembre), je partis tout grelottant pour l'évêché, afin de prévenir les effets de cette incroyable accusation. Mais le drôle m'avait devancé, et, quand j'ouvris la porte du secrétariat, un irritant spectacle frappa mes regards: Cauvin, en grande tenue, orné d'un képi et d'un baudrier dont je lui avais fait cadeau, déclamait et gesticulait devant les deux grands vicaires, entremêlant aux formules de sa dénonciation les tirades de son rôle: --Oui, messieurs, aussi vrai que zé suiz un bon catholique, môsieur le curé dé Gigondas il sé fé zoué la _Tour de Nesle_, une pièce ous'qu'on parle très-mal de la rélizion et des reines de France... «C'était zun vieillard bien respectable qué zé bien souvent revu en sonze: car zé l'étranglai pour té faire plésir, fiçue coquine!» Les deux grands vicaires, vieux et infirmes, n'avaient plus la force de faire taire cet énergumène, qu'ils croyaient échappé des petites-maisons. Je me précipitai comme une trombe. --Misérable! m'écriai-je à demi suffoqué de colère, sortez, sortez à l'instant... Messieurs, pardon... je vous expliquerai... je suis le maire de Gigondas... Ce scélérat... mes bienfaits... C'est moi qui lui ai donné ce képi... La _Tour de Nesle_!... Ce n'est pas vrai... M. le curé est innocent comme l'enfant qui vient de naître... C'est ce Buridan... non, ce Cauvin, non, ce Mélingue, non, cette Marguerite de Bourgogne... Mais, malheureux, sortiras-tu, à la fin?... Mon apparition, au lieu de rassurer ces pieux vieillards, acheva de les terrifier: ils se demandaient s'ils avaient affaire à deux fous au lieu d'un, et si la commune de Gigondas était une ménagerie. Quant à Cauvin, il ne bougea pas, et me répondit effrontément: --Monsieur le maire, ici vous n'êtes pas plus que moi: c'est à ces messieurs à me dire si je dois sortir. La colère décuplait mes forces; la porte du secrétariat était encore ouverte: d'un bond je m'élançai sur Cauvin, qui me faisait face; je le retournai comme une omelette, et, lui allongeant le plus beau coup de pied qu'il eût jamais reçu dans sa carrière dramatique, je le jetai dehors. Il ne perdit pas la tête (ce n'était point à la tête que je l'avais frappé): entr'ouvrant la porte, et passant au travers son visage perpendiculaire, il dit en accentuant chaque syllabe: --Coups et outrages à un agent de la force publique dans l'exercice de ses fonctions: délit prévu par la loi. Puis il referma la porte. On eut pitié de moi; on poursuivit Cauvin dans la cour de l'évêché; on le ramena: hélas! ce moment de vivacité, comme il l'appela par un euphémisme ironique, avait complétement changé nos situations respectives: de créancier de Cauvin j'étais devenu son débiteur. L'affaire fut arrangée, grâce à l'intervention amicale des témoins de cette étrange scène: on chiffra le coup de pied; quand j'en eus soldé le compte, quand j'eus congédié Cauvin, dont j'obtins le renvoi, quand j'eus payé les nouvelles dettes qu'il laissait à Gigondas, quand j'eus derechef dégagé sa bague et sa femme et mis un peu d'argent dans sa poche, il se trouva que cette unique représentation de la _Tour de Nesle_, à laquelle je n'avais pas assisté, me revenait au même prix que trois cent soixante-cinq stalles du théâtre de la Porte-Saint-Martin au beau temps de Bocage et de mademoiselle Georges. C'était un peu cher. XVIII A présent, veuillez me permettre une petite description préliminaire, que je crois indispensable à la clarté de mon récit. Le village de Gigondas, situé ou plutôt perché sur une colline argileuse dont il occupe le point culminant, domine une plaine fertile et riante qu'arrose la jolie rivière de l'Ouvèze. Ma maison, que mes flatteurs seuls appellent un château, est tapie, tout au bas de la côte, sous des massifs de marronniers et de platanes. Ce petit coin de terre offre en miniature le contraste des pays de plaines et des pays de montagnes. En bas, tout est fraîcheur, verdure, eaux jaillissantes, gazouillements d'oiseaux, luzernes fleuries, ruisseaux caressant l'herbe des prés et les iris aux longs corsages; en haut, des rochers, des cailloux, des _safras_, la stérilité, la sécheresse, des landes incultes, de maigres _garrigues_, quelques épis de seigle, quelques pieds d'olivier croissant péniblement sur un sol avare. Ce plateau aux aspects mélancoliques s'étend jusqu'à la grande route et va rejoindre d'autres collines non moins pauvres, où des troupeaux affamés cherchent le thym et le serpolet. Gigondas, groupé sur ce plateau, serré derrière sa vieille église, communique avec la plaine par une rampe très-roide qui monte en zigzag jusqu'à l'entrée du village et fait le désespoir des charretiers. Quand arrive la saison des foins ou celle des moissons, c'est pitié de voir de malheureuses bêtes,--c'est des chevaux que je parle,--essoufflées, haletantes, ruisselant de sueur, gravir cette pente formidable sous une grêle de cris et de coups de fouet, et plier sous le poids de leurs charrettes chargées de fourrage ou de blé. Tous les ans quelque catastrophe lamentable, un cheval abattu, un paysan blessé, un âne assommé sur place, un attelage roulant avec fracas le long du précipice, vient mettre à l'épreuve cette résignation villageoise que l'on pourrait appeler le stoïcisme de la routine. Mais ce qu'il y avait de plus pénible pour mes administrés, c'est que, par suite de ce contraste même entre tant de fraîcheur et tant de sécheresse, la fontaine et le lavoir du village se trouvaient au bas de la côte, derrière ma maison, qui n'en avait nul besoin, et à vingt minutes du reste de la population. Tout ce qui en résultait de fatigue et d'ennui pour ces bons paysans, je vous le laisse à penser. Les femmes et les filles de Gigondas passaient la moitié de leurs journées à monter et à descendre du village à la fontaine, portant les cruches brunes sur leurs coiffes blanches, avec des attitudes très-pittoresques, mais très-incommodes. Pendant nos longues chaleurs, cette eau fraîche devenait brûlante; l'hiver, il fallait la faire dégeler. Et les chevaux! Lorsque, après une rude journée d'août ou de septembre, on les ramenait, moites et fumants, du labourage, et qu'on leur imposait cette corvée supplémentaire, plusieurs refusaient de boire. Et puis, que de temps perdu! que de cruches cassées! Pour supporter cet état de choses qui durait depuis des siècles, il fallait que ce génie de la routine dont je parlais tout à l'heure eût pétrifié les habitants de Gigondas comme l'argile de leurs collines. C'est pourquoi Simon Breloque, mon prédécesseur, homme essentiellement progressif, avait aisément compris à quel point cette situation, compatible tout au plus avec les temps d'ignorance et de servage populaires, s'accordait mal avec une époque d'amélioration et de lumière. Il s'était dit qu'à lui, maire du progrès, ennemi du _statu quo_ et de l'ornière, il appartenait d'attacher son nom à un bienfait impérissable, de doter sa commune d'une fontaine qu'elle ne fût plus forcée d'aller chercher à une demi-lieue, mais qui vînt la trouver à domicile, et qui coulât jour et nuit, sur la place publique, devant la porte de la mairie. Pour cela que fallait-il? Pas grand'chose: une machine hydraulique et une souscription volontaire. La souscription, il se chargeait de l'arracher à l'enthousiasme plus ou moins spontané de ses concitoyens; la machine, il savait à qui la demander, et cela en associant ses affections domestiques à sa gloire administrative. Il connaissait, dans la ville voisine, un jeune ingénieur civil, plus riche de dessin linéaire que de billets de banque, lequel semblait fort désireux de mettre sa science et ses diplômes aux pieds de mademoiselle Catherine Breloque, fille du maire, douce et charmante enfant, très-pieuse et parfaitement élevée; car, par une heureuse inconséquence dont les maires de village n'ont pas le monopole, Simon Breloque, tout en taquinant son curé et en mangeant du lapin le vendredi, avait voulu que ses écus frais éclos lui servissent à faire donner à sa fille une excellente éducation dans un des meilleurs couvents de la ville. M. Jules Mayran,--c'était le nom de l'ingénieur,--encouragé dans ses espérances matrimoniales et consulté par son futur beau-père sur la grande question de la fontaine, se garda bien de le contredire: il accourut à Gigondas, muni de ses instruments hydrographiques, contempla les beaux yeux de mademoiselle Catherine: puis, après avoir jaugé la vieille source dans tous les sens, il jura ses grands dieux qu'elle donnerait huit litres d'eau par seconde, c'est-à-dire deux fois plus qu'il n'en fallait pour abreuver, laver, baigner tous les habitants, y compris les chevaux, les moutons et les ânes, et pour arroser, par-dessus le marché, toutes les _garrigues_ situées derrière le village; qu'il suffirait, pour réaliser ce prodige, de ménager une chute d'eau suffisant à faire mouvoir un piston et tourner une roue, puis d'y adapter cent mètres de tuyaux de plomb qui remonteraient en serpentant le long du coteau jusque sur la place: après quoi l'on n'aurait plus qu'à y construire un réservoir, un abreuvoir et un lavoir. Ensuite, à un moment donné, moment de triomphe pour le maire et de liesse pour la commune! on ouvrirait un robinet, et une eau limpide, abondante, jaillirait en gerbe, s'épandrait en nappe aux yeux des habitants émerveillés. M. Jules Mayran calcula scrupuleusement les frais par mètres et centimètres, et, tout compté, maçonnerie, mécanique, tuyaux, main-d'oeuvre et fournitures, il constata que la dépense totale ne s'élèverait pas au delà de quatre mille francs: encore espérait-on bien pouvoir en détacher deux ou trois cents pour réparer le clocher de l'église. Armé de ce plan et de ce devis, Breloque mena l'affaire avec son activité habituelle. Il se mit en règle à la préfecture; il eut réponse à tout: les huit litres d'eau par seconde devinrent sur ses lèvres quelque chose de pareil au _sans dot_ d'Harpagon. Quant au bon vouloir des habitants, il en était d'autant plus sûr qu'il ne leur laissait pas l'embarras du choix. Quelques retardataires, quelques pessimistes avaient hoché la tête et prétendu que la source serait plus fine que M. le maire, que les anciens avaient eu leurs raisons pour la laisser au bas de la côte, et que l'on n'en serait pas quitte à si bon marché. Je ne sais comment cela se fit, mais quinze jours ne s'écoulèrent pas sans que ces prophètes de malheur fussent châtiés de leur témérité: l'un fut officieusement averti que sa maison n'était pas dans l'alignement et qu'il aurait à la reculer; l'autre, qui avait un fils sous les drapeaux, se vit refuser un certificat d'infirmité, de vieillesse et d'indigence qui aurait pu lui faire rattraper le jeune conscrit; un troisième enfin apprit avec terreur que ses moutons avaient été vus tondant la largeur de leur langue dans un pré, et que le procès-verbal, dressé et contre-signé, allait partir pour le chef-lieu d'arrondissement. Devant ces signes de la colère céleste, toute opposition cessa, et Breloque acheva de triompher des récalcitrants en annonçant aux plus pauvres que le maire payerait très-probablement pour eux: il ne croyait pas dire si vrai! Bref, les derniers obstacles furent levés, et la liste de souscription _volontaire_ se couvrit _spontanément_ de croix en guise de signatures. Telle était la situation quand la chute de Simon Breloque vint prouver une fois de plus l'inanité des grandeurs de ce monde, l'instabilité des choses terrestres et le néant des projets de la sagesse humaine. Le maire disparu, l'affaire de la fontaine disparaîtrait-elle avec lui? _That is the question_, disaient en patois les Hamlet de Gigondas. Les avis se partagèrent: du moment que cette fontaine était un bienfait pour la commune, m'attribuer l'idée de la laisser tomber dans l'eau, c'eût été me faire injure. D'autre part, on ne pouvait nier que ma position personnelle vis-à-vis de ce fameux projet n'était pas tout à fait la même que celle de mon prédécesseur. D'abord, je n'en étais pas l'inventeur; ma gloire y était engagée de moins près que la sienne; ensuite je n'y avais aucun intérêt, au contraire, puisque ma maison se trouvait au bas de la colline et possédait sa fontaine; tandis que, selon les mauvaises langues, Breloque n'avait été si vif dans cette affaire que parce qu'il espérait pouvoir arroser son jardin avec le trop-plein de la fontaine nouvelle. Enfin, disaient les plus malins, notre nouveau maire a-t-il les mêmes raisons que Breloque pour compter sur le zèle et le concours de M. Jules Mayran? N'est-il pas positif d'ailleurs que les devis sont toujours dépassés de moitié? Et, si ce malheur nous arrive, où prendra-t-on l'excédant, à présent que la commune est épuisée, et que nous rentrons, Dieu merci, dans la voie sévère des économies? Je levai toutes ces difficultés, je dissipai tous ces doutes en annonçant que j'entendais accepter sans réserve la succession de mon devancier; qu'au premier rang figurait ce projet de fontaine, regardé comme un bienfait pour mes administrés; que ce mot seul me traçait mon devoir, que toutes les pièces venaient de m'être renvoyées de la préfecture, et que ce grand travail allait commencer. Ces paroles soulevèrent une explosion de bravos, une tempête d'enthousiasme qui me rendit toutes les joies de la popularité: quinze jours après les habitants de Gigondas purent se convaincre que mes promesses n'étaient pas une vaine amorce jetée à la crédulité publique. Par malheur, les éléments et les hommes, les pierres, le sable, la chaux, le plomb, le bois, l'acier, tout sembla conjuré pour me rendre cette oeuvre plus pénible, cette onde plus amère qu'elle ne l'eût été sans doute à mon prédécesseur. Le hasard me fit mettre la main sur le plus mauvais maçon qui pût se rencontrer à dix lieues à la ronde. Au bout d'une semaine il y eut rixe et gourmades réglées entre ses ouvriers et les habitants. La population, qui payait de ses deniers, prétendait avoir droit de conseil et de contrôle. Du matin au soir, cinq ou six paysans et dix ou douze paysannes, transformés en ingénieurs honoraires, stationnaient sur le chantier, critiquaient ceci, blâmaient cela, gourmandaient l'un, raillaient l'autre, et oubliaient à qui mieux mieux le vers célèbre sur les facilités de la critique et les difficultés de l'art. Alors les maçons leur jetaient des pierres, les femmes criaient, les enfants pleuraient, et _ma_ fontaine, comme je commençais à l'appeler, ressemblait provisoirement à la tour de Babel gouvernée par le roi Pétaud. Au milieu de ces tiraillements, les travaux n'avançaient pas. On mettait trois mois pour creuser le bassin où devait fonctionner la roue; c'étaient dix semaines de plus que n'en indiquait le devis. Le chiffre des journées s'accumulait d'une manière effrayante. Le maçon, criblé de dettes, me demandait de continuels à-compte. Quant à M. Jules, ce n'était plus le même homme: on eût dit une eau bouillante changée subitement en eau glacée. Sa foi robuste semblait chancelante: la certitude des huit litres par seconde n'était plus qu'une probabilité. Il ne faisait que de rares apparitions sur le théâtre de mes ennuis, regardait négligemment, grondait les maçons du bout des lèvres, promenait sa toise au hasard, puis tournait invinciblement les yeux vers une certaine fenêtre, festonnée de vigne et de houblon, où apparaissait de temps à autre une gracieuse et virginale figure. Le dirai-je? je soupçonnais parfois M. Jules de se faire un bouquet de mes soucis pour le présenter à sa jolie fiancée: pouvais-je lui en vouloir, moi qui, avant d'être maire, avais écrit des romans? Rien de plus équitable: j'étais puni par où j'avais péché. Trois autres mois s'écoulèrent. Les contrariétés, les accidents, les retards, les _suppléments_, se multipliaient à l'infini; c'étaient tantôt un conduit qui s'éboulait, tantôt un pan de mur qui s'écroulait, tantôt un tuyau qui éclatait. Il semblait que chaque lendemain fût occupé à détruire l'ouvrage de la veille. Bientôt il devint manifeste que ce qui avait été estimé quatre mille francs en coûterait dix mille. Ma pauvre soeur Ursule jetait les hauts cris. Ce n'était plus une brèche, c'était une ruine. Cette fontaine devenait un gouffre où allait se précipiter une grosse moitié de notre revenu. D'un autre côté, comment faire? Ne pas entreprendre, passe encore! mais reculer, c'était bien pis! D'ailleurs, la roue hydraulique était commandée, et le mécanicien n'entendait pas qu'elle lui restât sur les bras. Mes administrés,--mes enfants!--n'auraient-ils pas éternellement le droit de me demander compte de leurs espérances déçues, de leur souscription gaspillée? Ils attendaient; ils avaient soif; et, en attendant, l'ancienne fontaine étant bouleversée par les maçons, la nouvelle n'existant pas encore, c'était chez moi que bêtes et gens venaient s'abreuver. Il y avait là de quoi faire prendre la campagne en horreur! Les faunes et les sylvains, la paix et la rêverie, s'enfuyaient au bruit de cette incessante cohue qui piétinait, criait, jurait, obstruait mes allées, brisait mes arbustes, salissait mon lavoir, écrasait mes fleurs, regardait derrière mes vitres et changeait mon jardin en place publique. Tout n'était-il pas préférable à ce provisoire? Ne valait-il pas mieux se jeter, comme Décius, dans l'abîme béant? Je me remémorais les noms de tous les grands bienfaiteurs de l'humanité, et je rougissais de honte en songeant au prix de quels sacrifices--souvent de quels martyres--ils avaient acheté ce titre glorieux. Je me reprochai mes hésitations comme un reste d'égoïsme littéraire ou mondain, et je me déterminai à passer outre. Je pus croire que mon héroïsme allait avoir sa récompense. Tout finit en ce monde, même les ouvrages interminables. Au bout d'un an la roue était placée, les tuyaux posés, les constructions achevées, la fontaine bâtie, le bassin creusé; le robinet, flambant neuf, ne demandait plus qu'à tourner pour nous verser ses trésors. L'ingénieur vint d'un air triomphant me prévenir que je n'avais qu'à fixer le jour de l'inauguration. Il fut décidé que ce serait le jour anniversaire de mon avénement à la mairie. Souvenir radieux, double fête, qui mêlerait toutes les ivresses du passé à toutes les joies de l'avenir! Une fois résigné sur la question d'argent, j'avais résolu de faire grandement les choses, et voici comment je réglai le programme de la journée: un bal champêtre aurait lieu sur la place; je danserais le premier quadrille avec la fille du percepteur des contributions, et, à un signal donné par le chef d'orchestre, la fontaine se mettrait à couler pendant que nous exécuterions, ma danseuse et moi, une brillante _pastourelle_. Je ne prétendais pas copier les magnificences du troisième acte de la _Juive_ et changer en vin le premier tribut de la source de Gigondas; mais du moins j'aurais soin que les bons villageois eussent constamment, pendant ce jour mémorable, du vin à mettre dans leur eau. Puis, après les premiers ébats, nous descendrions chez moi avec les notables du pays et l'élite de mes invités: un bon dîner nous attendrait, suivi, si nous étions en nombre, d'une _sauterie_ au piano dans mon salon tapissé de toutes les fleurs de l'automne, comme un reposoir de procession. Ces riantes perspectives avaient achevé de me rasséréner. Les plaies d'argent se cicatrisaient à vue d'oeil; je ne songeais plus qu'à ma gloire et au bonheur de mon peuple. Un seul nuage passait parfois sur ma félicité: que dis-je? ce qui m'inquiétait, au contraire, c'était l'absence de tout nuage, un ciel obstinément bleu depuis le commencement de l'été, une sécheresse implacable qui tarissait les rivières, épuisait les torrents, supprimait les sources, et m'inspirait sur le volume d'eau de ma fontaine des doutes invraisemblables, mais poignants. Quoique bien appauvri par mes profusions municipales, j'aurais donné dix écus d'une averse et dix louis d'une trombe. Voeux inutiles! Les jours succédaient aux jours, l'azur à l'azur, les vingt-cinq degrés Réaumur aux trente degrés centigrade. Je voyais bien une roue, des pistons, des tuyaux; mais tout cela ne fonctionnait pas encore; rien ne me prouvait que la chute d'eau fût assez forte pour que les pistons jouassent, pour que la roue tournât, pour que les tuyaux se remplissent; une ou deux fois je questionnai M. Jules: mais pouvais-je en obtenir une réponse catégorique? Il pressait la publication des bans et achetait la corbeille. «_Alea jacta est!_» avait dit un grand poëte en se préparant à noyer son pays. «_Alea jacta est!_» disais-je en m'apprêtant à désaltérer le mien. XIX Je sus bientôt que l'inauguration de _ma_ fontaine prenait dans le pays les proportions d'un événement. La province n'est pas difficile en fait de distractions et de commérages, et, depuis un an, il était clair que je préoccupais l'attention publique. Déjà ma nomination avait fort diverti les beaux esprits et les belles dames, curieux de savoir comment je concilierais le culte des Muses avec mes fonctions municipales. Un journaliste du chef-lieu n'avait pas peu contribué à ces flatteuses rumeurs en publiant sur mon installation triomphale un article fulgurant, où il peignait entre autres les vieillards de Gigondas éperdus d'émotion, ivres de joie, enflammés de vin de Tavel, embrassant, faute de mieux, le tronc de mes marronniers, que leurs grands-pères avaient plantés. Cette accolade donnée au règne végétal par le règne animal avait fait fortune, et d'écho en écho était arrivée jusqu'à mes confrères parisiens, qui en avaient ri aux larmes. Cette fois, ce même journaliste, ami et camarade de Jules Mayran, notre jeune ingénieur, tailla de nouveau sa plume des dimanches et écrivit l'article suivant: «_Sursum! sursum!_ le grand oeuvre de la décentralisation littéraire et artistique, scientifique et industrielle, fait chaque jour de nouveaux progrès. Déjà nous avons failli avoir cet hiver un opéra en deux actes, dont les paroles, la musique et les décors sont dus, comme on sait, à trois de nos compatriotes. Si cette solennité dramatique et musicale a été retardée, c'est que notre Laruette, engagé pour les secondes basses-tailles, a cru devoir résilier son engagement, et que la chanteuse à roulades, idole de notre intelligent parterre, n'a pas voulu s'abaisser à chanter un rôle de Dugazon. Mais tout nous fait croire que ces légères difficultés seront levées pour la saison prochaine, et ce jour-là nos _dilettanti_ n'auront plus rien à envier à la moderne Babylone. Espérons-le, grand Dieu! espérons-le! Nous avons vu paraître, ce printemps, chez notre libraire à la mode, un roman, la _Bergère du Ventoux_, écrit par un membre de notre Académie, et qui laisse bien loin derrière lui les productions indigestes des Balzac, des George Sand, des Dumas, aussi affligeantes pour la morale que pour le goût. Enfin nous savons tous qu'une des plus modestes communes de notre département, la commune de Gigondas, a, depuis un an, pour maire un écrivain distingué, M. Georges de Vernay, qui, chargé des palmes parisiennes, est venu en apporter le tribut à son pays natal. Il signe aujourd'hui les actes administratifs de cette même plume qui a signé tant de fines critiques et d'intéressantes nouvelles. Que dis-je? il prépare en ce moment à sa chère commune un bienfait qui doit attirer éternellement sur son nom les bénédictions de ses administrés. Secondé par un ingénieur habile de notre ville, M. Jules Mayran, il a fait construire une machine qui élèvera jusque sur le plateau du village une eau que, de temps immémorial, les malheureux habitants étaient obligés de venir chercher au bas de leur montagne. Ce magnifique travail est maintenant terminé. C'est dimanche prochain, 15 octobre, qu'aura lieu l'inauguration de cette belle oeuvre de décentralisation aquatique. Une fête champêtre sera offerte à cette occasion par M. le maire, dont l'imagination poétique ménagera, nous en sommes sûrs, de charmantes surprises à ses visiteurs. _Utile dulci!_ Nous présumons assez bien de nos lecteurs et de nos lectrices pour être certains que l'élite de notre _fashion_, les dames les plus haut placées, notre brillante jeunesse, nos plus éminents fonctionnaires, nos savants et nos artistes, se feront une fête de prendre leur part de cette splendide journée. Oui, nous répondrons tous à cet appel du talent descendu de ses sphères idéales pour devenir le bienfaiteur de l'humanité. _Sursum! sursum!_» On le voit, si les grands acteurs de mélodrame font précéder leur entrée par un _tremolo_ de violoncelles et de violons, l'_entrée_ en fonctions de ma fontaine était aussi annoncée par une assez belle ritournelle. Le grand jour arrivé, je me levai avant l'aurore: la persistance du beau temps avait redoublé mes inquiétudes. Non-seulement il n'était pas tombé une goutte d'eau depuis six mois, mais le soleil d'août, attardé en plein octobre, donnait à la campagne un faux air d'Arabie Pétrée. Pas un nuage, pas un souffle d'air; le ciel était d'un bleu de turquoise, et le thermomètre marquait dix-huit degrés à sept heures du matin. Nous devions faire avec le mécanicien et ses ouvriers une répétition générale, afin d'être sûrs que notre _prima donna_--l'eau--ne manquerait pas sa réplique. En ce moment le fils Chapuzot,--c'est le nom du mécanicien,--jeune garçon de quatorze à quinze ans, accourut tout essoufflé, et, après m'avoir tiré par la manche de mon habit, il me dit à demi-voix en me prenant à part: --Nous n'avons que deux litres par seconde: il n'y a pas de quoi faire tourner la roue!... Avez-vous vu au théâtre, dans certaines pièces modernes, un caissier venir annoncer à son maître que sa maison est en faillite, au moment où s'allument les lustres du bal et où l'on entend le roulement des premières voitures? Ma situation était tout aussi tragique, et je sentis un horrible frisson courir de la racine de mes cheveux à la plante de mes pieds. Comment faire? Il était sept heures; mes invités devaient arriver à onze, et la fête commencer à midi. --Il faut que la roue tourne! m'écriai-je avec cette énergie du désespoir qui ne calcule pas ses paroles. --Mais, monsieur le maire, c'est impossible. --Impossible, petit malheureux! Tu veux donc me déshonorer?... Écoute... qu'il y ait de l'eau jusqu'à ce soir, et puis... la sécheresse, la soif, le néant, la tombe. Demain n'existe pas pour les désespérés! Il n'y a pas assez d'eau, dis-tu, pour que la roue tourne toute seule?... eh bien! fais-la tourner... recrute tous les gamins du village; qu'ils s'y attellent à tour de rôle; je serai grand et généreux... promets-leur de l'argent, beaucoup d'argent... De l'eau à tout prix! sauve-moi du ridicule et de la honte: songe que j'attends dans quelques heures le préfet, le général et les plus belles dames de la ville... va... va!... Ah! s'il ne s'agissait que de livrer ma tête! Chapuzot s'inclina avec un sourire narquois et courut exécuter mes ordres. J'étais pâle; une sueur froide mouillait mes tempes; et cependant je fus beau de dissimulation stoïque; je me retournai vers mon adjoint et mes conseillers, et, couvrant mes douleurs d'un masque marmoréen, je leur dis: --Ce n'est rien, messieurs; tout va bien. Pendant les trois heures qui suivirent, ma fermeté ne se démentit pas un instant; mais j'enviai les jeunes Lacédémoniens, qui n'avaient à cacher qu'un renard dans leur poitrine. Nous assistâmes à une grand'messe en musique, qui mit tout le monde d'accord--excepté les chantres--pour remercier Dieu des bienfaits de cette journée. A la sortie, j'interrogeai du regard mon ami Chapuzot: il me fit signe que mes ordres s'exécutaient et que nos pompes vivantes s'étaient mises à l'ouvrage. Bientôt nous vîmes poindre les premières voitures, et, si j'avais pu, dans ce moment de crise, être accessible aux fumées de l'amour-propre, j'aurais eu lieu d'être satisfait. Évidemment Gigondas, sa fontaine et son maire avaient ce jour-là un succès de vogue. C'était en diminutif le _tout_ Paris des premières représentations. Autorités, notabilités, beautés, élégances, tout affluait. Les plus jolies femmes du pays donnaient le bras à ses dignitaires les plus huppés. Elles furent d'une grâce charmante pour le critique changé en maire, que la plus lettrée de ces dames appela le loup devenu berger. Elles voulurent--notez ce fait important--descendre, en se promenant, jusqu'à mon _château_, faire connaissance avec le salon, la salle à manger et la bibliothèque, situées au rez-de-chaussée. La table était dressée d'avance, et elles daignèrent approuver les nappes damassées, d'une éclatante blancheur, les fleurs et les fruits artistement groupés dans des vases de Chine, le vin de l'Hermitage dans des buires de Bohême. Puis elles se passèrent en minaudant mes livres de main en main, et admirèrent les reliures de Durut et de Bauzonnet, avec force compliments pour le propriétaire. Elles entrèrent ensuite au salon: l'une d'elles essaya le piano de Pleyel, qu'elle déclara excellent; et comme la chaleur allait croissant, mes belles visiteuses se débarrassèrent de leurs châles, de leurs écharpes, de leurs fourrures, de leurs mantelets, qu'elles déposèrent sur les divans. C'étaient des gazouillements joyeux, de frais sourires, d'aimables propos, auxquels, malgré tous mes efforts, je répondais avec une préoccupation visible qu'elles eurent la bonté d'attribuer aux fatigues administratives ou aux distractions poétiques. Midi approchait; nous remontâmes sur la place, qu'avait envahie une foule compacte. Les musiciens préludaient sur leurs instruments: la salle de bal, recouverte d'une tente, décorée de lauriers et de buis, attendait les danseurs. L'adjoint, le garde champêtre, le doyen de la fabrique, se tenaient près de la fontaine, où il ne manquait plus que de l'eau. C'était à ma danseuse que j'avais réservé l'honneur de tourner le robinet. Je voulus prouver que ma gloire ne m'avait pas fait oublier mon premier engagement, et je présentai galamment ma main gantée de blanc à mademoiselle Eugénie Blanchard, fille du percepteur des contributions. Le général et la préfète voulurent bien nous faire vis-à-vis. J'avais l'oeil fixé sur l'horloge de la mairie, dont l'aiguille marquait midi moins deux minutes. Mon coeur palpitait; ma danseuse rougissait comme une pivoine. C'était un de ces instants solennels qui sont à la vie ordinaire ce que l'Himalaya est à nos collines. L'orchestre joua la chaîne des dames. Au moment où je battais un triomphant six-quatre devant la préfète, midi sonna. Je m'arrêtai net; un long frémissement parcourut la foule: l'émotion, l'attente, le désir, l'enthousiasme étaient à leur zénith. Mademoiselle Eugénie, passée de l'écarlate au ponceau, s'approcha de la fontaine et tourna le robinet.... L'orchestre jouait déjà les premières mesures de l'air: _Où peut-on être mieux qu'au sein de sa famille?..._ Rien ne coula. Rien! RIEN! RIEN! En ce moment, il me sembla que Shakspeare s'était trompé, et que Banquo s'appelait Desmousseaux de Givré. Un même cri, à grand'peine étouffé, vibra et mourut dans toutes ces poitrines. Mes courtisans se hâtèrent d'affirmer que l'eau n'avait pas eu le temps de monter et que nous allions la voir jaillir. L'adjoint se pencha sur le tuyau, et, y collant son oreille, il nous assura qu'il entendait distinctement le bouillonnement de l'eau qui montait. Je me penchai à mon tour, et j'entendis en effet quelque chose comme un bruit souterrain, pareil à celui que produit la pioche d'un mineur. Nous vécûmes encore cinq minutes sur ce bruit et sur cette espérance. Ces cinq minutes envolées, les visages s'allongèrent d'une façon effrayante. Il fallut bien convenir que ce bruit consolateur, au lieu de se rapprocher, s'éloignait. Dix autres minutes effleurèrent mon front brûlant de leurs ailes de plomb et blanchirent plusieurs mèches de mes cheveux. Je n'osais plus regarder autour de moi; ma main serrait convulsivement la main de ma danseuse, qui ne soufflait mot; je croyais lire ma honte inscrite sur toutes les figures. Un silence de glace avait succédé au joyeux murmure de la fête. L'orchestre se taisait; mes administrés étaient au désespoir, et mes invités réprimaient une forte envie de rire. Atterré, hébété, stupide, j'appelais tout bas une catastrophe, une révolution, une attaque d'apoplexie, un coup d'épée, un coup de tonnerre qui vînt rompre, fût-ce en m'écrasant, cette situation intolérable. Je fus exaucé: le coup de tonnerre demandé se personnifia dans ma servante, qui se précipita haletante sur la place, en criant: --Monsieur! Monsieur! il y a une fontaine dans votre salon! A ces mots magiques, l'espèce d'_enchantement_ qui nous tenait immobiles comme Bartholo dans le finale du _Barbier de Séville_ cessa subitement. Nous descendîmes, nous roulâmes comme une avalanche au bas de la côte. Un poignant spectacle nous y attendait. Voici ce qui était arrivé. L'eau, aussi capricieuse que les nymphes et les naïades, ses mythologiques patronnes, avait déjoué traîtreusement les efforts de la science. Délogée du bassin où elle coulait depuis des siècles, violentée par une force motrice insuffisante, qui l'avait contrariée sans la dompter, elle s'était ouvert une issue, pendant que nous ajustions les tuyaux neufs destinés à la recevoir, et cette issue souterraine l'avait peu à peu conduite jusqu'au mur de mon rez-de-chaussée. Ce mur était vieux comme tout le reste de la maison: cependant l'irruption n'aurait pas été si soudaine, si les gamins du village, excités depuis le matin par mes ordres et par mes promesses, n'avaient tourné la roue avec une vigueur et un entrain dignes d'un meilleur sort. Cédant à cette impulsion énergique, mais s'obstinant à ne pas monter, l'eau avait suivi sa pente naturelle, et, élargissant une voie déjà frayée, elle était venue battre de sa masse poussée par le jeu des machines un mur lézardé. Quelques heures lui avaient suffi pour y faire sa trouée, et, par un redoublement d'ironie, à l'instant même où, d'après mon programme, elle devait jaillir dans la fontaine officielle, elle me donnait, à domicile, une représentation extraordinaire. La trouée s'était faite, à cinq pieds au-dessus du parquet, à travers une tapisserie des batailles d'Alexandre. Deux gravures, l'_Entrée d'Henri IV à Paris_ et _Atala_, violemment décrochées, nageaient pêle-mêle avec les femmes de Darius. Le piano, les tables à jeu, renversés sens dessus dessous, ressemblaient à des noyés dont on n'aperçoit plus que les jambes. Les albums, les cahiers de musiques, les _keepsakes_, les tapis, les potiches, les cadres, les tentures, se confondaient dans un inexprimable chaos. De cette première station l'eau était arrivée dans la salle à manger et dans la bibliothèque, y exerçant des ravages plus cruels encore. Là où l'on avait salué, le matin, l'ordre, l'arrangement et l'élégance, on ne voyait plus qu'une confusion inouïe, de tristes épaves flottant au gré de l'onde. Adieu mon beau linge, si religieusement soigné par ma pauvre Ursule! Adieu les fruits et les fleurs! Adieu les vases et les buires! Mon bon vin, échappé de ses bouteilles brisées, se mêlait à cette eau inhospitalière; mes dressoirs faisaient l'effet d'îles battues par la vague. Les jambons, les galantines, les volailles, le gibier, les soufflés, les compotes, les crèmes, prenaient un bain, côte à côte avec mes beaux livres et mes belles reliures. Mais, hélas! tout cela n'était rien encore, et j'aurais eu à me féliciter d'en être quitte à si bon marché. Les divans du salon avaient été renversés comme les autres meubles, et vous n'avez pas oublié que mes élégantes visiteuses y avaient déposé une partie de leur toilette, afin d'être plus lestes et plus champêtres. J'entendis de petits cris de douleur et de colère auprès desquels une condamnation capitale doit ressembler à un madrigal. «Grand Dieu! le mantelet de madame la préfète!--Ciel! le cachemire de madame la baronne!--Bonté divine! l'écharpe en dentelle de madame la marquise!--Maman, mon boa!--Maman, mon chapeau de paille d'Italie!»--Toutes ces merveilles d'élégance féminine nageaient ou se noyaient dans cette miniature du Déluge. Je n'ai plus gardé qu'un vague souvenir des moments qui suivirent. Je ne pensais plus, je ne sentais plus, je ne voyais plus. Ursule offrait une image de la statue du désespoir habillée de soie puce. J'avais de l'eau jusqu'à mi-jambe, et je ne m'en apercevais pas. Il me sembla que j'entendais des exclamations, des éclats de rire, puis mes invités demandant d'une voix brève leurs voitures, puis le bruit de ces voitures qui s'éloignaient. Il y avait là un médecin qui eut pitié de moi. Il me prit la main, me tâta le pouls, déclara que j'avais un violent accès de fièvre, donna ordre que l'on me hissât dans ma chambre, que l'on me fît mettre immédiatement au lit, que l'on me servît une potion calmante et qu'on fermât hermétiquement mes fenêtres. Ses ordres furent exécutés comme sur une machine inerte. Toutefois, comme le sens _littéraire_ résiste chez moi aux plus terribles catastrophes, j'eus le temps, avant d'être emporté, d'ouïr les deux mots suivants, qui furent comme l'oraison funèbre de mon programme: --On ne peut pas dire que M. le maire de Gigondas nous ait reçus sèchement, murmura le préfet. --C'est tout à fait une hospitalité d'homme de lettres, dit la Philaminte: chez lui la fontaine ne pouvait être qu'une fable. XX COMME QUOI IL N'EST PAS NÉCESSAIRE POUR FAIRE UN FOUR, D'ÊTRE AUTEUR DRAMATIQUE Il me fallut, après cette catastrophe qui fit du bruit, quatre ou cinq mois pour me remettre le moral en équilibre. Quant aux avaries matérielles, elles ne sont pas encore réparées. Tout compte fait, et sans même compter l'immense déception administrative, il se trouva que le désastre absorbait au moins deux années de mon revenu. Nous nous promîmes, Ursule et moi, de redoubler d'économie. Le voyage en Italie fut ajourné jusqu'à la fusion définitive de l'élément piémontais et de l'élément napolitain, et le voyage en terre sainte jusqu'à la réconciliation radicale des Églises grecque et latine. Nous avions de la marge, et je commençais à me rasséréner, lorsque l'on vint m'annoncer que le four de la commune allait être vacant. Ce n'est pas une affaire sans importance que la direction du four communal. Il concentre, deux fois par semaine, la vie politique, intellectuelle et mondaine du village tout entier: il s'y débite, comme de juste, beaucoup de fagots; les commérages s'échauffent à cette température, et souvent des réputations de rosières ont été démolies entre deux fournées. Le boulanger ou _fournier_ est un personnage considérable, presque un fonctionnaire: il dépend des caprices de sa montre ou de son humeur de réveiller en sursaut, avant le chant du coq, la femme de l'adjoint, ou de _brûler_ le gâteau _à l'huile_ de la fille du marguillier. Il s'agissait donc de faire un bon choix qui réunît l'utile à l'agréable, et obtînt l'assentiment populaire; car je ne pouvais me dissimuler que, soit par suite de la mobilité proverbiale des masses ignorantes (en cela bien différentes des esprits cultivés), soit plutôt à cause de mes dernières mésaventures, ma popularité avait prodigieusement baissé. Or la voix publique me désignait unanimement, comme le plus digne, un jeune _mitron_ de vingt à vingt et un ans, de la plus belle espérance, natif de Gigondas, mais ayant étudié à Avignon les secrets les plus délicats de la boulangerie. Ses parents étaient au nombre de mes administrés les plus pauvres: mais, justement fiers de leur fils qui ne devait pas manquer de donner du pain à sa famille, ils chuchotaient des paroles mystérieuses dont je n'ai compris le sens que plus tard. On me présenta le jeune homme qui s'appelait Hippolyte (familièrement Polyte), et que je n'avais pas vu depuis sa plus tendre enfance. C'était un beau garçon joufflu, haut en couleur, large d'épaules, ayant l'air heureux d'être au monde et enchanté de sa robuste personne; le type complet d'un Rodrigue de village pour qui tout Gigondas aurait eu les yeux de Chimène. Il me montra complaisamment ses bras musculeux, qui, sans doute, enfournaient son pain avec autant de grâce que Pourceaugnac en mettait à manger le sien. Fasciné par la superbe encolure et les façons victorieuses du beau Polyte, qui s'était fait escorter de toutes les commères de l'endroit, je lui annonçai que je le nommais _fournier_ de la commune; il reçut cette faveur en homme à qui un refus ne semblait pas possible. «Voilà donc enfin, me disais-je, une affaire réglée sans encombre!» Bientôt, pourtant, je m'aperçus qu'Ursule était soucieuse. Elle avait avec le curé et avec la mère de Polyte de fréquentes conférences où paraissaient s'agiter de graves intérêts. Un jour que le curé dînait avec nous, je le vis faire un signe d'intelligence à ma soeur: puis il me prit à part, et me dit que le retour et le séjour de Polyte dans la paroisse l'inquiétait fort pour la partie la plus aimable, mais la plus fragile de ses ouailles. Déjà il était moins content de sa congrégation; la veille, un dimanche à l'issue des vêpres, il avait vu trois ou quatre de ses plus vertueuses choristes rire et folâtrer avec le superbe mitron, qui les criblait de coups de poing dans le dos; ce qui est, comme on sait, la plus haute expression de la galanterie villageoise. Ce jeune homme était trop beau, trop déluré, trop séduisant: il rapportait au bercail quelque chose des civilisations dangereuses de la ville; bref, on redoutait un malheur, et si ce malheur arrivait, quel désespoir pour le curé! quel chagrin pour le maire! --Eh bien! dis-je gaiement, puisqu'il y a péril en la demeure, puisque Polyte est si redoutable, nous avons un moyen de neutraliser ce Lovelace: le voilà avec un état, un four et une petite maison que je lui loue pour rien: trouvons-lui une femme! Marions Polyte! --C'est ce que nous allions vous demander, mademoiselle votre soeur et moi, répliqua le curé un peu tranquillisé. Il était donc décidé que nous marierions Polyte. Avec qui? ce détail ne m'inquiétait guère: j'avais lieu de croire que le gaillard n'aurait que l'embarras du choix. Je lui en touchai quelques mots auxquels il répondit vaguement, mais d'un petit air guilleret et sournois qui me donnait beaucoup à penser. Pour le moment, l'essentiel, d'après Ursule et le curé, était de le piquer d'honneur, de le mettre au pied du mur matrimonial, en préparant d'avance le logement des deux époux; ce qui, en y ajoutant mes bontés, le four et les avantages personnels de Polyte, suffirait à faire de lui un des meilleurs partis du village. Ursule, en cette circonstance, se relâcha de sa parcimonie habituelle: on acheta du linge, une commode, un lit, une crédence; on fit recrépir au lait de chaux la chambre de l'escalier; le tout sur la cassette particulière du maire, qui, depuis longtemps, hélas! n'avait plus de cassette. Enfin, quand tout fut prêt, les draps pliés, les chemises marquées, les serviettes ourlées, les cloisons blanchies, quand je croyais n'avoir plus qu'à jouir de mon ouvrage et à calculer intérieurement le nombre de blanches colombes arrachées aux pattes de ce ramier, une idée foudroyante me traversa de part en part: Polyte n'avait pas tiré à la conscription!... Je le fis venir, et lui dis avec une sévérité tout administrative: --Mais, malheureux! vous nous avez laissés faire des préparatifs qui me coûtent les yeux de la tête, et vous n'avez pas encore tiré au sort!... --C'est vrai, monsieur le maire, répondit-il en se dandinant; mais je suis bien tranquille: j'ai toujours eu du bonheur; je suis sûr de tirer le meilleur numéro de la classe.... D'ailleurs, ajouta-t-il finement, quand même je _tirerais mauvais_, tout le monde sait... qu'il dépend de monsieur le maire... de me faire exempter. Ici Polyte, malgré son aplomb, s'arrêta terrifié par l'expression de fureur qui se peignit tout à coup sur mon visage. Il faut savoir que les paysans du Midi, et probablement de toute la France, ont une superstition dont rien ne peut les guérir: c'est qu'il suffit d'avoir une certaine position sociale, d'occuper des fonctions quelconques, fût-ce les plus modestes, pour disposer arbitrairement de toutes les consciences administratives, chirurgicales et militaires, de qui dépend le sort des conscrits. J'ai beau me fâcher, m'emporter, sauter au plafond, rien n'y fait: les solliciteurs s'en vont bien convaincus que mon pouvoir est sans bornes, et que si je refuse de leur donner un petit coup de main, c'est faute de bonne volonté. Or, j'aimerais mieux, s'il le fallait absolument, commettre un vol à main armée ou croire au génie de M. de Pongerville, que tenter de faire réformer un conscrit aux dépens d'un autre, lequel pourrait _avoir du malheur_ à la guerre ou à l'hôpital et laisser sa famille dans le désespoir ou la misère. Cette idée seule me fait frémir; aussi, toutes les fois qu'un de mes incorrigibles remet la question sur le tapis, je suis plus furieux que si l'on me lisait une tragédie. Je réussis pourtant à me contenir, pour ne pas trop compromettre ma dignité magistrale devant mon inférieur, et je dis froidement à Polyte: --Vous avez donc des cas d'exemption? --Oui, monsieur le maire: un rhumatisme à la jambe gauche, un commencement d'anévrisme au coeur et la poitrine attaquée.... Notez que, dans son empressement, il était accouru en costume de _four_, et qu'à travers sa chemise entr'ouverte j'admirais un torse d'Hercule Farnèse. --Allez, mon ami, lui dis-je avec un calme très-mal joué, allez enfourner votre pain; quand le moment viendra, nous nous occuperons de vos infirmités. Le jour du tirage, Polyte se présenta devant l'urne, les épaules effacées et la bouche en coeur, comme un ténor qui va chanter son air. Hélas! son étoile lui fit faillite: il amena triomphalement le numéro deux. La consternation à Gigondas fut générale. Ce diable de Polyte était de ces gens qui ont, comme Létorières, la clef des coeurs: toutes les filles fondaient en larmes, comme si toutes avaient eu l'espoir de l'épouser. Leur douleur était aussi touchante que bavarde. Les parents du conscrit malheureux rôdaient sans cesse autour de moi, et recommençaient à l'envi ce duo mystérieux qui m'avait déjà si fort intrigué. On affectait de parler de mon crédit auprès du préfet, de _mon ami_ le général, que je n'avais jamais vu. Les insinuations, les sollicitations, les prières, muettes ou formulées, m'arrivaient de toutes parts et sous toutes les formes. Il était clair que si je ne faisais rien pour tirer Polyte de ce mauvais pas, ma popularité, déjà fort en baisse, tomberait au-dessous de zéro. Pourtant je tenais bon, me bornant à répéter gravement que le drame se dénouerait le jour de la séance du conseil de révision. Ce jour fatal arriva, et le dénoûment fut tel que je l'avais prévu. Quand Polyte parut en costume de mitron du paradis terrestre, et que le conseil procéda à la révision de sa constitution, il y eut parmi ses juges un long murmure d'enthousiasme; je crus un moment que le général--un vieux de la vieille--allait se jeter sur lui comme un ogre affamé de chair fraîche. Ce gracieux embonpoint, uni à cette riche musculature, plongea le chirurgien-major en extase. Aussi, lorsque Polyte essaya d'alléguer ses infirmités, l'admiration se changea en une explosion d'hilarité. Le rictus du lieutenant de gendarmerie s'ouvrit comme celui d'un crocodile, et le conseiller de préfecture fit un calembour. Le trop superbe numéro deux fut déclaré d'une voix unanime _bon à partir_. Mais il eut une compensation: on le proclama le plus bel homme de son canton, et le général lui affirma qu'avec un peu de protection il pourrait entrer dans les _cent-gardes_. XXI Le lendemain de cette journée mémorable, Polyte entra chez moi de bon matin; il était cette fois en grande tenue, et sa figure exprimait une foule de sentiments complexes: --Monsieur le maire, me dit-il, si je suis obligé de partir, je manque ma fortune... --Votre fortune! répliquai-je, pas précisément... mais enfin nous aurions fait de notre mieux pour vous assurer les moyens de vivre honnêtement dans votre état. --Il s'agit bien de mon état! reprit-il avec un dédain magnifique; je veux parler de Lise Trinquier. --Lise Trinquier!... qu'est-ce que c'est que Lise Trinquier? --Lise Trinquier! vous ne connaissez pas Lise Trinquier? Mais c'est la fille du plus riche vétérinaire d'Avignon, proche voisin du boulanger chez qui j'étais apprenti... Lise a perdu sa mère, qui lui a laissé trente mille francs, déposés chez M. Girard, notaire, rue Banasterie. Son père vient de se remarier avec une femme de quarante-cinq ans, qui n'aura pas d'enfant; sa fille aura encore _mieux_ de vingt-cinq mille francs de ce côté-là. Enfin, monsieur le maire, Lise a une tante... une vieille tante qui est sa marraine, qui l'aime comme sa fille, et dont elle sera l'unique héritière.... Cette tante, madame Cuminal, est immensément riche: elle possède une maison à Montheux, un moulin, trois _olivettes_, un pré, un _clos_, un jardin potager; elle récolte, bon an, mal an, douze _salmées_ de blé et quarante quintaux de garance... elle a une vigne, monsieur, et quelle vigne!... une vigne de deux hectares! --J'aimerais mieux que ce fût _d'un hectare_ (du nectar), dis-je étourdiment, oubliant qu'un maire ne doit pas se permettre de paillettes. Polyte ne comprit pas: il était plongé jusqu'aux oreilles dans le Pactole de la tante Cuminal. --Enfin, poursuivit-il, sa fortune est évaluée à quatre-vingt mille francs; et tout cela sera pour sa nièce, pour Lise Trinquier! --Et Lise Trinquier est... --Folle de moi, fit Polyte en donnant à ces trois mots la valeur d'un long poëme. --Et on vous la donne, comme cela, tout uniment, sans que vous ayez à apporter autre chose que votre bonnet de coton? --Ah! pardon... _on_ exige avant tout que je sois réformé ou... exonéré. Ceci méritait considération: on a vu des rois épouser des bergères; le roman nous a montré des filles de ducs et de marquis amoureuses de simples artisans. Pourquoi Polyte, me disais-je, ne serait-il pas adoré par Lise Trinquier? Évidemment les distances étaient moindres. D'une autre part, ce _on_ me semblait un peu vague. Qu'était-ce, en réalité, que ce _on_? le père, la fille ou la tante? Séparément ou tous les trois ensemble? --Mon ami, dis-je à Polyte, je prendrai des renseignements, et s'ils me prouvent que vous m'avez dit la vérité... eh bien! nous verrons, nous aviserons.... Réformé, il n'y faut plus songer... exonéré, c'est un peu cher: deux mille cinq cents francs... et vous n'avez guère d'autres répondants que vos deux bras. Mais enfin, si réellement Lise Trinquier vous aime, et si la tante Cuminal ne vous voit pas de trop mauvais oeil, nous tâcherons d'arranger tout cela... Je n'ai certainement pas le coeur assez sec pour laisser un de mes conscrits manquer, faute d'un peu d'aide, ce parti californien. Cet adjectif si neuf (pour Gigondas) dépaysa un peu Polyte, qui ne s'en répandit pas moins en effusions de reconnaissance. Je me mis immédiatement en campagne, et averti par de pénibles expériences, je déployai cette fois tout le machiavélisme dont je me croyais pourvu. Mon vieux cheval tomba malade juste à point; je l'envoyai en pension chez Trinquier, le vétérinaire, afin d'avoir des intelligences dans la place; mes émissaires firent jaser les ouvriers et les voisins, et bientôt je sus, à n'en pas douter, que les renseignements fournis par Polyte étaient parfaitement exacts. Trinquier était riche; il avait eu de sa première femme une fille unique, qui s'appelait bien Lise, et à laquelle sa mère avait laissé, disait-on, une trentaine de mille francs. Je m'arrangeai pour voir moi-même Lise Trinquier au sortir de la messe: c'était une fille fort laide, très-brune et même passablement noire, dont les yeux, le teint, les sourcils abondants et la bouche ornée d'un commencement de moustache dénotaient le caractère inflammable. Mis en goût par ces premiers résultats, j'allai de ma personne à Montheux, le bourg habité par la tante Cuminal. Le percepteur des contributions me confirma tous les détails que Polyte m'avait donnés touchant les immeubles possédés par cette tante, qui passait à Montheux pour une marquise de Carabas. J'appris que Lise était en effet sa filleule et serait très-probablement son héritière. Enfin, je me transportai chez maître Girard, le notaire, que je connaissais de vieille date: il me répéta que les trente mille francs légués par la mère Trinquier et placés au cinq pour cent sur première hypothèque, seraient intégralement comptés à Lise le jour de son mariage. On le voit, tout s'ajustait admirablement au récit de Polyte. Cependant je ne fus pas satisfait: je voulais tout prévoir, tout calculer, n'avoir pas à me repentir plus tard de trop de précipitation et de confiance; je dis à Polyte: --Mon garçon, tout cela est bel et bien: Lise existe, les chiffres sont exacts, la tante Cuminal a la physionomie de l'emploi; mais qui me garantit la nature du sentiment que vous avez inspiré à cette jeune fille? Est-ce une amourette, un caprice, une passion? Est-ce son coeur qui a parlé? est-ce seulement sa tête! Nous autres romanciers psychologistes, nous tenons grand compte de ces différences!... Polyte écarquilla de gros yeux, se demandant sans doute si je parlais turc ou iroquois. Puis sa face vermeille reprit son expression de contentement et de fatuité villageoise. Évidemment mes doutes l'humiliaient, non pas pour lui, mais pour moi et pour ma commune. Il gémissait d'avoir un maire aussi peu certain des moyens de séduction de ses administrés. --Monsieur, me dit-il enfin, c'est dimanche prochain le bal du _Corps-Saint_ (quartier populaire d'Avignon). J'y serai, Lise y sera; vous pourrez la questionner vous-même: elle vous connaît (qui ne connaît pas M. le maire de Gigondas?); elle vous aime déjà comme mon bienfaiteur, et elle aura confiance en vous. Ces paroles, assez adroitement tournées, furent dites d'un ton de sécurité qui devait achever de me convaincre. Le dimanche, je ne manquai pas d'aller à ce bal, où dansaient gaiement toutes les grisettes et toutes les petites bourgeoises du quartier: Lise, en grande toilette, y figurait au premier rang; les galants affluaient; Polyte les dépassait de toute la tête, et les joues de sa danseuse, quand il battait devant elle un victorieux entrechat, offraient un heureux assemblage de coquelicot et de noir de fumée. Il me ménagea, entre deux quadrilles, une courte conversation avec elle; mais j'avais compté sans la pudeur et la timidité virginales. A toutes mes questions, insidieuses ou directes, Lise répondit par des monosyllabes dont un juge d'instruction aurait eu grand'peine à tirer parti. Aussi bien, pouvait-elle me répondre autrement? Ses yeux, tendrement fixés sur le beau Polyte, ne parlaient-ils pas pour elle? Lui demander davantage, n'était-ce pas méconnaître les susceptibilités féminines, attenter à une sensitive, porter une main brutale sur ces ailes de papillon qu'on appelle les rêves de jeune fille, manquer en un mot à toutes les traditions de cette littérature _des délicats_, à laquelle j'avais eu un moment la prétention d'appartenir? Je me condamnai, pour ma pénitence, à venir en aide à Polyte. Mes renseignements n'étaient-ils pas complets? N'avais-je pas épuisé et même dépassé tout ce que pouvait exiger la plus minutieuse prudence? Je m'exécutai donc de bonne grâce. Trois jours après, j'empruntai, à l'insu de ma soeur, les deux mille cinq cents francs et je les comptai à Polyte, qui me fit un billet bien en règle sur un papier dont je payai le timbre. Je lui adressai, sur les conséquences formidables qu'aurait pour lui son insolvabilité, un _speech_ qu'il écouta avec une scrupuleuse attention. Il m'appela son sauveur, emporta les rouleaux et s'en alla en sifflotant l'air de Fernand dans la _Favorite_. Quinze jours s'écoulèrent, puis six semaines, puis deux mois. Polyte continuait d'enfourner son pain à la satisfaction générale. Je profitai de notre première rencontre pour lui demander où en étaient ses préparatifs de mariage. --Ah! voilà... me dit-il d'un air un peu embarrassé; si la chose dépendait de Lise, ce serait déjà fait!... elle m'aime tant! ajouta-t-il en levant les yeux au ciel. Mais le père et la tante Cuminal ne veulent pas en entendre parler: ce sont des ambitieux, des orgueilleux, des vaniteux, qui me méprisent parce que je n'ai rien, et qui ont rêvé pour Lise un grand mariage: ils espèrent lui faire épouser le greffier Malingray... --Mais enfin le père Trinquier est remarié; sa fille a le bien de sa mère; elle est maîtresse de sa personne, et si elle vous aime véritablement... --Ah! c'est qu'elle est mineure, reprit Polyte en se grattant l'oreille, et... --Mineure, juste ciel! mais elle a de la barbe!... Je lui donnais vingt-trois ou vingt-quatre ans. --Monsieur le maire, elle aura dix-huit ans aux prunes... --Aux prunes, grand Dieu!... Allons, j'ai fait une sottise; ce ne sera ni la première ni la dernière. Mais vous, petit malheureux, vous avez singulièrement abusé de ma confiance! Je ne voulus pas me tenir pour battu. La pureté de mes intentions, le désir de rattraper mes deux mille cinq cents francs, un certain goût de romanesque que j'avais gardé de ma vocation primitive, me donnèrent une hardiesse que je n'aurais jamais eue pour moi-même. Je demandai un rendez-vous à Lise Trinquier, et je l'obtins. J'interrogeai l'intéressante mineure avec un mélange d'autorité paternelle, de gravité municipale et de paradoxe sentimental. Ses réponses trahirent un défaut absolu d'énergie et d'initiative, et même, hélas! un certain penchant à sacrifier au Veau d'or, aux vanités de ce monde, à ce luxe effréné qui est la plaie de notre époque... Elle aimait bien Polyte, mais le greffier Malingray avait un joli pavillon à un demi-kilomètre de la ville, et il promettait de l'y conduire en voiture! Au reste, je n'eus pas le temps de m'abandonner aux réflexions mélancoliques que me suggérait cette nouvelle preuve de l'appauvrissement de l'esprit romanesque en France. A peine étions-nous ensemble, Lise et moi, depuis dix minutes, que la porte s'ouvrit avec fracas, et le père Trinquier parut, une énorme trique à la main... Rassurez-vous, mesdames, je dois ajouter bien vite que cette trique ne m'était point destinée. --Ah! monsieur le maire, me dit-il d'un ton où le respect et la colère se combinaient à des doses très-inégales, il est heureux pour vous que je ne sois pas aveugle; car je vous aurais tapé comme un sourd... Je croyais ma fille enfermée avec ce gueux de Polyte... Quant à vous, je vous respecte, parce qu'au fond vous n'êtes pas un méchant homme, et que, de père en fils, j'ai toujours ferré votre famille... mais vous faites-là un vilain métier. Vous qui avez mis le nez dans tous les livres, vous avez lu sans doute le Code pénal; vous savez, en cas de détournement de mineure, à quoi s'exposent les complices... Je ne vous dis que ça.--Et toi, malheureuse, poursuivit-il en se tournant vers sa fille avec un geste de mélodrame, si tu ne veux pas que ce bâton te brise comme verre, tu vas me jurer devant Dieu et devant monsieur le maire de ne plus revoir ton infâme Polyte! --Oui, papa, oui, papa!... se hâta de répondre Lise en sanglotant. --Et d'épouser mon excellent ami, M. Simonin Malingray... Nouveaux sanglots. --Oui, papa, oui, papa... dit-elle enfin moins distinctement. Je compris que toute espérance était perdue, et je ne songeai plus qu'à sauver ma sortie. J'abaissai sur le père Trinquier un regard olympien; puis je dis à sa fille: --Mademoiselle, la poésie est morte, le roman se meurt; vivent les greffiers, et soyez heureuse!... Mais si jamais votre imagination avide d'idéal se débat, captive et meurtrie, dans les étreintes de la réalité; si jamais votre regard, un moment tourné vers les perspectives radieuses de l'infini, se reporte avec douleur sur l'étroit horizon d'un ménage vulgaire; si votre front, desséché par cette lourde atmosphère, appelle en vain des brises plus fraîches et plus douces; si votre coeur, rivé à sa chaîne, regrette les ardeurs et les délicatesses du véritable amour, souvenez-vous que vous avez fermé vous-même, à dix-huit ans, de vos mains fébriles, le livre à peine entr'ouvert du sentiment, de la rêverie, de l'enthousiasme et de la jeunesse! Souvenez-vous, mademoiselle, que vous aviez le goût du bonheur et que vous n'en avez pas eu le courage!!... Et je sortis majestueusement, laissant Lise et son père occupés à méditer le sens de mes paroles. Très-peu de temps après, Polyte s'arrachait les cheveux en apprenant le mariage de Lise avec M. Malingray, qui fit magnifiquement les choses. La corbeille arriva tout droit de Paris, et le dîner de noces fut un des chefs-d'oeuvre de Campé, ce cuisinier merveilleux qui a décentralisé la gastronomie. Cinq mois plus tard, je vis entrer dans mon salon le curé par une porte et Ursule par une autre; tous deux étaient pâles, mornes, effarés, suffoqués. Une horrible catastrophe se lisait d'avance dans leur attitude. --Ah! monsieur le maire, je vous l'avais bien dit, s'écria le digne homme, il faut marier Polyte, il le faut! Ce n'est plus seulement nécessaire, c'est urgent, très-urgent... --Très-urgent, répéta Ursule, les yeux baissés. --Marier Polyte? et avec qui? demandai-je. --Avec Madeleine Tournut, une de mes congréganistes, bredouilla le pauvre abbé en rougissant jusqu'aux oreilles. Madeleine Tournut était une assez jolie fille, mais pauvre comme le fut Job avant d'être duc. --Il le faut? --Il le faut. --Il le fallait, bégaya Ursule, qui, par cette variante, acheva d'éclaircir la situation. --Absolument? --Absolument. --Et promptement. Ces deux adverbes joints ne suffisaient pas pour servir de dot à Madeleine. Le jeune couple, riche d'amour, mais ne possédant pas d'autre richesse, fut marié gratis. Ursule, qui se reprochait sans doute de ne pas avoir fait assez bonne garde, se punit aux dépens de sa bourse et de la mienne. Nous payâmes tout. Moyennant une indemnité annuelle dont je me reconnus débiteur envers la commune, j'assurai à Polyte pour dix ans la propriété de _son_ four.--Quant à moi, mon _four_ était complet. XXII Ces trois épisodes peuvent vous donner une juste idée de mes succès administratifs et de mes économies municipales. Je pourrais encore vous en raconter huit ou dix du même genre; mais à quoi bon? Le cadre est trop étroit pour que les tableaux soient bien variés, et vous finiriez, mesdames, par me trouver très-ennuyeux si vous n'avez commencé par là: l'essentiel est de constater, en guise de moralité, que l'écharpe de maire ne m'a pas mieux réussi que la férule de critique: c'est que là-bas comme ici, à Paris comme au village, l'homme est toujours le même. Pour se gouverner à travers ses passions et ses vanités, il faut une habileté que je n'ai pas. Je m'étais brisé sur les récifs du boulevard Montmartre; j'ai échoué sur les écueils de ma pauvre commune de Gigondas. --Puissamment raisonné! dit M. Toupinel qui, malgré son tempérament sanguin, avait écouté ce long récit sans donner trop de marques d'impatience: mais, monsieur le maire ou monsieur le critique, il ne suffit pas d'être modeste; tout homme de lettres le serait autant que vous,--c'est une des qualités inhérentes à la profession,--il faut encore être clair et honnête; clair pour nous, pauvres Athéniens de Thèbes-la-Gaillarde, sur qui vos pseudonymes, à la la Bruyère ou par _à-peu-près_, produisent exactement l'effet de la lanterne magique du singe de Florian; honnête pour messieurs les Parisiens, qui, si vous publiez jamais vos _Mémoires_, ne manqueraient pas de vous accuser de ne pas avoir mis d'étiquette à vos transparents. Entre nous qui ne comprenons pas assez et ceux qui comprendraient trop, vous n'avez qu'un moyen de tout concilier: c'est de nous donner, dès ce soir, le trousseau de _clefs_ que vous avez sans doute dans votre poche... --Rien de plus juste, répliqua George de Vernay; ces diables de noms propres sont si terribles à manier, que je les ai momentanément ajustés à ma commodité particulière; mais, à présent, je suis à vos ordres; établissons, si vous le voulez, un dialogue par demandes et par réponses, comme dans le catéchisme: ce sera une sorte de table des matières... --Eh bien, attention! je commence:--Qui entendez-vous par Eutidème? --M. Jules Sandeau. --Et Théodecte? --M. Louis Veuillot. --Et Euphoriste? --M. Ernest Legouvé. --Et Iphicrate? --M. de Falloux. --Et Théonas? --Lacretelle. --Et Argyre? --M. Edmond About. --Et Colbach? --M. Louis Ulbach. --Et Porus Duclinquant? --M. Taxile Delord. --Et Clistorin? --Le docteur Véron. --Et Molossard? --M. Barbey d'Aurevilly. --Et Schaunard? --Henry Mürger. --Et Caméléo? --M. Paulin Limayrac. --Et Marphise? --Madame Émile de Girardin, née Delphine Gay. --Et Lélia? --George Sand. (Alcade, saluez!) --Et Caritidès? --M. Sainte-Beuve. --Et Polycrate? --Gustave Planche. --Et Polychrome? --M. Théophile Gautier. --Et Bernier de Faux-Bissac? --M. Granier de Cassagnac. --Et Poisonnier? --M. Vivier. --Et Massimo? --M. Maxime du Camp. --Et Lorenzo? --M. Laurent Pichat. --Et Falconey? --Alfred de Musset. --Et Olympio? --M. Victor Hugo. --Et Julio? --M. Jules Janin. --Et Raphaël? --M. de Lamartine. --Et Bourimald? --M. Méry. --Et Hermagoras? --M. de Balzac. --A la bonne heure! maintenant vous avez mon estime: reste à savoir si votre récit a ému la sensibilité de ces dames... On entoura, on applaudit, on plaignit George de Vernay; mais tout à coup, au milieu de cette ovation de province, une voix solennelle s'éleva pour protester: c'était celle de M. Margaret, vieux magistrat en retraite, qui passait pour le Nestor de la contrée: --Jeune homme! dit-il (George a cinquante ans), j'ai été intimement lié avec votre excellent père; ma vieille amitié vous a suivi, à votre insu, à travers toutes vos mésaventures parisiennes; et si j'ai, grâce à mon âge, mon franc parler avec tout le monde, ce n'est pas une raison pour que je vous épargne vos vérités. Rien, absolument rien, dans votre histoire, ne mérite l'intérêt qu'on vous témoigne. Tous vos malheurs viennent d'un défaut absolu de réflexion et de prévoyance, d'un manque d'équilibre intellectuel que je résume en ces termes: Vous aviez trop d'imagination pour un critique, pas assez pour un romancier: c'est pourquoi vous avez perpétuellement flotté entre vos impressions mobiles qui ôtaient à vos jugements littéraires toute solidité et toute fermeté, et vos lubies aristocratiques qui gâtaient à plaisir les créations de votre cerveau. Vous avez fait de la critique avec vos passions et du roman avec vos systèmes. Il en est résulté que vos appréciations des oeuvres et des hommes ont sans cesse dépassé la mesure en bien ou en mal, et que vos fictions romanesques ont péri dans le faux et dans l'ennui. Vous, un critique! oh! que non pas! Il faut au critique de la gravité, et vous êtes léger; de la profondeur, et vous êtes superficiel; du savoir, et vous êtes ignorant; de l'Antiquité, et vous ne savez pas le latin!... --Oh! s'écria George avec un soubresaut, comme si on avait marché sur ses cors... --Non, vous ne le savez pas, reprit M. Margaret avec plus de force: Voyons! scandez-moi seulement ces trois mots: _Urit fulgore suo!_... --_Urit_, deux longues, bredouilla le patient, semblable à un aspirant au baccalauréat que son examinateur embarrasse; _fulgo_, deux longues; _re su_, deux brèves; _o_, une longue; cet hémistiche ne peut entrer dans un hexamètre... --Et vous l'y avez mis, ignare que vous êtes! vous avez oublié, _enim_: _Urit enim fulgore suo, ignorantus!_ --_Ignoranta, ignorantum; dignus est intrare; cabricias arci thurum, Catalamus singulariter_, exclama George pour se rattraper. --Oui, vous savez le latin de Molière; mais vous ne savez pas celui de Cicéron et de Virgile; voilà qui est dit!... --Mais j'ai eu, au concours général, un prix de vers latins, un prix de narration latine, un prix de discours latin et un prix de dissertation latine! --C'est possible; mais cela date de si loin! Moi aussi, j'ai dansé la gavotte, en 1807, comme Trénis; et aujourd'hui je ne saurais pas mettre un pied devant l'autre. Non, mon cher, vous n'êtes pas un critique; vous seriez tout au plus un causeur, si vous aviez su mener côte à côte vos défauts et vos qualités. Hélas! monsieur tranche du grand; monsieur a voulu se lancer dans le morceau d'apparat: ah! mon pauvre ami, qu'alliez-vous faire dans cette galère? Tenez, il y a dans vos volumes,--non pas, comme on l'a dit, en tête du premier, mais du quatrième--une grosse tartine philosophique et déclamatoire que je n'ai jamais pu digérer: cela s'appelle, je crois: _la Littérature et les Honnêtes gens_. Vilain titre, jeune homme, vilain titre! J'en ai vu un à peu près pareil, il y a quarante-trois ans, dans le _Conservateur_, qui n'a rien conservé du tout. _Les Honnêtes gens!_ mais c'est donner à entendre qu'il y a des gens qui ne le sont pas; c'est médire de la société actuelle, qui du reste est au-dessus de semblables médisances. Vous avez, messieurs, de ces manières exclusives qui établissent des classes, des catégories, des camps, là où il ne devrait y avoir que de bons Français, appréciateurs éclairés des bonnes et belles choses. Ainsi vous dites encore: _Nous autres catholiques_. Quelle arrogance! mais tout le monde est catholique, excepté les protestants, les juifs et les Turcs; seulement, il y a ceux qui vont à la messe, et ceux qui n'y vont pas; et ceux-là ont peut-être droit à plus d'égards que les autres: leur religion est en dedans, et vous n'êtes pas sans savoir que les sentiments contenus sont les plus vivaces. Votre titre était donc détestable, et vous en avez été cruellement puni. Grand Dieu! quel amphigouri! quel jargon métaphorique! «Telles sont les questions que je veux effleurer ici, comme on plante un jalon à l'entrée d'une route.»--_Effleurer_ et _planter_ dans la même phrase! Vraiment, vous méritez que je vous _effleure_ la joue et que je vous _plante_ là dès les premières lignes: ceci n'est rien. Voici qui enlève la paille: «Cette philosophie à la fois si destructive et si stérile, cette révolution si radicale et si impuissante, avaient montré l'homme réduit à lui-même dans un état de misère, de crime et de nudité: il ramenait sur sa poitrine les lambeaux de ses croyances, déchirées à tous les angles du chemin qui l'avait conduit des bosquets du paganisme-Pompadour aux marches de l'échafaud.» Ouf! ouf! ô Cathos! ô Madelon! ô Gali! ô Thomas! George baissait la tête, et j'ai su, depuis, qu'il était, sur ce malheureux morceau, si horriblement rempli de cartilages, tout à fait de l'avis de son critique: M. Toupinel vint à son secours: --Permettez, monsieur! dit-il au formidable octogénaire: est-il bien juste de prendre dans un ensemble de sept volumes le chapitre le plus mal réussi, et, dans ce chapitre, huit ou dix lignes qui, séparées du reste, n'en paraissent que plus boursouflées et plus grotesques? Quel ouvrage serait de force à résister à ce procédé? Voulez-vous un exemple? Je me souviens qu'en 1840 M. de Balzac se livra, vis-à-vis du premier volume de _Port-Royal_, de M. Sainte-Beuve, à un échenillage du même genre, et il fit rire tout Paris aux dépens de l'auteur et de l'oeuvre. Et cependant l'oeuvre a survécu, parce qu'elle est charmante, et aujourd'hui les mêmes gens de goût admirent à la fois Sainte-Beuve et Balzac: grande leçon, soit dit en passant, contre les querelles littéraires!... --Dont les gens de lettres ne profiteront pas, grommela entre ses dents M. Verbelin. --Je n'ai pas tout dit! je n'ai pas tout dit! reprit M. Margaret en se redressant: et l'histoire, jeune homme! l'histoire! Quand vous étudiez le livre d'un historien, il semble,--le mot est de vous,--que vous apprenez, en le lisant, ce que vous êtes censé enseigner à vos lecteurs: vous êtes à la merci de votre auteur; vous ne réagissez pas contre lui; vous ne lui résistez pas! --Juste ciel! Je ne lui résiste pas! je ne leur ai que trop résisté, et c'est pour cela que l'on m'a assassiné: J'ai résisté à M. de Chalambert, racontant l'histoire de la Ligue, si méchamment mise à mort par Henri IV; j'ai résisté à M. Nicolardot, ministre des finances de Voltaire, et j'y ai attrapé quelques bonnes égratignures; j'ai résisté à M. Roselly de Lorgues, le colossal historien de Christophe Colomb, et j'y ai perdu quatre majuscules; j'ai résisté à M. d'Haussonville, sacrifiant un peu trop, dans son excellent livre, Louis XIV et la France à la Lorraine et à ses ducs; j'ai résisté à M. Cousin, non pas au Cousin de madame de Longueville et de madame de Hautefort, mais au Cousin de mademoiselle de Scudéry, de _Clélie_ et de _Cyrus_: j'ai résisté... --Assez! assez! personne n'ignore, mon pauvre ami, que vous n'excellez pas dans les morceaux de résistance. Ce que je veux aussi vous reprocher,--et ici, mesdames, je vous prierai d'envoyer vos filles dans la salle à manger pour préparer les _sandwiches_,--c'est l'impudicité de votre style. Ceci, mon cher, tient à votre chasteté exagérée. Il n'y a rien de tel, en effet, que ces esprits chastes pour se complaire dans certains détails croustilleux, certaines images alléchantes, certaines expressions lascives, qui... que... enfin je m'entends: c'est au point qu'on rencontre à chaque pas, dans vos écrits, le mot _immondices_ et le mot _souillures_... --_Souillures! immondices!_ quelle horreur! dit en minaudant une femme un peu mûre, très-décolletée pour une mère de famille: Aglaé, mon enfant! il est dix heures; va-t'en vite! Pélagie doit t'attendre au bas de l'escalier... --_Immondices! souillures!_ poursuivit M. Margaret: ceci me confond et me révolte chez un écrivain vertueux. Que l'auteur de _Mademoiselle de Maupin_ nous montre... que l'auteur de _Madame Bovary_ nous décrive... que l'auteur de _Fanny_ nous fasse voir... ce n'est rien, ils sont dans leur droit; l'art, le grand art excuse et purifie tout; la morale, la grande morale leur pardonne et leur sourit: mais _souillures_ et _immondices_! Fi donc! Votre main n'a pas tremblé, votre front n'a pas rougi, votre coeur ne s'est pas soulevé, quand vous écriviez ces syllabes sales! Ah! messieurs les dévots! ce sont là de vos inconséquences! Encore et toujours Tartufe rudoyant le sein de Dorine et chiffonnant le genou d'Elmire! --Monsieur, vous êtes impitoyable! s'écria madame Charbonneau; vous traitez bien mal M. de Vernay, qui va nous accuser de trahison... --Laissez-moi faire, madame! reprit le vieux magistrat: il vaut mieux que ses vérités lui soient dites par moi que par ses ennemis. J'ai encore à demander à George pourquoi, lui qui se pique de politesse et de bonnes manières, lui, le chevalier français, l'aristocrate, le troubadour de pendule, il s'abandonne à des violences, à des invectives, à des acrimonies incroyables. Comment se fait-il que ces gentilshommes, dès qu'ils se mettent à écrire et qu'ils font de la critique, enveniment si aisément leur plume, et en viennent, dès les premiers mots, à dire des choses?... --Sacrebleu! je voudrais bien vous y voir! interrompit George en éclatant: vous me paraissez d'une humeur peu endurante; vous en seriez vite aux gros mots. Quant à moi, je puis vous dire, en toute conscience, que je n'étais pas _venu au monde comme ça_. Mais il faut être juste pour tous, même pour ceux qui ont le désagrément de posséder un _de_ devant leur nom. Quand on supporte, depuis quinze ans, le poids du jour et de la chaleur, quand on a eu à ses trousses les plus rudes jouteurs de la critique à coups de stylet ou à coups d'épingle, quand on a été immolé cent fois sur les autels de la démocratie et les tables d'estaminet, quand on a été traité d'idiot, de crétin, d'hypocrite, d'énergumène, d'intrigant, de méchant, de grotesque, on perd patience à la fin, on sort de son caractère, et l'on est tout étonné, un beau matin, de parler à peu près le même langage que ceux qui vous font la vie si dure. Ce n'est pas de l'impolitesse, c'est de l'épidémie. Croyez bien que, lorsqu'on m'attaque avec talent, avec finesse, avec malice, voire avec une malveillance ingénieuse et habile, je redeviens moi-même et rentre dans le ton: mais comment M. de Coislin en personne s'y serait-il pris pour répondre à des gens qui vous impatientent à la fois par la grossièreté de leurs opinions, la brutalité de leurs injures et la vulgarité de leur style? Sans doute il serait plus poli, plus chevaleresque, de dire, chapeau bas, à celui-ci: Monsieur, vous êtes un des premiers écrivains du siècle, et j'ai fort goûté, dans le temps, vos calembours. Permettez-moi cependant de prendre la liberté de vous faire observer humblement que votre cause n'était peut-être pas si intimement liée à celle de Béranger, que votre colère contre moi ne pût s'exprimer avec un peu plus de modération; modération dont j'aurais d'autant mieux senti le prix, que je suis, monsieur, au rang de vos admirateurs les plus sincères et de vos plus dévoués serviteurs; et à celui-là: Monsieur, votre tendresse paternelle pour _Marcomir_ vous fait le plus grand honneur; on sait que les vrais coeurs de pères sont toujours enclins à préférer ceux de leurs enfants qui naissent avec des infirmités précoces. Toute la presse doit vous savoir gré de vos efforts désintéressés pour venger _Marcomir_ des rigueurs du colportage tout en rappelant _Marcomir_ à l'ingrate mémoire des lecteurs de _Marcomir_, qui pourraient n'avoir pas assez de souci de _Marcomir_. Maintenant, me trouverez-vous trop osé si je me plains qu'un homme de tant d'esprit, de tant de talent et de tant de _Marcomir_, affirme, sans en être assez sûr (oh! pardon! pardon!), que mes livres se vendent au poids chez l'épicier; plainte, monsieur, dont la vivacité, peut-être excessive, vous prouvera du moins le cas tout particulier que je fais de _Marcomir_ et de vous. Et ainsi de suite. Assurément, cela vaudrait mieux: il vaudrait mieux aussi être un saint; je ne suis pas un saint, c'est positif, et quand ma bile s'amasse, il faut que je me dégonfle: et puis, voyez-vous? le métier n'est pas gai: il n'y a rien qui aigrisse le caractère, à la longue, comme d'être trente-deux ans parmi les battus, trente-deux ans, monsieur! depuis le seuil de la première jeunesse jusqu'à l'extrême déclin de l'âge mûr! Et encore il y a battus et battus: de votre temps, c'était tout profit et tout plaisir. Sous le premier empire, les écrivains des _Débats_, Féletz et Saint-Victor[6] par exemple, pouvaient, moyennant quelques hommages bien sentis à la gloire et à la victoire, dire leur fait aux révolutionnaires et aux philosophes, éreinter Voltaire, abîmer Rousseau, bafouer la _Décade_ et le _Publiciste_, qui valaient bien le _Siècle_ et l'_Opinion nationale_, persifler Garat, Ginguené, Morellet, qui valaient bien M. Arsène Houssaye et M. Edmond About: ils avaient pour eux le succès, le public, la vogue, le gros bataillon des rieurs. Et plus tard, sous la Restauration, quel bon état que celui de battu! On payait quelquefois l'amende, c'est vrai; mais la popularité nous remboursait au centuple: à l'aide d'un bon procès de presse, plaidé par Mesdames Dupin, Barthe ou Berville, M. Cauchoix-Lemaire et M. de Jouy passaient d'emblée au rôle de grands hommes, de héros, d'idoles populaires: on allait gaiement en prison boire le vin de Champagne et manger les pâtés de foie gras prodigués aux heureux martyrs de la cause libérale. Les persécutions se traduisaient en couronnes civiques, en chars de triomphe et en actions du _Constitutionnel_, plus productives que les meilleures terres de la Beauce ou de la Brie. Et sous ce pauvre Louis-Philippe! que d'aubaines pour quiconque avait le bon esprit d'attaquer le gouvernement! Il suffisait d'inventer quelque grosse bêtise, la paix à tout prix, l'abaissement continu, le gouvernement à bon marché, la halte dans la boue, pour recevoir immédiatement de l'admiration publique un brevet d'homme de génie et de grand citoyen. Un littérateur pur et simple, aurait-il eu la grâce de Nodier, la finesse de Sainte-Beuve ou le charme d'Alfred de Musset, n'eût été qu'un zéro auprès de M. de Genoude. Aujourd'hui les choses se passent autrement: on est tout à la fois très-battu et très-impopulaire: on écrit dans des journaux avertis ou suspendus; et en même temps la démocratie, triomphante sous ses airs de défaite simulée, vous crible de sarcasmes et d'invectives: l'on a contre soi les bohèmes, les réalistes, les journaux à cent mille abonnés, les auteurs de livres à vingt-cinq éditions, le gros public,--et le monsieur à cravate blanche, précurseur aussi poli que funèbre des avertissements et des suspensions; on est écrasé tout doucettement, sans bruit, entre deux portes, celle qui ouvre du côté des palais et celle qui ouvre du côté de la foule; et l'immense majorité trouve que c'est bien fait, que l'on a ce que l'on mérite, qu'il sied d'en finir avec les incorrigibles, les fanatiques, les ennemis de la patrie et de la liberté, les partisans acharnés de l'ancien régime, des priviléges, de l'inquisition, du droit du seigneur et de la corvée. Et si, par désintéressement, on persiste à écrire dans les journaux pauvres, si l'on se résigne à vivre chichement, à aller à pied ou en omnibus plutôt que de vendre sa plume, des gens qui touchent vingt mille francs par an pour manger chaque matin du chanoine et du prêtre, vous taquinent là-dessus en petit français, et calculent d'après le chiffre de vos sacrifices la somme de votre talent. Comment, au milieu de ces mortifications variées, ne tournerait-on pas à l'aigre? Je suis aigri, je ne m'en cache pas, aigri contre mes adversaires, contre mes amis peut-être, et il n'est pas étonnant que mon style parfois s'en ressente; c'est, je crois, à propos de Chateaubriand que l'on a comparé certaines fidélités politiques, prolongées et moroses, à la vertu de ces femmes mariées à des hommes beaucoup plus âgés qu'elles, très-décidées à rester sages, mais toujours portées à croire qu'on ne leur en sait pas assez de gré, que l'on n'apprécie pas suffisamment les mérites et les difficultés de leur sagesse. Au fait, elles n'ont pas tout à fait tort. Elles sont jeunes, elles sont belles; leurs yeux brillent, leur coeur bat, un sang rose colore leurs joues; leur blanche poitrine bondit sous le corsage sévère. Elles ouvrent la fenêtre: sous leur regard, par un joyeux soleil de mai, passent des couples amoureux, des fiancés du même âge, de brillantes amazones, escortées de hardis cavaliers; au loin retentissent des cris de plaisir et de fête; dans la maison voisine, un orchestre de bal leur envoie l'écho adouci de ses mélodies et de ses fanfares: toutes les voix du printemps et de la jeunesse les appellent à vivre, à aimer, à prendre leur part de ces enchantements et de ces ivresses. Elles se retournent vers leur foyer: un mari, noble et vénérable entre tous, mais tourmenté de rhumatismes, leur demande sa tasse de tisane ou sa table de tric-trac: dans les grandes occasions, trois ou quatre voltigeurs de la même date viennent faire sa partie de whist et comblent sa jeune femme de madrigaux contemporains de leurs ailes de pigeon. Elle est fidèle, c'est convenu, mais elle n'est pas toujours de bonne humeur; ne me pardonnez pas, mais pardonnez-lui!... [6] Le père de Paul de Saint-Victor, un de nos plus charmants écrivains. --Tudieu! mon cher, comme vous y allez! s'écria M. Margaret; et quelle bouffée de mistral a fait grincer votre girouette? Mais à quoi bon vous mettre en frais d'éloquence? Vos belles phrases ne répondent pas à mon réquisitoire: ce qui a causé la plupart de vos infortunes, c'est d'avoir suivi, au lieu de la morale naturelle et humaine, une morale de convention, une morale aristocratique... --Ah! prenez garde, mon vieil ami! riposta M. Verbelin, je suis à peu près de votre avis sur les romans de George de Vernay: tout roman où se trahit le système est jugé, et je n'en voudrais pour preuve que les romans socialistes ou humanitaires de madame Sand, comparés à _André_, à _Mauprat_ ou à _Valvèdre_. M. de Vernay a eu d'ailleurs le tort de se préoccuper beaucoup trop, dans ses fictions romanesques, du goût des salons qui ont admiré pendant vingt-cinq ans, tout en pouffant de rire, le vicomte d'Arlincourt, et qui n'ont pas permis à un seul des leurs d'expliquer tout ce qui se mêlait de moquerie intime à cette admiration burlesque. Il ne faudrait pas cependant aller trop vite; il siérait de se demander si cette morale de convention, cette morale aristocratique, ne peut pas être, en certains cas, proche parente et presque synonyme de l'idéal: idéal qui varie nécessairement d'après la position sociale, les sentiments, l'éducation, les antécédents des personnages, sans qu'il soit juste d'accuser l'auteur d'être tombé uniformément et de propos délibéré dans l'artificiel et le convenu. Prenons un exemple, un seul; car la discussion traîne en longueur, et madame Charbonneau regarde la pendule. Le roman moderne, abusant du droit du plus fort, avait singulièrement défiguré et noirci les gentilshommes et les patriciennes: je n'insiste pas, je n'aurais, en fait de preuves, que l'embarras du choix. Survient M. de Vernay, qui se propose de nous offrir des types contraires. Il peint ou plutôt il esquisse un gentilhomme doué d'une grande délicatesse d'esprit et de coeur, une exception si vous voulez, qui a le malheur d'être le mari d'une femme célèbre par l'éclat de ses ouvrages et de sa vie. M. d'Ermancey, c'est son nom, est le voisin de campagne d'un autre gentilhomme, le marquis d'Auberive, plus riche et plus noble que lui, et qui peut, privilége bien rare! remonter aussi loin que possible à travers ses parchemins sans y rencontrer la tache la plus légère. M. d'Ermancey a une fille, Aurélie, adorable enfant, pure comme les anges. Le marquis d'Auberive a un fils, Emmanuel, beau, romanesque et passionné. Emmanuel et Aurélie s'aiment; ils sont faits l'un pour l'autre: mais d'une part les commérages de la ville voisine et des châteaux d'alentour font subir à Aurélie le contre-coup des brillants désordres de sa mère; de l'autre, les journaux apportent jusque dans la solitude habitée par M. d'Ermancey l'écho mal étouffé de la vie bruyante de sa femme. Qu'arrive-t-il? ce qui doit logiquement arriver, étant donnés les deux caractères et les situations respectives. Le marquis demande à M. d'Ermancey Aurélie pour son fils, et M. d'Ermancey la lui refuse[7]: ce scrupule est exagéré, j'en conviens; il fait le malheur de deux êtres charmants, innocentes victimes de fautes qu'ils n'ont pas commises; mais il complète et couronne le type que l'auteur a voulu peindre et qui ne représente pas, selon lui, la morale universelle, ni l'accomplissement d'un devoir absolu, mais une certaine façon de comprendre cette morale et ce devoir. Convention, dites-vous? soit; mais, pour cette âme délicate et timorée, cette convention s'appelle l'honneur: elle est contraire à la loi de nature, de cette douce et bienfaisante nature que vous aimez tant? soit; mais cette morale naturelle, si tous la laissiez faire, pourrait vous mener loin; elle vous dirait: Mangeons chaud, buvons frais, aimons les jolies femmes et les bonnes truffes, soyons toujours du parti du succès, et nargue du qu'en dira-t-on!--Appliquez cette théorie à l'art tout entier, à la poésie, au drame, au roman, et vous condamnez à mort des oeuvres que vous admirez, des oeuvres tout autres que cette pauvre _Aurélie_, dont je fais d'ailleurs bon marché. Vous détruisez d'un seul coup cet élément essentiel de toute émotion pathétique et élevée; la lutte de la passion contre la conscience, de la conscience contre les entraînements du coeur, de l'imagination et des sens. Hernani arraché aux bras de dona Sol et se tuant pour rester fidèle à son serment, morale de convention! Le Richard de Jules Sandeau, fuyant la jeune fille qu'il aime quand il découvre qu'elle est la soeur de l'homme qui a aimé et déshonoré sa mère, morale de convention! Convention, le Cid, Polyeucte et le vieil Horace et son fils! Convention, archi-convention, le Maxime et la Marguerite de M. Octave Feuillet, qui ont fait couler tant de larmes! Vous vous réduisez au répertoire de M. Ernest Feydeau et de M. Champfleury, à _Sylvie_ et aux _Amants de Sainte-Périne_. Qu'en résulte-t-il? Lorsque l'on a bien saturé le public de cette littérature; lorsqu'au théâtre et ailleurs on a bien installé sur les ruines de la morale de convention cette morale de nature qui commence à la glorification des appétits et finit à l'exhibition des jambes, si l'on essaye de nous offrir une oeuvre d'allure plus fière et plus haute, elle tombe au milieu des sifflets, des bâillements et des éclats de rire, et nous redemandons du _Pied de Mouton_. Donc, si cet éternel _spiritualisme dans l'art_, dont j'avoue que nous avons un peu abusé, vous impatiente et vous ennuie, laissez du moins à l'idéal un dernier refuge, comme on laisse un coin de terre à un souverain exilé de son empire. Ne lui disputez pas son île d'Elbe ou sa principauté de Monaco! Cultivez dans vos serres chaudes, amassez dans vos vases de Chine les camellias et les roses, les jacinthes et les tubéreuses; mais n'écrasez pas du talon de votre botte la pauvre fleur de violier ou de clématite qui végète sous les ruines! [7] Voir la note à la fin du volume. --Amen! dit M. Toupinel; mais, à présent, pour qu'il soit bien avéré que le récit de M. George de Vernay nous laisse à tous une impression salutaire, j'ai l'honneur, mesdames et messieurs, de vous proposer un toast et un serment, avant de clore les jeudis de madame Charbonneau.--A la province! et, tous tant que nous sommes ici, jurons de lui être fidèles, de ne plus la quitter, de ne demander qu'à elle seule nos sujets d'études, le but de nos ambitions, la récompense de nos travaux, nos plaisirs, nos peines, nos illusions, nos enthousiasmes, nos rêves, nos émotions mondaines, artistiques et littéraires! Jurons de ne jamais remettre les pieds dans cet affreux Paris que j'appellerais la moderne Babylone, si la nouveauté de cette expression ne me semblait un peu hardie; ce Paris, sphinx redoutable, dont chaque énigme coûte si cher aux téméraires qui essayent d'en trouver le mot; minotaure insatiable qui dévore, en guise de chairs virginales, tant de génies inédits, de songes radieux et de juvéniles espérances: meurtrière courtisane, dont les sourires trompent, dont les caresses tuent, dont la beauté décevante n'est que fard et maquillage, et qui passe ses cruels loisirs à se faire des colliers de perles avec les larmes de ses victimes: ce Paris enfin, que notre compatriote et ami, George de Vernay, a eu tant de raisons de maudire et dont il a si spirituellement échangé la vie fiévreuse contre la douceur et l'innocence des champs, les soins paisibles d'une mairie de village, les sages calculs d'une économie prévoyante et les satisfactions délicieuses du devoir accompli... Haine et anathème à Paris! Jurons encore une fois de n'y retourner jamais! L'effet de ce discours fut électrique. --Nous le jurons! s'écrièrent tous les assistants, avec autant d'ensemble que les Suisses d'Uri et de Schwitz au second acte de _Guillaume Tell_. --Nous le jurons! répétèrent bravement M. et madame Charbonneau! --Je le jure! dit George de Vernay plus violemment que tous les autres. --Je le jure! ai-je ajouté de toutes mes forces, cédant à l'entraînement général. Un mois après, M. et madame Charbonneau, George de Vernay, maire démissionnaire, et moi, nous nous retrouvions ensemble dans le même wagon, sur le chemin de fer de Marseille à Paris. Madame Charbonneau, aussi jolie et plus Parisienne que jamais, ne perd pas son temps: elle a déjà l'oreille de deux ou trois chefs de division, ses grandes et petites entrées dans deux ou trois ministères, et l'on assure qu'elle possède des recettes particulières pour faire obtenir par son mari une recette générale. Moi, je suis au comble de mes voeux; j'ai un drame en sept actes reçu à corrections au théâtre de Belleville, et je serai joué au mois d'août prochain, dès que le thermomètre aura atteint trente degrés de chaleur. Quant à George de Vernay, il a héroïquement repris cette vie littéraire contre laquelle tous les serments ressemblent à des serments d'ivrogne ou de joueur. Ce gaillard-là a toujours eu de la chance, et je ne sais vraiment pas où il s'arrêtera! A peine au sortir de la première jeunesse (cinquante ans, huit mois et dix-sept jours), il a, dit-on, le vague espoir de remplacer, à l'Académie française, le successeur de l'homme éminent qui succédera au successeur du successeur de M. Viennet. NOTE Ces quinze dernières pages ne peuvent être tout à fait intelligibles que si l'on a lu (mais qui ne l'a pas lu?) l'article de M. Sainte-Beuve dans le _Constitutionnel_ du 3 février. Je ne saurais en parler sans un certain embarras. Si j'en crois les échos de la petite presse et les susceptibilités de quelques-uns de mes amis, il paraîtrait que l'illustre critique m'a _éreinté_. Or je dois déclarer que son article m'avait causé une impression toute différente: j'y avais vu l'oeuvre d'un adversaire ingénieux, fin, poli, malin, cherchant les points vulnérables (ce qui est de bonne guerre), et, en somme, sauf quelques légères injustices de détail, me faisant à peu près la part à laquelle je puis raisonnablement prétendre. Je m'y étais vu surtout, pour la première fois depuis que je suis entré dans la vie littéraire, apprécié, discuté, évalué, serré de près par un écrivain supérieur, et cela d'une façon qui ne ressemblait ni aux complaisances faciles de l'amitié, ni aux _gamineries_ de la bohème, ni aux violences de la haine. Cependant, après avoir admiré et même remercié son juge, il n'est pas défendu de recourir à l'appel et de plaider encore. Dans le dialogue qui termine le présent volume, les interlocuteurs de George de Vernay (qui n'est autre que moi-même) débattent à leur manière la plupart des chefs d'accusation si spirituellement développés par M. Sainte-Beuve: sur quelques-uns, je me tiens pour battu; sur d'autres, je crois qu'un bon avocat aurait beaucoup à répliquer. Je ne me permettrai, en finissant, qu'une seule remarque,--et une remarque d'après coup,--à propos de cette pauvre _Aurélie_, que je croyais morte et enterrée, et à laquelle M. Sainte-Beuve a donné, en y insistant, une sorte de nouvelle vie. M. Verbelin, le défenseur officieux d'Aurélie (page 279), la défend fort mal, et cela par une bonne raison, c'est que je l'avais complétement oubliée. En réalité, ce n'est pas M. d'Ermancey, le père d'Aurélie, qui refuse sa fille à Emmanuel, le fils du marquis d'Auberive: c'est Aurélie qui, ayant entendu toute la conversation entre son père et le marquis, se refuse elle-même: elle cède à un scrupule peut-être excessif, mais qui tient aux plus intimes délicatesses du coeur, et n'a dès lors rien de commun ni avec la morale de convention, ni surtout avec «ces duretés, ces férocités antiques, sacerdotales, féodales et patriciennes qu'ont brisées les révolutions.»--Ici, je l'avoue (bien qu'on soit mauvais juge dans sa propre cause), je n'ai pas reconnu l'exquise justesse de ton dont M. Sainte-Beuve nous a donné tant de preuves. Non-seulement il tombe dans l'emphase au moment où il vient de me la reprocher; mais l'idée même porte à faux: c'est justement parce que les révolutions,--que nous ne maudissons pas toutes,--ont fait rentrer dans le droit commun les privilégiés d'autrefois, c'est justement parce qu'il ne leur reste rien de leurs anciens priviléges, qu'ils doivent en conserver un seul, celui de se montrer plus scrupuleux, plus ombrageux même dans les questions tout idéales d'honneur et de sentiment. Cette vérité ne serait-elle reconnue et pratiquée que par l'imperceptible minorité de gentilshommes français, le roman de bonne compagnie aurait le droit d'y chercher ses types, de même que le roman en vogue a cherché les siens parmi les gentilshommes tarés et les patriciennes déclassées. En toute autre circonstance, cette nuance n'eût pas échappé à l'esprit si fin de M. Sainte-Beuve: tant il est difficile, dans notre malheureux métier, malgré les plus belles résolutions d'équité et de sagesse, de ne pas s'échauffer outre mesure, de ne pas risquer l'_ut_ de poitrine, ou bien de se borner à chanter juste! Cette remarque tardive m'est suggérée, au moment de mettre sous presse cette dernière feuille, par un article de l'excellente _Revue de Bretagne et de Vendée_ (février 1862), article signé Edmond Dupré. Je remercierais plus vivement M. Edmond Dupré si j'étais moins son obligé, et je le louerais davantage si, depuis bien des années, il ne me comblait des témoignages de la plus flatteuse sympathie. Il vient de me prouver qu'il se souvenait de mes romans mieux que moi-même; et bien souvent il lui est arrivé de compléter ma pensée par son interprétation aussi bienveillante que délicate, de comprendre ce que j'avais tenté de faire plutôt, hélas! que ce que j'avais fait. Que M. Edmond Dupré (est-ce bien son vrai nom?) reçoive ici l'expression de ma reconnaissance! Rendre un légitime hommage à un écrivain de province qui n'aurait eu qu'à vouloir pour réussir à Paris, n'est-ce pas la meilleure manière de terminer un petit livre où j'ai raconté les malheurs d'un écrivain de Paris qui eût mieux fait de rester en province? A. P. Mars 1862. FIN. End of the Project Gutenberg EBook of Les Jeudis de Madame Charbonneau, by Armand de Pontmartin *** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES JEUDIS DE MADAME CHARBONNEAU *** ***** This file should be named 43294-8.txt or 43294-8.zip ***** This and all associated files of various formats will be found in: http://www.gutenberg.org/4/3/2/9/43294/ Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) Updated editions will replace the previous one--the old editions will be renamed. Creating the works from public domain print editions means that no one owns a United States copyright in these works, so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United States without permission and without paying copyright royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you do not charge anything for copies of this eBook, complying with the rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose such as creation of derivative works, reports, performances and research. They may be modified and printed and given away--you may do practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is subject to the trademark license, especially commercial redistribution. *** START: FULL LICENSE *** THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free distribution of electronic works, by using or distributing this work (or any other work associated in any way with the phrase "Project Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project Gutenberg-tm License available with this file or online at www.gutenberg.org/license. Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm electronic works 1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to and accept all the terms of this license and intellectual property (trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. 1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be used on or associated in any way with an electronic work by people who agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works even without complying with the full terms of this agreement. See paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic works. See paragraph 1.E below. 1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the collection are in the public domain in the United States. If an individual work is in the public domain in the United States and you are located in the United States, we do not claim a right to prevent you from copying, distributing, performing, displaying or creating derivative works based on the work as long as all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope that you will support the Project Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with the work. You can easily comply with the terms of this agreement by keeping this work in the same format with its attached full Project Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. 1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in a constant state of change. If you are outside the United States, check the laws of your country in addition to the terms of this agreement before downloading, copying, displaying, performing, distributing or creating derivative works based on this work or any other Project Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning the copyright status of any work in any country outside the United States. 1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: 1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, copied or distributed: This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at www.gutenberg.org 1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived from the public domain (does not contain a notice indicating that it is posted with permission of the copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in the United States without paying any fees or charges. If you are redistributing or providing access to a work with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9. 1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted with the permission of the copyright holder, your use and distribution must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the permission of the copyright holder found at the beginning of this work. 1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm License terms from this work, or any files containing a part of this work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. 1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this electronic work, or any part of this electronic work, without prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with active links or immediate access to the full terms of the Project Gutenberg-tm License. 1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any word processing or hypertext form. However, if you provide access to or distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than "Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm License as specified in paragraph 1.E.1. 1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. 1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided that - You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he has agreed to donate royalties under this paragraph to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid within 60 days following each date on which you prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty payments should be clearly marked as such and sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in Section 4, "Information about donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." - You provide a full refund of any money paid by a user who notifies you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm License. You must require such a user to return or destroy all copies of the works possessed in a physical medium and discontinue all use of and all access to other copies of Project Gutenberg-tm works. - You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the electronic work is discovered and reported to you within 90 days of receipt of the work. - You comply with all other terms of this agreement for free distribution of Project Gutenberg-tm works. 1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm electronic work or group of works on different terms than are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing from both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the Foundation as set forth in Section 3 below. 1.F. 1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread public domain works in creating the Project Gutenberg-tm collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic works, and the medium on which they may be stored, may contain "Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by your equipment. 1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all liability to you for damages, costs and expenses, including legal fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH DAMAGE. 1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a written explanation to the person you received the work from. If you received the work on a physical medium, you must return the medium with your written explanation. The person or entity that provided you with the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a refund. If you received the work electronically, the person or entity providing it to you may choose to give you a second opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy is also defective, you may demand a refund in writing without further opportunities to fix the problem. 1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. 1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any provision of this agreement shall not void the remaining provisions. 1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance with this agreement, and any volunteers associated with the production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, that arise directly or indirectly from any of the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of electronic works in formats readable by the widest variety of computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from people in all walks of life. Volunteers and financial support to provide volunteers with the assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will remain freely available for generations to come. In 2001, the Project Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit 501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by U.S. federal laws and your state's laws. The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered throughout numerous locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to date contact information can be found at the Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact For additional contact information: Dr. Gregory B. Newby Chief Executive and Director gbnewby@pglaf.org Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide spread public support and donations to carry out its mission of increasing the number of public domain and licensed works that can be freely distributed in machine readable form accessible by the widest array of equipment including outdated equipment. Many small donations ($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt status with the IRS. The Foundation is committed to complying with the laws regulating charities and charitable donations in all 50 states of the United States. Compliance requirements are not uniform and it takes a considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up with these requirements. We do not solicit donations in locations where we have not received written confirmation of compliance. To SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state visit www.gutenberg.org/donate While we cannot and do not solicit contributions from states where we have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition against accepting unsolicited donations from donors in such states who approach us with offers to donate. International donations are gratefully accepted, but we cannot make any statements concerning tax treatment of donations received from outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation methods and addresses. Donations are accepted in a number of other ways including checks, online payments and credit card donations. To donate, please visit: www.gutenberg.org/donate Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works. Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be freely shared with anyone. For forty years, he produced and distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper edition. Most people start at our Web site which has the main PG search facility: www.gutenberg.org This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, including how to make donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.